‹ En lisant, réflexions critiquesChapitre 2 sur 15 · Voir page · texte numérisé non relu

Voir page

nigaud pour vous duper à de si fortes ironies? > — Mais oui, nous sommes assez nigauds pour prendre au sérieux ces plaisanteries équivoques. Et vous-même. Barrés, ne nierez pas que sous l'outrance calculée des mots le fond de votre pensée s'y révèle. Nous relevons vos formules comme si elles étaient sérieuses, mais souffrez que nous ne les discutions pas.

Voici ce qu'il est plus important de marquer. En montrant un Alsacien irréductible à la culture et à la domination germaines, M. Barrés dénie implicitement toute valeur à l'élément ethnique dans la formation des nationalités modernes. Et, du coup, c'est un beau pan de la théorie nationaliste qui s'écroule. Car enfin, cet Alsacien si obstinément Français, il est de la même race, du même sang que les Saxons ou les Bavarois qu'il coudoyait à la caserne. Là-dessus, point de doute, le peuplement do l'Alsace est germain. C'est le premier flot de l'invasion alamane qui recouvrit la rive gauche du Rhin, et c'est peut-être dans cette Alsace, mieux protégée contre' les invasions ultérieures, que le tuf germain apparaît le plus proche et le plus pur. Si Ehrmann se connaît pour un Français, si l'Allemand lui apparaît comme un étranger, comme un ennemi, que vaut donc la parenté ou la contrariété des origines? Et, poussant plus loin, que trouverions-nous si nous recherchions chez Ehrmann les éléments de sa conscience française? D'où lui est né, à lui, comme à l'Alsace entière, son patriotisme français ? Sur ce point, non plus, pas de doute. Il

s'est formé pendant le dix-huitième siècle. 11 a été conclu, scellé par la Révolution.

C'est au sens révolutionnaire du mot que l'Alsace fut patriote. Et que signifiait ce patriotisme-là, sinon le renversement des formes traditionnelles auxquelles certains amis de M. Barrés portent tant de nostalgique regret ? Il se séparait tout à l'heure de M. Drumont; le voici en conflit avec M. Maurras. .If suis fâché pour Ehrmann de le voir si loin du nationalisme intégral ; mais, si nous l'interrogions, il pourrait nous dire par quoi s'attachèrent à la France les paysans et les bourgeois dont il descend. Ces rudes hommes avaient un sentiment puissant de l'égalité et de la justice. La Révolution les souleva d'un seul élan; c'est chez eux que la Révolution soutint sa guerre, c'est par les déchirements de la lutte, par la victoire finale, qu'ils s'agglomérèrent pour toujours à la France libérée. Ils furent Français, comme tendait à devenir Français, en 1792, tout ce qui en Europe se passionnait pour la liberté humaine. Mais eux l'étaient et le sont restés.

Si l'Alsacien Ehrmann a gardé un cœur français, c'est donc qu'une nation n'est pas une formation ethnique homogène, mais un composé abstrait d'idées, de notions politiques, de conceptions morales. Voilà le véritable esprit national, qui peut prévaloir même, comme le démontre l'exemple d'Ehnnann, contre les affinités de sang et de race. Nous n'avons jamais dit autre chose, et je me réjouis de voir M. Barrés rallié à cesystème. Ehrmann,

germain par le sang, reste lié.à la culture française. Et, dans l'héritage épars et diffus de la pensée française, qui a pris bien des formes en tant de siècles, ce qu'il a retenu, c'est l'esprit révolutionnaire, c'est-à-dire la revendication de la liberté personnelle, l'affirmation que toutes les forces de liberté, à travers le monde, sont solidaires contre toutes les forces d'oppression et de tyrannie.

La fidélité nationale d'Ëhrmann à la France se rattacherait ainsi à une sorte d'internationalisme théorique. Et qu'on ne croie pas qu'en poussant ainsi mon analyse j'abuse, par un jeu logique, de la pensée de M. Barrés. En examinant son livre de près, on se convaincra que son mépris dégoûté du Germain exprime non pas l'incompatibilité persistante de deux nations, mais l'opposition de deux systèmes généraux de sensibilité et de pensée. Un rapprochement éclairera ma pensée. Il parle des Allemands à peu près dans le même esprit que l'Allemand Nietzsche. La culture germaine rebute eu lui, non pas l'instinct français, mais le goût latin, le goût occidental, le goût méridional. On sent en lui le raffiné du Midi, le dilettante cosmopolite, choqué par l'homme du Nord, par le barbare blanc. Il représente un autre état de civilisation, ou plus exactement d'autres combinaisons sentimentales. Mais il est clair que ces combinaisons-là ne s'enferment pas dans des frontières.

M. Barrés, autrefois, connaissait dos Barbares en France, et, quand il se dit repoussé par la barbarie germaine, nous sentons Lien qu'un Toscan, un Catalan, ou même un Allemand discipliné au même système de culture, pourrait parler comme ce Lorrain.

Et Nietzsche, en effet, parle à peu prés le même langage. Seulement Nietzsche était plus rigoureux avec sa propre pensée. Il avait expurgé sa critique et sa théorie de tout résidu nationaliste. Ce n'est pas lui qui aurait lié l'artiste ou l'homme d'action à sa terre et à ses morts. Bien loin de là, le plus haut éloge qu'il puisse décerner à un artiste, c'est d'avoir été « un phénomène européen ». Yoilà jusqu'où M. Barrés devrait aller. Il se pose, tout comme son héros, en représentant d'une des tendances générales, internationales, delà culture européenne, et il a raison. Mais il est fâcheux que cette attitude ne lui soit bonne qu'à vitupérer le Germain. Elle pourrait servir à d'autres usages.

Je ne m'arrête qu'à regret dans cette discussion, dont je n'ai fait qu'indiquer les états sommaires. Un des plus grands dons de. M. Barrés, c'est que sa pensée, qu'on l'aime ou qu'on la déteste, est toujours fécondante, excitatrice On veut bondir au commentaire ou à la réplique, et la controverse pourrait se prolonger sans fin. Et, d'autre part, la pensée de M. Barrés est de celles que le critique doit préciser et discuter aussitôt pour sauvegarder sa responsabilité propre. Car il ne s'agit point ici d'œuvres éphémères qui tomberont ou passeront

sitôt écrites, mais d 'œuvres durables, et qui porteront un jour témoignage de nos manières de raisonner et de sentir. Il s'agit d'un écrivain que, dès aujourd'hui, on ne saurait retrancher de notre histoire littéraire. Ce n'est pas à nous de fixer sa place: c'est à nous, dès aujourd'hui, de marquer les contradictions ou les limites de son action.

M. Jacques Morland a publié dans le Mercure de France, puis réuni en volume une Enquête sur l'Influence allemande. On sait comment se pratique une enquête. L'imprésario choisit un sujet, établit un questionnaire, l'envoie à un certain nombre de personnalités plus ou moins notoires, et attend patiemment leurs réponses, qui ne tardent pas à affluer. Ces enquêtes sont quelquefois instructives et presque toujours amusantes, parce que les personnages consultés sont quelquefois très intelligents et souvent un peu ridicules.

M. Jacques Morland a donc posé à un nombre considérable d'écrivains, de savants, d'artistes et de philosophes — français ou étrangers — les deux questions suivantes :

« Que pensez-vous de l'influence allemande au point de vue général intellectuel ? »

« Cette influence existe- t-elle encore et se justifie-t-elle par ses résultats ? »

Cent vingt écrivains., savants, artistes ou philosophes ont répondu à M. Jacques Morland, et l'on retrouve aussitôt parmi eux des variétés bien connues et toujours plaisantes. Nous avons, par exemple, le grand homme qui cherche vainement à répondre avec esprit, comme M. le vicomte Eugène-Melchior de Vogué, lequel s'exprime ainsi : « La courtoisie nous fait une loi de ne jamais contredire les gens; Allemands ou Français, sur la bonne opinion qu'ils ont d'eux-mêmes. Souffrez que je m'en tienne à cette loi, » Nous avons le grand homme qui s'esquive avec légèreté, comme M. Jules Lemaître : « Très sincèrement, et après y avoir réfléchi, je ne sais que vous répondre. Il y a trente ans, quand j'entrais à l'Ecole normale, la critique allemande nous en imposait beaucoup. Aujourd'hui, je ne sais... L'influence de la littérature allemande est nulle, et pour cause. J'ignore quelle est l'influence de la philosophie allemande. Reste la musique?... » Nous avons enfin le grand hommj qui se fâche, comme M. Ferdinand Brunetière : « Quelle rage a-t-on, monsieur, de procéder à ces Enquêtes, qui n'apprennent rien à personne! Et comment des « écrivains » ne voient-ils pas l'idée singulière qu'elles encouragent le public à se former de l'écrivain? Vous mé demandez ce que je pense de l'influence allemande « au point de vue intellectuel » ? Je vous le dirai très volontiers, monsieur, si, toute affaire cessante, vous me

procurez quelques années de loisir et de tranquille méditation que j'emploierai tout entières à étudier la question... Je ne suis pas de ces machines comme on en voit dans les gares et d'où l'on tire à volonté, en v mettant deux sous... etc., etc. »

Et il est vrai que ces enquêtes, ou soi-disant enquêtes, ont bien souvent quelque chose de négligent ou de trop rapide, que faire une enquête, d'ailleurs, cela veut dire s'enquérir, c'est-à-dire chercher, réunir et confronter des faits, tacher d'en dégager ou des lois ou des hypothèses générales, et que l'enquêteur. le plus souvent, et la plupart des enquêtes ne font ou n'essaient même rien de tel. Cependant, quand le sujet de l'enquête, comme c'est ici le cas, est bien limité, qu'il touche une question très actuelle, ou un point très vif de la sensibilité nationale, ce procédé peut devenir précieux en ce qu'il permet de discerner de grands mouvements ou de grands changements d'opinion.

On se rend compte que, dans la question générale posée par M. Morland, plusieurs points pouvaient être aussitôt mis hors du débat. Il est évident, par exemple, que la littérature allemande contemporaine, romanesque ou dramatique, n'exerce aucune sorte d'influence ni en France, ni ailleurs. Il semble bien que l'Allemagne ne possède actuellement qu'un seul écrivain d'imagination, qui est Hauptmann, et il n'est

pas si grand que son action doive se propager sur le monde. La production de l'Allemagne lui suffit à peine, tandis que la France, au contraire, surproduit et exporte. De même, pour les arts plastiques, on ne trouve en Allemagne ni l'attraction séductrice d'un grand génie, ni l'influence éducatrice d'une école. Sur ces deux points, aucune divergence de vues n'était possible, et tout le monde en effet s'est trouvé d'accord. En sens inverse, il est certain que, durant tout le cours du xixe siècle, c'est d'Allemagne que sont partis les grands mouvements de la pensée philosophique. La critique de Kant, bon gré mal gré, reste à la base de tout système philosophique moderne, et si deux hommes, depuis quarante ans, ont renouvelé nos façons de sentir et de juger, c'est évidemment Arthur Schopenhauer et Frédéric Nietzsche.

Pourquoi faut-il que certains des personnages consultés par M. Morland, piqués d'on ne sait quel amour-propre patriotique, aient voulu diminuer la portée de vérités si certaines ? Ils se tirent d'affaire en insinuant que Schopenhauer et Nietzsche, bien qu'Allemands, étaient eux-mêmes nourris de pensée française, et que, par surcroît, ils détestaient et méprisaient leurs compatriotes. Il est dans la nature des hommes de génie, quand ce génie tarde à être admiré, de prendre à partie leurs contemporains et plus spécialement leurs compatriotes. Schopenhauer n'a pas dit plus de mal des Allemands que Byron n'en a dit des Anglais, et Voltaire lui-même des Français. Et tout

de même il ne faudrait pas nous faire croire que Nietzsche n'a rien eu d'Allemand. Il y a beaucoup de choses dans Nietzsche, et même beaucoup de contradictions ; mais il est difficile de concevoir ce qu'il eût été sans Gœthe, sans Wagner, et surtout sans l'érudition allemande. Et, puisque je viens de nommer Wagner, il faut m'étonner aussi du ton de certaines réponses en ce qui touche son action sur la musique française. Sans doute, MM. d'Indy et de Bréville, M. Alfred Bruneau, ont parlé de l'influence wagnérienne avec une intelligence loyale et désintéressée. Mais ne lit-on pas, par exemple, sous la signature de M. Jules Combarieu, que « l'influence allemande, au point de vue musical, est à peu près nulle aujourd'hui ». et M. Claude Debussy, sous une forme autrement élégante et sinueuse, paraît partager cette opinion. Subir une influence n'est pas imiter, et personne ne prétend nier l'originalité entière, intense, de certains musiciens français. Mais, pour user d'une comparaison, les grands poètes français qui ont suivi Victor Hugo ne l'ont nullement imité, et le talent de Leconte de Lisle, de Banville, de Baudelaire, fut parfaitement original. Cependant, ils écrivaient dans une langue poétique que Victor Hugo avait tout entière refaite et recréée. Des génies aussi extraordinaires que Victor Hugo ou Richard Wagner renouvellent l'atmosphère même où vivait leur art, et il suffit de respirer pour subir leur influence.

Je signale le même parti- pris en ce qui touche

la sociologie et l'économie politique. Seul M. Charles Gide reconnaît ce qui est l'évidence, savoir que « l'histoire des doctrines économiques a passé par trois phases : la première, à la fin du dixhuitième siècle, a été française; la seconde a été anglaise; la troisième, depuis le milieu du dixneuvième siècle, a été allemande, et elle n'est pas encore clôturée ». Mais M. Eugène Rostand, par exemple, n'a pas l'air de se douter que tous les économistes d'aujourd'hui, social'stes ou antisocialistes, gravitent autour de Karl Marx — hors quelques membresde l'Académie des sciences morales. On pouvait prévoir, il est vrai, cette ignorance volontaire. Il était également inévitable que, chemin faisant, quelques-uns des correspondants de M. Morland émissent certaines niaiseries attendues. « Gaulois aux yeux bleus, fermons nos âmes à la spéculation allemande... Schopenhauer n'a pas arrêté la fabrication des canons Krupp... »

Il eût été plus important d'élucider deux questions intéressantes qui ont échappé à la plupart des enquêtes. L'une était tout historique. Il s'agissait de déterminer quelle fut vraiment la part de l'influence allemande dans la formation du romantisme français, c'est-à-dire en somme dans lemou- A^ement littéraire qui a dominé et dirigé le dernier siècle. L'autre était tout actuelle. Il s'agissait de rechercher si, par hasard, le dépérissement de l'art allemand n'avait pas quelque rapport avec la situation politique présente de l'Allemagne, c'està-dire l'aristocratie et le militarisme... On trou-

vera peu d'éclaircissements à cet égard dans le recueil de M. Morland.

Des arts et de la philosophie. M. Morland nous fait passer à la scienc '. et ici j'avoue que le sens de sou questionnaire devient difficile, à pénétrer. Qu'est-ce que l'influence en matière scientifique? On peut imiter une œuvre d'art ou subir son action, on peut répéter ou démarquer une doctrine philosophique. Mais un savant n'en imite pas un autre, il le continue, voilà tout. Tout ce qu'on pouvait rechercher, c'était si le travail scientifique est mieux organisé en Allemagne qu'ailleurs, si les méthodes d'enseignement pratiquées en Allemagne restent supérieures aux nôtres, et dans quelle mesure nous avons imité, ou cessé d'imit t. ces méthodes et cette organisation.

C'est bien en ce sens qu'ont répondu la plupart des correspondants de M. Morland. De leurs avis se dégage une notion assez précise, mais d'ailleurs banale. Après 1870, nous avons apporté, dans l'imitation des méthodes allemandes, une docilité un peu prompte et engouée. Depuis lors, nous avons supprimé l'excès, et les choses sont ramenées à leur juste mesure. Nous ne craignons plus de faire autrement, et quelquefois nous faisons mieux. C'est l'idée qu'exprim;1 M. Georges Rrandès avec sa justesse d'esprit ordinaire : « Peut-être le professeur allemand sait-il mieux qu'un autre faire

d'un élève à intelligence moyenne un travailleur de valeur. L'instruction française me parait plus propre aux talents, toujours plus rares. » Mais l'influence allemande a mis fin à l'insupportable manière oratoire et à la prétendue élégance d'esprit qui sévissaient à l'Ecole JXormale avant 1870. M. Barrés lui-même admet l'utilité « de la manière allemande, au travail exact, pour réagir contre certains excès de la manière oratoire française. » Peut-être d'ailleurs Stendhal, Taine et les naturalistes ont-ils agi en cela aussi efficacement que la critique allemande.

D'autre part, on pratique en Allemagne une organisation collective, une sorte de coopération du travail qui ne cesse de donner les résultats les plus féconds. Les Universités sont plus libres, plus riches, mieux pourvues de laboratoires. L'enseignement supérieur allemand était un modèle à suivre, nous l'avons suivi avec raison, et nous pouvons profiter encore de son exemple. Surtout il existe en Allemagne un public sérieux, étendu, capable de lecture appliquée, qui assure la vente des livres de science, et la vie des publications spéciales. L'Allemand professe pour la science et le savant un respect, parfois nigaud, et un amour parfois pédantesque, mais qui est tout au moins la parodie d'un des sentiments les plus nobles qui puissent habiter un cerveau humain. M. Victor Bérard. et M. Maurice Maindron ont exprimé ces idées avec bonheur : « L'Allemagne actuelle, dit M. Maindron, jouit sur nous d'une supériorité

SUa L'INFLUENCE ALLEMANDE 35

indiscutable ; elle possède des gens qui lisent autre chose que les calembredaines fabriquées par la littérature française courante... En Allemagne on trouve des éditeurs pour tous les livres sérieux, autres que les romans mondains, et on trouve des lecteurs qui achètent ces livres. Tandis que chez nous... »

— « Il nous reste seulement deux choses à emprunter de l'Allemagne, dit à son tour M. ÏJérard : son respect absolu de la vérité scientifique et sa confiance inébranlable en la puissance intellectuelle... »

Cet ordre de questions mis à part, le débat devait se réduire nécessairement à une puérile revendication de noms propres. Lavoisier est Français; Berthelotest Français, Pasteur est Français... Vous avez un grand chimiste, nous en avons deux... Vous avez un grand astronome : nous en avons un plus grand encore... On a gêne et pitié à voir certains des enquêtes se livrer à un tel enfantillage. Naturellement l'orgueil nationaliste s'en mêle encore. Il faut lire notamment la réponse d'un certain M. R. Quinton, assistant du laboratoire de physiologie pathologique du Collège de France. .M. H. (Juinton, fort admiré de ce chef par un certain M. Lucien Corpechot, ne se contente pas d'établir que les principales sciences biologiques ont été fondées par des Français. 11 pose en fait que « cette suprématie a sa raison profonde dans la complexion même de l'intelligence propre à notre race ». Vous allez voir pourquoi : c'est que

« l'intelligence ne forme jamais chez l'Allemand un organe différencié ; elle demeure toujours et étroitement unie à la sensibilité ; sa fonction n'est pas indépendante (sic) ; chez le Français, au contraire, l'intelligence forme un organe différencié. » Je pense qu'une telle citation suffit, et je me garderai d'insister sur cette découverte, fort goûtée de M. Lucien Corpechot, qui s'empresse d'en faire part aux lecteurs de Y Action Française, avec pompe et émotion.

Heureusement, le recueil de M. Morland se termine par des réponses de savants, de vrais savants. M. Morland en a consulté bien peu, ou bien peu lui ont répondu: M. Charrin, M. Armand Gautier, M. Alfred Giard, M. Edmond Perrier, M. Richet, presque tous biologistes. Aucun mathématicien, aucun physicien n'a participé à l'enquête. Mais peu importe, ils auraient tenu le même langage que les physiologistes ou les médecins. Ils n'auraient pas opposé aux savants allemands l'intelligence non différenciée de MM. Quinton et Corpechot. Ils auraient dit, comme l'a fait M. Armand Gautier dans une page excellente et que je voudrais pouvoir citer tout entière : L'Allemagne ost mieux organisée que nous pour les recherches scientifiques. Elle compte plus de travailleurs et produit plus de travail. Cela est imitable. Mais « les grands hommes sont de tous les pays. » Ou bien, comme M. Richet : « Quant à admettre une culture allemande distincte des autres, j'avoue que je ne comprends pas. Nous sommes des travailleurs

qui labourent le sol commun, et, comme nous travaillons de même, l'étendue du sol défriché est proportionnée aux coups de pioche. »

Et la conclusion qu'il faut tirer, c'est donc que la question soulevée par M. Morland était probablement mal posée dans ses termes trop généraux ; qu'il est difficile, dans l'état présent de l'histoire, de parler d'influence nationale, de science nationale. Tous les peuples cultivés du monde en sont à peu près au même point. Tous les savants du monde travaillent dans le même sens et avec les mêmes méthodes. Le hasard fera naître ici un Darwin, ici un Helmholtz, ici un Pasteur. Mais que serait le travail isolé d'un homme de génie commençant seul l'étude de l'univers ? Darwin ou Pasteur ont profité de toutes les connaissances scientifiques acquises avant leurs propres travaux, c'est-à-dire qu'ils n'ont fait que continuer une œuvre universelle et collective. Et les vérités nouvelles qu'ils ont découvertes sont aussitôt entrées dans le patrimoine commun de l'humanité. Des savants de tous les pays les' ont vérifiées ou prolongées, en ont tiré de nouvelles conséquences ou rectifié les erreurs partielles. Anus ne sommes plus au temps lointain où, par la difficulté des rapports et l'ignorance méprisante des autres peuples, chaque nation vivait muré:' dans sa propre vie. Dans ce temps-là une nation pouvait prendre

quelques siècles d'avance sur une autre. Mais à présent tout progrès acquis dans le coin le plus éloigné du monde devient aussitôt universel.

On ne voit donc plus aujourd'hui que deux facteurs aux progrès de la civilisation: les individus épars çà et là, plus puissants, plus actifs, plus inventifs que les autres, et qui ouvrent brusquement des idées directrices, des voies nouvelles ; puis un état général de culture qui prépare, propage et généralise ces travaux individuels. Mais on ne trouve plus, entre l'individu et l'humanité, l'intermédiaire, jadis obligé, d'une pensée nationale distincte.

C'est à ce point de vue que se sont placés, dans des réponses qui sont parmi les plus curieuses de cette enquête, M. Max Nordau et M. Romain Rolland: « Dans le domaine de la civilisation, dit M. Xordau, je ne crois pas au nationalisme, mais uniquement à l'individualisme. Aucun peuple n'a jamais eu une influence intellectuelle, philosophique, morale sur aucun autre peuple. Cette influence est uniquement exercée par des idées et des œuvres qui sont toujours des productions individuelles. » Et M. Romain Rolland, de son coté, résume sa pensée dans la citation d'un mot de Gœthe à Eckermann: « La littérature nationale, cela n'a plus aujourd'hui grand sens : le temps de la littérature universelle est venu, et chacun doit travailler à hâter ce temps. »

Histoire Comique.

M. Anatole France, s'étant voulu divertir, nous a conté l'histoire de Félicie Nanteuil, comédienne. C'est une histoire comique, « c'est-à-dire appartenant aux comédiens ».

J'ai rassemblé les traits épars du portrait de Félicie Xanteuil. Elle avait une chevelure blonde, des yeux d'un gris charmant, des prunelles où nageaient sous une eau lumineuse comme de petits signes astrologiques. Ses épaules étaient jolies, encore qu'un peu pointues de jeunesse. Ses seins fraîchement éclos étaient animés comme un couple de colombes. Ses jambes étaient fines, et ses genoux polis.

Si jolie, qui s'étonnera que Félicie Xanteuil fût aimée? Chevalier, cabotin, la posséda tout d'abord; puis Robert de Ligny, diplomate. Lomal-

heur fut que Chevalier, garçon confus, exalté, baroque, orgueilleusement amoureux et jaloux, toléra mal d'être délaissé, plus mal encore de se voir préférer un autre homme. 11 pensa tout d'abord à tuer soit Ligny, soit Félicie. Et, tant qu'elle craignit pour la vie de son amant ou pour la sienne, Félicie se rapprocha en effet de Chevalier. Mais le maladroit ne sut pas profiter de la crainte qu'il inspirait. Un soir, il déclara candidement qu'après réflexion il se sentait incapable de tuer personne. Et Nanteuïl, sentant que Chevalier n'était plus désormais redoutable qu'à lui-même, le méprisa tout aussitôt, et le congédia selon son habitude naturelle, qui était marquée d'une rosserie puérile et impitoyable. Chevalier, très doux, très grave, répondit alors : « Ecoute. Félicie, avant qu'il y ait un malheur, je dois t'avertir. Je ne peux pas teriforcerà m'aimer. Mais je ne veux pas que tu en aimes un autre. Pour la dernière fois, je te conseille de ne pas revoir M. de Ligny. Je t'empêcherai d'être à lui... »

Félicie ne tint nul compte de ces menaces. Et Chevalier, fou de jalousie et de fureur, courut Paris la nuit entière, sous le vent et la pluie. Ce récit est particulièrement admirable, et, ne le pouvant citer tout entier, je n'en ose rien distraire. On y sent que le désir de mêler son nom à un fait-divers retentissant eut quelque part à la résolution fatale que Chevalier exécuta dès le lendemain. Comme en effet Félicie et Ligny arrivaient devant la lointaine maison de Xeuilly qui accueillait leur

amour, Félicie d'abord fut surprise de voir, devant la grille, uni' voiture immobile. Puis elle entendit de son lit des pas crier sur le sable. Un peu plus tard, ce fut un bruit de branches cassées. Et l'on aperçoit, à la savante gradation de cette scène, quel admirable écrivain dramatique aurait fait M. France, s'il eût daigné. Enfin quand Félicie, rhabillée, se prépara à quitter la maison, elle vit sur le perron Chevalier, « les bras étendus, long, noir, dressé comme une croix. Il tenait un revolver à la main...

« — Ecoutez et n'approchez pas, cria Chevalier d'une voix forte. Je vous défends d'être l'un à l'autre. C'est ma dernière volonté. Adieu. Félicie. »

« Et il mit dans sa bouche le canon de son revolver. »

Et maintenant, c'est l'ombre du mort jaloux qui va tourmenter Félicie. Elle apparut pour la première fois, peu d'heures après la cérémonie funèbre, dans le restaurant où la comédienne déjeunait avec Robert de Ligny. Le lendemain, Félicie n'ayant plus voulu revoir la petite maison de Neuilly, Robert la conduisit dans une chambre meublée qui donnait sur une place déserte de la ville. C'était le soir ; la chambre s'emplissait d'ombre. Mais la comédienne, à peine défaite et couchée, « s'accouda à l'oreiller, et, le cou tendu, la bourbe entrouverte, écouta. 11 lui semblait en-

tendre ce bruit léger des pas dans le sable... Sachant ce qu'elle allait voir encore, elle voulut se cacher la tète dans les mains. Mais elle ne put soulever les bras, et le visage de Chevalier se dressa devant elle... »

Quelques jours après. Nanteuil, se peignant devant son miroir, vit dans la glace, non pas son visage, mais la figure sanglante de Chevalier. En vain elle tenta d'apaiser le mort irrité par une visite au cimetière, l'offre de fleurs et des prières expiatoires. Elle le rencontra de nouveau, dès son premier rendez -vous avec Ligny, dans l'île du Bois de Boulogne. Et, cette fois, le mort parla. Tandis que Ligny entraînait Félicie sur un divan, elle entendit à sa droite une voix claire, étrange, glaciale, dire : « Je vous défends d'être l'un à l'autre... » Et NantBuil, épouvantée, obéit à cet ordre, et Ligny, furieux, se fit nommer troisième secrétaire à La Haye.

Tant qu'elle fut séparée de Ligny, l'ombre cessa de la visitsr... Cependant, le temps s'écoulait ; Félicie venait d'être engagée à la Comédie-Française, et elle allait même débuter dans l'Ecole des Femmes, quand Ligny revint à Paris. Hélas, ces doux enfants s'aimaient toujours ; ils ne surent pas lutt3r contre leur désir, et, le jour môme de l'arrivée de Robert, ils se rencontrèrent dans une garçonnière amicale. Ce fut d'abord une scène tendre et charmante. Nantcuil, en se déshabillant, puis toute nue, répéta devant son jeune amant le récit d'Agnès... Et je ne sais pas, dans aucun chef-d'reu-

vre de la littérature, de tableau plus joliment volupteux que celui-là. Mais au moment où Xanteuil. dans toute l'ardeur retenue de son désir, se jetait au côté de son ami, elle se redressa, pleine d'horreur ; puis son corps se tendit et elle tomba rumine morte. Chevalier était là, couché au pied du lit. la tète trouée, et la regardait en riant...

11 n'en faut point douter. Mademoiselle Félicie Nanteuil, de la Comédie-Française, était malade. Dès les premières pages du livre, on l'entend consulter le docteur Trublet. surnommé le docteur Socrate «à cause de sa face camuse et de sa parole subtile». Elle se plaignait d'étouffements et de vertiges. Elle éprouvait des envies soudaines de rire ou de pleurer, sans cause apparente, Il ne faut donc pas que l'histoire de Félicie Nanteuil épouvante les femmes délicates et qui pourraient se trouver dans un même cas. L'âme vengeresse des amants délaissés ne vient pas, après leur mort, tourmenter les amants infidèles. Mais, plus simplement, certai- 11 s émotions sont funestes aux femmes quand elles souffraient déjà de l'estomac.

D'ailleurs, l'histoire de Félicie Nanteuil reste toujours légère et divertissante. M. France l'a répartie et graduée avec tant d'art, qu'elle paraît seulement servir de lien à vingt tableaux de la vie comique, tous choisis avec un goût délicieux, et exécutés avec un bonheur qui fait envie. C'est

Nanteuil dans sa loge ; c'est une répétition en scène, qui, d'un bout à l'autre, est un morceau savoureux et parfait — ; c'est surtout l'admirable récit de l'enterrement de Chevalier. Car le corps de Chevalier, malgré l'éclat de son suicide, fut béni à Saint-Etienne-du-Mont, inhumé en terre sainte. Et Pradel, directeur de l'Odéon, prononça sur la tombe un discours qui ne sera pas oublié... Et puis, il y a un M. Bergeret dans l'affaire, et quand il parle on ne peut plus penser qu'à lui. C'est précisément le docteur Trublet, surnommé Socrate, et philosophe sceptique. Car M. France est à la fois rationaliste et sceptique. Il connaît les limites de la connaissance humaine, et discerne ce qui est ouvert à notre entendement de ce qui lui est interdit. C'est ainsi qu'il peut concilier une foi si ferme en ce qui touche la science positive, et cette ironie à la Montaigne en ce qui touche la métaphysique, la morale et la religion. Il y a là deux aspects de sa pensée, dont le brusque rapprochement pourrait étonner les lecteurs qui n'ont point de philosophie, mais qui n'en concordent pas moins avec une exacte nécessité. Il faut bien que l'on change, suivant que les sujets qu'on traite sont situés en deçà ou au delà des limites de notre raison. Ce sont ces derniers que préfère le docteur Socrate, et c'est pourquoi je l'ai traité de sceptique avec vérité. Ajouterai-je qu'il est ingénieux et fertile? C'est le digne frère de M. Bergeret et de l'abbé Jérôme Coignard. Il sera difficile si cet éloge ne lui suffit point.

Mais je m'aperçois que j'ai beaucoup parlé du livre et point du tout de l'auteur. Qu'en puis-je dire qui n'ait été redit cent fois, que je n'aie déjà dit moi-même ? M. Anatole France est le premier écrivain de ce temps. On retrouve en lui toutes les beautés classiques de la langue; il unit les plus riches courants de l'esprit français : la fluidité de Renan, le goût difficile et sûr du Parnasse, la liberté courageuse et la sensualité naturelle de Diderot, l'élégance exacte et tendre de Fénelon ou de Racine, par moments la force brusquée de Retz ou de St-Evremond, toujours l'ironie abondante et nourrie de Montaigne ou de Rabelais. Et, en même temps, M. France reste toujours lui-même, et je ne sais pas une page de lui qui n'ait sa marque originale où personne n'oserait se tromper... Mais, précisément, personne ne s'y trompe, et je serais honteux d'insister.

M. ANATOLE FRANGE Crainquebille.

Ce livre a pour titre exact : Crainquebille, Putois, Riquet et plusieurs autres récits profitables. Il comprend en effet dix-sept récits qui, pour reprendre cette expression d'une si franche saveur rabelaisienne, sont profitables autant qu'exquis, et dont quelques-uns sont célèbres et presque classiques.

Crainquebille, en particulier, est un chef-d'œuvre déjà populaire. Le vieux marchand des quatresaisons, pris au collet par l'agent Matra qui lui impute à tort le cri injurieux de « Mort aux vaches! », condamné, bien qu'innocent, par un juge indifférent à la justice, rejeté désormais du sein de la société qui le méprise, devenu tout à la fois misérable et méchant, le vieux Crainquebille restera comme un symbole pathétique de la peine obscure des simples; il sera l'éternel témoin de

cotte iniquité menue et courante, si banale qu'on ne la remarque plus, et qui est la trame même de la vie. Par l'ordre et l'ampleur du récit,, par l'élévation familière, la vérité populaire et poétique du détail, Crainquebille est un éternel chef-d'œuvre.

Patois ne lui est pas inférieur. Ce petit conte allégorique montre comment l'imagination fortuite des hommes put créer les mvthologies et même les religions. Madame Bergeret, pour se délivrer d'une invitation importune, allégua qu'elle était retenue en son logis par le jardinier Putois, lequel n'existait pas. Et Putois, créé par ce mensonge, devint, pour une ville entière, un personnage réel, dont on put décrire les habitudes et la physionomie, qui fut revêtu d'un caractère particulier, et auquel il fallut croire, sous peine de blesser l'opinion commune. Putois, fort heureusement, volait des poules au lieu de faire des miracles. Sans quoi, l'on eût pu dresser des bûchers au nom de Putois. Ainsi se composent les religions humaines. La suite du volume nous apprend que la philosophie religieuse du chien Riquet n'est pas d'une essence très différente.

Tels sont les deux morceaux les plus importants du livre. Il contient encore quelques nouvelles dont l'enseignement est moins direct : ce sont des souvenirs que M. Bergeret aime à conter de son enfance, pages d'une douceur intime et délicieuse, qui pourraient s'ajouter au Livre de mon And. des récits sobres, pittoresques, où l'action resserrée jaillit avec une rare simplicité dramatique ; des

tableaux d'une large ironie, comme ces Grandes Manœuvres à Montil, qui semblent un chapitre détaché de l'Histoire Contemporaine. L'ouvrage s'achève ensuite par quatre ou cinq récits qui ramènent le lecteur aux mômes sujets, aux mêmes réflexions que Crainquebille ou Putois, c'est-à-dire l'infirmité de la justice, l'iniquité de la société, l'injuste distribution des richesses. Avec plus de vigueur, de franchise, de hardiesse que jamais, Anatole France y livre ses vues sur l'incohérence présents et sur l'organisation future de la société.

On retrouve donc, dans ce livre, le même mélange qui, depuis quelques années, paraît déconcerter si fort des critiques inattentifs. D'une part, l'affirmation résolue de convictions politiques et sociales; d'autre part, un ton continuel d'ironie qui s'amuse à dissoudre les idées et les institutions, à en montrer la barbarie et l'absurdité, une négation tranquillement étendue sur toutes les sortes de notions religieuses et morales, ce tour d'esprit, en un mot, qui régnait dans les Opinions de M. Jérôme Coignard. et qu'on a nommé le scepticisme, ou Panarchisme d'Anatole France.

Cela devient un facile jeu d'esprit d'opposer ces deux tendances l'une à l'autre. Pour moi, entre l'Anatole France d'autrefois, le France du Jardin d'Epicure, de la Reine Pédauque, et le France de l'affaire Dreyfus, des Universités populaires ou

même de la Préface aux discours de M. Combes, je n'aperçois nulle contradiction. Qu'est-ce, au juste, que l'anarchisme prétendu d'Anatole France? C'est la reconnaissance, la critique, la dissociation de formes et d'institutions qui restent, en effet, fondées sur la force, sur les dogmes traditionnels, c'est-à-dire sur l'ignorance et la barbarie accumulées. Or, ce travail de critique et de destruction doit précéder, et il a toujours précédé en effet, toute œuvre de construction positive. «

Pourquoi Anatole France juge-t-il et a-t-il toujours jugé absurdes les lois et les institutions présentes? Parce que leurs principes sont restés immuables dans l'universel changement des mœurs et des conditions. Et ces principes qu'elles conservent, dont elles prétendent assurer l'éternité, ne sont nullement des principes d'ordre rationnel. En réalité, elles sont fondées sur la brutalité et sur l'injustice. Personne n'a discerné plus clairement qu'Anatole France — et je ne vois pas un de ses ouvrages où ce théine ne se retrouve — ce qu'il subsiste dans les formes sociales actuelles de la sauvagerie, de la perversité première de l'espèce. « Leur esprit est antique et barbare ». L'origine des lois, c'est le chef « vêtu de peaux d'ours, armé d'une hache de silex et d'une épée de bronze », qui déclare : « Ces esclaves et ce fer que j'ai pris à des hommes faibles et méprisables, sont à moi... »

Dans ce dernier ouvrage, c'est particulièrement sur la justice, la justice distributive ou répressive, que se porte la puissance vraiment souveraine

de son ironie. Pour montrer sous la pompe extérieure, sous l'appareil imposant de la civilisation, le résidu barbare, la permanence sauvage, Anatole France retrouve la richesse d'imagination d'un Rabelais ou d'un Swift. C'est le président Bourriche, qui préfère à l'évidence la déposition inepte de l'agent 64, parce qu'il ne faut pas se fier au témoignage d'un homme, mais qu'on peut avoir foi dans un numéro. « Quand l'homme qui témoigne est armé d'un sabre, c'est le sabre qu'il faut entendre et non pas l'homma. » Ce sont les pensées vraiment humaines du chien Riquet. C'est la conversation de deux chevaux, chevaux de juges, il est vrai, qui s'entretiennent de la sorte : « Quand la terre sera aux chevaux, et elle leur appartiendra sans faute un jour..., nous vivrons sous des lois comme des hommes et nous nous donnerons le plaisir d'emprisonner, de pendre et de rouer nos semblables. Nous serons des êtres moraux. » La justice humaine consiste donc à conserver par des moyens brutaux l'état de brutalité ancestrale. Et M. Bergeret conclut finalement qu'elle repose sur ces deux axiomes : « Le vol est condamnable; le produit du vol est sacré. »

Ainsi les institututions actuelles sont absurdes, d'abord en ce qu'elles reposent sur des contradictions logiques, et surtout en ce qu'elles tendent à perpétuer les principes et les effets de la barbarie

primitive au lieu de s'adapter à l'état présent des mœurs, aux besoins présents de la Société. Et telle est, je crois, la formule juste du soi-disant anarcliisme d'Anatole France.

Quant à son scepticisme, il consiste exactement à considérer que l'intelligence humaine a ses limites, et que tous les objets de réflexion ne sont pas objets de certitude. La seule connaissance certaine est la connaissance scientifique, c'est-à-dire celle qui porte sur la description des phénomènes, leur classement et leurs rapports. Et les notions morales ou religieuses qui échappent à la méthode scientifique ne comportent point de connaissance certaine. Elles ont la même valeur que les vagues pensées du chien Riquet. qui adore M. Bergeret, son maître, comme un Dieu — elles sont aussi fragiles que la personne mythique du jardinier Putois. Quand elles sont conçues ou imposées comme certaines, elles engendrent l'intolérance et la cruauté. Mais il faut bien entendre que ce scepticisme de France, tout comme celui de Renan, repose essentiellement sur la distinction entre ce qui est ou n'est pas objet de connaissance rationnelle; qu'il ne porte que sur les notions extérieures à la science, et qu'au contraire, on sent chez France cette confiance dans les méthodes scientifiques, cette « foi rationaliste » qu'il tient de Renan et Diderot.

Or, le socialisme est précisément, ou prétend être, un effort pour rejeter les traditions capitalisées du passé, pour adapter exactement les institutions et les lois aux nécessités économiques ac-

tuelles. D'autre part, il est le résultat d'une conception purement rationaliste de la Société. Non seulement il écarte toutes les notions incertaines et troubles, accumulées depuis des siècles par l'ignorance et la docilité humaine, mais il prétend réduire, de plus en plus, dans l'homme même, ce vieux fonds instinctif, ces forces obscures et mauvaises qui échappent à la clarté de la conscience et à l'action de la volonté réfléchie. Le socialisme veut faire concorder la justice sociale avec la raison, les institutions positives avec la certitude rationnelle. Dès lors, comment méconnaître que, par le sens môme où elles furent toujours dirigées, l'ironie et la négation anciennes d'Anatole France devaient le conduire au socialisme, et qu'il n'y a nulle contradiction dans son œuvre, mais progrès et développement harmonieux ?

Et maintenant j'entends d'ici des lettrés soucieux s'exclamer: Comment! encore de la politique! Quand donc France voudra-t-il quitter son exil? Quand reviendra-t-il à la littérature? Quand daignera-t-il se souvenir qu'il est le premier homme de lettres de son temps? Lemaitre a déjà donné le bon exemple... L'exemple de M. Jules Lemaitre n'est peut-être pas aussi bon qu'on l'a cru. Mais, quoi qu'il en soit de M. Jules Lemaitre et de ses prudentes variations, les délicats qui se plaignent auront tort. Il est clair qu'en composant certaines de ses œuvres les plus récentes, Anatole France a eu pour but principal d'être utile et de servir ce qu'il croit être la vérité. Mais est-ce dans une autre intention

que furent écrites Les Provinciales? Les Provinciales sont des brochures de propagande. La moitié de l'œuvre de Voltaire ou de Diderot, la meilleure moitié, n'est que discussion, polémique, effort pour rétablir et répandre quelques vérités politiques ou morales. Et déjà, il y a cent cinquante ans, il devait se trouver des lettrés délicats pour dire, avec une douce sympathie: On devrait avertir ce pauvre Voltaire. Il se perd. X'a-t-il donc pas des amis?... Pourtant la postérité a fait son choix. Les petits écrits politiques de Voltaire vivront aussi longtemps que ses contes et plus longtemps que ses tragédies. Et c'est une partie de sa gloire, d'avoir élevé une voix plus courageuse et plus efficace à mesure qu'elle était plus écoutée

Anatole France est l'héritier naturel de ces grands esprits qui préparèrent une Révolution, et, par delà cette Révolution inachevée, c'est leur action qu'il continue et qu'il poursuit. Comme eux, il a compris que la gloire littéraire est une force dont on peut, dont il faut user pour le bien des hommes et le perfectionnement de la société. Comme eux, il a compris que l'art n'est pas cantonné dans un nombre limité de thèmes ou de formes, et que ce n'est pas l'intention de «l'artiste ou la nature du sujet qui fait l'œuvre d'art, mais la perfection intérieure de l'œuvre, quelle qu'elle soit, et la juste adaptation des moyens aux fins. Comme eux, il a fait grandir son courage et sa volonté d'être utile en même temps que son œuvre et son nom. C'est pourquoi il est populaire. Il

s'est établi une large et forte communion entre l'opinion populaire et cet artiste fait pour l'élite, dont les dons et la manière sont l'expression la plus raffinée du goût français.

Il est possible que des événements récents, sur lesquels je n'ai pas à insister davantage, aient précipité ce développement. Il a pu voir animées et dressées dans leur action malfaisante toutes ces forces du passé qu'avaient essayé de dissoudre son ironie et sa négation. Il a pu vérifier que la raison et le sentiment de la justice étaient les seules forces révolutionnaires. Mais il était tout préparé pour recueillir l'enseignement de ce grand exemple, et il n'a écarté aucune des leçons qu'il comportait. C'est par là qu'Anatole France, qui était déjà, et sans conteste je crois, le premier écrivain de ce temps par la diversité de son imagination, la pureté, le charme et la force de sa langue, a pris dans la littérature contemporaine une figure éminente et vraiment unique. Comme les grands philosophes du xvme siècle français aux côtés de qui la postérité le placera, il a su trouver, pour aller jusqu'au bout de sa pensée, ce courage spécial de la raison qui est une des beautés les plus pures de l'humanité. Il réunit aujourd'hui en lui toutes les noblesses de l'esprit. Il était un grand écrivain. Il est un grand homme.

Pour bien lancer une Revue qui commence, il n'est décidément rien de tel que les enquêtes. C'est pourquoi The Weekly Critical Reuiew, revue anglofrançaise, approuvée par S. M. le roi Edouard VII, adresse à quelques centaines de patients, dont je suis, un questionnaire ainsi conçu:

1° Que pensez-vous du roman contemporain, de son influence sociale et intellectuelle ?

2° Comment le classer par rapport au roman naturaliste ; en est-il la réaction ou le prolongement ?

3° La grande liberté avec laquelle les mœurs y sont décrites correspond-elle à la liberté des mœurs, ou est-elle seulement l'indice d'un secret désir de renverser les anciennes valeurs morales ?

4° Quels sont, parmi les romanciers français et vivants, celui ou ceux que vous estimez le plus ? Leur préférez-vous certains romanciers étrangers ?

J'allais commencer mon manifeste quand mon attention fut attirée par le post-scriptum suivant : « Les réponses ne devront pas. autant .que possible, excéder trente lignes. » On serait tenté, pour une fois,, de s'écrier comme tout à l'heure M. Ferdinand Brunetière : « Trente lignes, monsieur ! Donnez-moi quatre ans de loisir, et alors, toute affaire cessante... » Trente lignes, c'est peu vraiment. MM. Jean de Gourmont et Pierre de Quer- Ion, managers de cette enquête, ne sont pas généreux. L'un porte un nom déjà cher aux lettres; l'autre est, de sa propre personne, un romancier du plus joli avenir '. Mais ils ne sont pas généreux, la chose est sûre.

L'influence sociale et intellectuelle du roman français contemporain me paraît tout simplement... nulle. Je prends ici les mots dans leur sens strict et je laisse à part les petites épidémies sentimentales que certains romans ont pu propager. Mais, au point de vue intellectuel, je vois toutes les influences que le roman a subies, je ne vois pas celle qu'il aurait exercée. Le roman est devenu la forme courante, usuelle de notre littérature. Il a reflété, au bout d'un temps plus ou moins long, les nouvelles façons de penser ou les

l. Cette expression, que je n'ai pas voulu modifier, prend aujourd'hui un sens bien amer. Le malheureux Pierre de Querlon est mort l'été dernier, à vingt-cinq ans.

nouvelles formes de la culture européenne : il n'en a créé aucune. Tous les grands courants intellectuels, depuis un demi-siècle environ, sont issus du travail des savants, des historiens,, des philosophes, des sociologues. Le roman n'a pas fait autre chose qu'adapter à ses fins propres ce travail des penseurs originaux. Zola, en ce sens, a utilisé Darwin etïaine: Bourget. le pessimisme allemand et la psycho-physiologie, les Rosny, la métaphysique évolutionniste de Spencer. Vingt écrivains se préparent à mettre Nietzsche en romans français. Que cette adaptation soit, par elle-même, une forme de vulgarisation, je le concède : mais l'effet reste parfaitement insignifiant, parce qu'il est incertain, précaire, et que. d'ailleurs, le roman ne garde de la doctrine qu'une image atténuée ou infidèle. Il n'en serait autrement que si un grand romancier avait, en même temps, le tempérament d'un apôtre original et d'un créateur de génie, comme Tolstoï ou Balzac.

Ceci n'est pas, bien entendu, pour diminuer le mérite des romanciers qui, à l'agrément du récit et à la diversité des caractères, veulent joindre la nouveauté et l'activité de la pensée. C'est un grand mérite, et dont ils trouvent aussitôt la récompense. Ils étendent par là leur talent propre; ils élèvent la classe de leurs lecteurs. Souhaitons que, de plus en plus, nos romanciers prennent souci d'ajouter la culture au talent. Mais c'est au romancier qu'en revient tout le bénéfice, non pas au public.

Je passe sans transition au second point du

questionnaire. Comment classer le roman contemporain par rapport au roman naturaliste? Et je voudrais savoir d'abord ce que MM. de Gourmont et de Querlon entendent exactement par « roman contemporain ».

Avant 1890, par exemple, tout ce qu'il y a de notable dans le roman était réaliste. MM. Marguerite, llcrmant, Rosny, faisaient des romans réalistes, et M. Paul Bourget lui-même n'était qu'un réaliste honteux. En exceptant quelques esprits singuliers, comme M. Paul HervJeu. quelques isolés comme Péladan, quelques attardés comme Cherbuliez ou Feuillet — envers qui d'ailleurs la critique naturaliste fut iDjuste — l'école de Médan dominait la prose, tout comme le Parnasse régentait la poésie, et M. François Coppée servait de lien entre les deux écoles. Puis vint la brusque décadence. Je l'attribue à la diffusion sans fin et à l'intolérable ennui des derniers romans naturalistes, au fait que le naturalisme cessait d'exprimer l'état d'esprit de la jeunesse cultivée, où l'influence croissante de Renan, l'influence naissante de France et de Barrés agissaient en sens inverse de la prétendue « grossièreté » de Zola, enfin, et surtout, au temps. Le naturalisme avait duré toute une génération d'hommes (1860-1890). Les écoles littéraires ne vivent guère plus longtemps.

L'école présente est-elle une réaction contre cette école morte? En est-elle le prolongement? — Ni l'un ni l'autre. Ce que nous devons d'utile et de boû au réalisme reste solide et ne sera plus

jamais perdu. La revendication de la liberté de l'art dans le roman (et le réalisme, par là, est venu compléter le romantisme) ; la soustraction du roman à toute fia pseudo-morale, et sa subordination à la seule vérité ; la prise indistincte de tous les sujets, et, en même temps, l'affirmation de ce que j'appellerai la réalité esthétique du monde extérieur — toutes ces conquêtes demeurent acquises. Donc le roman actuel profite de l'effort naturaliste; mais il ne le prolonge pas. La technique de Zola et de ses élèves directs n'est plus guère déjà qu'un souvenir historique Sans doute on en retrouve encore l'apparence superficielle chez presque tous ceux de nos romanciers qui étaient naturalistes avant 1890. chez les Margueritte par exemple, ou chez M. Bourget, qui a conservé presque intactes ses habitudes de composition, ou même chez M. Paul Adam. Mais ce n'est là précisément qu'une surface. Ce qui faisait le fond du système. c'est-à-dire la méthode d'observation, ou plutôt l'illusion que les méthodes scientifiques d'observation étaient applicables en littérature, le fond du système, dis-je, est entièrement abandonné.

Quant à la troisième question posée, il faut y répondre sans détour, et aucune hésitation n'est tolérable sur ce point. Aon, messieurs, non, Frédéric Nietzsche n'est pas responsable des romans

pornographiques, physiologiques, pseudo-antiques ou illustrés par la photographie d'après nature — car c'est bien, n'est-ce pas, ce que vous voulez dire? Non, il n'y a là aucun désir, secret ou non, de renverser les valeurs morales, anciennes ou neuves. Et ce débordement de livres volontairement obscènes, obscènes sans art, ou même obscènes sans plaisir, sans sensualité véritable, est lamentable et humiliant pour quiconque aime les lettres d'un amour sincère. Mais n'allez pas insinuer que Frédéric Nietzsche y soit pour rien. Ne croyez pas davantage que cela corresponde à la liberté plus grande des mœurs d'aujourd'hui. Les mœurs ne sout pas plus libres qu'il y a un siècle, ou deux, ou trois, ou vingt.

La multiplication des livres honteux tient à une cause plus simple. Elle tient à. ce qu'on est convenu d'appeler « la crise de la' librairie ». Les auteurs et les éditeurs ont surproduit, la surproduction a déterminé la mévente. De la mévente et de la concurrence croissante qui l'accompagne toujours est résultée la fabrication d'une camelote. C'est ce qu'on est convenu d'appeler un processus économique bien connu, et cela est vrai des livres comme des chaussures. Or, qu'est-ce que la camelote ? C'est une marchandise brillante, flatteuse à l'œil, qui aguiche et qui tente, mais qui ne donne rien à l'usage. Le roman pornographique est la forme la plus courante de la camelote littéraire.

Cet état finira-t-il? Oui, avec la crise économique qui l'a provoqué. Et cette crise, elle-même,

qui va s'aggravant, se résoudra par son excès même. D'un jour à l'autre, la camelote physiologique ne se vendra plus, ni aucune autre, ni, bien entendu, les marchandises de bonne qualité. Et alors, le jour où on ne pourra plus gagner sa vie en écrivant des romans, on n'écrira plus de mauvais romans pour gagner sa vie. J'avoue que je souhaite ce temps avec ardeur. Est-ce à dire que la littérature deviendra un plaisir des riches? Non point. Mais on aura un métier pour vivre, et on écrira, si un instinct impérieux l'exige, pendant les loisirs que laisse le métier dont on vit. Un seul homme n'a pas besoin d'écrire tant de livres, et de plus grands que nous ont ainsi vécu. Tout le monde sait que la plupart des « vocations littéraires » d'aujourd'hui sont faites moitié d'orgueil, moitié drt paresse. Je m'égare, et c'est à peine si je pourrai répondre à la dernière question des interviewers. Quel est. parmi les romanciers français et vivants, celui que j'estime le plus ? — Je n'en sais rien. Personne ne domine de si haut ses confrères. On ne voit ni un Stendhal, ni un Balzac, ni un Flaubert, ni même un Zola écrasant toute comparaison. D'ailleurs, les écrivains contemporains que nous préférons ne sont pas, à proprement dire, des romanciers. MM. Anatole France et Maurice Barrés ne sont pas des romanciers, ni M. Jules Renard, ni même au fond M. Pierre Loti. Et beaucoup d'écrivains qui avaient établi leur réputation dans le roman l'ont délaissé et se sont donnés au théâtre, comme MM. Alfred Capus et Paul Hervieu, à qui

Gfi EN LISANT

nous devions deux œuvres maîtresses : Faux Déparé et Peints par eux-mêmes. De sorte que mon embarras est grand. Le roman est un genre incertain et vaste; à défaut d'une supériorité éclatante, et qui s'impose, il est bien malaisé d'y établir des hiérarchies. Quelle est la place exacte de M. Bourget, pour qui je ne puis m'empêcher d'avoir de l'estime, et pour qui je n'ai pas de goût ? Quelle commune mesure y a-t-il entre Octave Mirbeau et Abel Hermant, Marcel Prévost et Elémir Bourges, Henri de Régnier et les Margueritte, et comment classer des talents qui ne sont pas comparables?... Et pourtant, s'il me faut à toute force désigner le livre isolé que je préfère, je nommerait Lys Rouge. S'il me faut désigner l'écrivain dont l'œuvre, dans son ensemble, me parait la plus puissante et la plus originale, j'hésiterai entre J.-TI. RosnyetPaul Adam.

Leur préféré-je des romanciers étrangers ? — Ici mon embarras cesse. Tolstoï domine de toute la hauteur du génie la littérature européenne. Guerre et Paix est le plus beau roman qui existe, plus beau que l'Education sentimentale, et, pour moi, c'est tout dire... Mais. Tolstoï mis à part, je vois deux romanciers que j'inclinerais à placer audessus des nôtres; l'un est un Italien, Gabriele d'Annunzio, qui est fort connu chez nous ; l'autre est un Anglais, Thomas Hardy, qui est encore trop inconnu. Jude l'Obscur, de Hardy, est un des livres les plus profonds, les plus poignants, les plus originaux que je connaisse. Il est traduit en français

ainsi que deux autres ouvrages du même auteur, dont l'un, Tess d'Urberoitle, est presque également admirable. Peut-être quelques personnes v< midront-elles les lire sur mon avis.

MADAME DE N0A1LLES

La Nouvelle Espérance.

Dès sa publication dans la Renaissance Latine* le roman de madame de Noailles a trouvé des juges hostiles en môme temps que des admirateurs passionnés. On ne saurait s'en étonner. C'est une œuvre inattendue, exceptionnelle, entièrement originale de forme et d'accent, et qui peut, à la première lecture, surprendre ceux mêmes qui devront la goûter ensuite le plus vivement. Il y a, dans ce roman, une saveur forte et nouvelle, à laquelle il faut peut-être qu'on s'accoutume peu à peu. Quant à moi, j'avoue que j'ai été conquis dès les premières pages, et mon impression, par une nouvelle étude, n'a fait que s'accentuer et s'affermir.

Je sais Ii3s défauts du livre, et je vais les énumérer tout à la fde pour n'avoir plus à y revenir. Le récit est sans perspective. La composition est

hésitante, au point qu'un lecteur très léger ou très attentif pourrait se demander, à mi-route, si l'auteur n'a pas changé brusquement de dessein. Dans le travail du style, dans le choix et dans l'accumulation des images, il y a parfois di3 la surcharge, du mauvais goût, une sorte de bigarrure criarde, et comme une barbarie volontaire. Je reconnais aussi que cette très belle œuvre serait un dangereux modèle, et, si j'étais professeur de grammaire, je ne serais pas embarrassé de marquer des objections à chaque page.

Mais c'est le livre d'un poète, et ses défauts tiennent surtout à ce que l'inspiration poétique n'est jamais absolument continue, ni constamment égale à elle-même. Même chez les plus grands lyriques, l'inspiration a ses défaillances. Il est vrai qu'on peut reprocher à madame de Noailles, comme un tort qui lui est propre, une luxuriance excessive de l'expression, qu'il lui arrive d'affaiblir par des répétitions malheureuses des mots admirablement justes et des images de la plus rare beauté. Mais peu importe, la Nouvelle Espérance n'en reste pas moins, avec Aurora Leigh, d'Elisabeth Browning, le plus beau roman poétique que je connaisse dans aucune littérature.

C'est que les dons de madame de Noailles sont admirables : la qualité, l'abondance, la liberté spontanée de l'inspiration ; une inquiétude qui se porte sur tout, grandit tout ; une acuité extraordinaire de jugement et de sensation qui perçoit et fixe les rapports les plus secrets, les plus frap-

pânts entre les sentiments ou les objets, entre les gestes, les parfums ou les couleurs. 11 y a dans ce livre une sorte de divination instinctive des êtres, et, en même temps, une application réfléchie, profonde sur les idées. Par un autre contrasta, madame de JNoailles, qui sait évoquer toute l'ardeur souffrante, tout le vertige inquiet de la passion, aime à placer, comme repos, entre ces scènes lyriques, des tableaux d'une poésie égale et douce, des intérieurs paisibles, de tendres intimités. Le style est, dans l'ensemble, d'une variété, d'une justesse, d'une abondance poétique que je ne puis qu'admirer. Et surtout, de ce grand poème en prose, se dégage un caractère de femme, surprenant de vie, de nouveauté et de vérité, qui restera, j'en suis sûr, comme un des types éternels de la littérature sentimentale ; — et c'est l'éloge que je voudrais préférer, si j'avais écrit un tel livre.

C'est l'histoire d'une femme, l'histoire de sa vie et de sa mort. Sabine de Rozée, qui avait été une enfant ardente et volontaire, se maria, un peu inconsidérément, avec Henri de Fontenay. Elle eut une petite fille, qui mourut. Après cette grande fatigue, elle crut ne plus souhaiter que « le repos, la sécurité, le sentiment d'être gardée et à l'abri, de ne respirer la vie qu'atténuée. » Mais, avec le calme et la santé, elle recouvra bientôt la conscience de sa nature vraie, qui consistait en un

MADAME DE NOAILLES &ï

grand besoin, en une grande capacité d'aimer.

C'est son mari qu'elle voulut aimer tout d'abord. Mais lui, trop sérieux, trop occupé des soins minutieux de la vie, n'aperçut pas l'offre de cette âme avide et languissante. L'inquiétude, la tristesse, la violence par où s'exprimait l'amour de Sabine, lui inspiraient une sorte de trouble et d'éloignement. Il lui disait : « Tu veux trop de choses à la fois... » Et, en effet, elle voulait tout à la fois. Car elle était femme et enfant gâtée, tendre et despotique, passive et provocante, formulant peu ses désirs et convaincue qu'il suffisait de les avoir conçus avec violence pour qu'ils dussent se réaliser sans délai, — attendant enfin, d'une attente volontaire et pâmée, que l'action, la passion, toutes les choses ardentes de la vie, vinssent s'offrir au moment juste, et toutes formées, dans sa main.

Elle aima donc le jeune musicien Jérôme Herelle. Et, après s'être choquée à l'affection paisible et bien réglée de son mari, elle se heurta à l'égoïsme de Jérôme, à sa sagesse, à son désir de conclure uu mariage avantageux. Jérôme avait commencé d'aimer Sabine. Mais bientôt il recula, pressentant sans doute que ce ne serait pas une gaie et courte aventure, mais une histoire forte et tragique, dont sa prudence, son goût de l'ordre s'épouvantaient. Jérôme épousa Marie, la belle-sœur de Sabine, et Sabine souffrit infiniment. Un jour, elle confia son chagrin à Pierre Valence, l'ami de son mari. Elle tira quelque soulagement de cette confidence,

et quelques mois plus tard elle s'attacha beaucoup à Pierre. Mais,, précisément, il était las de trop de passions tourmentées; il ne demandait plus que le contentement et le repos. Cependant elle allait aimer; elle attendait l'amour. Pierre partit.

C'est alors que naquit, après un court repos, sa passion pour Philippe Forbier, grave savant qui écrivait des livres, faisait des cours, et sculptait pour se distraire. Philippe, le premier, sentit la singularité et la richesse de cette ùme qui s'offrait à lui. Et peut-être en effet que, pour comprendre Sabine, la jeunesse, l'intelligence ou l'amour ne suffisaient pas, et qu'il fallait une certaine lourdeur de pensée et d'expérience. Durant quelques mois, Sabine fut entièrement heureuse. Mais, déjà déçue par les êtres et par le temps, elle devait l'être, cette fois, par les circonstances. Philippe était marié ; il avait une femme et un fils qu'il aimait ; pour les vacances d'été il dut se séparer de Sabine. Sabine ne put tolérer son absence; et, un soir, lui ayant écrit pour la dernière fois, elle se tua doucement, en se piquant avec une seringue de morphine.

Pauvre Sabine ! En écrivant ces lignes pressées, je la sens vivante et souffrante devant moi. Je sais bien ce qui fit sa peine. Sa beauté, son secret, le mystère d'une ùme ardente voilée par un corps las et indifférent, rendaient méfiants les hommes,

mais les attiraient invinciblement. Puis, sitôt aimée, elle les lassait par une mobilité exigeante qui semblait caprice ou méchanceté. Et, finalement, c'est une sorte d'effroi qu'elle leur inspirait. Car Sabine donnait tout, et exigeait davantage. Elle voulait que l'homme comprit et acceptât toute l'immensité de sa passion ; et. en amour, il est beaucoup plus difficile de recevoir que de donner. Sabine était insatiable et fatigante. L'avidité frémissante de son amour effrayait, décourageait des hommes dont la vie n'était pas, comme la sienne, toute donnée à l'amour. Et l'extrême richesse de son intelligence et de son cœur se retournait ainsi contre elle.

Madame de Noailles parle quelque part de la pauvre Lespinasse, « dont les soupirs font encore trembler sur la terre les mains qui tournent les pages de son livre ». Hélas, la pauvre Lespinasse s'abandonna tout entière, elle aussi, au bonheur, à la douleur d'aimer et d'être aimée. Elle aussi fut délaissée, et le départ de M. de Mora fut bien autre chose que celui de Philippe Eorbier. Elle écrivait cependant : « J'ai tant joui, j'ai si bien senti le prix de la vie, que. s'il fallait recommencer, je voudrais que ce fût aux mêmes conditions ». Ainsi, Lespinasse était prête à recommencer sa vie, et Sabine, au contraire, attend, pendant que minuit sonne, la mort d'Obermann et de Werther. C'est que Lespinasse était modeste et docile; elle se sentait passionnément attentive au cœur des autres; elle fat choisir et aimée pour cette attention

même. Tandis que Sabine avoue son effroyable orgueil. Elle a toujours cru que la souffrance était faite « pour d'autres gens que pour elle ». Elle écrit à Philippe : «Ce n'est pas vous que j'aime... je n'attends de vous que mon amour pour vous... » C'est un être qui ne connaît que soi, et qui, pourtant, ne peut se suffire. Il y a en elle une force d'amour aveuglée, et qui, par son excès même, n'a pas choisi.

Et puis, Lespinasse était active et pauvre, et Sabine souffrait de l'oisiveté. Nous vivons en un temps où les femmes ne trouvent aucun aliment à une intelligence affranchie et à un désir de bonheur que les mœurs ne compriment plus tout à fait. La pauvreté seule les occupe. Si elles sont riches, dispensées de toute contrainte, où passera cette ardeur nouvelle?... Sabine, il y a trente ans, eût paru un monstre incompréhensible, et peutêtre que dans trente ans toutes les femmes — j'entends du moins celles qui comptent par l'esprit et par le cœur — seront des Sabines disciplinées. Mais aujourd'hui ce sont là' des forces sans usage, qui se retournent sur elles-mêmes, et se consument douloureusement. Amoureuses, ces femmes ne peuvent plus, comme autrefois, obéir en vassales et en servantes, puisqu'elles se sentent égales à l'homme. Mais en même temps elles donnent à l'amour toute leur âme agrandie et inoccupée, tandis que l'homme reste absorbé par son rôle, par son habitude ancienne de la vie, par les exigences de son travail... Je parlais tout à l'heure

de Werther, et il me semble que Werther fut écrit dans un moment analogue, dans une époque de transition où certaines activités enfin délivrées n'avaient pas encore trouvé leur emploi... Voilà des réflexions bien graves, et peut-être que Sabine en serait choquée, les désavouerait, elle qui ne veut être qu'une femme passionnée. Mais c'est la marque des grandes œuvres d'avoir fixé, pour un certain moment de l'histoire, la forme des sentiments éternels.

MADAME DE N0A1LLES

Le Visage Émerveillé.

Ce petit livre est extraordinaire.

C'est l'histoire d'une jeune religieuse, douce et jolie, qui vivait dans un couvent. Ses sœurs la gâtaient. Madame la supérieure la préférait. Tout était tendre et joli autour d'elle. Surtout, il y avait un jardin,

Où les roses claustrales

Pour les bouquets d'autel fleurissaient doucement.

Ces vers ne sont pas de madame de Noailles. Mais on sait comme madame de Noailles aspire, savoure et rapproche toutes les odeurs, tous les sons, toutes les saveurs. Or, le jardin de la sœur Sophie était plein de fleurs et d'oiseaux, semé de cailloux blancs, coupé de bordures de buis. Tout y était « doux et royal », et sœur Sophie

jouissait de la simplicité dos choses et de sa jeunesse.

Un matin, le peintre Julien se trouva dans la chapelle du couvent, pendant que les religieuses entendaient la messe. Cela est hien étonnant, mais cela fut. Le peintre Julien aima la sœur Sophie. Il trouva moyen qu'elle reçût de lui de petits billets, puis qu'elle lui ouvrit, la nuit, la fenêtre de sa cellule. La sceur Sophie était voluptueuse et candide, si pénétrée d'amour divin qu'elle était prête à l'amour des hommes; elle était certaine de l'innocence de son cœur et de son plaisir; mais si frémissante, toute consumée d'orgueil et de joie ! Julien revint, chaque nuit de l'été, dans la petite chambre blanche. « On ne sait pas comment cela arrive. » Cela arrive cependant.

Et on admire avec quelle sûreté perspicace, ou plutôt avec quelle juste divination, madame de Xoailles a su tracer ce passage de la candeur inquiète à la volupté, et, soit humiliée, soit orgueilleuse, faire que son héroïne ne laissât jamais rien de sa pureté. Ce passage est plein d'une ardeur toute virginale. Et le rapprochement de ces deux mots n'est point paradoxe : car rien n'est égal à l'intensité du rêve par lequel les jeunes lilles conçoivent et devancent l'amour.

La déception de sœur Sophie ne fut point intérieure. L'amour qu'elle donnait à Julien demeura toujours égal. Ce fut Julien qui la quitta. Il voulait qu'elle le suivit à Paris. Mais comment imaginer que sœur Sophie pouvait abandonner le couvent

frais où la cloche sonne, les cailloux blancs et les odeurs de son jardin, ses compagnes si douces, et madame la Supérieure, qui est tout ce qu'on peut respecter le plus au monde, qui est orgueilleuse, qui ne prie jamais plus qu'il ne faut, qui «s'estime beaucoup, mais ne s'aime pas... ce qui est le plus beau caractère » ? Sœur Sophie ne quitta pas son couvent. Elle dit son secret à madame la Supérieure; elle fut très malade; elle guérit, ou plutôt elle guérira sans doute, si, contre le printemps revenu, la Vierge Marie lui vient en aide : « Sainte Vierge Marie, je vous offre le mois de mai... »

Et ce petit livre, comme je l'ai dit, est extraordinaire. Il est en dehors de toute réalité; il n'est qu'imagination et artifice, et par là il peut surprendre et décevoir le lecteur trop attaché au souvenir de la Nouvelle Espérance. C'est un conte de fée. Mais, vraiment, madame de Noailles est une fée. Elle a bâti ce roman comme une construction aérienne ; c'est un nuage qui aurait reçu la consistance, un palais nomade qui se serait fixé miraculeusement. Il y a du prodige dans cette réussite. Et tel est le don de choisir et d'assembler les mots, que ce récit, dont le fond ne touche presque jamais à la vie, touche cependant à mille endroits sensibles de l'imagination ou du souvenir. On se plaît dans ce roman comme dans une ville enchantée, qui évoquerait, à chaque pas, la vie réelle. Il est, dans tous les sens du mot, un enchantement.

Et l'on sent bien que je préfère pourtant la Nouvelle Espérance, qui était un livre encore un peu

barbare, mais lourd et surcharge (Je vie, un livre qui pliait presque sur lui-même à force de sensations courageuses, de douleur originale et de vérité, et qu'on sentait fortement, vaillamment, attaché à la terre. Il est vrai qu'un livre comme celui-là. on peut n'en écrire qu'un dans sa vie. C'est pourquoi j'ai tort de rapprocher deux œuvres qui ne pouvaient être que dissemblables. Mais il est difficile de comparer madame de Noailles à autre chose qu'à elle, et c'est la seule comparaison qu'elle doive redouter.

La Domination.

J'avouerai naïvement que j'eusse préféré me taire sur le dernier livre de madame Mathieu de Noailles, et je préférerais aussi en être quitte avec cet aveu. Je l'admire trop pour la pouvoir fâcher, et j'ai bien peur de ne dire rien qui lui serve. Je l'imagine, achevant son livre, à peu près dans la disposition d'esprit qu'elle prête à son héros, qui est aussi un écrivain. « Je n'ai pas peur, pensaitil, de la critique pour mes œuvres. La critique, dit Hello, il est temps qu'elle admire. Il regrettait seulement, son ouvrage fini, qu'il ne fût pas éternel. »

Il est bien impossible de dire ce qui fait l'éternité d'un livre, et lesquels de nos livres seront éternels. Toutes les générations se trompent à ce jeu, l'une après l'autre. Ne parlons pas d'éternité, parlons seulement de la durée, qui est déjà un bien grand mot... J'éprouve comme une vive crainte que ma-

dame de Noailles s'écarte des qualités qui font durer les ouvrages d'imagination. Cette crainte m'est fâcheuse et pesante dans la mesure de mon admiration, de ma prédilection pour ce qu'il faut bien nommer son génie. Mais ce livre-ci, cette Dom ina tion ne vaut pas le Visage émerveillé, qui déjà, avec tout son charme, ne s'égalait pas à la Nouvelle Espérance. Et ce n'est pas tant question de valeur. Les plus beau3|talents ne sont pas toujours égaux à eux-mêmes, et c'est pourquoi il existe des chefs-d'œuvre. Mais c'est, à ce qu'il me semble, erreur sur le but ou sur les moyens, défaut d'orientation, ce qui est plus redoutable.

Il serait très injuste de méconnaître l'effort sérieux qu'a fourni madame de Noailles pour amender, pour discipliner la surabondance encore désordonnée de ses dons, pour conduire à la pureté classique, dont elle a le goût et comme le pressentiment, sa magnificence un peu barbare. D'un ouvrage à* l'autre, elle gagne régulièrement en sobriété, en harmonie de composition. Et cependant un malaise subsiste et s'aggrave. Peut-être sa plus grande faute est-elle de croire qu'on peut écrire un beau roman chaque année. Je ne connais pas de romancier qui ait gagné la gageure, fût-ce même Balzac.

11 faudrait pourtant voir de plus près, et chercher d'où vient ce « malaise » que beaucoup de

lecteurs attentifs, si j'en crois les impressions que j'ai recueillies, ont ressenti comme moi. Je ne m'arrêterai pas à la bizarrerie, qui n'est souvent qu'apparente, de certaines formules, à la singularité de telle ou telle image : cela ne me choque pas. Mais je vois un livre, que l'auteur voulut exactement concis et continu, et cependant si fourni d'événements et d'idées que l'action et la vie entière d'un homme doivent s'y loger, un livre qui, dans un récit aussi rigoureux qu'Adolphe, veut receler autant de matière animée que V Education sentimentale. Et, ne pouvant me méprendre sur la grandeur de ce dessein, ma déception est de trouver un roman qui n'a pas la solide et pure coulés d'une œuvre parfaite, qui n'a pas ta force profonde et agissante d'un livre vivant.

L'unité du roman est l'unité d'un personnage. Et précisément il me semble que le personnage essentiel de la Domination. Antoine Arnault, manque d'animation et de cohérence. C'est un personnage qui semble conçu par une fiction autoritaire de l'esprit et qui n'est pas assez riche de détails et de substance. J'en reviens à ce que je disais tout à l'heure. Un poète aussi largement doué que madame de Noailles peut dispenser sans peine et « sans fin des fantaisies légères et séduisantes. Dans le vol aérien d'un tel esprit, il y a comme une séduction continue, et chacun de ses mouvements peut être un poème. Mais quand il s'agit de roman, et surtout de roman sentimental, c'est un autre métier, qui dépend d'autres lois. ïl faut attendre

que de nouvelles couches de l'àme se soient déposées et fixées, il faut avoir achevé sa récolte de matière fraîche, et, si vite que l'on vive, on ne vit pas si vite que cela. Ainsi, voilà un roman qui fat conçu et comme imposé sans nécessité naturelle, mais par un effort de la volonté. Pour remplir le cadre, il a manqué de la matière vivante, et toute la grâce du monde n'y supplée point.

Plus le personnage est particulier, plus nous sommes impérieux à exiger une abondance de détails justificatifs, une logique minutieuse dans la conduite et l'enchaînement des faits. Or, le héros de madame de Xoailles est un être d'exception jusqu'à prétendre au génie. Xous le suivons depuis son entrée dans l'activité de la vie jusqu'à sa mort, et, dans cet intervalle, il doit tout subjuguer, la gloire, le peuple, les femmes qui l'approchent et qui l'aimeront toutes. On nous montre l'humanité entière suspendue à sa mélancolie dédaigneuse et souveraine. Mais nous ne le connaissons pas, nous sommes impuissants à nous représenter ses actes, sa parole, la nature de la séduction qu'il exerce, fût-ce son visage. Xous Aoudrions savoir comment il vivait, comment se lient l'une à l'autre ses aventures ou ses idées, comment il agissait sur la foule et comment il plaisait aux femmes, et nous ne sentons que l'effort anonyme de son orgueil. « Je suis Antoine Arnault! Je marche au son de mon rêve, jeune, énergique, ébloui, comme Siegfried quand il suit le chant de l'oiseau I Lorsque je pense, le monde et toutes les conceptions du monde

SO EN LTSANT

sont à l'aise dans mon esprit I Tout ce que mon regard touche s'enflamme!... » On nous a dérobé cette flamme-là.

Certes, le détail abonde, mais ce n'est pas celui qu'il fallait au livre. C'est moins du détail que de l'ornement. Je sais bien que des traits épars, des mots discontinus, des images même peuvent avoir une valeur expressive et animer pour le lecteur sensible un personnage de roman. Mais ici les traits, les mots, les. images ne sont guère qu'un luxe décoratif. Cette profusion de beautés extérieures rend plus sensible encore l'absence du travail essentiel. C'est, dirait-on. le jeu d'une princesse chinoise suivant sur la soie, selon son caprice, les fantaisies de la lumière, la courbe charmante ou saugrenue des objets. Je ne médis pas de ce jeu, j'en sais tout le prix, j'en sens tout le charme. Mais il s'agissait de faire vivre et de faire agir un homme. Et cet homme ne vit pas d'une vie effective et complète, et nous ne percevons ni les mobiles, ni même le sens de son action. Pour toucher à des exemples, je ne me représente pas clairement le mouvement d'orgueil jaloux qui, lorsqu'il l'aimait à Venise, le détacha de Donna Marie. Je ne vois pas clairement quelle suite de sentiments le conduisent finalement à cette satiété amère, à cette volupté sadique de la mort qu'il communique, par une dernière victoire de sa volonté, à une pauvre enfant amoureuse... Une promesse d'émotion sensible qui n'est pas entièrement tenue, un besoin d'émotion intelligente qui est éveillé, mais non sa-

tisfait, voilà donc à quoi fient mon malaise, et, si je ne l'ai pas fait comprendre, je le comprends bien.

C'était défier la chance pour une femme, et pour une femme qui est poète à ce degré, de faire tourner tout un roman autour d'un personnage masculin. Je ne vois guère que George Eliot qui ait été capable de ce tour de force, et encore le roman où elle l'a tenté, Adam Bede, est-il son livre le moins heureux. On ne saurait trop insister là-dessus. La tâche propre, le mérite vrai des femmes, dans le roman, c'est de pénétrer, de divulguer sur leur sexe des nuances d'émotion, des formes psychologiques ou même des vérités morales qui échappent à l'homme le mieux averti. Dans le livre même de madame de Noailles, dès que du personnage d'homme nous passons aux figures féminines qui l'accompagnent, le ton change, la vie s'éveille, la vérité sort.

C'est la jeune Corinne qui, par un soir d'été, révèle à Antoine Arnault. dans un mouvement pudique et désolé, son amour involontaire. C'est Donna Marie qu'Antoine aima à Venise, et dont la souffrance mal expliquée s'exprime par des gestes si justes et des mots si forts. L'épisode de Donna Marie est, je crois, le plus beau du roman, bien qu'elliptique et raccourci, et on le dirait interrompu, comme certaines parties du Dominique de Fromentin, par une omission de sentiments intermédiai-

res qui obscurcit la narration, mais sans en altérer la justesse. J'aime surtout cette aventure quand elle semble se renouer quelques années plus tard, et que Donna Marie implore son amant de reproches si cruels, si tendres : « Une nuit pour que meure en . moi jusqu'à la racine de ce désir ; une nuit pour te voir comme tu es, faible, pâli, vieilli, u mon amour ! » La scène est d'une cruauté profonde et forte, et je la préfère aux derniers chapitres du livre, qui sont pourtant ceux que madame de Noailles a traités avec plus de complaisance et de curiosité. Mais je sens quelque chose de factice et d'arbitrairement imaginé dans ce voluptueux et morne amour d'Antoine Arnault et de sa jeune belle-sœur Elisabeth, faux inceste, qui rappelle à la fois la Ville Morte de d'Annunzio et Y Amateur d'Ames de M. Maurice Barrés, histoire trouble où se heurtent durement trop de sentiments contraires, et qui oppresse plutôt qu'elle n'émeut, où l'amour de la vie s'exprime par des cris trop indistincts, et le goût de la mort par de trop froides amertumes...

Je revois pourtant ces scènes éparses, j'évoque les paysages où l'action est disposée, les béguinages de Bruges et la Hollande, Florence, Venise et la campagne française. Je revois ces tableaux brefs, dessinés parfois d'un léger trait de pinceau, parfois presque trop chargés de couleur, mais toujours d'une lumière si transparente, et voici qu'un scrupule me vient. Il y a, dans mon jugement, trop d'exigeuce inquiète, un souvenir trop précis,

trop d'attente confiante, et peut-être n'ai-je pas estimé ce livre ce qu'il vaut. Je me demande, comme on l'a fait déjà dans une autre intention, ce que j'en aurais pensé s'il était signé d'un nom qui me fut tout à fait inconnu, et j'imagine que j'en aurais dit plus de bien. Une impression eût tout emporté, celle qui m'aurait saisi dès la dixième page : la révélation d'un don verbal extraordinaire, d'une sensibilité, d'une sensualité poétique dont l'originalité, la justesse, l'élan n'ont probablement pas d'égales. J'en aurais subi l'ascendant, j'aurais goûté dans sa première vigueur cette saveur étrange et forte. J'aurais reçu, dans l'étonnement du premier contact, cette âme à la fois répandue et contractée, qui aspire, recueille avec le même frisson, les gestes de la passion ou de Part, les mouvements de la nature et de la pensée humaine, cotte âme dont les surprises et les enthousiasmes créent de si belles images, devant qui la poésie accourt « comme l'ange du bienheureux Angelico dans la fresque de Saint-Marc, qui vient comme un jeune homme si pressé, si ardent, et qui dit : Je vous salue, Marie ».

Et j'aurais cru l'entendre parler quand la jeune Elisabeth exhale son amour à la terre : « Je ne sais d'où je viens, où je vais ; parfois, au centre des jardins, j'entends chanter et glisser les veines universelles ; ce qui germe et ce qui meurt fait à mon oreille un bruit familier. Cybèle et Proserpine, quand elles écoutaient la terre, ont dû surprendre ce bruit... »

GÉRARD D'HOUVILLE

L'Inconstante.

Il n'y a aucune raison de cacher que Gérard d'Houville est un pseudonyme, puisque tout le monde le sait. Ce livre charmant est donc l'œuvre d'une jeune femme, qui s'appela Marie de Heredia, et qui se nomme madame Henri de Régnier.

Nous connaissions de madame de Régnier des vers, publiés dans de grandes revues, toujours signés de trois astérisques, mais qu'on n'éprouvait aucune hésitation à lui attribuer. L 'Inconstante est son début dans l'art plus commun du romancier. Ce début ne trahit ni gêne, ni gaucherie, ni même cette émotion qu'on en dit inséparable. Madame de Régnier montre, au contraire, dans ce genre nouveau pour elle, une assurance immédiate, et une grâce pleine d'autorité.

J'aime fort le sujet de son roman. Il prouve qu'on

GÉRARD D'HOUVILLE 85

ne saurait badiner avec l'amour, et que la Déesse souffre peu qu'on méconnaisse sa toute-puissance. Gilette Vernon ne vit tout d'abord dans l'amour qu'un divertissement « comme le jeu, le théâtre ou la promenade ». Elle goûtait ce divertissement avec une aimable vivacité, mais sans y attacher grande importance. — « Elle était franche et spontanée, et, quand Valentin de Verovre lui avait demandé si elle voulait bien l'aimer un peu — comme on se demande entre gosses : « Voulez-vous jouer avec moi? » — elle avait dit oui, sans coquetterie, avec simplicité. — « Je veux bien; vous êtes si gentil! »

L'amour de Gilette et de Valentin ne fut que tendresse gaie, enfantillage voluptueux, plaisir inconscient ; je dérobe à Gilette ces formules si agréables. C'est à peine s'ils devinèrent, entre eux, en se promenant le soir dans des jardins, un instant de trouble, ou bien, un matin qu'ils se promenaient sur les quais, un mouvement de jalousie. Et, quand Valentin quitta Gilette pour un long voyage, ce départ la laissa sans tristesse et sans regret. Mais si nous pouvions, dans l'amour, séparer le plaisir de la souffrance, ne serions-nous pas trop heureux, ou trop misérables? Ici parut donc la Déesse irritée. Et, comme ses ruses sont infinies, elle suggéra à Gilette le caprice inexplicable qui la fit céder à l'amour de Michel. Etant devenue distraitement la maîtresse de Michel qu'elle n'aimait pas, elle comprit alors quel sentiment puissant et durable la liait à Valentin. Elle comprit qu'elle l'a-

vait aimé, tout simplement. Valentin, au même moment, rêvant à la mort dans le Campo-Santo de Pise, faisait la même découverte : « Nous avons été imprudents et présomptueux, nous nous sommes promis de ne pas nous aimer pour de bon, de ne jamais nous prendre au sérieux. Qu'en pouvionsnous affirmer, pauvres gosses mélancoliques et tendres qu'un hasard a jetés aux bras l'un de l'autre dans un moment de gaminerie amoureuse, et qu'il a liés sournoisement à jamais? »

L'inconstance a donc rendu Gilette amoureuse et fidèle. Elle quitte aussitôt Michel, sans prendre garde au chagrin de cet amant intérimaire, mais sentimental. Et elle court à la campagne, chez une amie. Là, elle attend Valentin, anxieuse de l'aveu qu'elle lui doit, mais bien sûre pourtant de son pardon et de son amour. Valentin arrive, et lui apporte la nouvelle que Michel s'est tué de désespoir. Mais Gilette et Valentin s'aiment si fort désormais que l'image même de Michel ne peut plus les séparer, qu'elle laisse l'amante sans remords et l'amant sans jalousie. Et puis, il fallait un sacrifice à la Déesse ; qu'importe que ce soit le sacrifice de l'innocent?

Je goûte infiniment cette aventure. Elle est touchante, elle est morale ; elle est extrêmement agréable. Les gamineries de Gilette sont, dans leur drôlerie spontanée, de la plus savoureuse fantaisie. Je n'oublierai pas l'arrivée de Gilette chez Michel, à leur premier rendez-vous, quand lui reste timide et troublé et qu'elle est si tranquillement aisée. Elle

GÉRARD D'HOUVILLE 87

n'a pas mis de voilette : elle sonne fort et naturellement ; voyant du Xérès préparé, elle dit: « Tu sais, j'aime mieux le Porto », et. comme la pendule du salon Ta frappée par sa laideur, elle lui envoie, en s'en allant, ce télégramme passionné: « Pour samedi, ùtez donc la pendule. »

Toute cette première partie, par sa désinvolture et sa froide liberté, rappelle Pierre Louys, le ton du Parnasse, et se rattache à Fortunio ou k Mademoiselle de Maupin. Mais on aimera dansl'Y/ico/istante un charme plus personnel, fait de fluidité, de càlinerie. d'une souplesse exacte et fuyante. Gérard d'Ilouville aime montrer, quoique avec nonchalance, une entente minutieuse des goûts et de la manière des femmes, et par là son roman reste bien féminin, car les hommes n'y entendent pas grand'ehose. Enfin, quand j'aurai noté que le style est celui qu'on attendait d'un très bon poète, à la fois simple et imagé, riche et solide, que la suite du récit est heureuse et libre, et qu'on n'y peut regretter, par places, qu'un peu de diffusion, j'aurai dit, je crois, tout l'essentiel. C'est un beau roman.

Il paraît décidément très probable que, d'ici une douzaine d'années,, le roman sera devenu un véritable domaine féminin, une sorte de genre réservé où l'on ne verra plus un homme s'aventurer sans un peu de surprise choquée. Nous ne nous en étonnons plus, parce que la remarque est banale. Mais les femmes, que le succès pousse, redoublent d'efforts, et chaque jour elles étendent, elles consolident leur conquête.

Ce n'est pas un phénomène tout à fait nouveau, et d'ailleurs on trouve rarement quelque chose de nouveau en littérature. Le plus grand romancier et le romancier le plus populaire du dix-septième siècle sont deux femmes, madame de la Fayette et mademoiselle de Scudéry. Pendant le premier tiers du dix-neuvième siècle, ce sont les femmes qui ont assuré la production courante du roman.

Et que serait-ce si nous passions en Angleterre?... On constate l'envahissement de la littérature romanesque par les femmes, chaque fois que l'élément féminin prédomine, en qualité et en nombre, dans la composition du public qui lit les romans. Et cette prédominance même dépend des conditions générales de la vie des femmes, de l'indépendance de leurs mœurs, du rôle qu'elles tiennent dans la société. Dès que la réputation littéraire dépend des femmes, c'est aux femmes qu'elles préfèrent l'accorder. Et d'ailleurs, les femmes savent mieux que nous ce qui convient aux femmes. Xous nous demandons, parfois, à quoi pourront bien s'occuper les femmes dans l'Etat socialiste. Je crois, quant à moi. qu'elles s'y acquitteront mieux que nous des tâches de bureaucratie, de statistique, d'enseignement, qu'elles seront meilleures maîtresses d'école et meilleurs professeurs de lycée. Mais cela est controversé, et nous savons au moins cette chose sûre: quand les femmes ne sauront que faire, elles feront des romans. C'est une fonction féminine ; c'est une des formes naturelles de l'oisiveté, je n'ose pas dire de l;i vanité féminine.

Les hommes n'en font plus, de romans, ou guère. Les uns font du théâtre, les autres font des livres, tandis que le personnel des romancières s'accroît avec une douce et inflexible continuité.

Je le crois, aujourd'hui, presque indénombrable. Nous avons la glorieuse Trinité : Madame Mathieu de Noailles, madame Henri de Régnier — qui signe Gérard d'Houville — madame Marcelle Tinayre, dont les succès simultanés et concordants firent un si rude bruit. Cet éclat nous fit penser aux devancières moins heureuses-, car l'on n'est jamais parfaitement juste pour les femmes. Nous avons à leur égard une succession de préjugés contraires plutôt qu'une véritable équité. Des femmes, avant la Trinité, avaient écrit des livres mieux qu'agréables ; mais qui songeait à traiter avec la considération dont elles sont dignes Brada, ou madame Jeanne Marni, ou madame Jean de Ferrière, ou madame Jean Roanne, ou telle autre? On ne s'avisait pas que, de tous nos romanciers français, Brada est celui qui rappelle du plus près la manière de madame Mathilde Serao, et que, si la substance est moins riche, l'observation moins crue et moins forte, les Lettres d'une Amoureuse, par exemple, n'en sont pas moins un livre délicieux qui n'a pas été mis à son rang. Fort heureusement, la gloire de la Trinité vint projeter en arrière quelques rayons sur ces talents précurseurs, en même temps qu'elle appelait à la vie l'infinité des vocations latentes. Je ne me risquerai pas à cette énumération illimitée. Mais tout le monde sait, par exemple, combien madame Myriam Harry est proche d'entrer dans la constellation. Le dernier livre de madame Ivan Strannik confirme décidément le

goût qu'on avait pour un talent délicat, secret et original. Mademoiselle Judith Cladel, héritière d'un nom cher aux lettres, a débuté, voici quelques mois, par un roman qui permet les plus grandes espérances. Mais à quoi bon citer des noms ? A chaque saison, nous découvrons une ou deux douzaines de romancières inédites. Certaines ont plus que du talent ; quelques-unes ont du talent, les autres voudraient avoir du talent, ce qui revient à peu près au même, personne n'ayant le mauvais goût de les détromper.

Je connais l'objection des littérateurs chagrins que gêne cette concurrence imprévue. Ils l'ont observer que, lorsqu'il s'agit d'un roman de femme, le jugement s'altère et devient complaisant, que les termes de comparaison changent, que le sens même des expressions se modifie. Et il y a quelque justesse dans ces réserves, mais seulement en ce qui touche le jugement courant des œuvres communes. On dit aisément d'une femme: Oui. elle a du talent. — et il n'y a là qu'une courtoisie condescendante à. laquelle personne ne se méprend, sinon l'auteur. Mais quand on dit do la Xoucelle Espérance que ce roman est d'une beauté véritable et neuve, c'est une expression sérieuse, qui n'a rien de relatif, où il n'entre ni courtoisie, ni condescendance. Et tant pis pour les littérateurs chagrins...

Ce qui reste vrai, c'est qu'à mérite égal, ou même à mérite moindre, le roman d'une femme se vend mieux, les femmes voulant le lin;, parce

qu'il est d'une femme,, et les hommes, pour la même raison.

La Bruyère dit, dans une page dont je détourne à peine le sens: « Ce sexe va plus loin que le nôtre dans ce genre d'écrire. Elles trouvent sous leur plume des tours et des expressions qui souvent en nous ne sont l'effet que d'un long travail et d'une pénible recherche ; elles sont heureuses dans le choix des termes, qu'elles placent si juste, que. tout connus qu'ils sont, ils ont le charme de la nouveauté, et semblent être faits seulement pour l'usage où elles les mettent; il n'appartient qu'à elles de faire lire dans un seul mot tout un sentiment, et de rendre délicatement une pensée qui est délicate... » Il faut croire que les femmes ont changé depuis La Bruyère ; ce n'est plus tout à fait à ces caractères que l'on discerne les romans féminins. Sans doute, pour un lecteur un peu exercé, le roman d'une femme se désigne et se fait connaître avec netteté, presque avec certitude. Mais le signe distinctif, ce n'est pas le bonheur, la pureté et la fine invention du langage. Ce qui apparaît tout d'abord, c'est que, dans les romans de femmes, les personnages de femmes sont spéciaux, réels, et, soit par l'imagination du caractère, soit par les détails même fortuits de l'observation, révèlent de la vérité imprévue et neuve, tandis que les caractères d'homme gardent quelque chose

de typique et Je convenu. Il est superflu d'en donner des exemples; il vaut mieux en indiquer la raison, qui est claire. Les femmes ne connaissent pas les hommes. Ou plutôt les femmes et les hommes ne se connaissent pas entre eux. Car mon argument pourrait se retourner sans aucune peine. Dans le plus fade roman de femme, on trouve quelque détail aigu ou secret de psychologie féminine que n'eût pas imaginé un Stendhal; dans le roman de l'homme le plus commun, pourvu qu'il soit sincère, on trouvera cette ouverture directe et crue sur l'àme masculine qu'on cherche en vain dans l'œuvre même d'une Eliot. Quels que soient notre don d'observation ou la richesse de notre expérience, nous ne connaissons fortement qu'une vérité, celle de notre sexe ; elle est la seule que nous ayons pénétrée dans toute sa réalité, dans toute son impudeur. Le sexe adversaire nous reste toujours voilé soit par la convention littéraire, soit par l'hypocrisie, soit même par l'amour. Le. génie seul échappe à cette règle, le génie d'un Balzac ou d'un Tolstoï, et cela parce qu'il ne procède jamais par observation, mais bien par une sorte de divination poétique. Puis, cette première impression dépassée, si l'on regarde de plus près, en connaisseur, on découvrira toujours, dans les romans de femmes, quelque chose d'extrême et d'excessif, excès de négligence ou excès d'application, excès de sagesse ou débordement de lyrisme, excès d'exactitude ou invraisemblance romanesque. Je ne vois guère

qu'une exception à cette remarque, c'est George Eliot, que je tiens d'ailleurs pour l'un des plus admirables romanciers qui soient dans les deux sexes et dans toutes les littératures. Mais sauf Eliot, et peut-être madame Tinayre, je ne vois guère d'autre réserve à marquer. Parmi les romans de femme, les uns sont d'une vérité si insistante, si appesantie, prennent si vite un air d'abandon et de confidence, qu'on est presque gêné, comme devant une inconnue qui, dès le premier entretien, livrerait tout le détail intime de sa vie. Je ne cite pas d'exemple de ces romans où l'auteur reste évidemment lié à sa propre vie; c'est le plus grand nombre. Et quand l'auteur a fait effort pour s'en affranchir, voilà brusquement qu'il paraît s'échapper, non seulement au-dessus de sa propre vie. mais au delà de toute vie et de toute réalité. C'est alors le roman romanesque jusqu'à l'absurde, le roman d'imagination envahissante et effrénée où s'est vainement débattu, par exemple, le grand talent de George Sand.

Ce qui manque le plus aux femmes, c'est l'emploi juste de l'imagination. Ou bien leur imagination reste inerte, les laisse asservies à leurs émotions et à leurs souvenirs, ou bien elle ravit tout, se déploie sans règle et sans mesure. Les dons d'observation ne leur font jamais défaut; elles sont attentives et défiantes ; elles voient clair. Ce qui leur manque, c'est l'équitable mélange de l'expérience et de l'invention; c'est la conciliation, l'équilibre entre la vérité observée et la

vérité imaginée, c'est-à-dire ce qui a fait les plus grands artistes du roman, un Stendhal, un Flaubert, un Tourgueneiï. Dans un roman de femme, il y a toujours absence ou excès d'invention, absence ou excès de poésie. Aurora Leigh, d'Elisabeth Browning, est le meilleur type de ces romans, d'ailleurs fort rares, et pour cause, où la surabondance, le débordement du lyrisme, au lieu de s'ajouter à la vérité comme une légère parure, en viendrait presque à la recouvrir ou à l'accabler.

Cela se conçoit ; il n'y a point de moyen terme pour les femmes. Elles sont tout entières dans la sensation, dans l'aspiration de leur propre vie, ou dans l'élan effréné vers une vie autre. Jl est conforme à la nature de l'homme de chevaucher entre la vie et le rêve, de mêler des songes à ses souvenirs, d'aviver par l'imagination ses émotions présentes. Chez les femmes, au contraire, cette combinaison n'existe pas ; quand elles ne sont pas enfermées dans une conscience ardente de leur vie, closes jalousement, défensivement, on les sent toutes projetées hors de la vie réelle par la force du rêve et du désir. Et c'est pourquoi, si nous leur trouvons plus de naturel, de sincérité, de spontanéité, et par suite plus d'agrément, il faut reconnaître qu'il leur manque cette faculté, qu'ont les hommes, même médiocres, de choisir dans leur expérience, de l'adapter, de la transformer,

de composer avec des éléments vrais une œuvre imaginaire et vraisemblable, de donner à la réalité observée un air de création, et à l'imagination l'assise de la vérité.

Une même alternative se pose en ce qui touche la facture, la forme, le style. Les femmes ne sont pas naturellement artistes. Le goût, la mesure, le sens de la composition et de l'arrangement sont des qualités plutôt masculines. Dans un livre de femme, il y a trop ou trop peu d'art, rusticité ou recherche affectée, et, comme je le disais tout à l'heure, excès d'application ou négligence du métier. Prenez le dernier roman de madame Henri de Régnier (l'Esclave, de Gérard d'Houville). Madame de Régnier est un écrivain de race et de sang. Elle a le charme, la facilité, la pureté, tous « ces dons que l'on dit naturels et qui sont au contraire si étranges ». Elle écrit un peu comme M. Pierre Louys, mais avec une plus grande variété d'effets et une grâce plus spontanée. La conception de ses romans est toujours libre et plaisante. Les paysages y sont heureux et bien placés, le dialogue à la fois fantaisiste et précis, et les deux dernières pages de l'Esclave prouvent de quelle cruelle vigueur dramatique dispose aussi, quand il lui plaît, madame de Régnier. Quel est donc le défaut du livre? Sa négligence, sa fluidité même. Il y manque l'effort pour rassembler, pour condenser une matière arbitrairement dispersée. Ce désordre paresseux, presque dédaigneux, n'est certes pas sans élégance, mais

ROMANS DE FEMMES 9î

l'élégance n'est pas tout l'art. Et surtout, dans cet abandon, madame de Régnier ne s'est pas assez clairement rendu compte que la fable qu'elle avait choisie — l'histoire d'une femme reprise, malgré elle, par l'homme qui déjà, une première fois, l'a torturée et abandonnée, — était de celles que l'on doit pousser plus loin et plus profondément.

Je suis honteux que le mouvement même de cet article m'oblige à n'insister que sur le vice d'un roman d'ailleurs délicieux... Mais je ferai un reproche presque analogue au Livre d'une Amoureuse, de madame Jeanne Marni. Madame Jeanne Marni a un don très rare : elle sait toucher ; elle sait amener le lecteur au bord des larmes, et cela simplement, en toute franchise, sans aucun procédé de sensibilité déloyale. Ses nouvelles dialoguées, ses comédies, montrent ce que son observation a de curieux et de perspicace. Un roman de madame Marni pouvait être une façon de petit chefd'œuvre, et celui-ci n'en est pas un. Pourquoi? Toujours par négligence. Le récit se noue à peine, ne finit pas ; il est inégal et cursif, et l'on dirait qu'il oublie tout dans la grâce même de sa course.

En sens contraire, prenez la Lueur sur la Cime, de Jacques Yontade. Jacques Vontade est l'un des pseudonymes d'une femme de mérite qui se nomme madame Bulteau. et Ton a fait ou tenté de faire à ce livre un succès dont je ne demeure pas d'accord. Ce qui le caractérise en effet, c'est l'effort, la volonté, l'application allant jusqu'à une sorte de pesanteur pédante, et cet excès-là est moins

agréable que l'autre. C'est un livre dense, surchargé d'un trop plein d'êtres, d'idées, de sensations et de théories. On y voit des mondains français, une cantatrice italienne, un anarchiste Scandinave, un aventurier cosmopolite, et tous sont en proie à des passions à la fois raisonneuses et frénétiques. Le style est bariolé, composite, sans goût et sans tact... On dirait qu'en quatre cents pages, l'auteur a voulu faire tenir, bon gré mal gré, tout ce que la vie lui a rapporté d'expériences, de réflexions, de confidences. Mais précisément, dans cette luxuriance touffue, il y a parfois comme des éclairs d'intelligence aiguë, une prise directe sur ce que certains types d'êtres ont de distinctif et de profond, des traits ou des mots d'une justesse singulière et frappante. C'est le livre d'une femme intelligente, qui a beaucoup su, beaucoup éprouvé, beaucoup réfléchi, qui a un sens exact et sûr de la vie sentimentale, mais qui n'était pas née pour écrire des romans, qu'aucun instinct impérieux n'y pousse et n'y guide, et qui n'a entrepris et achevé celui-ci que pour l'avoir obstinément voulu.

Et me voici amené à conclure contre moi-même qu'après tout, faire des romans n'est peut-être pas un métier si naturel aux femmes. Ce qui leur est naturel, c'est, comme à tous les êtres vivants, d'écrire le roman de leur vie, imaginaire ou réel, de

confier l'histoire qu'elles eurent ou qu'elles avaient souhaité d'avoir. Mais quand chacun des êtres vivant en ce monde nous aurait livré son autobiographie, cela ne ferait pas beaucoup de beaux livres de plus. Il y faut ou bien de l'art, ou bien une sincérité absolue, héroïque. Ce besoin de confession mis à part, le roman, pour les femmes, est trop un jeu ou marque trop l'eiïort ; il est tout plaisir ou tout peine, et il faudrait qu'il ne fût tout à fait ni l'un ni l'autre. Naturellement, il vaut mieux qu'il soit tout plaisir.

Du reste, cela pourra changer assez vite. Les femmes — celles du moins chez qui se recrute le personnel des romanciers — en sont à une transition difficile. Elles sont libérées, mais oisives. Leur activité est reconnue licite, mais n'a pas encore son affectation normale. Cette contradiction, toute passagère, explique l'état de crise dont on peut, en toute occasion, à tout point de vue, reconnaître les symptômes ou marquer les efFets. De là viennent sans doute cette instabilité, cet excès, cette avidité obstinée à épuiser ou à rejeter le présent, le réel, en un mot ce déséquilibre moral dont je n'ai fait que suivre la trace à travers la production littéraire des femmes. De là cette paresse boudeuse ou cet entêtement laborieux. Une grande ardeur inemployée se dévore elle-même, haussant ou baissant sa flamme selon le vent.

Plutôt que de la littérature romanesque, ces

grandes crises morales sont l'aliment de la poésie,

du lyrisme. Il est donc naturel que. depuis cinq ou njniv«ri/7J^

Page 1