VICTOR BÉRARD
En témoignage de ma respectueuse affection.
EN
23 avril 1904.
Wirballen : la frontière. Un grand personnage doit être attendu : sur le quai se rangent des hommes massifs, barbus, plutôt grotesques, dans leur blouse écarlate, serrée à la taille par une ceinture de cuir. Ils font penser à des figurants de ballet. Vont-ils se mettre à danser ? Us se précipitent sur mes valises : ce sont les portefaix.
J'ai à peine quitté la France. Pourtant, je me sens déjà loin, très loin du pays. Aux repas, le menu est couvert de caractères incompréhensibles, et cet adieu aux lettres latines creuse un abîme entre le présent et le passé. Puis cette monnaie avec laquelle je me débats péniblement, même cette langue qui résonne autour de moi, bizarre, tour à tour caressante ou rauque, Fodeur nouvelle, étrangère, de la fumée des cigarettes russes : jamais voyage précédent ne m'a jeté, d'une façon si brusque, dans l'inconnu. Jadis, à mes départs, je trouvais un charme dans ces indices
d'une rupture avec le passé. Aujourd'hui, je n'éprouve aucun plaisir à me sentir ainsi dépaysé, violemment. Je ressens de la mauvaise humeur, une tristesse aussi, où je démêle comme une irritation indéfinissable contre les garçons qui me servent, les voyageurs que je me surprends à examiner sans bienveillance, enfin contre Tatmosphère de ce train.
Je tâche de réagir. Ces impressions ne peuvent durer. Je n'ai pas de raison à voir se dissiper aussitôt les motifs de joie qui m'ont tant fait souhaiter d'être — comme maintenant — en route pour la Mandchourie^ Voici huit jours que je n'en dormais plus de penser que le rapide m'emmènerait vers Pétersbourg, puis le Transsibérien à la guerre.
Saint-Pétersbourg, 28 avril.
Je suis installé à l'hôtel de l'Europe : une grande bâtisse quelconque. Pour la note qu'il me faut payer, le propriétaire devrait bien mettre des volets aux fenêtres. Cela semble être l'usage, en Russie, de n'en pas avoir. Peu de maisons en possèdent. Je suis réveillé par le jour, à 4 h. du matin. Il ne fait nuit qu'à 8, 9 h. : drôle de climat.
Dès mon arrivée, j'ai porté mes lettres de créance à Tambassade. J'y fus accueilli avec une grande bienveillance. Les démarches relatives à mon départ pour la Mandchourie suivent leur cours, que je trouve bien lent. J'avoue que je me faisais une idée peu
exacte de notre alliance. Je m'attendais à être reçu par les Russes avec plus de chaleur. Quoique Français, je dois passer par de nombreuses formalités pour être autorisé à suivre Tarmée russe... « On a télégraphié à l'amiral Alexéieff, pour savoir s'il voulait bien de vous... on verra... patientez... »
La patience, malheureusement, n'est pas mon fort. Pressentie à Paris, l'ambassade russe a déclaré qu'elle serait heureuse de voir venir en Mandchourie un correspondant français... Alors?
Je fais part de mon étonnement à l'ambassadeur, M. Bompard. Ce n'est pas de sa faute, évidemment, si je piétine ici. Il a prié le ministère des Affaires étrangères russe de me laisser partir au plus vite, il y a deux jours. Je m'aventure à solliciter de l'ambassadeur une démarche nouvelle, pressante. Il me répond ceci, à peu près : « Non... Vous comprenez, cette insistance vis-à-vis de nos alliés, à une heure pareille, alors qu'ils ont bien d'autres chats à fouetter, ne pourrait que leur paraître désobligeante, les irriter... » Mais j'apprends que deux correspondants anglais vont quitter Londres munis de toutes les autorisations nécessaires, et partiront aussitôt de Pétersbourg au <c front ». Tiens, tiens f Voilà qui jette sur mes conceptions d'une alliance une lumière nouvelle ! Nous, parce que Français, nous devons patienter, ne point « embêter » les Russes. L'allié, par hasard, rempliraitil le rôle du cousin de la famille ou de l'intime, l'homme « sans importance », que Ton place, à dîner, au petit bout de la table ?
4 EN MANDGHOURIE
Je suis las de Pélersbourg. Je ne puis trouver la capitale attrayante. Le premier jour de mon arrivée, j'ai pris quelque intérêt à la Neva, à la fameuse (( Ncwski », si mal pavée, où sautent les roues des voitures légères, menées grand train par le cheval de type connu : crinière et queue au vent, actions maniérées, sorte de bète de théâtre. Les cochers m'amusaient, avec leur chapeau à peu près haut de forme, mais bas, écrasé, aux larges bords, et leur robe lourde, rembourrée, serrée à la ceinture par une cordelette, bouffant en mille plis aux hanches, qui leur donnent la rondeur respectable d'une matrone.
Maintenant que je m'accoutume aux aspects de la rue, je n'éprouve plus qu'un sentiment de gêne, d'inquiétude à contempler les palais, les ministères, les églises, qui forment un assemblage bizarre, interlope, déconcertant. A deux pas d'une façade modemstyle, une coupole byzantine. Des cariatides semblent protester, fi soutenir une façade qui s'achève en cottage, vaguement anglais, d'Exposition Universelle. Comme Parisien, je suis peut-être trop accoutumé à une harmonie générale, à un « fondu » qui fait que magasins, rues, monuments, boulevards, s'harmonisent, gardent, en quelque sorte, une ligne. Notre- Dame et l'Arc de Triomphe symbolisent plus de sept siècles de notre histoire nationale. Du jour où fut posée la première pierre de notre Cathédrale à celui où fut achevée cette consécration de nos victoires de l'Empire, durant plus de sept cents ans, des êtres différents de mœurs, de langues, se sont lentement rapprochés.
unis, au travers d'innombrables tourmentes, les joies, le deuil : et les deux monuments sentent la môme race... De trois édifices, ici, ayant à peine deux cents ans d'intervalle, Tun ferait fort bien à Liverpool, Tautre à Byzance, le troisième à Monte-Carlo. Cet assemblage disparate n'est pas seulement disgracieux, mais aussi fatigant à voir.
Je veux la guerre ! En attendant, je me console à manger du caviar exquis, et je m'accoutume aux buffets immenses, somptueux, chargés de centaines de hors-d'œuvre, des deux grands restaurants, ici, « l'Ours» et « Cubât » ; mais je les céderais sans regrets, contre une gamelle de troupier.
Ils sont sinistres d'ailleurs, ces restaurants. De dimensions énormes, l'un surtout, « l'Ours », palmarium qui n'en finit pas, donne froid dans le dos quand on y entre. Une douzaine de domestiques en habit et culotte dorés sur chaque couture s'emparent de votre chapeau ; l'un vous remet un numéro. Vous pensez voir une salle envahie par les convives. Des tentures violentes flambent dans le corridor, aux feux d'innombrables lampes. Des truites, des poissons divers, vivants, somnolent dans des vasques de marbre, attendent votre bon plaisir et vous choisissez votre « meunière » ou votre « maître-d'hôtel ». Des sons d'orchestre. Enfin, un hall démesuré, que n'arrivent pas à animer cinquante musiciens ou plus, et dans lequel de rares convives semblent tout petits, humbles, noyés. Une armée de garçons inoccupés : dix pour vous apporter un cure-dent. J'achève mon
EN MANDCHOORIE fidliier et me sauve au plus vile : je commence à ■prendre pourquoi les Russes aiment tant Paris.
i deux jours, j'ai assisté à un ballet ridio à rOj)(5ra. Nos alliés sont très friands d'enlrechjij Pendant qu'une dame, en tulu, pirouette en arroom sant les bras, ils causent, critiquent ou approuva les pointes de la ballerine.
On m'avait dit beaucoup de bien des chœurs i chanteuses bohémiennes. J'ai voulu les entendre, aux Folies -Bergères d'ici, un music-hall nommé « l'Aquarium ». — Durant le spectacle, composé do chanteuses qui, à tour de rûle, vinrent débiter des inepties, des « Viens Poupoule » divers, je constatai que les Russes ignorent nos difficultés pour nppro- ■ cher ces dames. Chez nous, des pourparlers, une ^carte expédiée mystérieusement, avec l'aide d'un chasir, d'une ouvreuse cupide, une longue attente, cou- ■onnée souvent d'un h impossible, mille regrets ». i, un mot au patron, et les étoiles, leur « numéro « , viennent faire la causette avec vous, dans votre poge. Ce serait bien plaisant, si elles étaient jolies.,. Le Fooncert terminé, je fus emmené dans un cabinet particulier, et les bohémiennes firent leur entrée. Un pensionnat sévère, vôtu de noir, aux visages, aux chevelures, aux mains, aux ongles noirs. Quelques instru- L^menls à cordes, des guitares, une harpe, puis une I voix métallique, dure, se fait entendre, chante une Estraphe; le chœur ensuite; denouveau, la voix; chants i:£auvages, énervants et mélancoliques. L'une des soli |<avail une belle voit basse, qui remuait. Les cou-
plets se succèdent, interminablement. L'air est toujours le même, finit par exaspérer, mais l'on regrette que la complainte s'achève.
Il y a un cirque, à Pétersbourg. On y voit des luttes, actuellement. Les Russes s'y montrent spectateurs exubérants. Ils semblent ne pas aimer le fameux Pons. L'autre soir, ce dernier luttait avec un nègre, dont il eut bientôt raison. Sa victoire fut accueillie par des sifflets qu'il reçut avec un bon sourire.
Pour la guerre, l'écrasement des Japonais est tellement assuré qu'on n'en parle même pas : on en cause. L'opinion générale est que les hostilités seront finies dans un, deux mois au plus. J'ai peur d'arriver déjà trop tard.
29 avril.
Ce matin, j'avais noté sur un carnet, dans ma chambre d'hôtel, des choses fort intéressantes. Entre autres, qu'il ne faisait pas trop froid, que les cochers rivalisaient avec les nôtres en exigence, etc. Je laisse le carnet sur ma table et sors déjeuner. Je rentre vers trois heures. Le carnet est toujours là... la page est arrachée. Allons ! la police n'aime pas les étrangers « noteurs », en Russie : à bon entendeur, salut !
30 avril.
J'en avais assez! Mes confrères anglais sont arrivés. Ils partent pour Kharbine demain. Malgré toutes mes
démarches, j'en suis au même point qu'au jour de mon arrivée. On attend que l'amiral Alexeieflf veuille bien m'autoriser. Qui sait? 11 y pensera peut-être quand la guerre sera finie? C'est bon! Je partirai pour Irkoutsk. Je viens de m'entendre avec Tambassade. Durant ces huit ou dix jours de voyage, ma situation se réglera peut-être, et Ton m'en fera part à Irkoutsk.
2 mai.
J'ai quitté Pétersbourg, hier soir. Sans papiers, sans autorisation pour aller au front, que va-t-il arriver ? Bah ! « mâlesh » disent-ils au Caire, « nitchevo », en Russie, je m'en moque, en France.
Me voici pour de bon sur la route de Mandchourie, car j'espère bien trouver à Irkoutsk Tautorisation télégraphique de joindre Tarmée : des Anglais, des Américains et des Allemands Tout obtenue déjà.
Je n'ai passé que quelques heures à Moscou. Les villes, leurs monuments ne m'intéressent pas à Theure actuelle : il me faut des batailles. J'ai été au Kremlin, ce n'est pas affolant. J'ai visité une église où il y a trop d'or; j'ai vu, d'une hauteur, des coupoles à foison, bleues, vertes.
Je me faisais un épou vantail du Transsibérien. Pour l'instant, je m'y trouve fort bien. Je suis seul dans un petit coupé de sleeping : je dors dans des draps, la nuit. Malgré mon désir de me lier avec mes compagnons de voyage russes, une certaine suspicion
que je devine chez eux, à mon endroit, leur froideur évidente, me font rester à Técart. J'ai d'ailleurs deux excellents compagnons de route : mes collègues anglais. L'un, M. Baring, a vécu en Russie, parle couramment le russe. Il emmène en Mandchourie un domestique russe, ancien soldat de la garde, un sousofficier même, je crois, géant qui impose.
M. Baring parle français comme moi. Il me « colle » sur nos auteurs, nos romans. Il a habité Paris, qu'il aime comme tous ceux qui rapprochent. Quel singulier type d'Anglais, si différent de ceux que j'ai rencontrés jusqu'ici ! Polyglotte, érudit, aimant peu les sports, à ce qu'il me déclare, mais lisant le grec, citant Verlaine.
L'autre n'est pas moins intéressant, ni sympathique. Il est tout jeune, a vécu, lui, d'action, et si bien, qu'il possède une expérience, une maturité de jugement, un bon sens que des hommes de trente ans pourraient lui envier. Porteur d'un grand nom, la vie s'offrait à lui aisée, luxueuse, facile... A seize, dix-sept ans, je ne sais pas au juste, il était au Transvaal, où, durant toute la guerre, nuit et jour, il fit le coup de feu, sous le soleil implacable, par les nuits glacées, crevant de faim, plus d'une fois... Il méritait d'en revenir, et le voici, roulant de nouveau à l'extrémité de la terre.
Le plus bel apanage de l'Angleterre est peut-être les dimensions de cette île où l'on se sent vile les coudes gênés, et où l'hiver est noir, le climat plutôt ingrat : on ignore là notre béatitude, la paresse. Fin-
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souciance auxquelles nous pousse une patrie privilégiée, vaste, faite de grasse terre, de soleil, de lumière, de joie, mais dans laquelle nous ne pouvons pas aussi bien puiser, en naissant, les germes de cette énergie obstinée.
7 mai.
Les voyageurs russes continuent à me regarder de travers. Us semblent même ne pas dissimuler un certain mépris. J'en éprouve de Tirritation et de la tristesse. Moi qui venais en Mandchourie décidé à montrer aux Russes ma sympathie, je me sens très refroidi.
Les jours se suivent, monotones. Nous passons au travers de steppes immenses, de forêts dénudées. Les villages sont rares. Ce paysage est sinistre. Il semble que cette nature sauvage et morne râle sous l'étreinte de Thiver. L'œil finit par s'accoutumer si bien à la répétition du spectacle de la veille, que je m'imagine parfois accomplir quelque voyage de rêve, sans espoir de but, d'une durée éternelle.
11 mai.
Me voici enfin à Irkoutsk. Aucune dépêche : c'est désespérant. Vont-ils me refuser l'accès de la Mandchourie ?
La réputation d'irkoutsk semble méritée. C'est bien une ville de bandits, morose et sale. Le Grand Hôtel,
OÙ je me morfonds, est passable. On ne voit, dans les rues, que femmes de la Croix-Rouge, par centaines. — Elles partent chaque jour pour le front et s'offrent, à Thôtel, des banquets d'adieu. On ne dirait guère qu'elles vont panser les blessés ; elles donnent l'impression de se mettre en route pour quelque fête régionale, où il y aura des orphéons et des discours, mais non point pour être couronnées rosières, à en juger par leur liberté d'allures. Je ronge mon frein en compagnie de Tagent consulaire de France, M. Raufast. Il est aussi professeur de français au lycée d'Irkourtsk. Cet homme aimable arrive à me faire patienter, grâce à son bon accueil. On voit ici des Chinois, déjà. Avant la déclaration de guerre, il paraît que la ville était infestée de Japonais, la majorité, soidisant, blanchisseurs ou photographes : tous espions, naturellement. Les Russes m'ont l'air trop insouciants. Us savent fort bien le métier de ces Japonais, mais se contentent d'en rire. Un officier d'état-major japonais vient de passer officiellement près d'un an à Irkoutsk, sous le prétexte d'apprendre le russe. Il ne fréquentait personne, refusait toute invitation, pour n'avoir pas, probablement, à recevoir chez lui, et occupait ses journées à se promener dans les environs de la ville. Il ne voyait qu'un compatriote, un photographe. Dernièrement, un officier-général japonais vint le voir, du Japon. Ils eurent une longue conférence, à la suite de laquelle l'étudiant de langue russe vint annoncer au gouverneur qu'il lui fallait retourner de suite au Japon : son père, disait-il, était à Tagonie. Le gouverneur le
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laissa s'envoler sans difficultés... la guerre éclatait quelques jours plus tard.
D'ailleurs, les façons d'agir de nos alliés me font constamment ouvrir de grands yeux : j'en savais, décidément, sur les Russes, autant que sur les Papous ; et je me demande combien de Français n'en peuvent pas dire autant ? M. Raufast habite en pension, chez une dame qui tient un « boarding-house ». Une autre dame y loge aussi. C'est la femme d'un ingénieur actuellement occupé sur les rives du Baïkal, à l'achèvement de la ligne du Transsibérien. Mais elle est amoureuse d'un officier qui part en Mandchourie, et elle veut le suivre au « front », comme infirmière. L'argent lui manque pour le voyage : elle va partir demain, le demander à son mari !
M. Bompard vient de me télégraphier « qu'il insiste auprès des autorités et qu'il espère le succès des démarches en cours ». Voilà qui me fait une belle jambe ! Veulent-ils me laisser passer, ou non ? Qu'ils le disent et qu'on en finisse ! Je viens d'engager un interprète. Je crois que mon ignorance du russe me coupera bras et jambes en Mandchourie. Cette recrue est d'origine allemande. Je ne sais pas trop bien ce qu'elle fait à Irkoutsk, ni pourquoi elle y est établie ? Peu importe, d'ailleurs.
17 mai.
Je n'en pouvais plus ! Six jours à Irkoutsk ! Grâce à M. Raufast, la police m'a donné un papier qui me
permettra d'atteindre la station de Mandchouria, à la frontière de Mandchourie. Nous verrons après. Ce sera toujours un pas en avant de fait. Si je suis autorisé, je serai plus près. S'il me faut rentrer en France, j'aurai vu du pays.
Trente kilomètres environ nous séparent du Baïkal. Nous arrivons à la nuit. La traversée du lac est de soixante kilomètres. Une longue attente, avant de pouvoir embarquer. Jo fais ma première rencontre avec des soldats russes partant pour la guerre. Ils sont une centaine qui montent à bord avant nous; vôtus de la capote couleur de bure, ces hommes sont massifs, solides et graves. Ils s'avancent en silence, sans bousculades, lentement. Notre tour arrive. L'interprète et moi nous embarquons sur V Angara qui, nuit et jour, va et vient, d'une rive à l'autre. Non loin fument les cheminées d'un grand brise-glace. Sa forme, dans la demi-obscurité, ressemble vaguement à une forteresse flottante. On y place les wagons, des convois entiers, qui roulent de nouveau, à peine débarqués.
Tantôt unie, puis rugueuse, la nappe blanchâtre des glaces s'étend à perte de vue. La lune se lève. Sous sa lumière dure, le lac gelé prend des teintes livides et présente un aspect féerique, semble un décor immense, avec son fond de hauteurs sombres, dont les pointes aiguës montent dans le ciel pAle. h' Angara s'avance lentement. Près des bords, les eaux sont encore libres. Mais l'instant approche ; la bataille va s'engager. A vingt mètres commence la banquise ;
EN MANDCHOIIRIE ■ elle semble aUendre, hoalile. Soudain le navire tout ■enlior gémit, marque un nrrél bref. L'élrave, avec ud 1« croc » sourd, éventre la nappe qui s'ouvre, béante, ■se fend, se brise par places, rejette et entasse les uns pur les autres des morceaux énormes, épais d'un ■mètre. Lorsqu'ils s'écrasent, ces blocs épai-pillenl au poiii d'innombrablos fuseaux qui élincellent sous la pune comme des diamants, ruissellent en cascades iéblouissnntes, puis disparaissent dans le remous des Eeaux sombres, avec un grondement de cataracte.
A la station de Tankhoi, sur l'autre rive, le chef de
■gare annonce que les militaires seuls peuvent prendre
fie train pour Mandchouria. Un peu plus tard, il se
décide ô nous laisser monter. Je trouve difficilement
une place. Mon interprète n'arrive pas à se loger. 11
fait un tas de manières. Il croyait sans doute aller en
LMandchourie dans un train de lu.\e. Ces façons m'ir-
liitcnt.
Vers 3 h. du matin, un des officiers de mon amPf Ipartiment me réveille. L'Allemand est allongé à plal- I ventre dans le corridor et pousse des hurlements. Il [prétend être malade et veut retourner à Irkoutsk. I j'en suis ravi. Je me débarrasse de lui à la première I station. Parmi mes compagnons se trouve un officier, bavard insupportable, qui m'explique, en anglais, durant des heures, que la guerre est l'œuvre des Juifs j Anglais. Il me déclare aussi que les hoslilil
iM^^
actuelles retardent l'époque où les Russes envahiront les Indes. Il est bien ennuyeux, mais il m'apprend qu'un corps d'armée russe demande treize jours pour se mobiliser, ce qui me semble plutôt long.
L'administration russe, d'après lui, ignore l'existence du Transsibérien. Les officiers ont leurs frais de route payés par kilomètres, comme à Tépoque où l'on allait en Sibérie par étapes. Selon le grade, ils touchent des indemnités d'entretien, de nourriture pour deux, trois, quatre chevaux. Pour un colonel ou un général, le déplacement doit être une bonne affaire. La plupart achètent leurs montures à l'arrivée.
La contrée devient de plus en plus vivante. Nous avons suivi un jour entier la vallée de la Ghilok, fertile, bien cultivée, populeuse. Le nombre des Chinois augmente à chaque station. Pour la première fois depuis mon départ, la flore nouvelle, le ciel plus doux, le soleil déjà chaud, les pâturages enfin verts, me font éprouver une sensation nette d'avoir traversé presque la moitié de la terre.
21 mai.
Nous sommes arrivés hier à Mandchouria. Dans une vaste pièce, à la gare, un officier examinait les passe-ports, délivrait les permis pour Kharbine. Je me présentai, sans grand espoir. Je reçus mon papier immédiatement ! Je roule vers Kharbine. Voilà donc ce que vaut la paperasserie de Pétersbourg ! Je voyage maintenant en 3® classe. Mes compagnons
[ Ifl EN MANDCnOURIE
[ sont des marmolB Cosaques, iDdiflërcnts à toute har- I monic, qui exercent leurs poumons aux « hourras n [futurs; aussi des Cliinois,doiitlem<''pns(les coutumes I civilisées n'épai^ne même pas l'usage des craf clioirs, enfin de braves paysans russes, des moujiks, [ pour qui le savon doit paraître quelque objet dîabo- [ lique, rempli de maléflces... Des nuits en musique, ['les vingt-quatre heures d'horloge en parfums et en l tabagie : le voyage est long.
I L'animation, dans les gares, augmente chaque jour. [ Les arrêts du train se multiplient, imprévus, sana i raisons apparentes. Chaque pont, chaque passage à I niveau est gardé par une sentinelle; l'usage d'appa- [ reils photographiques est interdit : tout sent la guerre. Aux stations, trop nombreuses, ce ne sont qu'uni- I formes, cliquetis de sabres et d'éperons, femmes au [ corsage barré d'une croix rouge. L'arme au bras, des I soldats gai-dent dos voilures charg/'cs d'ambulances, de munitions, de roues de canons. Dans les fourgons, portes entr'ouvertes, luisent les yeux des huit peUts I chevaux cosaques, face à face sur deux rangs de [ quatre, qui hennissent joyeusement vers les seaux [ d'eau fraîche. Uniformes aux couleurs éclatantes, [ Chevaliers-Gardes, Houzards, Dragons, Arméniens, I Tatars, cheveux blonds, yeux bleus, types d'Orient, I s'enlre-croisent et se confondent, fraternisent dans les I buffets étroits des gares. Je songe à l'adversaire, à 1 la petite île, là-bas, perdue aux bords du Pacifique... I J'ai fait la connaissance d'une bande d'ollîciera, [joyeux vivants. ILs m'ont pris en amitié, ceux-là, ei-
m'initient aux mystères du jeu de makao, sorte de baccara. Ce que j aime moins, c'est l'ardeur qu'ils mettent à me faire apprécier le vodka (eau-de-vie de pommes de terre). Chaque fois que j'en bois, j'ai l'impression de vider une lampe à esprit de vin. Eux, ne commencent à sourciller qu'au quinzième ou vingtième verre. Ils boivent, c'est effrayant : nuit et jour, ils mangent et remplissent leurs gobelets. Quand ils sont bien en forme, ils chantent des chansons cosaques, mélancoliques, et s'accompagnent sur la balalaika, sorte de mandoline rudimentaire. Certains airs me semblent bien symboliser les immensités monotones et tristes que nous avons traversées durant des semaines.
Hier soir, l'un des officiers m'a raconté des histoires stupéfiantes. Il doit, sans doute, se moquer de moi. Dans les provinces maritimes se trouvent quelques garnisons^perdues, où la vie des officiers s'écoule dans une soUtude atroce. Voisins des mers glaciales, ils vivent là, aussi solitaires qu'au plus noir de l'Afrique, c( darkest Africa ». Durant huit mois de l'année, un hiver qui descend quelquefois à 50, 60®. Les oiseaux tombent gelés, souvent, en plein vol.
Quand ils n'en peuvent plus, ils inventent, m'a dit rofficier, des distractions : Tune consiste à faire venir, après dîner, dans la salle du mess, un ours. Les ours pullulent dans la région. On en garde toujours, pour ce jeu, quelques-uns en réserve. La bète est poussée de force dans la pièce ; les lumières sont éteintes, et chacun vide son revolver, au petit bonheur. Les
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munitions épuisées, on éclaire de nouveau, et Ton constate les résultats. Parfois, Tours n'est que blessé : rendu furieux, il a frappé au hasard, dans la nuit. De temps à autre, aussi, on trouve un camarade par terre, percé d'une balle ! L'autre amusement est plus simple : après boire, quelqu'un fait le pari de longer un des murs de la pièce et d'arriver indemne à l'autre bout. Il se place, on éteint ; puis il se rue au but, tandis que, rangés au fond de la salle, les autres déchargent sur lui leurs revolvers...
23 mai.
Me voici tout nerveux. Nous allons arriver !
9 h. du soir.-
La Soungari ! Kharbine ! la guerre ! Le grand pont du fleuve passé, je distingue, parmi les lumières de la ville, un cercle flamboyant. Intrigué, j'interroge mes compagnons, mais nul ne sait... Je ne pense qu'à la guerre : ça doit être le projecteur électrique de quelque fort ? Je trouve enfin une personne qui me renseigne : c'est un cirque.
Kharbine ! TEldorado, Tobjet des convoitises, des entretiens répétés des officiers russes ! La ville aux théâtres, aux cafés-concerts, aux boissons glacées, aux alcools innombrables, aux femmes, surtout !
A Textrémité de la péninsule du Liaotung, les Russes décidèrent un jour qu'il fallait une ville. D'une campagne déserte, ils firent Dalny. Rien ne manquait : théâtres, jardins publics, boulevards, larges avenues, quais spacieux, port perfectionné : il n'y fallait plus que des habitants.
Nos alliés paraissent vouloir user du même procédé à Kharbine. L'entreprise a réussi, pour Tinstant. Depuis le début de la guerre, les magasins ne suffisent plus aux achats, les hôtels aux voyageurs ; partout s'élèvent de nouvelles constructions, en hâte. Je doute cependant, les hostilités achevées, le courant actuel de voyageurs épuisé, que Kharbine devienne la perle d'Extrême-Orient, la rivale redoutable des grands centres connus, Ticntsin, Shanghaï, Hong-
Kong OU Calcutta. On persuadera difficilement aux commerçants ayant réalisé une certaine aisance d'y finir leurs jours. Le pays est rébarbatif, le froid terrible, riiiver : Kharbine restera, je crois, le caravansérail, le campement où Ton couche et mange, pour en fuir au plus vite.
Des étrangers firent, à Kharbine, dans le commerce et rindustrie, des tentatives vaines. A Theure actuelle, à l'exception de deux ou trois Français, de marchands de comestibles grecs — ceux-là semblent posséder des procédés d'insinuation irrésistible — la porte est obstinément fermée pour les autres.
Fondée soi-disant pour les besoins du chemin de fer, la Banque Russo-Chinoise, obéissant aux ordres de Saint-Pétersbourg, garde sous son contrôle chaque entreprise, en Mandchourie. Exclusiviste plus que tout autre peuple, le Russe veut rester seul chez lui. L'Amérique, au début de la domination russe, fournit le coton et le pétrole. A peine installés, les Russes subventionnent largement des navires qui déchargent les articles de laine russe à Vladivostock et à Dalny, d'où ils sont transportés, sans droits, en Mandchourie. La compagnie du Transsibérien ne fournit l)ientôt de réservoirs à pétrole que pour le pétrole russe.
Actuellement, le gouvernement russe a pris possession de toutes les terres avoisinant Kharbine, de peur que des étrangers ne veuillent s'y installer. Ceux-ci ne sont que tolérés. Aussi, malgré sa position géographique exceptionnelle, malgré la Soungari sur laquelle
les bateaux appartenant à la Compagnie du chemin de fer transportent en cinq à six jours les marchandises à Khabarovsk, d'où la voie ferrée les mène à Vladivostok ; malgré son point de jonction des deux lignes principales qui traversent la Mandchourie, Tune menant à Port-Arthur, l'autre à Vladivostock, distant d'environ 350 milles anglais; malgré la fertilité des régions qui Tentourent et même une activité commerciale et industrielle apparente, Kharbine aura toujours un défaut dans son développement économique : le manque de concurrence.
La guerre augmente les besoins de façon incalculable : aussi les minoteries produisent-elles près de 500.000 kilos de farine par jour. L'industrie des viandes fumées, de la charcuterie, est considérable. Deux brasseries sont en construction, une autre fonctionne, fabrique une bière buvable qui supplantera les marques américaines (Schlitz, etc.) : la vallée de la Soungari produit un houblon de bonne qualité.
Pour rinstant, le prix des choses, augmente d'une façon fantastique. Avant la guerre, la maind'œuvre était d'environ 50 à 60 kopecks, elle atteint près d'un rouble.
Mais une fois la guerre finie, pour qui ces usines ? Les minoteries, par exemple ? Pour les Chinois ? Ils ne mangent guère de notre farine. Et je ne serai pas étonné qu'au lendemain de la déclaration de la paix, la population actuelle de Kharbine ne baissât de 40 p. 100 : l'exode des prostituées seules justifierait presque ce chiffre.
k S! EN mandciiodrif;
I Les Russes, néanmoins, ont dépcnaé des sommes* I énormes pour élever cette ville, ou plut/il ces trois I villes dislincles : le vieux Kliarbine, où je ne suis Maniais allé, distant de plusieurs kilomètres du Khar- [ bine neuf : ec dernier- touclie le quartier commerçant, I le Pristan (littéralement : le débarcadère), avoisinanl I la Soungari. Il y a cinq ou six ans c'était la campagne I déserte, des marais peuplés de hérons, un modesifl I village chinois : le vieux Kharbine. La Russie obtient I la concession du Transsibérien. Comme je l'aî dit, I la situation de Kharbine semble réunir le maximum f do chances, comme grand centre futur : nos alUùs ris- I quent le coup de dés, avec l'aide de deux auxiliaires : la toute-puissante Compagnie du Transsibérien et la non moins puissante Banque Russo-Cliinoisc, VEminenee grise du gouvernement Impérial en E\trôme- I Orient.
I Personne n'ignore la provenance des capitaux qui [ servirent fi la construction du Transsibérien ; chacun I sait que la Banque Russo-Chinoise, organisée par dc- I cret impérial du 10 décembre 189-"), banque d'État [ ayant le monopole de toutes les opérations financièPCS [ — et autres — en Extrême-Orient, a été constituée [ presque entièrement par des apports français. I On serait donc autorisé & dire que Kharbine, centre K de conceniration des armées russes, des approvision- I nements, cité surgie de rien, comptant une population I de 12.000 Russes en 1901, de 20.000 en 1902, du I double en mai 1903, de 60.000 Ames (sans la garni- I son) cinq mois plus tard, dontiOO Japonais et 300 Eu-
ropéens, seulement, autres que les Russes (Autrichiens, Grecs, Turcs, Allemands), Kharbine est l'œuvre de l'argent français.
Lorsque Pétersbourg décida que la Mandchourie était russe, nos alliés, un peu grisés, ce me semble, résolurent de faire de Kharbine une Capoue lointaine. Mais l'essai fut timide, hésitant : le résultat Tavoue — j'entends la nouvelle ville.
Là, d'immenses casernes, lourdes, disgracieuses, certaines en cours d'achèvement, couronnées de centaines de Chinois, d'échafaudages inextricables ; les futurs bureaux des divers Etats-Majors, les assises de la bureaucratie russe. Puis des rues, évidemment, des magasins, une église, un hôtel même : <c V Orient », bâtisse misérable, tenue par un personnel d'anciens déportés, libérés de l'île Sakkhaline, où je trouvai à mon arrivée, pour SO francs par jour, une cuisine impossible, une chambre que chaque averse transformait en baignoire, car la pluie traversait le plafond.
Mais cet ensemble s'efface vite de la mémoire du voyageur, pour ne laisser que le souvenir d'une ville quelconque, bâtie sur la hauteur, et d'un palais écrasant, d'une disproportion telle avec les constructions environnantes qu'il en devient presque ridicule : à l'intérieur vastes halls qu'encombre une foule bigarrée, de 9 h. du matin à 5 h. du soir, globes électriques, chauffage à la vapeur, « tennis courts »... la Banque Russo-Chinoise !
Cette somptueuse masse de pierres, qui règne sur la nouvelle ville, est bien l'image symbolique de cette
Banque, arrivée en Mandchourie à la première heure, consciente d'un avenir glorieux, et qui sut garder, aussi longtemps qu'il convint, un rôle effacé, discret. Ses premières assises, à Kharbine, dans la vieille ville, furent une humble maison chinoise. Instrument colossal de puissance, souple, facile à désavouer, utilisé dans les emplois les plus divers, tour à tour bailleur de fonds et agent diplomatique, il accable de coups mystérieux, inattendus, le gouvernement de la Chine, porte, aux coins qui paraissent les plus impénétrables de TEmpire jaune, au cœur sacré de la Mongolie, la parole et For du Tzar.
Mais cette partie de Kharbine semble avoir, pour les Russes, le défaut de sa qualité même : c'est neuf. Les maisons sont propres encore, les voies passables, les magasins presque attirants ; l'ensemble est calme, « respectable », diraient les Anglais... On y habite, on y fait de rares emplettes, on encaisse un chèque, on passe chez le coiffeur, un Français, le meilleur de Kharbine, et vile, avec un «ouf! y>^souldigé: a Isvotchik (cocher), Pristan ! ». Vers les rues bruyantes, les cafés, les lieux de réjouissance, vers la ville de joie. M. Wigham, un journaliste anglais que j'eus le plaisir de rencontrer à Moukden, traversa la Mandchourie, il y a plusieurs années. Ses impressions sur Kharbine débutent à peu près ainsi : « Ce que j'ai surtout vu, à Kharbine, sont des généraux et des phonographes. » Et les cocottes, qu'en faites-vous, « my dear Wigham » ? Vous me direz, peut-être, qu'elles n'existaient pas de votre temps. Je déclare, alors, que vous
vîtes une Kharbine que j'ignore, une ville aussi peu semblable à celle que j'ai sous les yeux, que Paris Test à Irkoutsk !
Je quitte « V Orient », et vais voir le colonel X.., toujours infiniment aimable, qui me déclare que je partirai pour Moukden... bientôt, que, d'ailleurs, cela ne m'avancera guère, car j'y resterai longtemps prisonnier. Le colonel est à son bureau, dans la grande bâtisse de TEtat-Major. J'attends en bas. Une foule est là, qui apporte sa correspondance, ses dépêches à la censure; des officiers, des commerçants, des gens du peuple... des femmes : un coup d'œil, et vous connaissez leur carrière. Je vais ensuite faire des achats. Je descends de la nouvelle ville à la « Pristan ». Je passe d'abord le télégraphe : une cohue, une file interminable de bons gros soldats, pacifiques et sales, dépêches en main ; puis des terrains vagues, des prés lépreux ; nous franchissons le pont du chemin de fer : à gauche, la nouvelle gare, spacieuse, aux murs couleur vert tendre, sur lesquels ondulent des motifs modern-style. Cette station vient d'être achevée. A l'autre bout du pont, des hôpitaux : sur le seuil des portes, des soldats convalescents, en houppelandes brunes. Une descente rapide, une route épouvantable, sur la droite, quelques « bistros » louches, le cirque, un photographe;, nous tournons à gauche, vient un bas-fond, marécage après deux heures de pluie, puis nous revenons à droite. Une rue bordée de bâtiments : nous sommes à la « Pristan ».
Çà et là, des stations de fiacres, victorias fantas-
EN MANnClIOtlRIE
tiques, criardes, rafistolées avec des ficelles... et U banqueUes, et l'attelage, et le cocher, bandit crasseiu l'injure à la bouche! Des magasins se suivent, bazar** héLéroclites ; les phonographes voisinent avec les I conserves, les vêtements, les étalages de modisUîs, ' bijoux vcrilables, mais d'un goût aiïreux; des charcutiers, des marchands de bottes, d'appareils photographiques.
11 est 9 h. du matin, les passants sont nombreux
l déjà : parmi eux, beaucoup de Icmmcs en cheveux,
I modestes de costume, en jupon et camisole souvent,
les épaules protégées d'un cliûle fi mailles épaisses,
tricot de ménagère, lionnète... que diable ont-elles
toutes à ma dévisager, fl tourner la tète vers moi,
avec le môme sourire qu'elles avaient lorsque je
les ai aperçues, à vingt mclres de distance, alors
qu'elles ne se doutaient point de mon passage? En
négligé, matinales, ces dames vont aux provisions,
font leur marché, discutent âprement, pendant des
' heures, le prix d'un poulet, avec un Chinois jovial,
impassible aux aménités aussi bien qu'aux injures,
et qui, en fin de compte, les « roulera ».
Vers cinq heures de l'après-midi, me voici de nou- , veau par les rues. Je ne me trompe pas : chaque cent mètres, je reconnais, à pied, ou vautrées dans des vielorias h deux chevaux, mes boui^eoises souriantes, et je m'effare ! Un passage incessant de corps fatigués, de visages peints, aux lèvres trop rouges : robes de couleurs invraisemblables, chapeaux empannchés. aux formes extravagantes, combinaisons fantastiques de
DE PABIS A KHARBINE 27
jaune, de vert, de rouge, de bleu, arcs-en-ciel mouvants, quelle modiste, quelle couturière en démence vous fit éclore ?
Peu de monde, à dîner, dans les restaurants.
Les femmes sont rares : elles sont à leur toilette et se réservent pour le souper de 3 h. du matin. Nous les retrouverons dans quelques heures.
Puisque j'ai décidé de patienter à Kharbine, tant que Tautorisation de pousser au « front » ne sera pas donnée aux correspondants, je m'installerai àThôteldu Commerce y dans cette « Pristan » aux rues boueuses, aux cochers redoutables, animée, fôtarde. Aussi bien, arrivé depuis trois jours, je trouve déjà la cuisine de Y Orient immangedihle. De plus, un incident hier m'a dégoûté de la maison.
Il était 2 h. de l'après-midi. J'écrivais une lettre, dans ma chambre. On frappe à la porte. Un officier entre, que j'avais entrevu deux fois, à Theure des repas.
« Heureux de vous voir, mon capitaine ! Mais asseyez- vous donc... »
L'officier reste debout, tourne sa casquette entre ses doigts. « Non, excusez-moi. Monsieur de la Salle, je vous vois occupé, pardon... mais... je suis très gêné » — mes yeux s'agrandissent... un silence — l'officier achève : « prètez-moi onze roubles. »
C'est le chiffre, surtout, qui m'a démonté. Je sortis la somme. Mon officier salua, fit demi-tour, selon les principes, et, sans un mot, prit la porte... 11 m'a salué, de nouveau, hier après-midi, dans une victoria
r,N MANDCHOURIE lomplueuse, aux côtés d'une cocolle assez bien, ma
A rhftlel du Commerce, dans la rue h Kilais/d » [ (chinoise), la voie principale, je suis au centre de la f noce,
Kharbine possède un jardin public. Il est vaste, fait I songer à une copie grossière d'un Jardin de Paris, où Ton pourrait manger. Il renferme un lliéftlre qui, chaque jour, Tait le maximum ; le triomphe de l'instant est une traduction russe du Contrâleiir des wagons-lits. Dehors, dans le jardin, une centaine I de tables, occupées pour la plupart. Ce jardin est utïé aussi pour la musique militaire, le dimanche, et Lpour des ventes de charité, au bénéfice de la Croix- L Bougée. Il est 11 h. du soir : Kharbine, bientôt, battra I flon plein. La foule des consommateurs, les promeneurs qui tournent en cercle, se dévisagent et, probablement, se critiquent avec ardeur, sont assez calmes, se tiennent bien, en général. Parmi les dames se trouvent des femmesdu monde, au brasdeleurs maris, ingénieurs du Transsibérien ou officiers. Je quilte le jardin. Un quart d'heure à pied et me voici à la Nottvelle Colehide, les Ambassadeurs de Kharbine. Là, également, i.tine scène, sorte de café-concert, puis un restaui'anl, bides tables garnies d'officiers, des promeneurs, deu.x, |i trois cents femmes... toutes des cocottes! D'où vien- Lnent-elles? Du monde entier. La générosilé russe ^st proverbiale : aux premiers bruits de guerre, ces «mes se sont ruées sur la Mandchourie, mais nirlout sur Kharbine, aimant magique, miroir Ix...
alouettes. Leur profession exige la connaissance de plusieurs langues ; nombre d'entre elles ont habité longtemps les colonies françaises, anglaises ou allemandes; Tune m'a affirmé avoir vécu des années dans les « Pampas » ; elles abordent indiflféremment cinq ou six dialectes, usent de chacun aussi mal : comment savoir leur nationalité ? La majorité semble Israélite : Salomés douteuses, Judith épaisses, se suivent, nombreuses.
Ges femmes n'aiment point la solitude : elles préfèrent s'installer, à frais communs, deux ou trois ensemble. D'autres adoptent le système connu, dans les ports de Chine, sous le nom de « maison américaine ». Une dame, habituellement lourde d'embonpoint et d'âge canonique, meuble la maison, en paye le loyer. Elle accepte deux ou trois compagnes pensionnaires ; celles-ci versent une certaine somme par mois et usent de leur temps comme bon leur semble. Le second bénéfice, et le principal, pour la grosse personne, est la consommation du Champagne, dont les produits lui reviennent. Enfin, bien des prostituées qui se promènent à la Nouvelle Colchide, le soir, habitent tout bonnement, quinze ou vingt ensemble, une maison où l'on entre sans frapper. Rival de la Colchide se trouve, dans la rue principale, le Monte- Carlo. A chacun de mes séjours, l'établissement est fermé, par ordre de la poUce. Là, comme à la Col^ chide^ les bagarres ne se comptent plus.
Quand la Mandchourie ne sera plus qu'une ombre dans mon souvenir, que les détails de Kharbine
Psfi EN HANDCHODRIE
seront effacés de ma mémoire ; quand j'aurai oublié l'aspect des rues, les commerçants grecs, innombrables, les huit fabriques de cudka qui distillent, nuit et jour, des océans d'alcool, revendu, grâce ô l'absence de droits, les trois quarts moins cher qu'eu Bussie, seule restera gravée l'impression d'une ville qui, d'un bout à l'autre, n'est que noce, f^te continuelle, chocs de bouteilles et de verres, bandes d'ivrognes par les rues, coups de revolver, la nuit, \ bouges, maisons closes, estaminets sordides, et, dominant le tout, pposlituées, par milliers... au seuil de la guerra.
I Ma dépense moyenne, par jour, est de lUO à I 150 francs. Cette somme comprend deux ou trois I -fiacres, mes repas, et ma chambre, â l'hôtel du Commerce, vaste d'ailleurs, assez confortable. Ce n" S ! Y ai-je passé des après-midi à me morfondre ! Le matin, je courais aux nouvelles, mais, à Kharbine, je n'ai jamais entendu que des histoires t dormir debout. Tantôt Kouropalkine, avec un faible délachemcnt de cosaques, était entré h Séoul, tantôt des transports russes débarquaient des troupes au Jajwn, et l'ennemi fuyait, épouvanté.., Le leudemiûu, la ville ne parlait que des cat«stroj)hes survenues à l'armée ou à la flotte russe. Nous étions alors ù la fin de mai. lihms deux ou trois mois, personne ne s'occupera de la guerre ; on se croira, à Kharbioe, à mille lieues des hostilités ; seul, Porl-Arlhur intéressera encore : aussi en annoncera-t-on la reddition chaque jour, garuisun permanente de Kharbine est <
ment faible. Depuis les hostilités, il s'est trouvé des moments où la ville n'avait aucune troupe. Actuellement, elle comprend, sur le papier, deux bataillons, formés de réservistes. Aussi une centaine de volontaires, des employés du chemin de fer, peu militaires d'allure, qui s'exercent chaque dimanche, près de la Banque.
A part mes promenades à l'état-major et au télégraphe, dans la ville neuve, ma vie se concentre dans cette partie de la « Pristan » qui avoisine la rue « Kitaiski ». Aller découvrir les environs de Kharbine ne m'intéresse pas. Je veux voir la guerre : quand vais-je y parvenir?
Je peux partir pour le Sud si je veux, me dit le censeur. Mais à quoi bon ? Je sais que mes collègues piétinent à Moukden comme moi ici. J'ai découvert un libraire français. Il possède l'œuvre de Zola et quelques volumes de Maupassant. Je lis pour la vingtième fois Pierre et Jean, Miss Hariett, fais des photographies et me couche tard. Mais quelle que soit rheure à laquelle je rentre à l'hôtel, je croise des hommes, des femmes qui arrivent ou sortent. Les portes claquent, les rires retentissent, bruyants ou aigus; les eaux clapotent, l'atmosphère est imprégnée de senteurs bon marché ; dernièrement, j'ai posé ma main sur le mur du corridor : cinq minutes après, elle sentait encore un « Royal » quelconque. La plupart des locataires sont des femmes. Le matin, les pas s'accompagnent de froissements soyeux ; trois dames, mes voisines, s'arrêtent à eau-
Ber souvent; Tautre jour, leurs peignoirs réunis for-
maient les couleurs françaises. Elles sonl bien laides,
binais Bemblent réussir dans les afTaires, à en jugcr
l.par les allées et venues.
Un employé do la Banque me dit une fois :
« Imaginez l'équivalent de la prostituée la plus humble de Paris, la fille en cheveux... elle a, ici, déposés ù la Banque, 2,000 roubles d'économie. » Avec les prix de la vie, à Kharbine, on juge quels bénéfices doivent faire ces dames, pour metlie une somme pareille de côté! D'autres, celles qui tiennent le haut du pavé, apportent chaque mois, avec une régularité ponctuelle, 5, 6,000 roubles à la Banque. On m'en cite une qui, en six mois, a amassé JOO.OOO roubles!
Durant mon séjour à l'hôtel d'Orient, je (is la connaissance d'un bijoutier français, établi en Russie. Les raisons qui l'amenèrent à Kharbine sont curieuses. Un très jeune ofDcier, appartenant à une famille russe connue, devint amoureux fou d'une cocotte en vedette, de Saint-Pétersbourg. La dame, avec son expérience, ne larda pas i\ tourner complètement la iCte de l'officier. 11 pailait de mariage, ni plus ni moins. Alai'mée, la famille, bien en cour, obtint l'envoî du jeune homme en Mandebourie. Ce n'était pas l'affaire de la cocotte. EU*^ chercha à suivre son amant. Le passeport lui fut refusé, et la police lui fit savoir que son e.vpuLsion de Russie suivrait la moindra incartade. L'abandonnée confia ses peines
1 au bijoutier dont elle était la meilleure cliente, eu
plutôt elle lui promit une récompense honnête, s'il parvenait à Taider dans son désir de joindre roffîcier. Soit par intérêt, soit par esprit d'aventure, le bijoutier accepta. Quand je le rencontrai à Thôtel, sa mission était accomplie, avec succès, disait-on. On n'entendit plus jamais parler de la femme. La police eut vent de l'équipée, mais ne réussit pas à trouver la fugitive. Le bijoutier resta discret. Si j'en crois les racontars, la cocotte fit le voyage, les trois semaines de Transsibérien, déguisée en ordonnance, et cachée, par surcroit de précaution, derrière des bottes de foin, dans un wagon à chevaux !
Je sortais un matin des bureaux de Tétat-major, quand je croisai un missionnaire catholique. Je me présentai. Nous déjeunâmes ensemble, le Père Bourlès et moi.
Missionnaire à Houlan, dans les environs, il était venu à Kharbine pour obtenir les papiers nécessaires au voyage, à Tientsin, d'un de ses Chinois dont la mère était morte. Il me raconta les difficultés que créent les Russes, la paperasserie Iracassière, compliquée, avec laquelle ils procèdent. Au fond, ils n'aiment guère nos missionnaires. Ils trouvent que leur influence est gênante, de même qu'ils admettent mal, en Mandchourie, des commerçants autres que leurs compatriotes.
Le Père Bourlès est jeune, il n'a que huit ou dix ans de Chine. C'est un Breton : tête chaude. Nous nous racontâmes nos déboires, durant le repas, en buvant du vin russe exécrable. Dix années de plus en Mand-
EN MANDCIIOUUIE cliourie, et le Père respirera cette philosophie souriante qui capactérise les missionnaires d'expérience que j'ai rencontrés en Exlrôme-Orient, Sans efforts, il possédera cette bonhomie qui inspirait le missionnaire de Moukden, arrivé en Mandchourie il y a quelque vingt ans, quand il répondait il la sentinelle russe, aux portes de la ville chinoise, lui demandant ses papiers : ti Et toi, quand tu es arrivé, te les ai-je demandés, tes papiers? b Et il passa devant l'homme stupéfait.
Las de Kharbinc, je décidai, vers le 4 ou S juin, de partir pour Moukden. Je reçus mes papiers le 7. Mon exaspération, à piétiner si loin du k front n, avait été mise à son comble, quelques jours auparavant, par une décision que prirent les autorités russes. Elles émirent la prétention de ne laisser partir en Europe que les télégrammes rédigés en russe ! Cette plaisanterie avait jeté les correspondants dans tous leurs états.
Le H juin, je pris la route du Sud. Le voyage dura trois jours. Je l'occupai à essayer des conserves allemandes, que j'avais achetées à Saint-Pétersbourg ; des conserves perfectionnées. Deux |ioints noirs sont marqués sur le couvercle ; vous y enfoncez un poinçon. Il crève des cloisons intérieures. Une provision d'eau vient arroser des morceaux de chaux. Le tout se transforme en chaux vive, fait cuire le contenu, et, sans user de feu, vous avez un dt'jeuner chaud en un quart d'heure. Mais cette in\entioa était trop perfectionnée, sans doute : des boîtes me firent explosion h la ligure. D'autres ne renfermaient qu'une sorte de pâte décomposée.
Les nombreux officiers russes qui allaient au Sud, eux aussi, ne me quittaient pas d'un regard mêlé d'envie et de soupçons : « Que diable peut bien faire ici cet étranger, qui se promène dans le couloir du train, vêtu d'un pydjatna rose, et se fait servir commodément par un boy chinois, sans quitter son compartiment? » et ils hochaient la tête.
A mon arrivée à Moukden, je contemplai tristement la montagne de bagages qui m'entouraient. Le train avait stoppé à quelque vingt mètres de la station, s'était éloigné de nouveau, et je restais seul, environné de caisses. J'ai toujours voyagé avec au moins deux malles de trop. Le sort, par la suite, se chargea d'alléger les autres correspondants, et moi. Les uns dans la retraite de Haïtchen, les autres dans celle de Liaoyang, perdirent successivement une belle part de leur bagage, jusqu'au jour où, n'ayant plus que sa chemise et sa brosse à dents, le plus favorisé se sentit enfin libre et dit : « ouf! » en méprisant les infortunés qui n'avaient pas encore eu la même chance.
Le colonel X..., àKharbine, avait dit vrai. Je reçus l'hospitalité de quelques correspondants de journaux anglais ou américains ; eux aussi, ils attendaient l'autorisation, toujours ajournée, de joindre le « front ».
Us étaient alors réunis dans une petite maison, qu'ils eurent vite fait de rendre habitable, et même confortable. A mon arrivée, les nuits étaient douces déjà, et nous dînions dehors, dans une petite cour retirée. Nous prolongions la soirée en causant interminablement de la guerre, des chances de succès
EN MANDCnOURlE
des belligérants. J'étais tout feu, tout flammes alors, et ce sujet ne me lassait .jornais. Le boy plaçait mon lit de camp debors, quand Theure de nous coucher venait, et j'atlendais que ie sommeil me gagnât-, les yeux aux étoiles, rêvant aux batailles futures ; le eilence des nuits n'était alors troublé que par les aboiements de cbiens innombrables, si lointains et confus que, s'élevant en une grande plainte monotone, ils finissaient par nous bercer. Une pièce commune, aux murs revêtus de papiers à gais dessins bleus, s'offrait, accueillante. Le khang (sorte de lit-poêle), disparaissant sous les coussins, vous invitait aux siestes, aux rêveries du cigare lentement fumé. Les tables étaient chargées de journaux anglais, de revues. Quelques gravures anglaises décoraient la muraille, une scène de chasse h. courre : la meute, blanche et fauve, lancée i\ toute vitesse, en longue file, le cavalier' monté sur un grand bai et sanglé dans l'habit rouge, et tout au loin, un petit, point jaune, le renard à la longue queue touffue. Deux gravures chinoises, longues bandes de papier étroit, au dessin tout en courbes; une femme ti'ès peu vêtue, à la coiffure compliquée, respire une fleur qu'elle tient au bout de ses doigts pointus; à ses pieds, un petit cbien à longs poils, à tête de singe, la regarde d'un œil vicieux. L'autre représentait le fond de la mer : un gros poisson, gueule ouveite, les yeux énormes, se faufde au travers d'algues ténues.
Malgré l'accueil sympathique de mes camarades, L le confort de la maison, je regrettai vite Kharbine.
Là, au moins, de la glace, des distractions! Eux, tuaient le temps en promenades aux tombeaux des Empereurs, en marchandages de chevaux. De montures, je n'avais encore pas besoin ; quant aux beautés de Moukden, je ne m'en souciais point : j'étais, en Mandchourie, non un touriste, mais un correspondant de guerre. Je voulais de la poudre ! Je demandai au censeur de bien vouloir me prévenir, quand je serai autorisé à joindre l'armée, lime le promit. J'engageai, durant ce bref séjour, sans intérêt, à Moukden, un domestique, un boy, Li-An, qui ne parlait que russe, mais semblait intelligent : le 19 juin, j'étais de retour à Kharbine, pour m'équiper, car cette semaine, passée sans profit à Moukden, m'avait fait voir que bien des choses nécessaires me manquaient ; il me fallait l'utile : je n'avais que le superflu.
A mon arrivée, j'éprouvai une déception. Ma belle chambre, à l'hôtel du Commerce^ était prise! J'expliquai à Li-An qu'il fallait trouver un local digne de son « capitan ». Mon homme partit causer aux boys chinois de l'hôtel, disparut longtemps, revint la figure triomphante, et me conduisit dans une chambre exiguë, misérable. Je fronçai les sourcils. Dans un mélange de russe et de chinois, Li-An parvint à m'expliquer, usant de gestes même : « Que ça n'avait pas d'importance, car une belle dame habitait à côté ! » Quand je vis ma voisine, je me rendis compte que Testhétique féminine de mon boy différait beaucoup de la mienne, mais tout réside dans Tintention, et, de ce jour, ma sympathie pour Li-An n'a jamais faibli.
EN MANDCHOL-RIE
A mon relour, je constatai fine jo jouissais, à Karbine, d'une popularité déplorable.
Le correspondant de guerre français était assailli de mai'ctiands de chevaux qui voulaient absolument lui placer leurs meilleurs déchets. Je roulais sur l'or, s'il en fallait croire les « potins u de ces dames . Aussi l'existence devenait-elle impossible. Ma dépense journalière à l'hôtel s'augmentait cbaque jour, ainsi que les sourires du personnel, de plus on plus obséquieux. Je parvenais au tour de force : le restaurant de la AoiH.elle Colckide me donnait ft diuer sans plus d'une demi-heure d'altente, entre cbaque plat! Des voix qui, pour féminines, n'en étaient pas plus suaves, susurraient à mon passage : « Fransoiiski ». Quelque flatteur que fut ce rôle de maînlcnir le prestige national, celle vie continue de fête, ces discussions violentes avec des cochers, ces m écorehages » répétés me tendaient si fort les nerfs, que je bondis à la gare, le 26 juin, sur ces mots de dépêche « Autorisé partir Liaoyang ».
Un bref arrêt, à Moukden. Juste le temps d'aller au bureau de la censure, de recevoir des liasses de rÈglements, de beaux papiers, couverts de sceaux respectés, où figurent les deux aigles ; l'on me donne aussi le brassard de soie rouge, où les deux lettres Russes K-B (correspondant militaire) sont encadrées de caractères chinois qui, traduits liltéralcmenl, veulent dire, paraît-il, « ci'luî qui espionne les choses militaires». De nouveau, je mule vers Liaoyang : fini, je l'espère, la noce, le Champagne, les femmes, . . Kharbioe,
LIAOYANG, TACHITCHAO, HAITCHEN
Nous stoppons à une centaine de mètres de la station. Je pousse jusqu'à la gare, en attendant que mon boy trouve des véhicules.
Une place encombrée de charrettes, de chevaux tenus en main par des soldats, de pousse-pousse, de Victorias grossières et boueuses. La gare elle-même, en briques grises, a des prétentions au style chinois, si j'en juge par les deux cornes retroussées du faite. Ces gares ont été construites par des ouvriers indigènes, sous la surveillance russe : Tarchitecture proclame d'elle-même ce mélange. Quelques marches, puis un corridor étroit où s'empilent des montagnes de ballots et de caisses ; le parquet disparaît sous les bouts de cigarettes. Sur le quai, une foule : des infirmières, des officiers de tous grades, des êtres sordides, en tenue civile, à l'aspect louche et redoutable. Un gendarme, revolver à la ceinture, se promène nonchalamment. Hélas! moi qui voulais tant être à Liaoyang, pensant que Liaoyang, c'était « la
KN MANDCHOUHIE guerre » ; je m'operçoîs, à contempler ce monde bruyant, que je suis encore bien loin du o front u. J'ai le prcssen liment des retards qu'il faudra eudurer ' encore, avant de pouvoir franchir les quelque cent verstcs qui nie séparent du théâtre des opérations.
La porte du buffet est grande ouverte : j'entre; mais l'air, dans cette pièce remplie de gens, est irrespirable. Je ressers à la hâte. Au dehors, sont installées de nombreuses petites tables ; les bouchons sautent : un officier vacille sur ses jambes, fait à un garçon impassible un long discours, où revient incesîiment le mot « Japonais » et Fmit par l'embrasser, ' à la grande joie des assistants.
Mon boy Li-An vient m'avertir que tout est prêt, k En route vers la ville ! Quand la lifj;ne du Transsibé- I rien fut tracée, les autorités chinoises demandèrent que la bêle de feu, horrible et impie, ne s'approchât pas è plus de quelques kilomètres de leurs villes de Mandchourie. — Le quartier russe, qui entoure le chemiu de fer, se trouve donc assez éloigné de la ville même.
Je fais pour la première fois connaissance avec le Pékin cart, sorte de charrette que recouvre une armature de bambous entre-croisés en jolis dessins et ' que coiffe un toit rond, souvent en toile huilée, La : voiture est haute sur roues : un petit escabeau en facilite l'accès, A l'intérieur, au fond, sur un tapis , un coussin crasseux s'offre pour appuyer la tête, car il faut s'étendre ou, sur son séant, se cramponner éperdument aux treillis de bambous. Des
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deux côtés, est percée une petite fenêtre, grillagée d'une gaze à larges mailles. Je fais également connaissance avec Tattelage : une mule superbe, grasse, à la robe luisante. Je l'admire. Elle me regarde, en coin. Je m'approche et m'aperçois qu'une chaîne de fer lui passe à l'intérieur de la bouche, sur les gencives. Au même moment, elle tâche de me placer un coup de dent. Le conducteur, pouilleux et jovial, rit largement, caresse la bête, pour la féliciter, sans doute : la mule, sous sa main, devient un agneau. J'apprendrai, plus tard, que je suis un « diable étranger » aussi bien pour les bêtes que pour les hommes. Entre la station russe et la ville chinoise, environ trois kilomètres de cahots, dans un nuage de poussière que dore le soleil couchant. Nous passons au pied de la tour coréenne, isolée dans un jardin ; je l'examine distraitement; j'apprendrai à l'aimer petit à petit : elle manquera à mon horizon lorsque, ayant définitivement quitté Liaoyang pour Moukden, je saurai que, pour toujours, je lui ai dit adieu. Nous traversons ensuite un grand espace découvert, sorte de champ de manœuvre à l'extrémité duquel s'alignent quelques tentes ; aux alentours, sont piquetés des chevaux. Puis, de petites maisons d'aspect misérable, bâties à la hâte, s'égrènent, de plus en plus rares à mesure que l'on s'éloigne du quartier russe. Quelques boutiques laissent entrevoir, derrière leurs vitres maculées de boue, grises de vieille poussière, un ramassis de bottes, de boîtes de conserve, de bonbons, de phonographes. Une enseigne sale, Poltava^ surplombe
EN MANDCIIOURfE une entrée basse que, plus lard, j'ai franchie ; oii avait rinipressîon de pt^niitrer dans quelque coupe-gorge : c'était un hôtel. Le couloir étroit cl sombre était jonché de cigarettes ù moitié consumées. De petites portes en bois, fermées par un simple crochet et que deux pitons permettaient de cadenasser de rinléricnr, donnaient accès dans les chambres. Ces portes étaient fermées quelquefois ; une carte, Gxée par quatre clous, indiquait le nom de l'occupant ; ce nom était souvent encadré d'un dessin prétentieux, sentimental : une colombe vaguement rose ouvrait les ailes cl tenait dans son bec un rameau verl. Mais la plupart du temps les portes (;taicnt ouvertes, et le passant distinguait alors, dans la demi-obscurité, une rangée de juj)ons jaunes et mauves, j)endus au
Quelques-unes de ces petites maisons gardent leurs volets obstinément clos. A la porte, une file de poussepousse attendent ; des ordonnances tiennent des chevaux en main et restent là tout le jour, quelquefois toute la nuit. D'autres cases ont leurs rares fenêtres voilées de rideaux aux couleurs tendres, couverts de taches et de poussière. De là, s'échappent des rires aigus, des cliquetis de bouteilles et do verres. Ces maisons closes dégagent pour moi une indicible tristesse.
Nous longeons un canal qui court aux jûeds des hauts murs. On le passe î\ gué. C'est toute une entreprise après quelques heui-es de pluie; la ville et la plaine deviennent alors un immense marécage.
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Teau monte d'un mètre dans une après-midi. Aujourd'hui, le Chinois, descendu de la charrette, n'a de Teau qu'à mi-jambes. Sur l'autre rive, la mule donne un effort contre un raidillon. Le Cliinois fait claquer son fouet, excite sa bête par des gloussements bizarres. Quelques mètres d'une ruelle étroite où se serrent de petites boutiques, des cuisines pour la plupart : à l'étalage, des gâteaux, des pâtes de toutes sortes; les fourneaux sont installés en plein vent; une odeur de graisse, d'huile, de friture rance nous enveloppe. Au bout de cette ruelle, la charrette tourne à angle brusque : nous sommes à la porte extérieure de la ville. Puis vient la porte intérieure, la seconde, après une courte voûte que gardent deux sentinelles russes. Non loin, un petit groupe de policemen indigènes, nonchalants et railleurs, regardent avec impassibilité leurs collègues européens s'évertuer avec force jurons et bourrades contre les embarras de la rue encombrée de voitures.
Je m'étonne de voir les sentinelles ne point nous arrêter. Nous suivons lentement la grande rue. De chaque côté de la chaussée, les boues et détritus rejetés ont fait une sorte de talus étroit, surélevé, qui forme trottoir au long des bouliques chinoises : aux angles, se balancent de grandes enseignes, longs panneaux de bois couverts de caractères énormes, en rouge, en noir, en or; parfois, une enseigne européenne, avec le nom du marchand en russe ; des magasins européens aussi, tenus par des Allemands, des Grecs, des Caucasiens, des Arméniens, que
sa
EN MANDCUOURIIÎ sais-je ! Venue en Mandchourie sans souliers, toute celle coliue de Ibumisseurs levantins, slaves et teutons, qui toujours accompagnent les armées russes, amasse des bénéfices gigantesques en vendant des conserves bigarres, de la charcuterie faite à Kliarbine, des alcools fabriqués au Japon et décorés de marques françaises, desjeux de caries, des savons, des parfums. D'après ma petite expérience, la propreté des Russes est extrêmement relative. Et pourtant leur consomlalion en savons était énorme; quant à ces parfums loutcux, mes narines se souviennent encore qu'on usait sans compter.
Des marchands ambulants vantent leurs produits à ileîn gosier, en mélopées barbares, aux terminaisons ■gutturales et rauques. Des groupes de soldats marctiandent inlerminablement, avec de grands gestes, d'une voix violente, devant des paniers remplis de poires. L'un d'eux fait mine d'en emporter sans payer; le Chinois le saisit par sa capole ; une bataille amicale 'engage; le Russe se défend à peine, rend les fruits «ans difTicuIté et tous rient aux éclats. Un troupeau de bœufs nous arrête. Ils semblent inonder la rue. Ils [Tiennent de toutes parts, s'entassent, mugissent. Les liélons se faufilent entre les cornes, les jambes: L'air obscurci de poussière. Une longue file de charrettes régîmcntaires survient. Un des conducteurs rïnjurie mon Chinois : l'autre déverse un torrent de .roles qui doivent èlrc do haut goût, si j'en juge par rire silencieux de mon boy.
La rue se dégage enfin. La mule fait des difficultés
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pour se remettre en route. Il faut user du fouet. Je remarque alors que Thomme cingle avec ardeur le brancard qui n'en peut mais, et se garde bien de toucher à sa chère bête. Ils agissent tous ainsi. A force de gestes, je parviens à accélérer un peu Tallure. Nous arrivons à Fhôtel. Je fais le compte de mes bagages. Mon boy devient inquiet : ce que j'ai de plus précieux, une valise contenant mes papiers, est restée à la gare ! Je saute dans un pousse-pousse et refais immédiatement le chemin. Mon coureur quitte la grande rue, suit de nombreuses ruelles : nous débouchons dans une voie plus large, où des ferblantiers, des chaudronniers, des centaines de marteaux frappent le métal à coups pressés ; le tapage est assourdissant. Je fais, malgré moi, connaissance assez complète avec Liaoyang : à part les artères principales Nord-Sud, Est-Ouest, ce ne sont que ruelles paisibles et sales, aux maisons basses, aux façades toutes en fenêtres, fenêtres innombrables, minuscules, dont le papier noirci ou jauni pend en lambeaux lamentables : on ne les réparera qu'au retour des froids. Dans Tair, flotte une violente odeur d'ail ; des chiens faméliques, Toeil méchant, errent et grognent ou se battent avec rage : un s'éloigne en boitant, le museau couvert de sang. Des soldats, toujours, partout ! Ils traînent souvent de petits ânes à l'œil malin, dont le bât disparaît sous d'énormes fardeaux que la bête semble gaillardement porter. Deux monstres fantastiques, deux lions de pierre ricanants, gardent rentrée d'une humble pagode.
EN MANDCnOURlE Des bandes de bébés tout nus, 1res sales, avec de grands yeux, des bras et des jambes potelés, interrompent leurs jeux à notre passage, s'alignent, prennent
t l'iitlilude du soldat qui salue, el, la main à Ja hauteur du front, entonnent un air russe appris des hommes de Iroupe, pour avoir des sous. Voici une grande rue
I sons magasins, une voie calme, bordée d'arbres aux
I feuilles délicates, d'un joli vert, aux branches d'un dessin bizarre, toutes semblables à celles que représentent les gravures ou les porcelaines de là-bas.
Comment sommes-nous sortis de la ville? nous voici revenus au canal extérieur ; nous le franchissons sur un pont de bois, près de Thûlel Pollaca. La sentinelle nous laisse passer sans difficullés. A la gare, par une chance inexplicable, je mets la main sur ma - valise. J'explicjueàmon coureurque jevcux retourner par le même chemin. J'ai hàle d'être enfin installé. Je
■ promets un bon pourboire. 11 Rie à toute allure. Nous arrivons au petit pont. La sentinelle, qui vient d'être changée, nous refuse obstinément le passage. Il en sera toujours de même, par la suite; l'accès sera interdit un jour, sans raisons explica])les ; un beau malin on pourra passer, également sans raisons connues... Mais il en sera de même pour tant de choses ! Nous revenons donc à la porte. De nouveaux flots de poussière, des arrêts incessants, des vociférations, et je suis entouré d'amis à l'entrée de l'hôtel International. Me voici à Liaoyang, vers lequel tendaient tous mes désirs, depuis mon arrivée en Mandcltourie.
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L'hôtel International ! Un Grec au nom interminable, tour à toup obséquieux ou grossier, a loué ou acheté cette maison chinoise, dont il a transformé les deux ou trois vastes pièces, sur le derrière, en une vingtaine de chambres : deux mètres sur trois, une table, un escabeau, quelque chose comme un lit, dans un coin, une cuvette grande comme une tasse à thé, et plusieurs millions de mouches. La porte de Thôtel est faite de deux volets de bois, peints en vert, sur lesquels il fallait frapper longtemps, longtemps, quand on rentrait tard. La police russe vous entourait alors et vous disait beaucoup de phrases incompréhensibles, en vous dévisageant avec sévérité. A gauche de l'entrée, des chambres ; à droite, une salle à manger, Téternel buffet chargé de hors-d'œuvre et de petits verres. On balayait quelquefois le sol briqueté. Mais le boy, avec autant de soin, poussait chaque jour les débris de toutes sortes sous le buffet.
Au bout de cette entrée, quelques marches en briques, peu sûres, conduisent à la pièce la plus plaisante du lieu, une sorte de hall ou de cour intérieure, à ciel découvert. Les murs sont bariolés de peintures grossières, représentant de populaires légendes chinoises. Je me souviens, entre autres, d'un vieillard à longue barbe, au front démesuré, vêtu d'oripeaux de couleur violente, et qui, m'a-t-on dit, symbolise rintelligence. Aux heures de soleil, un toit de larges nattes se déroulait : celle opération s'effectuait habituellement à Theure des repas ; un nuage de poussière se jouait un instant dans la lumière, puis
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retombait lentement dans les plats et les verres; mai une ombre délicieuse délassait les yeux ; le sol arrosé prenait plus de fraîcheur ; entre deux nattes mal jointes, filtrait un jet de soleil éblouissant. Gomme on (?lait bien, alors ! Les moineaux voletaient; un gros pigeon bleu courtisait sans trêve sa femelle ; un chat passait sur les nattes, et sa marche lente faisait ployer la souple toiture, avec un bruit léger.
Le soir, les nattes étaient roulées et quelques lampes ne diminuaient point l'éelat des étoiles. Mais, pour que le charme fût complet, il aurait fallu du silence, un peu de recueillement ; deux choses inconciliables avec les boys chinois et les convives russes. Tous les jours, h chaque repas, c'étaient les mêmes scènes avec les boys, qui rivalisaient de saleté, de paresse et d'insolence; un surtout, en blanc (Ifi-bas, c'est signe de deuil), semblait toujours n'avoir abandonné qu'à l'instant sa pipe d'opium, et ce grand gaillard, maigre comme un clou, passif, indifférent ft mes plus belles injures, exécutait les ordres avec une lenteur exaspérante. Une demi-heure vous procurait deux œufs à la coque, puis trois quarts d'heure, le reste du repas, deux plats ; la boisson arrivait au café : une petite heure vous mettait entre les mains une addition de 15 à 20 francs! Aux tables environnantes, les voix russes, éclatantes dès le début, se faisaient de plus en plus violentes. Les coudes sur la nappe rapiécée, pleine de taches de vin et de sauce, les convives fumaient et buvaient. De loin en loin, quelques oDÎciers, d'allure correcte, de mise soignée, de maintiea
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réservé, parlant d'un ton mesuré. Mais les autres ! Grossiers, bardés de crasse, bientôt pris d'ivresse. J'en ai retrouvé, plus d'une fois, vers minuit, à la même table où je les avais vus prendre place vers 4 h. du soir... Quand ils n'en pourront plus, ils s'affaleront sur un lit, sans se dévêtir ni ôter leurs bottes; et le lendemain ils recommenceront.
Des popes, aussi, qui n'inspiraient que répugnance par leur conduite et leur saleté : sur leur robe, entre les épaules, à force de frotter, leur longue chevelure aux boucles graisseuses, dans lesquelles ils portaient trop fréquemment la main, avait laissé une sorte d'enduit qui luisait. Ils tenaient tête aux autres, buvaient, coup sur coup, d'innombrables verres de vodka^ de Champagne, de bière, de vin, et leurs rires retentissaient, leurs visages flambaient, leurs petits yeux scintillaient derrière les lunettes d'or. Les chants commençaient bientôt : des airs russes, lamentables, puis des rengaines européennes, françaises surtout. Amoureuse^ Gloire immortelle de nos aïeux, Funicidi'Funicula^ la Marche funèbre de Chopin. Souvent, entre eux tous, il ne connaissaient que deux ou trois airs, ou bien ils se toquaient d'un seul : ils le répétaient alors toute la nuit. Je me souviens d'une tablée qui, un soir, nous voyant plusieurs étrangers ensemble, entonna, l'un après l'autre, tous les hymnes nationaux, « pourvoir ». Ils commencèrent par /a Marseillaise, Un petit Américain, les dents serrées, attendait qu'ils en arrivassent au sien... Mais ils ne le connaissaient pas. Le chœur ne leur paraissant pas assez
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bruyaot, ils l'accompagnaient de couleaux, c chelles, sur leurs verres et leurs assiettes.
Au début, quand je voyais ces officiers, les jugeant siu- leur tenue délabrée, leurs effets mangés de soleil et de boue, maculés de sauce, j étais plein d'indulgence : « Ils viennent de passer des semaines aux avant- postes, à vivre durement ; un peu de noce ! » Mais, par la suite, je constatai qu'un certain nombre, depuis mon arrivée en Mandchouric, ne faisaient la guerre que dans les buffets des gares, les restaurants, les lieux mal famés : de Tachitchas à Kharbine, ils ne faisaient que b changer de marchand de vin ». L'habitude n'arriva point à diminuer l'irritation que soulevait en moi pareil spectacle. J'avais beau me dire qae ceux-là ne formaient, en somme, qu'une minorité, qu'il y avait tous les autres, là-bas, aux positions, vivant avec leurs hommes, —ceux qu'on ne voyait jamais : je ne pouvais trouver d'excuses suffisantes à ce genre de vie.
Je me répétais que je me trompais peut-être ; j'évoquais toutes les raisons qui, dans mes critiques, me forçaient à une extrême prudence : mon inexpérience technique, mon ignorance de la langue russe. J'en ariivais pourtant toujours h la même question : que diable faisaient ici tant de gens ? Encore une fois : je parle, non point de la majorité qui ne venait s'égayer un peu qu'entre deux batailles, mais de ce petit nombre — pourtant trop grand — d'oflleiers de tout grade qui passaient leur temps entre le Ilii
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teille. Leur présence en Mandchourie est restée pour moi inexplicable : comment étaient-ils parvenus à se faire envoyer à ce poste d'honneur? De hautes relations, un favoritisme regrettable, forçant la main même au commandant suprême, voilà la seule explication que j'aie jamais entrevue... Et je rêvais d'un homme qui, un jour, d'une main solide empoignerait un grand balai.
Ceux-là auraient cru, sans doute, se rabaisser en suivant l'exemple donné par tant d'autres qui, en six, huit mois de campagne continuelle, toujours au feu, en reconnaissance, sous la pluie, dans la boue, prirent à peine, et quand ils n'en pouvaient plus, deux ou trois congés d'une quinzaine de jours, lorsque les hostilités s'étaient ralenties. En imitant ces derniers, nos gens se seraient pourtant trouvés en fort bonne compagnie, en la meilleure, en compagnie de princes, et non des moindres, même de sang royal. Mais, durant mon séjour en Mandchourie, de quelque côté que tournât le vent, que l'on se battît ou non, je n'ai jamais cessé de voir tous les endroits où Ton mange et où Ton boit, tous les cafés-concerts et autres mauvais lieux gorgés d'officiers qui s'alcoolisaient à mort. Et j'ai fini par trouver dans ces habitudes l'explication de bien des fautes commises, de bien des revers qua l'on eût peut-être évités.
Que peuvent-ils savoir, ces officiers ? Où prendraient-ils le temps de s'instruire ? Ils sont tous très braves; ils le savent eux-mêmes et s'en contentent. Cette guerre, malheureusement, leur apprend chaque
ÏNDCÏÏÔffÏÏÏE jour, aux dtîpcns di3 inilUers de vies humaines, que mainLenant la bravoure personnelle ne vient qu'en seconde lip^e et qu'il faut avanl. tout « savoir son métier ». Mais voilà ! travailler les ennuie. El puis, un travail assidu, un renom de science et d élude, un passé de labeur assureraiL-il le succès de leur carrière? Autant qu'un court séjour là-bas me permet d'en juger, je iio le crois pas.
Hautement apparenté, bien en cour, fortune', l'ofBcier russe gagne ses étoiles de général sans elforls, à quarante ans, s'il a un peu de veine. Est-il pauvre, sans relations utiles, sans esprit d'intrigue surtout, il pourrait bien Stre travailleur, méritant : il atteindra le plus souvent su retraite de capitaine dans une garnison perdue, aux quelques maisons mornes, enfouies sous I la neige ta moitié de l'année, et finira par noyer sa tristesse et ses rancœurs dans des Ilots de vodka. Mais riche ou pauvre, en faveur ou en disgi-ûce, ni l'un ni l'autre n'ouvrira un livre, une carte, ne travaillera ni ne réftécbira volontiers. Il m'est arrivé souvent d'entrer dans des chambres où vivaient des olliciers. J'y ai trouvé, presque invariablement, des chemises sales dans un coin , un paquet de cartes ù jouer graisseuses sur In table, un plancher semé de bouteilles vides, de trognons de pommes ou de coquilles de noix. Et, chaque fois, je songeais à ce que serait ou pourrait être cette chambre, si un officier français l'occupait depuis deux heures seulement : des objets proprement rangés sur la petite table, une ou deux photographies d'Êtres 1 cliers, des romans un peu lestes peut-être, mais aussi
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quelques « bouquins » à titres rébarbatifs, et le lit étroit disparaissant sous une carte, piquetée de drapeaux minuscules.
Quel souvenir m'a laissé le buffet de Liaoyang ! A l'entrée, à droite, une baie, percée dans la cloison, donnait sur la cuisine. De là s'échappaient des odeurs de graillon atroces, et le regard entrevoyait au passage de quoi vous couper tout appétit. Les premières fois, le plafond m'intrigua. Imaginez une vaste carte, noir sur blanc, qui me semblait représenter vaguement le monde. Je croyais voir les continents, tout noirs, se détachant vigoureusement sur la blancheur des mers. Une fois môme, je crus distinguer la France et je m'amusai à chercher Paris. Ces taches noires, dépassant souvent plusieurs centimètres carrés, étaient des mouches.
Les tables, nuit et jour (le buffet restait continuellement ouvert), étaient bondées. Chaque chaise devenue vacante donnait lieu à un assaut, souvent courtois. De nombreuses infirmières, — nous les appelions sœurs, là-bas, sistras ; ce n'étaient pas des religieuses ; elles comptaient dans leurs rangs des femmes des meilleures familles russes, des paysannes aussi, — agrémentaient le lieu. Souvent, elles attendaient longtemps, debout, qu'un siège devînt libre. Peu d'entre elles étaient vraiment jolies ; mais belles ou pas leurs adorateurs étaient toujours innombrables. Ah ! quelles médisances ou quelles calomnies sur ces pauvres sistras ! Les Russes les englobaient presque
EN MANHCHOURIE
boutes dans une difTamation générale. Quelques-unes jSvidemment moiitraienl. une préTérencc marquée au IVIirl (je veux être galant) sur rhô[tîtal et les panse- Jments. Mais il ne faut pas oublier qu'elles étaient des Ecentaines, des milliers peut-être, ces femmes, et j'ai |tvu seulement celles des buffets : il y avait toutes les ■ iBulres, les vraies sœurs, soignant nuit et jour les ' blessés, celles que, pas plus que les bons officiers, on ne voyait jamais.
Parmi celles-là môme que Ton apercevait dani
buffets des gares, un grand nombre avaient monn
tanéinenl quille leur dure besogne : elles venaient
de loin en loin passer quelques heures avec un mari,
1 (lancé, pour qui elles avaient eu le courage de
I venir vivre parmi des mourants, b l'autre bout de la
lierre. Celles-là aussi étaient calomniées, déchirées à
l' belles dents. Que voulez-vous? On était tant d'bommes
I là-bas ! Combien, ne pouvant se consoler de leursoli-
[ tude, s'offraient la compensation de dire, en conleni-
I plant le bonheur d'autrui : a Ces raisins sont trop
I verts. »
Maintenant, des officiers japonais garnissent peulf être ces tables de Liaoyang, où j'ai passé tant d'heures L inutiles, à boire du café innomablc ou du Ihé que je pcrois me rappeler excellent, b plonger une cuiller îe dans rélerncUe soupe aux légumes. Le f potage débordait de l'assiette à peine lavée, et les » mouches y tombaient par douzaines... Que mangcjit- I, les vainqueurs jaunes ? Sans doute, des plais compliqués, par portions menues, et peut-ôtre parlenl^ila
îie ra, |
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du pays, eux aussi, avec une sistra au nom de fleur.
Au sortir de la porte de TEst, s'ouvrait un bout de campagne charmant. Je me promenais là souvent, à cheval, vers le soir. La plaine, toute verte de gaolian^ se déroulait au loin, enfermée dans un cirque de collines. La distance et l'heure les revêtaient d'une teinte mauve qui s'assombrissait lentement. Sur la gauche de la route coulait une rivière paisible. Ce grand calme faisait rêver. Mais soudain passait avec un bruit de ferrailles, une sorte de Victoria, dans laquelle se prélassaient un officier et une femme au visage peint : mon plaisir se gâtait ; j'envoyais au diable cette vieille dame laide, violemment parfumée et je revenais mécontent à l'hôtel. Je me demandais combien de centaines de femmes pouvait bien renfermer Liaoyang ? un millier peut-être, quelques centaines tout au moins. Je marchai de surprise en surprise durant mon séjour en Mandchourie ; mais ce ne fut pas la moindre que la vue, en tous lieux, d'innombrables prostituées. Les ports de la Chine, de rindo-Chine, du Japon, d'Europe même déversaient sans relâche des chargements de visages plâtrés. Le nombre s'en accrut bientôt de telle façon que l'on dut prendre des mesures contre cette marée envahissante et parfumée — si j'ose dire. Après la perte de Liaoyang le séjour de Moukden fut interdit à ces dames. Tiéling en regorgea aussitôt. Quanta la ville de Kharbine, — on Fa vu — dès le début de la guerre, elle devint la place forte, le centre de résistance de toutes ces
EN MANDC110UR1E l-vieilies gardos, quoi que fît la police pour les exâ [ aer, les réexpédier par centaines en Russie.
Mais quel que fût leur nombre, je n'enleiidais toa- ■ jours parler que des sommes énormes qu'elles déposaient à la Banque Russo-chinoise, de leurs gains ou plulftt (le leurs fortunes, réiiliséns en quelqui mois. Les Russes donnent, donnent sans compler, à peine sollicités, souvent en tout bien tout honneur. Invilaient-ils une ou plusieurs cocottes à partager simplement une bouteille de Champagne (vingt-cinq roubles) : à la Itn de la partie, ils remettaient vingt- Lcinq autres roubles h chacune des officiantes, — je [les ai vus donner ainsi jusqu'il cent roubles — pour Cle dérangement. Et je pensais à cette guenon, au chatpeau vert, au corsage rose, à la jupe jaune, marquée ■de petite vérole, qui, un jour, à la Banque, tandis que ■j'attendais le paiement d'un chèque, remit à l'un des F employés des liasses de cent roubles, tirées du fond Idc son lai^ réticule, l'roissées, graisseuses. Je reçu» fl'un de ces billets, quand on me compta l'argent ^ I je demandais.
H Venez donc au jardin ce soir », disait un ami. Je [n'avais rien à faire. .l'appelais mon pousse-pousse t.iavori. Drôle de gaillard, que mon coureur ! En sui- Evant le mouvement rapide de ses jambes, en obsertvant avec quelles précautions il franchissait les places ■ boueuses pour no point snlir ses socques blanches, je iisais qu'il parlait pcut-fttre un peu trop bien an- F'glaîs, que ses occupations à Liaoyang étaient bieu-
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mystérieuses, que son œil était vraiment trop vif. Pensez donc ! Un coolie, un esclave, gagnant péniblement quelques sous par jour ! Sa connaissance de l'anglais lui aurait permis, quand il aurait voulu, de trouver, à Tientsin ou à Pékin, une place de tout repos, largement payée ! « As-tu vu des Japonais ? » lui disaîs-je parfois. Il répondait alors « non » de la tôte, et se répandait contre eux en injures que je trouvais toujours un peu outrées.
Le jardin était aux pieds de la tour coréenne, sur le chemin de la gare. Il fallait franchir la double porte de la ville. Passer sous cette voûte, aux battants massifs, hérissés d'énormes tôtes de clous rouillées, me reste comme un des souvenirs les plus désagréables de mon séjour à Liaoyang et à Moukden (l'entrée des deux villes était la môme). S'il avait plu, les chevaux enfonçaient dans une boue gluante, noire, glissaient à chaque pas ; les cavaliers, les voilures vous éclaboussaient de la tête aux pieds : en une seconde, on était moucheté de plaques nauséabondes. Le sol étaitil sec, entre les deux portes s'élevait un nuage de poussière où disparaissaient hommes et botes : on nV voyait plus à deux pas devant soi. Confiant dans mon cheval, il m'est arrivé souvent, tant l'instant était pénible, d'emplir mes poumons à l'entrée de la voûte et, retenant ma respiration, les yeux fermés, dépasser au plus vite.
En cinq minutes, nous étions au fameux jardin. La grande tour de briques, revêtue de plâtre, vestige de l'époque où les Coréens conquirent la Mandchourie,
EN HANDCHOPRlt:
it, blanche, depuis des centaines d'année
De temps à autre, une brique tombait sourdemei
dana le gazon épais qui mangeait la base. Couronnée
de clochetons bizarres, s'effritant un peu tous les jours,
ia tour regardait passer, à ses pieds, les transports,
, les convois, les canons, la misère et le luxe, dans des
ilols de poussière. Le soir, d'innombrables marlïneta
^ l'entouraient d'un nuage changeant, qui se rétréci
* sait avec l'heure, et leurs appels assourdissants tj
I Hâtent à la vieille tour un semblant de vie.
En bas, c'était le jardin restaurant ; une musiqû? militaire, pleine de bonne volonté, jouait sans justesse des airs de Wagner; des garçons aiTairés, en tabliors blancs; les bouchons dechampagne sautaient; des femmes maquillées dévisageaient les convives; des conversations bruyantes; des odeurs de friture.., Là-haut, sereine dans la nuit sans nuages, la tour rêvait, au bruissement des arbres pleins de corbeaux endormis.
La « grande noce o avait lieu dans ce jardin. Le buITel de la gare était trop étroit, et n pas chic ». C'est au pied de la tour que j'entendis pour la première fois en Maudchourie la Marseillaise. J'avais invité quelques ofGciers. lise faisnit très tard. Hélas ! I ce n'est pas sans mélancolie que je repense maintenant à tous les verres que nous levâmes en l'honneur des succès futurs, durant ces six. mois, de Tachitchao h Kharbîne 1 Mais voici la Marseillaise. Un officier est allé au chef d'orchestre, lui a dit quelques mots, s'arrête, un silence, et soudain: Allota..
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enfants I Tous les regards vont à moi. A notre table, nous restons debout, et je suis très gêné. L'hymne s'achève pour recommencer encore : c'est bien long; ça ennuie tout le monde. Enfin, c'est fini. Je vais aller donner un pourboire aux musiciens ; mais avant, je dis à mon voisin, un officier de la Garde, que je serais très heureux d'entendre maintenant Thymne russe. Les sourcils se froncent. Avec un peu de gène, on m'explique qu'il est défendu de le jouer... Une mauvaise tête pourrait ne pas se découvrir ou siffler... Il faudrait alors dégainer.
Le Champagne que Ton boit en Mandchourie est exécrable. 11 est très doux, très sucré. Je pense sans joie au mal de tête de demain. Je règle ma note, quelque cent roubles. Je n'en puis plus et pars, malgré les protestations. Eux vont continuer ici ou ailleurs. Je dors à moitié dans le pousse-pousse durant le trajet de retour. Nous voici à la porte delà ville. Les portes ferment vers neuf heures. Comme d'habitude, il me faut parlementer avec la sentinelle, qui veut voir mes papiers : je Jes sors laborieusement. La lourde porte s'entre-bâille.
Quel contraste entre la ville nocturne et lagitation du jour! Je donne ordre à mon conducteur de ralentir l'allure. Nous cheminons sans bruit par la rue déserte. Je me laisse aller au charme de ce grand silence, de cette obscurité profonde que trouent à peine, de loin en loin, quelques faibles lampes fixées au sommet de grossiers poteaux en bois, singeant naïvement nos réverbères. Sous les rayons de la lune, les
EN MANDC:nOURIE maisons, les enseignes, les nuances se fondcnl et s'harmoDisent pour ne plus former qu'une masse indislincte, rayslérieusG. Au croisement des rues, un policier chinois, appuyi^' sur son grand bâton, en plein milieu du passnge, garde une immobilité de statue ; d'autres sont cachés dans l'ombre, h l'encoignure d'une porte ; je ne devine leur présence qu'à la mélopée bizarre et triste, chutes en mineur, dont ils hâtent parfois la marche des heures lentes, ou -h la flambée brusque, aveuglante d'une allumette. Mais des Euro- . péens ivres regagnent le quartier russe. Ils chantent J Vorfi mari d'une voix piVleusc : dans ce sommeil I impressionnant de toute une ville, j'allais oublier que lous sommes en guerre.
Me voici enfin dans ma chambre. Tous les malins, je renouvelle l'ordre à mon boy; pourtant, comme d'habitude, il a laissé vide mon pot à eau. Demain, je le battrai. Je note cela, pour ne point l'oublier, en gi'Os caractères, sur une feuille de papier noircie par les mouches.
Mon mafou (palefrenier) me réveille Irop 16t. Il me raconte un tas de mensonges stupides, pour me soutirer de l'argent. L'heure estmauvaise. Je lui apprends sans douceur qu'il n'est plus â mon service. Mon boy Li-an, a dos procédés plus délicats. Il sait choisir le moment. Ce n'est que lorsqu'il me voit très occupé qu'il me compte dix kopecks une pièce de linge venant du blanchissage : autrement, c'est toujours cinq. Deux de mes amis ont des palefreniers monténégrins. Ils ne larissenl pas d'éloges sur i
LIAOYANG, TAGHITCHAO, HAITGUEN 61
sième Monténégrin cherche un emploi. Je le verrai demain.
A rheurc dite, un gaillard au nez d'aigle, au teint bronzé, se présente à Thôtel : toutes les conversations cessent quand il traverse le hall. 11 est vôtu d'une sorte de blouse écarlate à larges br*oderies d'or. A sa ceinture sont passés des coutelas, tout un arsenal : le costume national, parait-il. Je l'engage avec une crainte respectueuse. Mon boy le considère avec méfiance et quelque mépris. 11 me faudra, à moi, plusieurs semaines pour juger ce nouveau venu, Martinovitch, que mon Chinois, lui, d'un coup d'œil a deviné.
Un de mes amis, correspondant anglais, est tombé malade. M. W..., médecin anglais installé à Liaoyang depuis nombre d'années, l'a pris chez lui. J'ai déjà fait la connaissance du docteur, et, dès la première rencontre, j'ai éprouvé une grande sympathie pour ce brave homme, qui ne fait que du bien autour de lui et que les Chinois vénèrent. La crise des Boxeurs a détruit son hôpital, ruiné sa maison, son beau jardin, qui, seul, pouvait altérer d'un peu d'orgueil sa modestie habituelle.
M. Martinovitch, mon palefrenier, me selle un de mes poneys chinois : il semble, durant celte opération, présider aux destinées de Tunivers ; pan ! un coup de pied nettement détaché le rappelle aux réalités d'ici-bas. 11 sort de sa bouche un flot d'injures, dans une langue mystérieuse. Décidément, — je le verrai
EN MANBCIIOURIE I plus lard, — boysel chevauxjugenlmieijxderhoqi I qui^ moi.
Par le bel après-midi chaud. Je traverse la ville au
[pas. Chaque ChÎDois ayool boutique ou maison sur
me, a le devoir d'arroser son seuil et une partie de In
chaussée, matin et soir. Comme de toutes choses, ce
peuple s'acquitte de cet arrosage consciencieusement,
avec gaieté. Les pères de ses pères n'agirent-ils point
I ainsi, durant quelque mille ans ? D'un geste circulaire
l ils vicient l'écuelle ou le plat rempli d'eau, souvent
', et la gerbe liquide s'écrase sur le sol en éventail.
■Aux extrémités, les gouttes, roulant dans la poussière,
■forment de petites boulettes noii'ûtres sous les pieds
■de mon cheval, que ce jeu semble intéresser infini-
menl. Moi, je surveille sans indulgence cet arrosage.
ICes pince-sans-rire choisissent soigneusement le mo-
f (nejit où je vais entrer dans leur zone de travail, et,
(avec une dextérité chinoise, s'appliquent à lancer
[leur eau de façon que pas une éclaboussure ne m'at-
l'teignc, niiiisjustG... tout juste !
Une fois seulement, j\ Moukden, je fus légèrement
atteint. Je chargeai l'homme, qui disparut sous la
|;prcmière porte, h la grande joie des assistants et
(d'un groupe de sergents de ville indigènes, noncha*
Plamment «ppuyés sur leurs gros Lûtons. Les rires
redoublèrent, quand, voyant l'homme reparaître, j'a-
vi.'îai à la devanture d'une boutique un tas de pommes
k de terre. J'eus vite fait d'en saisir une, de la jeter do
j'toutcs mes forces cl, par hasard, l'homme fut atteint.
c'était h Moukden ; ma physionomie était, à 1|
LIAOYANG, TAGHITGHAO. HAITCHEN 63
longue, devenue familière ; on ne se fâchait pas : j'étais un bon Fâ-goua (Français), à la main un peu dure, peut-être, souvent généreux en taloches, malgré tout un assez bon diable d'étranger, méprisable évidemment, mais supportable.
C*est la première fois que je vais chez le docteur W. . . J'arrive à une porte de la ville et me trouve tout à fait perdu. Les sentinelles me fixent avec soupçon. Une petite casquette de voyage, une chemise « khaki », une selle américaine à étriers en bois énormes, recouverts de cuir, derrière lesquels disparaissent mes pieds : c'est louche, tout ça ! Surviennent heureusement deux attachés militaires anglais, sur de grands chevaux : ils rentrent de chez le docteur ; je suis dans la bonne voie. Bientôt, mon poney s'arrête de luimême devant la porte; un serviteur s'empresse.
Je ne suis plus à Liaoyang, en Mandchourie, en Chine. Evidemment, la maison est chinoise de style, les boys ont une natte dans le dos, les arbres et les fleurs ne sont pas tous des essences d'Europe. Mais à peine entré, sur le seuil de l'habitation, me voici transporté à des milliers de lieues, dans un « home » anglais qui me ravit. J'ai quelque honte à maculer le parquet luisant. Les murs disparaissent sous de gaies tentures, de joyeuses gravures de chasse à courre. Une bonne odeur de bois verni. Les meubles sont home made^ faits dans la chère patrie. Je trouve mon malade allongé dans un vrai lit aux draps blancs. Sur la petite table, à portée de sa main, est un plateau où scintille, au milieu des tasses, une belle théière en
EN MANUCUOURIli argent. Malgré l'heure avancée, les grandes fenêtres inondenl la chambre de clarté. Dehors, les moineaux piaillent. C'est à donner envie d'être malade.
Ah ! ces Anglais, quel peuple ! Partis du pays, du n dear old counliy n, depuis quinze, vingt ans ou débarqués d'bier, ils savent en quelques heures s'installer à l'anglaise et vivre comme chez eux ! Ils sont là-bas au courant de tout ce qui se passe, reçoivent leurs livres, leurs journaux, leurs vêtements, leur Savon d'Angleterre. El j'admire, même dans ces humbles détails, le culte profond, ratlachomcut inébranlable qu'ils gardent, à tous les coins de la terre, ' ])Our le sol natal. Je me laisse aller à ces pensées, en écoulant mon camarade, Celte impression, sans doute n'est pas neuve. Je l'aï déjà éprouvée souvent. Et d'autres l'ont décrite bien avant moi. A mon admiration pour cette énergie nationale, se môle toujours un peu de liistesse, car, invariablement, mon esprit se reporte à nos fonctionnaires d'Indo-Chine que, tous, presque sans exception, j'ai vus vivre dans une ins- . lallation qui sentait l'inachevé, le provisoire, la départ futui'. Ceux-là ne pensaient guère qu'au congé prochain, qui mettrait fin h leur corvée présente.
M""" W... apparaît, me recommande de ne point trop laire parler mon ami, de ne pas le fatiguer. Notre conversation a assezduré. Le docteur m'entraîne. 11 m'emmène visiter le jardin que les Boxeurs ocit dévaste en 1900. Quelques arbres ont été i-cspeclés; la vie de cet homme prend une grandeui' singulière, quand, me désignant un tronc robuste, il me dit avec simplicitô :
, TACHITCHAO. HAlTCnEN B J'ai planté cet arbre, il y a quinze ans ». L'hôpital I a été démoli, de fond en comble. M. W... va en bâtir I un plus large, voilà lout ! Les fondations sont ache- i vées. Là sera la pharmacie; ici, la salle d'attenle des 1 patients; à cùt^, les bains. El l'œil da docleup, dooL les cheveux se l'ont déjà blancs, s'illumine de con-j fiance dans l'avenir, do foi toujours vivace. Il adored son jardin, me dit les noms et me raconte l'histoire de ses (leurs. Sa femme nous a rejoints. Un mouton favori, superbe, revient du pâturaffe. Rentrer fi Tétable lui déplaît, et son humeur est méchante. H baisse la tête, menaçant, quand Je veux le flatter. Devant nous, de gros nuages rouges se poursuivent lentement. A petits pas, sur le gravier fin, nous nous J dirigeons vers la porte. Une plate-bande de (IcuraB blanches, au soleil couchant, prend un ton de chair.* Dans les branches immobiles, les oiseaux font i concert éclatant.
Je quitte à regret ce jardin, ce calme. Dans chaude buée du soir qui accompagne mon retour, u: nostalgie me prend, que je connais bien 1 Jusqu'ft demain, j'aurai le mal du pays...
Une joie m'était réservée, quelques jours après..! J'apprenais le retour, à Lîaoyang, du général Sil-1 veatre, venant du Sud. On avait mis à la disf des attachés militaires étrangers une maison avoisinantla gare, d'assez belle apparence. Ce fut un bon moment pour moi : je me présentai au chef de notrei mission, ainsi qu'au capitaine Boucé. Le commnndanq ~ rès loin au Sud, avec de la cava-3
00 EN MANDGUOURIE
lerie, commandée par le général Samsonoff, si j'ai bonne mémoire. Je me sentais, à cette époque, un peu fatigué, démoralisé : la vue d'uniformes français me ragaillardit. Au contact du général et du capitaine, je me « secouai ». Puisque l'occasion s'en présente, qu'on me laisse exprimer ma gratitude à la mission française, pour les bontés qu'elle m'a témoignées làbas. Chacun de mes rapports avec elle a été pour moi le sujet d'une fierté grandissante d'être de ma race.
Juillet 1904.
Je commence à trouver bien longue mon attente à Liaoyang. Je ne suis pas venu en Mandchourie, moi, comme certains Russes, pour me promener dans les rues, le matin, en prenant des vues photographiques, puis dormir ou faire traîner le déjeuner une bonne moitié de l'après-midi. J'en ai assez de l'inévitable trajet de la ville à la gare, des stations au buffet et au jardin, des bouteilles de bière japonaise, exécrable, et des buveries nocturnes, pour ne parler que de choses honnêtes. Se bat-on, oui ou non, dans cepays.^ Ici, l'on ne se douterait guère que des hostilités quelconques soient en cours. On parle incessamment, il est vrai, des Japonais, en faisant la fête. Que je boive avec des officiers dans les restaurants, que je les accompagne dans les lieux les plus équivoques, les conversations ne sont que Japonais, Okou, Kouroki, Kouropatkine, régiments, sotnias, escadrons, bat-
LIAOYASli. TACHITCHAO. IIAITCHEM qH
terics, Ct'oix-Rougo ; pelits ou grands, chacun décidfl en quelques mots qu'Alexcieiï Gst un génie, KouroS pEitkine au-dessous de tout, Oyama digne d'être pendufl Kourokl une nullité, ou vice versa. On fait et refait lejB batailles : en ai-je entendu de ces Napoléons coitfl damner ou absoudre les généraux, dans des boug^B tendus dandrinople à six sous le mètre, noircie dJ^ mouches ! Des relents de cuisine se mêlaient aux parfums violents, Oj)oponax ou musc. Le Champagne coulait. Les propos sanguinaires accompagnaient le piano, où un camarade jouait des fragments de jtfflno», Les portefeuilles et les Uasses de roubles sortaient des poches des capotes sales, aux premiers mots d'une voix criarde et fatiguée... M
C'était le temps encore où les Russes s'imagînaienM n'avoir devant eux qu'une poignée de sauvages à peinël armés et qu'un coup de patte de l'ours formidable devait jeter à la mer... C'était l'époque aussi où l'on ne tarissait pas sur les atrocités commises par les Japonais, sur leur manque de loyauté dans le combat : quelques mois après, je devais entendre les mêmes officiers russes reconnaître loyalement la vaillance et les qualités militaires de l'adversaire, le défendre contre les obstiaés, leur affirmer que jamais les Japonais n'avaient arboré le drapeau de la Croix-Rouge pour éviter le feu, mais que le drapeau du Soleil Levant, agité par la brise, ressemblait beaucoup à l'autre et causait des méprises. En fait, ce ne fut qu'à mon départ, ou plutôt après la terrible bataille du
^-Kho, que je vis nos alliés ouvrir les yeux, enfin !
Qg EN UANDCHOUniE
et perdre un peu de leur conflance aveugle... A Liaoyang, je désespère de pouvoir juger des choses moi-même. A pari un photographe extrêmement aimable et poli, qui habite à deux pas de l'hôtel International, possède une très longue natte lui battant les reins, prend une peine infinie à mal parler russe et sait rester impassible quand, brusquement, je lui adresse la parole en français, en l'appelant H Mon Colonel» (c'en est un peut-être, et d'état-major), je n'ai pas encore vu de Japonais.
Aux premiers jours de juillet, je reçois enfin Tautorisalion d'aller au « front » . Je dois désigner le corps auquel je désire être attaché. J'opte pour le 2" de Sibérie, qui se trouve â Haïtchen. Mais il me faut des papiers, un tas de « documents » qui, comme d'habitude, arrivent avec une sage lenteur. J'ai passé presque tout mon séjour en Mandchourie à recevoir des paperasses, règlements, instructions innombrables. Ils ne m'ont jamais servi de rien, naturellement. Les officiers ne se souciaient guère de les examiner. Je ne pouvais pas les lire, puisqu'ils étaient en russe. Quant aux soldats et à nombre de sous-officiers, ils les contemplaient gravement, longuement, semblaient les lire avec attention, mais les tenaient la télé en bas et me les rendaient enfin, d'un air satisfait. Vers le 13 juillet, je suis en règle. Il s'agit maintenant de trouver un wagon, d'y embarquer trois chevaux, deux boys et M. Martinovitch, mon palefrenier. Je mets enfin tout ce monde en route, non sans peine. Le
Ichae
LUOYANG. TACHITCIIAO, HAITCHEN Monlénégrin est décidément un grand seigneur : ma! Chinois font le double de besogne, en moins de temps J et mieux.
Le tiajet de Liaoyang h Haïtcheo me prend unq nuit. J'arrive en gare vers 6 h. du matin. Je md précipite au buffet, j'interroge les officiers pour savoir où se trouve le 2° corps de Sibérie. Us sont cinq : personne n'en sait rien. « Evidemment, il y a des troupes, par là. quelque part, dit l'un, et s bras s'allonge vers des collines lointaines qui s'entre voient, bleuâtres, à l'borizon. — Mais, dit un autre, ta 2' corps est à Liaoyang, mon ami ! » et il rit de mJ méprise. Je l'étonné beaucoup en lui disant que j'e viens, de Liaoyang, et que là ne se trouve pas plus dâ
corps que sur ma main. Je pousserai jusqu'à Tachî^
Icbao, au quartier général. 11 est formellement défendllf
aller. Tant pis !
ers H h. du malin, me voîei à Tachitchao.
lerçois tout d'abord, sur le quai, l'ofEcier tant
iou té, celui-là mûme qui vam'accabler de reproches, m'expuiscr peut-être par le premier train... N'est-ce pas lui qui m'a répété souvent qu'il est absolument interdit de venir au grand quartier? Je m'approche en chien battu. Il me serre la main, m'écoute, me dit que j'ai très bien fait, et disparaît. J'avoue qu'au lieu de lui être simplement reconnaissant de sa com plaisance, j'éprouve un sentiment de regret à l'ii qu'en somme, si j'avais eu l'audace, sans aucuHil papier, de partir pour le « front «, il y a quelques trois semaines, personne probablement n'aurait attachdl
70 KN MANncnoURIK
plus d'importance à celte violation des règlements que durant le voyage de Pctersbourg à Kharbine. Je trouve à Tochitchao deux compatriotes. Ils m'offrent l'Iiospitalilé dans la maison d'un missionnaire absent pour le moment : nous logeons dans l'église, qui est désaffectée. J'ai le souvenir de belles nuits dehors et de journées passées à lutter contre les mouches. Le surlendemain de mon arrivée, je vais à la gare trouver le censeur et faire viser une dépêche adressée à mon concierge, h Paris, pour faire couper mon téléphone. Plus de censeur, plus d'élat-major! Tout le monde est parti subitement, pour Liaoyang, disent les uns, pour la région de l'Est, disent les autres. Mouvais signe! on ne se battra pas de sitût. N'importe; je resterai ici quelques jours encore.
Le 1" corps de Sibérie (général Slackelberg) se trouve le plus proche de Tachitchao. L'envie me démange d'une visite aux avant-postes, de pousser, au moins, aussi près que possible de la ligne ennemie. Le canon gronde de temps à autre. Je veux voir. Je pars en compagnie d'un capitaine danois. La pluîe est
■ tombée durant la matinée. Les clievaux avancent lentement, glissent ft chaque pas dans la terre grasse.
"Au sortir de Tachitchao, nous franchissons quelques fossés, sur de petits ponts en bois, aux parapets de branches à peine équarries. L'aspect de la campagne est agréable ; parallèlement il la route, & gauche, une chaîne de collines aux formes douces, aux lianes arrondis, s'allonge ; à droite, l'immense plaine, richement cultivée, s'étend comme un tapis de verdure
ri^
LIAOYANG, TACHITGHAO, HAITGHEN 71
jusqu'à la mer. Nous arrivons soudain sur une position de batteries : des deux côtés de la route sont creusées de larges fosses, prêtes à recevoir les pièces.
Au bout de cinq à six kilomètres, un grand village, où loge le quartier général. Les fourneaux de campagne fument: singulières chaudières ambulantes, qui ressemblent aux charrettes de nos asphaltiers. Des chevaux, piquetés en groupes, sans ordre, somnolent; de l'autre côté de la route, sous des tentes basses, blanclies jadis, dorment des hommes; d'autres abris laissent entrevoir un amoncellement de couvertures, de bottes, de gamelles, de théières. Par les ruelles, flotte Todeur nauséabonde des eaux croupissantes, du purin : tous les relents d'un village actuellement mi-chinois, mi-soldat russe. Du seuil des portes, les soldats massifs nous regardent, curieux à peine, un peu moqueurs. Les galons de mon capitaine danois les rendent soudain respectueux. Ils rectifient la position et saluent, la paume de la main en dedans. Devant une maison de meilleure apparence, celle du chef de village, sans doute, au sommet d'une longue hampe tombent, sous la chaleur orageuse, sans un souffle de vent, les plis d'un fanion. Le général Stackelberg habite là, probablement.
Hors du village, nous nous retrouvons en plaine. Au bord de la route, quatre pierres entourent un socle, sur lequel repose un grand ovale de pierre où sont gravés de mystérieux caractères. La tombe d'un mandarin, peut-ôtre ? Ex-voto vénérable ? Témoignage de joie ou de deuil? Des baïonnettes, des fusils
EN MANDCIIOUBIE
à répétition, et ces pierres que raa rêverie imagine vieilles comme le monde!... Le grand ciel nuageux surplombe le cadre lointain des monticules verls, qui abritent dans leurs replis quelques camps, groupes blancs solitaires, à peine distincts, perdus dans la grisaille de l'atmosphère pluvieuse.
Nous passons un autre village, puis une petite rivière. Dus soldats, jambes nues, baignent des chevaux. Autour d'une forge en plein vent, des hommes s'agitent, maîtrisent un cheval à grand'peiae, le ferrent; le marteau retentit sur Tenclumc sonore. Au sommet d'une colline, se dresse une vieille tour en ruine, trapue, massive, aux jiierres toutes noires. Elle me rappelle les monuments khmcrs de l'Annam.
■ Le haut de la tour disparaît sous des branches d'arbustes, des herbes, une végétation folle.
Le canon retentit, tout proche. Je pars au galop
- vers un autre mamelon où j'aperçois des officiers, debout, fouillant l'iiorizon de leurs lorgnettes. Je croise une infirmière à cheval ; elle répond, souriante, à mon salut. Au pied du monticule, je mets pied à terre. Je me présente au colonel, un colosse sanguin qui m'écrase la main. Il ne parle pas français, mais un autre officier va venir. Il pointe une longue-vue, portée sur un trépied, m'offre, d'un geste, d'y appliquer l'œil. Je n'y vois goutte, d'abord. Mais soudain, au pied d'un monticule que surplombe une tour aussi, je distingue vaguement, à quatre ou cinq kilomètres en face de nous, deux sortes d'ombres qui rampent : les Japonais ! A mes pieds, un village, perdu dans
LIAOTANG. TACHITCHAO. HAITCHES
e gaolian : moQ regard l'embrasse comme à vol d'o seau. Quelques centimètres de métal noir : une 1: lerie russe. Soudain, un éclair; un peu de fumée' bleue ; la délonalion ; le projectile se visse dans l'air avec une sorte de bourdonnement qui s'éloigne et va s'afTaiblissant. A deux pas des canons, des Chinois, le dos courbé vers la terre, sarclent leur champ. Au seuil d'une chaumière, une femme tient un enfant dana ses bras el cause avec une vieille qui fume unâj longue pipe. Autour d'elles, trois petits font grt meut des pâtés et ne lèvent même plus la tête, quan^ un boum! retentit. Sur la colline, derrière moi, da^ groupes d'officiers fument et rient. Le colonel m'ofTtl de venir prendre du thé.
L'heure s'avance. Il faut revenir. J'ai peu chance, me déclare un officier en me disant adiei^ de voir une bataille ici. Les Japonais ne ripostenr mûme pas i\ notre artillerie. Ils sont très peu nombreux devant nous, Nous remontons à cheval, le capitaine danois et moi. Soudain, une musique mililaire commence à jouer son plus beau morceau, tandis que nous nous éloignons, — en notre honneur. Nous saluons, et resaluons, et saluons encore-.. De la musique aux avant-postes, qui le croirait? Je quitte le capitaine ; son cheval est fatigué; il rentrera lentement. Je bàle l'allure du relour ; la ouït tombe.
Je repense, en cheminant, à cet orchestre, à Chinois paisibles, à ces femmes, à ces petits enfant^ cl aux flocons mortels que j'ai vus s'épanouir à riioj rizon. Je n'en reviens pas, de cette guerre
ii EN MANDCIIOUHIE
famille »! Mon cheval fatigué commeace à bulcr. Les collines, une à une, disparaissent dans le crépuscule paisible. Un concert mélancolique de crapauds m'escorte. Au loin, des caDlonnemenls épars, monte en notes graves, dans la nuit grandissante, le chœur des prières du soir.
Mon opinion est faite. On ne se battra pas ici : plus de censeurs, plus d'êlat-major à Taeliitchao. Tout prouve que Fintéit^t est ailleurs.
Le lendemain de ma visite aux avant-postes, je sors à cheval l'après-midi. Je me perds au bout de quelques heures et, inopinément, je trouve un correspondant anglais dans un village. Abrité d'un lambeau de toile qu'il appelle une tente, allongé sur l'herbe, il contemple avec sérénité une mare boueuse où trempent ses bottes. Il est à la suite d'un délachement de cavalerie. Il reçoit une hospitalité parfaite. 11 est très content; la nourriture est bonne... pourtant, si je trouvais moyen de lui envoyer du chocolat, un pot de confitures... Le jour suivant, je rentre à Liaoyang en laissaut mes chevaux à Tachilchao.
J'apprends, à mon arrivée, le départ du général Kouropatkine pour la région de l'Est, où s'annonce une bataille imminente. Je suis furieux de ne pas avoir de chevaux. Comment faire? Je cherche de tous les côtés : pas moyen de trouver une monture. Le surlendemain, dans la soirée, je vois, à la gare, arriver wagons sur wagons remplis de blessés. J'en compte 60. J'apprends que Kouropatkine est brusque-
LIAOYAHG, TACHITCHAO, UAITCIIKN
Bènt reparti hier pour le Sud et qu'une grande batailli lieu à Tachîlchao ! Les premiers engagement kt commencé le jour môme de mon départ. Et m^ mes chevaux, mes boys qui sont rest^ ^basl Je les vois déji^ au\ mains des Japonais; Vers minuit, je saute dans un train delà Croix-Rougi J'apprends en cours de route que Tévacuation t Tachilchao eat commencée. On parle toujours d'ud aille à l'est.
En somme, les Russes ignorent sur quel poinj
«■l'ennemi portera son elTopl. Nous sommes menace
Ifirtout à la fois. Les Japonais profitent de notre infa
îrilé numérique , énervent nos troupes en les menfM
int simuUanc^ment de tous côtés ; dissimulant 1gui|
ijouvemenls derrière un rideau impénétrable, ils ci
ponl raliaquc principale au point où l'on s'y attend
a lu moins. Le général Kouropatkine, qui ne dlspoE
Kore que de faibles oFTectifs, doit déplacer con^
h]ellement ses forces pour parer au plus pressé. C
n'est, en ce moment, que marches et contremarchâH
troupes remontant du Sud au Nord, puis retournai
à leur point de départ.
J'espère que mon palerrenier a été assez intelligent pour évacuer sur Haïtchen, où j'arrive le matin. Je vais chez le missionnaire français; en effet, hommes, bfiles et bagages sont à une hôtellerie voisine. J'en éprouve un grand soulagement, A l'auberge, je trouve un ami qui, plus heureux que moi, a. déclare-l-il, va toute la bataille de Tachitchao. Il est enthousias C'<itait intéressant, admirable, passionnant! Rien i
EN MANDCIIOORIE
lui a échappé! A causer, je m'aperçois qu'il a i que je soupçonnais, en effet ; beaucoup de gaolian et des fumées de shrapnells. Il a attrapé un coup de soleil, aussi, dans la bataille !
Les chevaux ont fini de manger. Je repars pour Liaoyang, les mettre en sûreté. Je reviens à Haïlchen par le chemin de fer. La place semble bonne. Les Japonais, pour une fois, ne se reposent pas sur leurs lauriers. Ils paraissent décidés à en fmïr au plus vite. Sans monture, je verrai la bataille d'Haïtchen du buffet de la gare : c'est plus près, d'ailleurs, du téléi , graphe ; mais il fait très chaud et il y a trop de mouches, et je n'ai pas d'endroit où coucher.
J'apprends à la gare qu'une des rares maisons construites par les Russes, dans le voisinage, loge des officiers que je connais : mes joyeux compagnons d'irkoutsk à Kharbine. Je vais les voir, après dhier. Ils n'ont pas quitté la table, et je sais qu'ils y resteront encore très longtemps. Ils m'accueillent avec des kourrahs ! Je n'obtiens grâce qu'au douzième verre de vodka environ. Ils m'offrent un matelas que je place dehors et sur lequel je m'endors bientôt, aux sons d'une balalaïka triste.
Je vais le lendemain, vers 5 h. du soir, rendre visite au général Silvestre. Il loge dans un train voisin de celui du généralissime; l'emplacement est agréable : une voie provisoire s'égare, non loin d'une grande rivière, sous un petit bois bien vert, qui repose, après tant de plaines. Au bord de la rivière, campe de la cavalerie. L'animation, aux dernières
LUOÏAHG. TACHITCHAO. UAITCHEN
^^ troi
heures du jour, est grande. Les cuisines fument, les hirondelles emplissent le ciel de leurs appels, les chevaux, en foule, viennent boire, se baigner, ou en reviennent. Les eaux sont basses. Par centaines, les bêtes s'ébrouent, frappent du pied, et l'e jaillit, étincelle sous la lumière. Des hommes, soi>l vent nus, les enfourchent, les poussent jusqu'au ■ milieu du courant. Elles boivent lentement, le cou allongé : le poil mouillé reluit ; les cavaliers immobiles, a» soleil couchant, semblent des statues roses.
En revenant, je pense aux officiers qui m'ont hébergé la nuit dernière. Ils vivent une quinzaine dans trois ou quatre petites chambres. Je ne veux pas les
icombrer davantage. Mais un capitaine m'offre spon- ■ lément de partager un wagon mis fi sa dispo-lj sitïon. 11 y est seul, je suis sûr de ne pas le gêner. J'accepte. J'ai connu mon hôte pour la première fois à la Banque, à Liaoyang, il y a longtemps déjà. Je ne suis pas fâché de le revoir, de faire plus ample connaissance. Il m'a fait une grande impression. Je n'ai rencontré que deux ou trois officiers de ce type, en Mandcbourie, et tous n'étaient que capitaines au plus, dans des régiments mal « cotés », Celui-ci surpasse encore les autres en étrangelé. Pas un instant,
ne donne l'impression d'être un Russe. Sa nalionapourrait aussi bien être française, anglaise, espa- "^ole : il diffère en tous points de ses compatriotes, des Slaves. Sur son passé, plane un mystère. Une fois seulement, il a fait allusion, et à peine, à une itoire de femme convoitée en Russie par un officier
que c'est vrai. i< Ça va fitre 1res chic, dit-il. En Mandchourie, nous allons bienlùL battre les Japonais à plate couture. Vous, vousmarcherezcontpel'Anglelerre. On en finira une bonne fois avec ces deux sales peuples. » Tout le monde applaudit. On entonne la Marseillaise en chœur. Levod/ca circule. Le canon gronde au loin.
Je retourne à la gare. Vers 9 h. du soir, mon ami le capitaine russe et moi sommes assis sur le quai ; nous buvons du thé. Je parle du général Keller, de ma conversation précédente. Le capitaine m'écoute en tortillant sa moustache. Je laisse percer mon élonnement d'avoir entendu le général ainsi traité. Il hausse les épaules, d'un air découragé, puis me dit :
— Keller, durant tout l'engagement, s'est continuellement porté aux points les plus exposés, J'ai des détails. Remontrances, prières des ofiGciers de son état-major, rien n'y a fait. 11 est parvenu à ses fins. Une de ses batteries étaitcriblée de projectiles; il y est allé aussitôt... C'est là que le malheureux a enfin trouvé la grande fin du soldat, qu'il recherchait avec tant d'obstination... Keller s'est suicidé! Je ne l'aï pas connu. Mais tous ceux qui m'ont parlé de lui sont unanimes à rendre justice à ses qualités privées et à proclamer la sympathie qu'il inspirait : il était populaire p;irmi ses hommes. Il avait été, durant de longues années, directeur de l'école des Pages, à Pétersbourg, gouverneur de province ensuite. Il s'est trouvé brusquement en face d'une réalité saj
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pitié. Ce n'est pas aux Pages ni à Ekatérinoslav, dans son gouvernement, qu'il aurait pu apprendre cette guerre moderne ni même acquérir une solide instruction technique. A bout de forces, sentant la lâche trop lourde, il a pris la détermination la plus noble. A qui jeler la pierre? A cet homme ou au système d'éducation militaire pratiqué depuis des siècles en Russie?
Un officier, que je connais à peine, vient s'asseoir à noire table. Il a déniché. Dieu sait où, une bouteille de mauvais cognac et triomphe : sur notre refus d'en boire, il commence à la vider seul, lentement. Mon ami, de temps à autre, me pousse du coude en me le désignant sans indulgence. Après un silence, la conversalion s'engage. L'homme à la bouteille parle fort bien français. Soudain, je ne sais plus à propos de quoi, il me déclare, délibérément, que la France est une « amante infidèle ». Du tac au tac, je lui réponds qu'elle entrelient richement ses élus. Je veux continuer, je suis furieux; mon ami m'impose le silence :
— Vous trouvez étrange, dit-il, Tindignalion de ce cher allié. Eh! mon ami, il faut vous faire une raison! J'en connais plus d'un qui partage les mêmes opinions ; on ne peut admettre que voire flotte, vos troupes ne soient pas immédiatement venues à la rescousse, que vous n'ayez point déclaré la guerre au Japon, à l'Angleterre, au monde entier, que vous n'ayez pas acceplé de partager, de compte à demi, la <( douloureuse » de nos folies, — Et il se meta ricaner.
EN MANDCHOLIUi:.
EN MANDCHOtJRlE Je suis abasourdi. L'autre réplique :
- Quand on accepte l'alliance d'un peuple, c'est pour l'aider, non dans la prospérité, mais dans l'infortune. Les Japonais nous pressent; pour l'instant, s n'avons point encore eu de victoires sur terre; notre (lotte subit des défaites ; et la France ne bouge . A quoi bon l'alliance?
Le capitaine le coupe. Il se met en colère, lui
^m ai
^^H — Vous devriez avoir honte de parler ainsi devant ^^H un Français qui, en somme, est chez vous, à qui ^^H vous devez le respect de l'hôte pour l'invité. Vous ^^^B devriez mesurer vos paroles, par politesse d'abord, ^^^V mais aussi en réfléchissant au mal fondé de vos ^^B assertions. Monsieur se moque de vos appréciations, ^^H Vous èt^s ivre. Allez vous coucher.
^^H L'autre dort à moitié sur sa chaise. Le capitaine
^^H hausse les épaules et me dit : n Rentrons. » Du quai ^^F au wagon, il ronchonne d'une façon indistincte. En nous couchant, je m'efforce de le calmer. Je suis ému de l'ardeur avec laquelle il a défendu notre cause. Je lui dis qu'en somme beaucoup de Russes comme lui savent ce que nous valons, que je préfère l'estime d'un seul de ceux-là à la sympathie de dLv ivrognes.
EH ne répond d'abord pas, puis d'une voix grave : — Ce ne sont pas seulement ses opinions sur la France qui m'ont ainsi irrité. Sans doute, j'aime votre pays, mais je sais que vous restez indifférent à ce que peut dire ce sac-à-vin. Cette colère me vient en pensant qu'ils sont nombreux, les officiers semblables - - — —
LIAOTAHG, TA
CHAO, HAITCHEH
à celui de ce soir, qu'il y a, en Mandchourie et eiïj Russie, vraiment trop d'incapables et que des millierd de viclimes en souffrent, en meurent... fl
hl 1" aoQI. I
S vais assister à une belle batîiillc ! L'ère des évacuations est finie, a déclaré, aflirme-t-on, le général Kouropatkine. Hourrah! La canonnade est violente toute la journée. Les Japonais ont repris cette nuit J leur marclie en avant et, l'un après l'autre, les élé-l menls de nos forces entrent en contact, Tout fait pré- I voir une intention bien résolue de lutter jusqu'à la 1 dernière extrémité. Près du train du généralissime, J le génie achève un pont de bateaux sur la rivière, I avec une hâte fébrile ; depuis mon arrivée, ils y tra- I vaillent sans relâche nuit et jour. Nous avons contre 1 nous sept à huit divisions, commandées par les gêné- J raux Olcou et Nodzou. I
Je suis content. J'ai manqué Tacbitcliao; mats cette J fois-ci pareille mésaventure ne m'arrivera pas. iem trouve même à louer un cheval ! Rien ne me manque,! Je rends visite au missionnaire. 11 me fait savourer uin verre de vrai vin. Il le fait venir de France : comme c'est bon ! Le Père est pessimiste. U m'affirme que les Russes n'ont aucune idée du nombre des Japonais. Je me souviens qu'en cifet, dernièrement, à Liaoyang, ■ l'élat-major déclarait que les Japonais disposaient 1 ^^^00.000 hommes; maintenant, à quinze jours!
d'intervalle à peine, ils parlent de 300.000. Le Père hausse les épaules. Il connaît les Russes el les -Japonais. Il n'a guère confiance dans les premiers. Il a vu les seconds à l'œuvre, en Mandchoupie, il y a dix ans. Leur disci|iUne est de fer. Quand le général Kadoura prit alors Haïtchen, pas un désordre ne se produisit dans le village. On annonça, au milieu de la nuit, l'arrivée de l'ennemi. Le malin, les indigènes gardèrent leurs boutiques Termées ; l'après-midi, ils les rouvrirent, et, sauf les soldats japonais qui se promenaient par les rues, tout avait repris, le soir, son aspect habituel. Le Père lui-même, après sa messe, se promenait dans son jardin; la porte s'entre-bàilla ; un officier japonais, tout seul, vint à lui, se découvrit et, en très bon français, lui dît: nMon Père, permettezmoi de me présenter : le général Kadoura. » Il s'inquiéta que ses troupes ne fissent aucun dommage, revint le voir, plusieurs fois, en compagnie d'autres officiers. Tous parlaient français, connaissaient bien la France, Paris, aimaient à évoquer ces souvenirs de voyage: « Ils appréciaient beaucoup mon vin », -ajoutait avec fierté le Père.
D'après lui, Nodzou fait face aux Russes, à Simou- Ichen, depuis quinze jours; les Russes vont être obligés de se retirer pour ne pas être enserrés entre l'armée de Nodzou et celle qui nous attaque au Sud. Le Père n'est pas content. Les soldats russes viennent de lui emporter une meule de gaolian, sans la 11 se console en me racontant ses souvenirs 870' Il était alors aumdnier de francs- tireurs.
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les- connaît, les défilés de TArgonne! et sa voix sanime. Pauvre Père! Sa physionomie si douce, ses cheveux blancs, sa longue barbe vénérable, je ne devais plus les revoir, ni son humble mission, la petite salle basse où il disait la messe, avec un servant chinois qui bredouillait les répons, en avalant
les r! Que de bonté, de foi sereine! Aux dernières *
heures du jour, on plaçait sa grande chaise au milieu de la cour. Tout de blanc vêtu, les mains jointes, la tête penchée sur sa poitrine, il méditait, immobile, dans le calme, dans la paix du crépuscule divin... La dysenterie l'emportait quelques jours après.
De retour à la gare, j'apprends que Ton vient d'arrêter un espion chinois. Les Russes sont continuellement épiés, entourés de gens qui guettent ! L'autre jour, à Tachitchao, des positions de batteries étaient creusées par des ouvriers indigènes, durant la nuit du 23 au 2i juillet; à l'aurore, la place était arrosée de projectiles... Les Japonais savaient déjà. On n'y avait heureusement pas mis de canons.
Mon ami, le capitaine russe, part aux avantpostes cette nuit. Je lui dis : «Ça va chauffer demain? » Il ne me répond pas, mais je m'étonne, car il secoue négativement la tête, de son air habituel de découragement profond. Ses préparatifs s'achèvent. Il sort un livre de sa cantine, l'ouvre; je lui en demande le litre. Il me passe le volume. Il l'a composé lui-même. Une à une, sur les pages blanches, il a collé les maximes préférées de La Rochefoucauld.
Je vais au buffet de la gare. Le canon continue à
EN MANDCHOURIE gronder. Sûrement, c'est pour demaio ! Je cause avec un oflîcier des espions japonais et des Chinois aux gages de l'ennemi. II me raconte des histoires f«ntasliques 1 La guerre, pour lui, est impossible dans ces conditions : pas un Chinois en qui on puisse avoir confiance. « Et ces cochons, s'écrie-l-il, qui ne veulent pas se soulever ! ». TienSj tiens!
Je sors de la gare à l'aube. Je n'en crois pas mes yeux. Hier s'alignaient tentes après tentes, dans toutes les directions. Elles ont presque entièrement disparu! Venant du Sud-Est, des colonnes d'infanterie se succèdent sans fin et se dirigent vers le Nord, puis des sotnias de cosaques, des canons...
Je retourne à la gare. L'affolement est général. On empile à la hâte des milliers de pioches, de boches : elles forment bientôt d'énormes tas, hauts de plusieurs mètres, Les gens courent de tous côtés, les quais se couvrent de caisses, de malles, de boites de munitions, de tables et de chaises. Des infirmières vont et viennent, un sac de voyage en main. A l'intérieur du buffet, c'est une cohue, un vacarme assourdissant. Le buffelier vend â bas prix tout son stock. D'innombrables mercantis grecs, que je n'ai jamais vus auparavant, achètent avec ardeur : ils revendront plus tard, très cher... On mange du saucisson, des poissons fumés, du fromage, à pleines mains. Le
OYANG, ÏAGHITCHAO. HAir cflDon tonne. Les locomolives silllent sans relflche, des Irains inlci'minables se forment; une lile de ses arrive ; des soldats ballottent les civières, empilenl des formes sanglantes, à la hâle, dans des wagons l'ordre irévacualion a été donné cette nuit...
Trois Chinois paisibles construisent une véranda de nattes à l'exlérieurdu buffet; on réclamait un peu d'ombre depuis longtemps : le travail a été commencé hier soir.
Je rencontre des attachés militaires étrangers. 11 me confirment les nouvelles. Le Père était bon phète. Notre flanc gauche, trop laijjle, a dû cédi devant l'attaque japonaise. Il faut battre en retraite, sinon nous serons coupés du Nord. L'armée se retin lentement sur Nanlchandzan , protégée par arrière-garde puissante. Us me racontent qu'hier, ai cours d'une promenade aux positions, ils ont k entrer dans un village occupé par les Japonais, ont tourné bride à la hâte, n'étant plus qu'à qui cent mètres de l'ennemi. On leur envoya plusleui projectiles qui, heureusement, n'atteignirent personne. Je ris à l'idée des Japonais, ramassant, comme d coup de filet, cinq à six représentants des grandi puissances. La chaleur est accablante. Près de gare se trouve un puits. Une foule de soldats l'entoi rent, font boire les chevaux. J'examine l'eau. A surface, des trognons de choux, des dt-bris de touti sortes, une vieille casquette. Je bois longuement. L'eau est très fraîche.
Vers midi, part un des derniers trains; il me faut
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le prendre. Nous somcies une ciaquantaine dans un wagon de troisième classe qui peut bien contenir trente persociaos. Mes o«>rapa^nons sont des marchands et un tas dV ni;» lovés aux uniîbrmes bizarres, comme je nVn ai îomais vos et comme je n'en reverrai pas. Doù s«?rtent-ils, tous ces :^ens?Que faisaientils à Hal-.chen : I>:.lï vieilles c*>^ottes grignottent des pommes : il y avait dori': des femmes au « front » ? La chaleur cst terrirle. Un :^reo m^:- r-arle anirlais. Il a appris dun otricier une hLst»xre qui me semble bien mvstèrieuse : les JaLxxiais. la nuit dernière, auraient rtussi à employer le télégraphe militaire russe, qui relie le Quartier i^néral à TéLit-major des différents corps: ils ai;ra>:iiî: détourné le courant, branché une r^zne à eux sur le :i.L principal, a^i de telle façon que u-.^tre centre nVxpéd.A: pas de renforts à la gauche déboaiée. 11 tUi;*: d*u:i ocacier que certaines troupes s:::' très surrueiici^'s. r:i.\::..;urn: de vêtements et de bo^tcs: eLl-:s s*,nit en contact continuel avec l'ennemi, -iLL-nis le \\\1;-.:! J: :n\:jnnz- simplement que ces recraitcs successives n\:n-:rv-r:': ;as plus les hommes. Nous arriv::\> ù LLio\,\:*^* nir-i dans la soirée. J'ai toutes L:s ocines du n.:nû: j :'j re croire au censeur que ILiitenrn est eva:u:. C'est jus.e s'il admet que ; en r^^:e::>. Il es: n:alai:. à l^;yLtaI- Tandis que njus causent, j: \eLs s::-::' un: lo^Ie d'ofdciers en ^v,L>^, -- > ^.,1. u v.t>5'L='ver au service
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^^^^^ 11 fait encore nuit, quand nous quittons lu ville. ^^^^Ei'extrôme limite de l'horizon s'emplit bienlùt d'une ^^^Harlé blanchâtre dans laquelle se noient les étoiles. ^^^Bbis, ce n'est plus blanc, ni encore vert, ni jaune, ^^^^ais une teinte fuite de toutes celles-Iô, délicieuse et indéfinissahlc, qui se transforme lentement en vert I tendre, pour passer par toutes les gammes de l'or.
^ Les collines lointaines émergent graduellement d'un
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amarante ensuite, puis mauve clair, puis lilas très
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le prendre. Nous sommes une cinquantaine dans un wagon de troisième classe qui peut bien contenir trente personnes. Mes compagnons sont des marchands et un tas d'employés aux uniformes bizarres, comme je n'en ai jamais vus et comme je n'en reverrai pas. D'où sortent-ils, tous ces gens? Que faisaientils à Haïtchen ? Deux vieilles cocottes grignottent des pommes : il y avait donc des femmes au « front » ? La chaleur est terrible. Un grec me parle anglais. Il a appris d'un officier une histoire qui me semble bien mystérieuse : les Japonais, la nuit dernière, auraient réussi à employer le télégraphe militaire russe, qui relie le quartier général à l'état-major des différents corps; ils auraient détourné le courant, branché une ligne à eux sur le fil principal, agi de telle façon que notre centre n'expédiât pas de renforts à la gauche débordée. Il tient d'un officier que certaines troupes sont très surmenées, manquent de vêtements et de bottes; elles sont en contact continuel avec l'ennemi, depuis le Yalou ! Je m'étonne simplement que ces retraites successives n'énervent pas plus les hommes. Nous arrivons à Liaoyang tard dans la soirée. J'ai toutes les peines du monde à faire croire au censeur que Haïtchen est évacué. C'est juste s'il admet que j'en reviens. Il est malade, à l'hôpital. Tandis que nous causons, je vois sortir une foule d'officiers en grande tenue ; • ils viennent d'assister au service funèbre du général Keller.
Durant les jours suivants, on n'entend parler que
LIAOYANG, TAGHITGHAO, HAITGHEN 89
de quitter Liaoyang. La Banque russo-chînoise fait ses malles. Des femmes d'officiers ont déjà quitté la ville, l'évacuation est à peu près certaine. Je vais à la Banque. J'apprends des nouvelles peu rassurantes : le général Kouroki (durant mon séjour en Mandchourie il, ne cessa pas d'être la bête noire de nos alliés, et l'homme dont on parlait le plus) est mort ; mais il meurt chaque huitaine, ce qui ne l'empêche pas de s'avancer sur Moukden à une vitesse effrayante : il est déjà très au nord de Liaoyang, se rapproche à grands pas de Moukden, avec 100.000 hommes. Liaoyang va être tourné d'ici peu, coupé du Nord si ce n'est déjà fait ; alors, plus de télégraphe ici, ce qui ne fait pas mon affaire : passe d'être bombardé, mais je n'éprouve aucun besoin d'être enfermé. Le 7 août, à 3 h. du matin, je pars, achevai, pour Moukden. Je connais la route : elle est si monotone que, demandant aux chevaux un gros effort, je brûlerai les étapes et tâcherai d'être à destination ce soir.
Il fait encore nuit, quand nous quittons la ville. L'extrême limite de l'horizon s'emplit bientôt d'une clarté blanchâtre dans laquelle se noient les étoiles. Puis, ce n'est plus blanc, ni encore vert, ni jaune, mais une teinte faite de toutes celles-là, délicieuse et indéfinissable, qui se transforme lentement en vert tendre, pour passer par toutes les gammes de l'or. Les collines lointaines émergent graduellement d'un nuage vaporeux, violet sombre, presque noir d'abord, amarante ensuite, puis mauve clair, puis lilas très
Ipûle.., Celle nuance dernière, enlin, s'évanouit brusquement, et le grand eoleil soudain inonde la plaine de sa lueur dôjà dure.
Monotone et sans fin, c'est maintenant à perle de vue des champs de gaolian, une mer immense d'un vert éclatant, trop vert, toujours le même. De temps à autre, un bouquet d'arbres au feuillage sévère ombrage quelques monticules gazonnés : des tombes chinoises. De loin en loin, quelques villages, identiques les uns aux autres, aux maisons entourées du même mur de terre bas, aux mêmes enfants craintifs, les yeux grands ouverts d'étonnement, aux mêmes hommes indifférents... Et la même vieille femme, toute ridée, la longue pipe à la bouche, est toujours lu, qui vous suit du regard, dédaigneuse. Les tombes, et les villages, et les potagers même, si bien ordonnés et que l'on sent entretenus avec tant de soin, offrent un contraste si court, une vision si fugitive, que l'œil n'a point le temps d'y trouver un repos... De nouveau la plaine, à perte de vue, somnolente sous le soleil qui mord. Et ainsi durant des heures, longues et mornes heures, au pas du cheval dévoré de mouches !
Vers midi, j'ai la tête en feu, quoique je me sois arrêté A chaque puils ou cours d'eau pour m'inonder. Nous faisons halte une heure, dans un village. Un de mes chevaux est tombé boiteux. Je déjeune, entouré de Chinois qui suivent de l'œil tous mes gestes ; des poules deviennent vite familières, picorent et se battent sous mes pieds; un gros chien, l'œil
LIAOYANG. TACHITCHAO. HAITCIIEN défiant, rude dans mon voisinage, la queue entre Ih jambes, sans cesser de grogner, prêt à fuir au] moindre geste. Nous nous remettons en route, lente allure. D'innombrables corbeaux, gras, commâ vernis, ne se dérangent même pas à notre passage;;] des buses énormes attendent le dernier moment, puÎM s'envolent, lourdes, à regret. Seul indice de guerre, nous rencontrons un cheval mort, étendu] au milieu du chemin.
J'aperçois, au loin, un piéton solitaire. Je le rejoint bientôt. Quel beau fantassin que ce Chinois! Pieds nus, il va d'une allure rapide, à pas décidés, les jarrets tendus. Il porte allègrement sur l'épaule un petit ballot, enfilé au bout de son bftton. Sa carrure, son maintien dégagé, donnent l'impression d'un gaillard solide, content de lui-mi^mc. Un paysan. sans doute, qui revient à la ville, sa besogne faite, des écus dans ses poches. Tiens ! il sifflote entre ses dents. Les Chinois qui sifflent sont assez rares, II m'intrigue, je ne sais pourquoi. Je le dévisage... tête énergique, des yeux petits, intelligents, paupières très bridées. Il soutient mon examen sans' broncher, continue de siffloter, me fixe aussi du regard.,. Quelle expression étrange, indéfinissable, quelle ironie voilée ! Une question me brûle leslèvre»,n Mais à quoi bon ? Mon opinion est faite. Il n'avouers d'ailleurs pas... Je passe.
Je ne dois pas être loin du « fameux coup i soleil 11. La tête me tourne; tout se fait vague à mes yeux. A demi halluciné, je marche dans une aomno-
EN MAKDCUOL'HIE
I lence bizarre, une rêverie où passent des visions.
u Altérée de fraîcheurs et d'ombrages, ma mémoire soudain évoque, avec une netteté saisissante, un souvenir de chaleur pareille, jadis, au Cachemire. Toute une mortelle journée, j'avais suivi le cours d'une rivière élroite, encaissée entre des rochers nus, brûlants. Je m'étais arrêté, vers îi h., envoyant mon monde en avant, pour préparer le camp du soir. Je parlis moi-même un peu plus lard. J'allai longtemps. Ma carte était mauvaise. Le crépuscule approchait. Je commençais à craindre que la nuit ne se passât pour moi sans giie et sans dîner, quand un de mes hommes, dépéché à ma rencontre, vint me tirer d'embarras... Et je l'evois, comme si c'était d'hier, le campement de ce soir lointain. La vallée de la rivière s'ouvrait brusquement en éventail sur une large plaine, emplie d'un lac immense, profond et pur. Du seuil de ma tente, mon regard se perdait, à l' arrière-plan, sur une forêt de roseaiLï, aux aigrettes délicates et frissonnantes. Plus proche, une floraison d'énormes nénuphars, poussant de tous côtés leurs feuilles géantes, couvraient les eaux de leurs corolles épanouies, pourpres et blanches ; près des bords, des centaines d'iris frangeaient la rive d'une bande violet somltre, d'oi'i poin-
, iall la tache claire des lis. De grands platanes, envahis
" d'orchidées de toutes nuances, entouraient ma tente ; à quelques mètres, derrière, commençait un champ de roses sauvages, plein de rossignols... Et. là-bas, sous les rayons de la lune, les neiges éternelles.
lAOYANG, TACniTCllAO, HAITCliKIN
comi
jiic grèlo de pierres, au sortir d'un village, niM lène en Mandchourîe. Le gaaUan, haut de deu:
mèlree, s'élend de chaque c6lé du chemin : rien i faire ! Le soleil commence à baisser enfin. Mais noyji sommes encore au diable de Moulcden. J'activd Tallure. Les chevaux donnent des signes de falîgue 3 celui qui boiic fait peine ù voir. Je décide que boiB mettrons pied à terre et marcherons quelques VAoi mètres, pour leur donner un peu de repos. M. Martî-M novich, mon palefrenier, se déclare malade, ir de marcher. Dans un mélange de français, d'anglai^ cl de russe, je le traite de poule mouillée. Aveoj force gestes, je lui dis qu'il n'est pas un tcheloviekÀ un homme, mais une madam. Il blanchit de colêrea Mes Cliinois exultent. Il est peut-ôlre souffrant, aprè tout. Je lui donne mon meilleur cheval. Il refua£ d'abord, par honte. Mais, un quart d'heure après,4 comme je ne m'occupe plus de lui, il monte à cheval J
bruit, avec l'espoir que je n'en verrai rien.
la tombée de la nuit, nous arrivons à un gran^ ge, impressionnant de solitude. Une tour coréenna dresse à l'entrée; à l'autre bout, s'élèvent deu:
Is poleHu.\, surmontés chacun d'un énorme potaS son de bois, peint en blanc. Je n'ai jamais su l'exBctq signification de ces deux mystérieux emblèmes. Quelques kilomètres encore, et nous sommes aux bords ensablés do la large rivière Houn. La dernière fois, l'accès du pont me fut interdit par la sentinelle, malgré re.\hlbition d'innombrables papiers. Aujourd'hui, je ne m'y risquerai pas. Je desselle les bêtes
94 EN MANDGHOURIE
les unes après les autres. Nous passons à bac : les chevaux, tenus en main, nous suivent à la nage. Martinovich, la figure dure et entêtée, me refuse toute aide. Nous atteignons enfin Tautre rive. Une heure de route encore. Il est près de 8 h. du soir. Le ciel est nuageux. Les étoiles sont rares. La nuit de Mandchourie est une^nuit sans vie : quel contraste avec les mille rumeurs de la vraie, de la grande jungle ! Dans le silence, qu'animent péniblement quelques grillons laborieux, nous atteignons le faubourg de Moukden.
Des ruelles innombrables, tortueuses. Comment nion boy parvient-il à s'y reconnaître, dans cette obscurité, ce dédale ? Les chevaux savent, eux aussi. Ils oublient leur fatigue, poussent de petits hennissements satisfaits. Nous voici devant une porte de la ville. Elle est déjà fermée. Je cogne violemment. J'attends longtemps. Je suis las et manque de patience, aussi la sentinelle est-elle accueillie sans ménagement, et ne songe guère à me demander qui je suis, mais salue respectueusement Finconnu qui jure si bien. Des rues encore, à n'en plus finir. Soudain hommes et bètes s'arrêtent net devant une porte. Mon boy appelle. Nous entrons. Une cour. Un corps de bâtiment. Une seconde cour : au fond, une petite table qu'éclaire une lampe, deux visages amis : « Hallô, La Salle ! ! ! » « Hallô ! » et ces deux cris se croisent : Où est Kuroki.^
Tout le long de la route, entre Liaoyang et Moukden, je m'attendais à me cogner contre quelque parti
H^^f Kouroki H chemin