‹ En lisant, réflexions critiquesChapitre 14 sur 15 · XL IV · texte numérisé non relu

XL IV

Un jeune écrivain, M. Eugène Montfort, qui fut, avec MM. Saint-Georges de Bouhélier et Maurice Leblond, l'un des promoteurs de l'école dit naturiste, s'est donné l'agrément d'éditer et de rédiger, à lui tout seul, une gazette littéraire. Cette gazette se nomme Les Martjes. Ou y trouve des nouvelles, des essais critiques, des notes et des citations. La lecture en est piquante et souvent utile.

Dans un de ses derniers numéros, l'auteur a institué une enquête. Petite enquête sur un grand sujet. M. Eugène Montfort s'est choqué que sous le nom de roman on ofTrit au public des histoires qui n'ont rien de romanesque, ou même des livres de propagande politique et sociale. C'est, dit-il. un gâchis et une total»! confusion des genres. Cherchant lis causes de cette confusion, M. Montfort a rencontré sur son chemin la question de l'art so-

cial, sur quoi son inquiétude a redoublé. «Maintenant, dit-il. on voit des critiques littéraires féliciter les auteurs qui prêchent, et M. Brunetière, à l'Académie, ne craint pas de déclarer que l'art qui n'est pas social est un art sans but... 11 y a là un état d'esprit menaçant pour l'art littéraire. Et tous les honnêtes gens qui aiment la littérature pour elle-même, qui conservent d'elle le pur sentiment et le goût, en sont un peu inquiets. »

Pour rassurer les honnêtes gens, M. Montfort a donc ouvert une enquête. Il a cousulté des critiques, des romanciers, des dramaturges, et des amis. Pour assurer l'unité de son enquête, il a choisi un thème, un texte, et ce texte est une citation — aussi médiocre au fond qu'en la forme — de Guy de Maupassant, lequel décidément n'était pas à son aise dans la théorie. « Les romanciers, dit Maupassant. ont pour principal motif d'observation et de description les passions humaines, bonnes ou mauvaises. Ils n'ont pas mission pour moraliser, ni pour flageller, ni pour enseigner. Tout livre à tendances cesse d'être un livre d'artiste. » Etes-vous du même avis que Maupassant? a demandé M. Eugène Montfort à ses correspondants bénévoles. M. Remy de Gourmont, Mme Rachilde, MM. Saint-Georges de Bouhélier, Louis Bertrand, François de Nion sont du même avis que Maupassant; MM. Maurice Maeterlinck et Charles-Louis Philippe de l'avis contraire ; MM. René Boylesve et Marcel Ballot admettent le roman social pourvu qu'il soit en même temps un bon roman; MM. Catulle

Mendès et Romain Coolus pourvu que le sens social de l'œuvre d'art n'ait pas été prémédité et que son efficacité résulte, non d'une intention démonstrative, mais d'une sorte d'émotion involontaire. Enfin, d'après M. Octave Mirbeau, le fait do créer des êtres vivants a seul une portée sociale, tandis que « le prêche », au roman ou à la scène, laisse indifférents spectateurs et lecteurs.

Tel est le résultat sommaire du dépouillement de l'enquête organisée par Les Marges, et je voudrais, à mon tour, dans ce débat, apporter, sinon mon avis personnel, du moins quelques éclaircissements nécessaires.

Dissipons d'abord un premier malentendu. Quel que soit le sens authentique du texte de Maupassant, les correspondants de M. Montfort l'ont tous entendu comme s'il concernait le roman en particulier, et non pas l'art en général. On nous concède donc qu'eu d'autres genres que le roman, un livre à tendances, un livre dont le but principal et patent serait « de moraliser, de flageller, d'enseigner », peut être néanmoins une œuvre d'art. Je parais naïf en marquant cet avantage. Car il est trop évident qu'un discours de Démosthène ou un dialogue de Platon, que YEmile de Rousseau, les Châtiments ou l'Histoire de Michelet sont des œuvres d'art. Mais cette distinction n'est pas aussi oiseuse qu'elle en a l'air. Il faut se souvenir que,

pendant trente ans ou quarante ans,, à la suite de Gautier ou de Flaubert, les Parnassiens et bon nombre de Naturalistes ont prétendu parquer l'art dans quelques genres bien clos, tels que le roman, la poésie lyrique et le théâtre. Félicitonsnous que personne n'ose plus prendre à son compte cette théorie arrogante et vaine, que Gautier développa le premier, avec tant de puérile extravagance, dans la préface de Mademoiselle de Maupin. Il est donc entendu, en thèse générale, que l'art n'est incompatible ni avec la tendance, ni avec l'intention d'être utile, ni avec l'idée théorique, ni plus simplement avec la pensée, qu'un livre de philosophie, un discours politique, ou même une brochure de propagande peuvent être une œuvre d'art, que ce ne sont ni certains genres ni certains procédés techniques qui caractérissent l'œuvre d'art, mais l'adaptation des moyens au sujet choisi et la qualité de l'émotion suscitée. Et ainsi, la question posée se réduit à savoir si un genre déterminé, le roman, qui n'est qu'une portion définie du domaine illimité de l'art, comporte ou non, de par ses lois propres, l'intrusion de tendances, d'intentions moralisatrices ou sociales.

La difficulté est double. Un roman contient nécessairement, et c'est là sa définition même, une fiction, une intrigue, une histoire. Et cette histoire, bien qu'imaginée, doit nous présenter un tableau fidèle, ou vraisemblable, des caractères humains et des passions humaines. L'imagination du romancier crée la forme, l'observation

amasse la matière. Et Maupassant jugeait sans doute, en quoi l'approuvent la majorité des correspondants de M. Montfort. que la préoccupation, l'arrière-pensée « de moraliser, de flageller, d'enseigner » contraint l'imagination du romancier, et surtout fléchit la rectitude de son observation, la rend partiale, intéressée et fausse.

Tout en m'excusant de ces procédés scolastiques, je répondrai par une nouvelle distinction, qui me parait essentielle, et que, d'ailleurs, dans l'enquête même de M. Montfort, .M. Romain Coolus a posée avec autant de bonheur que de justesse. Xe confondons pas l'œuvre « à tendance » avec l'œuvre « à thèse » ou « à prêche ». Ce que l'on appelle un roman ou une pièce à thèse, c'est un roman ou une pièce qui comporte, dès le début, comme l'énoncé d'un théorème auquel le surplus de l'ouvrage servira de démonstration. Ces pièces et ces romans sont, il est vrai, généralement dé nues de valeur artistique, pour plusieurs raisons, dont la principale est que, les enseignements de l'expérience n'étant ni précis, ni certains, ni concordants, le romancier, pour arriver au bout de sa démonstration, est contraint à des omissions, à des inconséquences, à des contradictions qui compromettent à la fois l'autorité de ses préceptes et la vraisemblance de son récit. Les romans ou pièces « à prêche » sont une aggravation delà thèse, en ce que la conclusion théorique, au lieu d'être apportée par l'action même, est enfermée dans une sorte de conférence, persuasive et didactique, que vient dé-

biter l'un des personnages. Les pièces de M. Brieux sont un exemple marquant, et probablement unique, de ce genre qui lèse une des règles les plus certaines de la technique romanesque; car la conclusion d'une œuvre, fût-elle simple et aisément définissable, ne doit pas être fournie par l'auteur tout arrêtée, mais bien tirée et formulée par le lecteur ou le spectateur.

Il y a donc chance qu'un roman « à thèse » ou « à prêche » soit un mauvais roman, sans réelle valeur artistique. Toujours tendue vers la preuve, comment l'imagination conserverait-elle cette liberté noble et inspirée dont les écarts mêmes et les fantaisies nous émeuvent? Comment résister à la tentation de choisir, dans les conséquences logiques et naturelles du sujet, ce qui confirme la thèse, et d'écarter ce qui lui répugne? — Ces arguments sont certains, mais ils ne portent que contre le roman à thèse et non contre le roman social, car — et c'est la confusion que je voudrais avant tout dissiper — je ne vois nulle équivalence entre l'un et l'autre terme. Il y a thèse dès que l'auteur cesse d'être impartial envers ses impressions ou ses idées, dès qu'il pèse sur son sujet, quel qu'il soit, sur la composition de ses personnages, quels qu'ils soient, pour en exprimer à toute force une conclusion préméditée. La « thèse » ou la « tendance » ne sont donc pas des caractères propres au roman social, mais des dangers ou des vices d'exécution communs à toutes les formes de l'art romanesque et dramatique. Un roman psychologique, un roman de mœurs

mondaines peuvent être des romans à thèse. Presque tous les romans historiques sont, en réalité, des romans à thèse. Et inversement, pour qu'un roman moral ou social ne soit pas un roman à thèse, il pourra suffire que l'écrivain soit honnête et hahile. Et même l'une de ces deux qualités suppléerait l'autre.

Donc, en accordant à Maupassant qu'aucune pensée étrangère ne doit contraindre l'imagination dans sa liberté ni l'observation dans sa vérité, cette concession même ne nous empêche pas de maintenir que le roman social soit légitime ou nécessaire. Car un roman peut acquérir le caractère d'une œuvre sociale par le choix même du sujet, et la direction des qualités d'observation mises en jeu. Et le roman social ne sera en aucune façon un roman à thèse si le choix du sujet a été spontané, si le romancier a respecté la logique des circonstances et la sincérité de ses émotions, s'il a laissé surtout la moralité possible qui est incluse dans son récit se dégager seule et d'elle-même.

C'est en ce sens que le mouvement des idées sociales a exercé sur l'art du roman, et exercera avec une puissance toujours accrue, comme une attraction salutaire. Il a découvert brusquement devant l'art tout un monde de réalités obscures ou voilées. Il a dégagé, formulé un certain nombre

de vérités neuves que l'artiste de bonne foi, même s'il n'en tire pas les conséquences nécessaires, ne doit plus, ne peut plus ignorer. L'attention de l'artiste a été dirigée vers certaines faces nouvelles et ignorées de la vie. Et dès lors, dans le choix de son sujet, — même s'il ne connaît du socialisme que l'état de curiosité et d'émotion générale que sa propagande a créé, — l'artiste est aiguillé vers d'autres milieux, vers d'autres conflits, vers d'autres problèmes, dont la description ou l'étude fera de son roman une œuvre sociale.

J'appelle donc roman social, non pas celui qui est composé dans un esprit de persuasion et de propagande, mais celui qui peint des tableaux sociaux, qui pose des rapports sociaux. Et je maintiens que, dans l'intérêt seul de notre littérature, nous devons appeler et encourager de toutes nos forces le développement du roman social. Pourquoi, depuis trente ans, les romanciers négligentils de nous montrer les aspects les plus communs, les plus importants, les plus dramatiques de la vie contemporaine? Après ces milliers de romans d'amour, de romans mondains, de romans banalement sentimentaux et voluptueux qui se débitent chaque année, il est temps que nous nous composions une littérature ouvrière, une littérature paysanne, une littérature sociale. Encore une fois, nous ne demandons pas que l'artiste soit guidé par une intention concertée de démonstration et de propagande. Il ne doit pas être déterminé, dans le choix de son sujet, par d'autres mobiles que son inclination na-

turelle. Mais voilà longtemps que l'inclination naturelle de nos romanciers aurait dû les mener de ce côté-là. Si la fortune du roman français est compromise et déclinante, ce n'est pas qu'il ait fait trop de concessions à l'art social, c'est qu'il n'en a pas fait assez. Il s'est perdu par sa paresseux monotonie. Il a ]assé le public par l'éternelle répétition des mêmes aventures, par l'étroitesse, l'ennui du déjà connu, du toujours redit. Il est temps de revenir à la tradition véritable de Balzac et de Zola, c'est-à-dire à l'ardeur de curiosité, à la puissance d'investigation universelle, et cela, non pour être utile, mais pour être fort et pour être vrai. Si l'infLience de certaines idées sociales, même indirecte, lointaine ou ignorée, aide les jeunes romanciers à comprendre qu'il existe autre chose au monde que les mœurs, les habitudes et les aventures de quelques milliers d'oisifs, que toute une humanité peine et souffre, que cette vie, que cette souffrance, quelles qu'en soient les causes ou les remèdes, sont matière d'art, j'affirme que cette action aura été vivifiante et salutaire.

Prenons, comme exemple, le livre de M. Léon Frapié. la Maternelle. C'est l'histoire d'une jeune fille qui, munie de multiples brevets, accepte d'entrer comme « femme de service » dans une Ecole maternelle, rue des Plâtriers, à Ménilmontant. Avec un courage doux et espiègle, elle fait

là son dur métier, observant autour d'elle, les yeux et le cœur ouverts aux scènes banales et variées de l'école qui, peu à peu, devient sa maison, son foyer, tout l'intérêt véritable de sa vie. Une discrète histoire d'amour, délicatement dissimulée, fait la trame et l'unité du récit. Mais, plus que l'héroïne elle-même, les héros vrais du roman, c'est l'école, ce sont les enfants, c'est le grand faubourg- populeux qui les envoie, qui les nourrit et qui les forme, c'est le passage de la famille à l'école et de l'école à la rue, c'est la croissance des caractères et des types sous ces actions diverses et contrariées. Et voilà un roman social.

Il se trouve qu'on en peut tirer des conclusions positives. Les préoccupations pédagogiques de l'auteur sont évidentes. Fréquemment, il critique, il conclut, et certaines anecdotes ne semblent placées que pour amener ces conclusions et ces critiques: absurdité de la préparation des institutrices, absurdité de la morale enseignée, contradiction entre les exemples de la famille et les préceptes de l'école, contradiction entre l'effort de justice et d'égalité abstraite qui se manifeste à l'école, et toute la vie ambiante qui la baigne, la presse, la dépasse. Mais — et cette remarque me paraît essentielle — on pourrait retrancher du livre de M. Frapié toutes ces observations « tendancieuses », qu'il n'en serait pas moins un roman social par son sujet même, par la nature des rapports qu'il pose, des problèmes qu'il formule, des scènes qu'il peint. Et j'ajoute qu'on ne concevrait même pas

qu'un roman pareil ait pu être écrit il y a cinquante ans, qu'il se lie intimement, non seulement à un état donné de la société, mais à un état donné de la conscience sociale. C'est là ce qui fait la valeur certaine d'un livre dont la matière me paraît d'ailleurs plus précieuse que la forme, qui déplaît môme parfois par quelque chose d'inquiet, de sautillant, par une allure faussement gamine, par un air « Claudine à l'école », je veux dire par une recherche un peu artificielle du naturel et de la spontanéité.

J'ai insisté sur cet exemple, et l'on discerne hien pourquoi, mais j'en aurais pu citer d'autres. Est-ce que le beau livre de M. Gustave Geffroy, V Apprentie, n'est pas l'exemple et le type du roman social, et pourtant qui voudrait contester que X Apprentie soit un très beau livre? Est-ce que, depuis quelques années, nous n'avons pas vu M. Georges Lecomte, qui fut un des disciples des Goncourt, rejeter pourtant, en pleine connaissance de cause, le dogme naturaliste ou parnassien de l'observation indifférente, révéler par le choix et le développement même des sujets une sorte d'inquiétude troublée devant quelques cas très généraux de la vie sociale ? Et pourtant, il n'a jamais montré plus fortement que dans ses derniers livres les dons littéraires qui lui sont propres : cette sévérité courageuse, cette tendresse un peu chevaleresque et sentimentale, cette pitié sérieuse mêlée à la verve comique et qui, sous toutes les fantaisies de la satire, fait circuler quelque chose de grave

et d'approfondi. Et les romans les plus récents des Margueritte ? Et les Rosny, qui, en plus d'un sens, furent les initiateurs et sont restés- les. maîtres ?

En vérité, les exemples abondent, et dans la production la plus voisine de nous. C'est la Traversée de V Enfer, de M. Henry Fèvre, livre puissant, tragique et dru. C'est la Grande Implacable ou les Vaincus de la Gloire, de M. Bernard ïaft, romancier éloquent et ùpre. Ce sont les Amis du Peuple, de M. Jean Vignaud, poète délicat et romancier vigoureux. C'est la Faillite du Rêve, de MM. Poinsot et Normandy, auxquels on doit d'ailleurs, sur cette question même du roman social, une brochure excellente, toute nourrie de faits et de raisons. Et même, pour en venir à des tableaux plus doux du travail et de la vie, c'est encore un roman social quand M. Eugène Morel, dans un livre odorant et tendre, suit, de la naissance à la mort, la simple existence d'une maraîchère, conte ses sentiments frustes et ses travaux, le mari qu'elle eut, l'enfant qu'elle éleva et les légumes excellents qu'elle sut tirer de la terre. L'homme en société, c'est surtout l'homme qui travaille, l'homme dont le geste se prolonge par un outil pour une tâche. Et c'est pourquoi je puis nommer à cette place La parfaite Maraîchère, qui est le poème d'un métier.

Voilà des romans qui, par leur conception première, dès leur départ, sont des romans sociaux. Après cela, ils seront bons ou mauvais, comme les

LE ROMAN SOGIAL 37 1

autres, dans la mesure où le sujet se développera selon sa nécessité intérieure, dans la mesure où le style sera neuf ou juste, où les faits observés seront frappants, originaux ou généraux.

Des deux expressions dont je me servais tout à l'heure pour caractériser le roman social, à savoir le choix du sujet et la direction de l'observation. le premier me paraît suffisamment éclairci par les types ou les noms que je viens de produire. La seconde exige une explication complémentaire, et c'est à cet effet que je voulais retenir le roman de M. Charles-Louis Philippe. Marie Donadieu, et surtout sa réponse dans l'enquête de M. Montfort.

Interrogé par M. Montfort, voici en quels termes M. Charles-Louis Philippe répondait: « Il faut pourtant grouper ses personnages autour de quelque chose. » .M. Charles-Louis Philippe a raison. L'œil et le cerveau du romancier ne sont pas la plaque sensible qui recueille le défilé indistinct des images. Ses sens et sa raison doivent être une force active qui va au devant des choses, et qui quête, démêle, épie, avant de trouver.

On ne voit que ce qu'on regarde, on ne trouve que ce qu'on avait cherché. La probité du romancier, la loi même de son travail, c'est qu'il peigne exactement ce qu'il a vu. Mais comment voulez-vous l'empêcher de regarder d'un coté plutôt que d'un autre? Or, dans le sujet le plus sim-

pie. dans l'étude du personnage le plus banal, il y a toujours matière à observation sociale. Je suis pleinement d'accord, en cela, avec M. Saint-Georges de Bouhélier, qui m'opposait l'exemple de son dernier livre : Des Passions de l'Amour. Pourquoi, me dit M. Saint-Georges de Bouhélier, la plus banale des histoires d'amour ne pourrait-elle pas comporter comme un enseignement involontaire? Sans doute, si dans l'observation de cette histoire d'amour le romancier a recherché, a démêlé les traits généraux par où son héros et son héroïne participent à la vie sociale, s'y attachent ou en dépendent. Suivant le tri, le choix qu'opère le romancier dans le champ illimité de l'expérience, suivant le sens de sou attention et le point de vue d'où il surveille la vie possible de ses personnages, suivant le système de sentiments ou d'idées autour duquel il groupera les faits choisis, l'œuvre prendra ou non le caractère d'un roman social.

Ainsi, Marie Donadieu est l'histoire d'une petite fille qui aime les hommes, qui aime l'amour. Elle est douce, bonne et menteuse. Elle quitte son grandpère qui l'adore, vient à Paris avec un gros garçon, nommé Raphaël, et là, fait la connaissance d'un petit employé, Jean Bousset. qui est si franc et si tendre, que Marie en vient presque à l'aimer. Elle quitte Raphaël pour vivre avec Jean, puis Raphaël la reprend, puis elle revient auprès de Jean qui la renvoie parce que cela n'est pas dans le sens du sa vie. Avec la douleur du vieux grand-père qui, longtemps trompé par Marie, a démêlé la vérité,

c'est tout ce livre, poignant, et long comme une vie. Et l'on voit que le sujet choisi ne touche en rien à la question sociale. Il n'y a pas de thèse, de tendance morale perceptible, ou de conclusion formulée. Je nomme cependant ce livre un roman social, parce que l'observation est dirigée dans le sens de ces instincts primitifs et généraux que la société comprime ou lèse : la pitié, la bonté ingénue qui dort au cœur des hommes, l'action simple, les gestes ingénus de possession ou de conquête, cette force spontanée qui. par de légers écarts d'orientation, devient la vertu ou le vice, le bien et le mal. C'est un roman social au même sens qu'un livre de Dostoïevski, parce qu'on y sent quelques-unes des vérités fondamentales que la société présente recouvre, et sur lesquelles la société future devra bâtir.

Et pourtant, ce n'est pas M. Eugène Montfort qui contestera que Marie Donadieu soit un « livre artiste ». Je le trouverais même trop artiste, s'il fallait dire tout mon sentiment, trop fignolé, trop métaphorique. On y sent un frémissement continu d'images et de mots qui n'est pas toujours le frémissement de la vie. M. Charles-Louis Philippe n'est pas encore parvenu, comme l'a fait si admirablement M. Jules Renard, à mêler dans sa vision même l'aspect concret des choses et leur interprétation lyrique. D'ailleurs, ce bruissement continu fatigue parfois, rompt l'attention, rend la pensée trouble. Mais c'est le livre d'un artiste et d'un écrivain singulièrement doué, toujours présent à ce qu'il conte par une sorte de présence

poétique, en qui Ton sent comme une divination des aspects simples, des émotions brutes de la vie, et sur qui nous devons compter pour enrichir le roman français — ou plutôt le roman social français — de formes nouvelles, de belles œuvres...

Entre l'indépendance artistique du romancier et ce que j'appellerai sa préoccupation sociale, je m'empresse assurément de reconnaître que l'équilibre parfait n'est pas encore établi. Il arrivera souvent que la conclusion impliquée dépasse l'œuvre, que les idées qui la conduisent soient exagérément apparentes ou restent effacées à l'excès. On choisira des sujets ou trop vastes, ou trop simples, ou trop rudimentaires, ou trop spéciaux. J'en conviens, mais je répète que ces difficultés ne sont nullement particulières au roman social. Je répète que les mêmes problèmes se sont posés ou se poseraient pour le roman psychologique, pour le roman historique, pour tout roman, en un mot, qui n'est pas exclusivement fantaisiste et romanesque. Chaque fois qu'une œuvre d'imagination emprunte comme matière des séries de faits déjà coordonnés, ayant des rapports définis et stables, la fantaisie de l'artiste s'en trouve en quelque mesure entravée; il y a un équilibre à trouver entre la liberté de création de l'artiste et la nécessité plus ou moins rigoureuse des faits.

Je ne méconnais pas que la difficulté puisse, en

un sens, paraître plus grave quand il s'agit du roman social, puisque, dans cette sphère, s'exerce l'attraction d'une doctrine définie, que cette attraction risque d'engager l'artiste dans des sujets qu'il n'eût pas naturellement choisis, ou de l'entraîner dans des considérations, dans des digressions étrangères au développement logique de son sujet. Je reste pourtant convaincu que toutes ces difficultés se résoudront par le mouvement même des choses. S'il n'est pas purement sentimental et poétique — auquel cas le chef d'oeuvre seul est supportable — le roman exprime l'état d'esprit d'un individu donné en face d'une société donnée. Or, il n'est au pouvoir de personne d'empêcher que la société moderne et les individus qui la composent soient, chaque jour davantage, baignés, pénétrés d'idées nouvelles. Ces idées une fois conçues, nous en retrouverons partout l'origine ou la trace, dans tous les événements, dans toutes les vies, sur tous les emplacements et sous tous les aspects du monde. Peu à peu, elles dominent toute notre sensibilité, toute notre connaissance... C'est ainsi que le roman social a dû se développer et croître. Et c'est pourquoi d'ici cinquante ans, il sera peut-être aussi difficile d'écrire un livre qui ne soit pas, sous quelque rapport, un livre social, qu'il l'eût été, au moyen âge, de créer une œuvre d'art qui ne fût pas de l'art chrétien.

Dans une société faite comme la notre, ce qui exige un effort, une volonté arrêtée, un parti-pris préalable, ce n'est pas de se mêler à la vie politique

et sociale, c'est de s'en abstraire. Pour rester indifférent et froid devant de si grandes luttes et de si grands objets, devant un mouvement où le meilleur de la vie humaine est intéressé, il faut s'enfermer volontairement dans une esthétique bien close, répéter avec les Parnassiens d'autrefois que l'art exige un esprit nu et un cœur insensible, clore sa maison pour ne pas voir, et, pour ne rien éprouver, s'isoler de tout. Mais l'homme simple, sincère, ouvert aux choses, naturellement abandonné à ses penchants propres et aux idées que l'expérience insinue en lui, comment pourrait-il. en un temps comme celui-ci, rester étranger à ce qui devient l'activité même du monde? La conscience sociale s'est éveillée. De grands sentiments collectifs se sont précisés et ont envahi les consciences individuelles. S'y refuser, s'y soustraire, rejeter cette matière nouvelle, la plus riche qui ait jamais été offerte à l'art, ce serait, pour le romancier, la même absurdité impossible que pour le peintre de fermer les yeux au soleil.

Page 1