‹ En MandehenrieChapitre 4 sur 13 · TV · texte numérisé non relu

TV

I MAKDCllOUBIt:

japonais. Je ne doutais pas que les avant-gardes de Kourolû ne fissent un raid en avant pour couper le chemin de fer ou le pont de la Houn-Khé. Ce fut un

véritable soulagement pour moi d'arriver sans enbre et juste à temps — pensals-je — pour assister à la réalisation de ce mouvement tournant, si gros de lonséquenccs . A Moukdcn, dès les premières visites, Je rencontrai des officiers d'état-mnjor, qui ne dissimulaient pas leur satisfaction. Tout, selon eux, était pour le mieux dans le meilleur des mondes. iiOin de contrecarrer les projets de Tadversaire, ils ne 'demandaient qu'à les voir vite réussir : Lîaoyang, fortifié d'une façon formidable, devenait un second -Port-Arthur; durant ce siège, la Russie jetait 500.000 hommes en Mandchourie ; des forces journellement accrues se concentraient à Kharbine; enserrées entre l'armée de Kouropalkine qui tiendrait à Liaoyang et ces troupes venant du Nord, l'affaire des armées japonaises était claire : pas un homme n'échapperait.

J'étais donc bien tranquille : puisque les Russes ■désiraient être coupés, ils le seraient, et sous peu. Et, loin de Liaoyang, je me félicitais de ma clairvoyance et raillais intérieurement des amis moins avisés, qui, bientôt, serait pris dans la souricière. Satisfait, confiant, j'attendais les événements dans une maison chinoise, la maison de Lou : c'était le nom du propriétaire.

Quelques amis et moi, à mon premier séjour à Moukden, nous avions décidé un Chinois, — Lou, — *-,

xMOUKDEN 97

à prendre à bail une maison, où nous pourrions nous installer. Il avait loué une large construction, abandonnée depuis longtemps. L'incurie chinoise la laissait se délabrer un peu plus chaque jour, le papier des fenêtres tombait en lambeaux, les briques, descellées, cassées, faisaient trébucher à chaque pas ; la poussière et les détritus envahissaient les pièces ; tout sentait le moi^i et l'abandon ; de gros rats y gambadaient en plein jour.

En revenant de Liaoyang, j'eus peine à reconnaître ce nid à hiboux. Quoique Finstallation ne fût pas entièrement achevée, je trouvai une grande maison propre qui me parut un véritable palais. C'était une Capoue chinoise, où je devais m'endormir. A quoi bon détailler? Au bout d'une cour intérieure, où l'on avait planté des massifs de rosiers et des buissons verts, s'ouvrait une large véranda surélevée, à laquelle on accédait par quelques marches. Au sommet d'énormes mâts, un toit de nattes défendait du soleil; les bruits du dehors ne parvenaient point jusque-là : on était loin de toutes choses. Au fond de la véranda, les chambres : les fenêtres, garnies de papier blanc, semblaient éclaircir et comme augmenter la lumière; quelques-unes de ces petites vitres étaient collées un peu lâche, et le vent les froissait doucement.

Ah ! les belles journées de chaleur accablante, les belles nuits tièdes sous la véranda ! Dans l'obscurité sereine, la petite table était dressée ; la lampe jetait sur la nappe blanche, sur les couverts, une lueur discrète. L'alentour restait dans l'obscurité jusqu'au

EN MANOCHOUUIE. 1

lever de la lune : de grandes ombres s'allongeaient alors sur le sol de la cour, et le calme se taisait tel, l'oubli du monde extérieur si grand, que Ton songeait vaguement à une prison dont on n'eût point voulu sortir. Réveillé par la lune, un coq, quelquefois, très loin, se mettait à chanter. Son appel aiîaibli nous parvenait à peine, et sa finale se prolongeait, mélancolique, dans le silence rendu plus grand encore par les abois incessants de milliers de chiens qui hurlaient, du coucher du soleil jusqu'à l'aube, mais dont les abois étaient si fondus qu'ils semblaient planer au-dessus de Moukden en une sourde rumeur, faisant penser, je ne sais pourquoi, à la vague clarté qui, planant la nuit dans notre ciel d'Occident, révèle au loin l'approche de nos villes.

Qui croirait que nous sommes en guerre ? pensaisje souvent durant ces heures de rêverie, en suivant des yeu.x la course des nuages. A mes côtés, mes compagnons échangeaient des impressions sur l'Aménque. Un petit chien noir, que l'un de nous avait recueilli, venait me mordiller les jambes, me demandant à jouer. Les jours se succédaient avec nonchalance. Nous étions à la première quinzaine: du mois d'août. Le confort de la maison de Lou et la belle cour fraîche me plaisaient tant que je ne sortais presque point et restais plongé dans une torpeur orientale. J'attendais Kouroki : comme en un coin de l'Engadine, je faisais à Moukden une cure de tranquillité.

Aller de la ville chinoise à la gare russe était une corvée. Tout le long de la route, durant ces quatre t

cinq versles, on vivait dans un nuage de poussière, qui vous noircissait bientôt des pieds à la tôte. On revenait les yeux enflammés, les cils bordés de noir, comme des chauffeurs de locomotives ou de navires, et Ton avait appris qu'il ne s'était rien passé, que Kouroki était mort ou que 64.000 Japonais (pas un de plus, pas un de moins) avaient été pulvérisés devant Port-Arthur. Il nous arrivait alors de penser, avec ironie,aux jalousies qu'en France nous devions exciter : « Ah ! voilà au moins des gens bien renseignés ! . . . Si nous en savions autant qu'eux ! »

Je me trouvais à la gare, une après-midi. Un commerçant allemand, au buffet, m'annonce que l'on recevait de mauvaises nouvelles du Sud, qu'il y avait eu un engagement. Il ignorait le lieu môme de l'action et son importance. Je vais trouver qui de droit. On hausse les épaules violemment, et, d'un ton de commisération : « Quels racontars, quels tas de mensonges ! Une bataille ? Allons donc ! Quelques Russes et Japonais peut-être se sont rencontrés ; on a tiraillé, un peu sabré, et voilà tout ! w Je remerciai chaleureusement mon interlocuteur, — un si charmant homme, — et revins au buffet. On avait maintenant des nouvelles... C'était une vraie bataille, des canons étaient perdus. Je retourne auprès des deux officiers qui m'avaient renseigné avec tant de complaisance. Ils durent avouer qu'évidemment c'était un assez gros combat : « Mais bah ! ne vous occupez donc pas de ça ! — Puisque ça n'a pas d'importance, je puis télégraphier? — Non î » Et voilà comment j'appris la ba-

100 EN MANDGHOURIE

taille de Ouafango : 20.000 Russes en retraite... Durant assez longtemps, les journalistes eurent comme censeur un officier qu'une chute de cheval avait immobilisé dans un hôpital, au diable vauvert. Il jugeait de l'exactitude des nouvelles, rectifiait dépêches et lettres. Il ne témoignait d'ailleurs aucune antipathie aux correspondants ; je crois même qu'il les aimait : c'étaient eux qui le tenaient au courant des faits de la guerre.

Les jours se succédaient donc en paix. Kouroki ne semblait point pressé de venir. Bien des choses nous manquaient à l'hôtel. Il faisait très chaud, nous ressentions l'absence d'un whisky and soda. L'après-midi du 12 août, je me décidai à faire une pointe jusqu'à Kharbine pour m'y approvisionner. Un grand dignitaire de la Croix-rouge, ayant aussi besoin d'aller à Kharbine, s'était adressé au général Kouropatkine lui-même pour tâcher de savoir si la période de calme touchait à sa fin. Le général en chef avait assuré que tout resterait tranquille durant la quinzaine. Je pouvais quitter Moukden sans crainte. Je résolus de mettre mon fameux palefrenier à la porte avant mon départ.

Martinovitch et moi tenions les comptes, chacun de notre côté. Après une matinée de travail, je découvris que mon homme faisait une erreur d'une centaine de roubles — à son profit, bien entendu. Le palabre commença. — Vers 5 h. du soir, les 100 roubles se réduisaient à SO; à 8 h., des amis que j'avais conviés à dîner, virent un homme, sur la véranda, hurler des injures à pleine bouche, de temps à

autre les interrompre pour tomber sur les genoux, lover les yeux au ciel, porter une main à son cœur, puis la brandir en Tair : cracher par terre enfin, en jurant, par Dieu et toute la création, que je lui devais 11 roubles, ou qu'il me ferait mon affaire. Je glissai dans ma poche un revolver, et nous nous mîmes à table : la brute s'éloigna vers le milieu du repas.

Le lendemain, je remis au propriétaire la somme que je devais à Martinovitch, et partis pour Kharbine. Il n'essaya point d'empoisonner mes chevaux, comme je le craignais, mais porta plainte contre moi à la police qui l'envoya promener. Il lui fallut plusieurs jours, me dit-on à mon retour, pour se décider à prendre ses gagoîs. Je ne l'ai plus revu depuis, mais j*ai su par la suite qu'il s'associa avec les deux autres palefreniers de mes amis — car ils les congédièrent bientôt, sans regrets, — et que les trois tiennent maintenant un petit hôtel, un Poltava quelconque, f\ Tiéling, un petit hôtel monténégrin dont je devine les couloirs obscurs, saturés de parfums violents !

Les Monténégrins ne manquent pas, en Mandchourie : on en trouve partout. Après bien des tâtonnements, ils se sont spécialisés dans le métier de portiers pour hôtels borgnes, pour maisons closes. Au début, ils viennent comme soldats. M. Naudeau les avait drôlement dénommés : les « Rampeurs ». Un matin, on vit débarquer une troupe d'hommes aux costumes éclatants, les ceintures gonflées de poignards, de coutelas, (le lames courbes et droites, d'énormes revol-

vers. Ils venaient faire la guerre à leur façon : ils comptaient opérer durant la nuit, ramper — d'où le nom — dans le gaolian^ couper les jarrets des chevaux et massacrer silencieusement les Japonais. Leur chef était un cabotin majestueux, aux décorations innombrables. Il n'avait pas le sou : les hommes encore moins. Il leur promit pourtant des payes fantastiques, des pillages gigantesques, du butin à ne savoir qu'en faire, et à tous la croix de Saint-Georges... Quand ils virent des shrapnells, ils conçurent des doutes sur la possibilité de mettre à exécution leurs plans ténébreux ; d'argent, ils n'en voyaient jamais : plusieurs désertèrent et se firent domestiques... Quand les autres hurlaient trop fort, une décoration apaisait les plus indociles : une façon de gages.

Sur les 600 kilomètres environ qui séparent Moukden de Kharbine, les Russes déploient une telle ardeur à bâtir, le long du Transsibérien, qu'à chacun de mes passages, je vois des constructions nouvelles, des maisons qui s'élèvent. Quand j'arrivai en Mandchourie, cet itinéraire me laissa l'impression de champs de gaolian^ à perte de vue, cultivés comme un parterre, et, çà et là, quelques raves fandzas. Les villes chinoises, dont les stations russes portent le nom, se trouvent à cinq ou six kilomètres de la ligne ; elles sont invisibles. Le nombre des chaumières indigènes n'a point augmenté. Mais sur de grands espaces, la verdure a disparu, s'est comme effacée pour faire place à des gares spacieuses, quelquefois en cours d'achèvement, autour desquelles se groupent des maisons en

MOUKDKN nques, couvertes de tuiles, solides, durables, et nmmenses entrepôts.

y soixante kilomètres environ de Moukden, Tiéjag : partout des pierres, des briques, des échafaublges, des Chinois au sommet des murs, la truelle à in. Au sortir de Tiéling, la chaîne des collines, sur notre droite, jusqu'alors assez rapproetiée, oblique francliemenf vers l'Est; bientôt les ondulations dernières s'effacent dans le crépuscule.

Jusqu'à Kharbine, ce sera désormais la plaine immense, Beauce démesurée, également fertile, qui, à l'Ouest, s'étend jusqu'à la rivière Liao, jusqu'aux steppes de Mongolie.

Des magasins énormes entourent Quoundjoulin, Kouantcliandzé, qui forment, avec TiéLng, les trois stations principales échelonnées entre Moukden et Kharbine, Les Russes en font leurs trois grands centres d'approvisionnement et les mettent en état de ravitailler, ensemble, 400.000 hommes durant troia mois.

Entre ces points principaux, trois stations de moindre importance s'entourent aussi de constructions hôtivemenl bâties, de postes de gardes- frontièrej d'hôpitaux. Après Tiéling, nous passons par Kaiyuen ia vient Quoundjoulin. Nous franchissons une pe- I rivière dont je n'arrive point à savoir le nom, b-rivons à Fandjiatoun, seconde étape intermédiaire, , Kouantchandzé. La ville chinoise, m'a dit un isionnaire, est très importante. 11 s'y trouve une bsion. Mais tout cela est hors de vue. Pour les

voyageurs du train, ce n'est que la répétition de la veille : à notre droite, la route mandarine, large, monotone, remplie d'ornières ; à gauche, un chemin plus étroit, bordé de gaolian. Je regarde ces rubans jaunes, où le vent fait tourbillonner la poussière, et je pense aux heures de cheval que j'ai passées sur cette « mandarinski doroga » (route mandarine) pour la possession de laquelle, ainsi que des deux traits luisants de rails qui vont jusqu'à Pétersbourg, nos alliés semblent lutter, bien plus que pour rejeter l'ennemi à la mer.

De temps à autre, une file de trois ou quatre cavaliers, aux uniformes verts, rompent la solitude du paysage : des gardes-frontière en inspection, au pas saccadé du poney mongol.

Puis lomin, qui sépare Kouantchandzé de Kharbine. Après cette station, l'œil, si accoutumé à la plaine, s'intéresse aux modestes vallonnements qui encadrent la voie, hauts de dix, quinze mètres, peutêtre. Un arrêt, et je ne puis m'empêcher de rire tout seul, comme je l'ai fait si souvent : il me semble que le train, lui aussi, parlemente avec la sentinelle, pour passer le grand pont de la Soungari. A droite, sur une hauteur, des bâtiments : la caserne des gardesfrontière, entourée d'une muraille épaisse que trouent des meurtrières, et qui doit protéger des Khongouses, je suppose, car, contre une batterie... Encadrés par des sacs remplis de sable, deux canons veillent à chaque entrée du pont gardé par deux sentinelles. Je mesure de Toeil l'âme de ces pièces qui paraît insi-

gnifîante, quoique d'aspect menaçant. Mais cela peut suffire, sans doute, contre des pillards. Le train, après une longue attente, s'engage sur le pont. Le fleuve paresseux roule ses eaux lentes et jaunes : des centaines de coolies se suivent à la file, sur les bords, et vident la terre que contient le petit panier, qu'ils portent sur la tête. Ils nivellent l'approche du fleuve, où Ton construit un Decauville. A gauche, des bâtiments, aussi. Un grand hôpital de la Croix-Rouge, me dit un médecin. Et il me parle, avec enthousiasme, de l'installation luxueuse que Ton est en train d'y parfaire : rien n'y manquera, pas même un chaufl'age et une blanchisserie à la vapeur.

Mais j'écoute mal, et me penche pour voir le plus longtemps possible la Soungari, — car les règlements sont observés, aujourd'hui, et l'employé a passé dans le couloir pour fermer les fenêtres. 11 est défendu de les ouvrir tant que le pont n'est pas franchi : une bombe est si vite jetée. Je suis du regard les eaux attirantes, l'inconnu de leur marche sinueuse : je descends en ma rêverie ce fleuve bientôt démesuré qui se joint à l'Amour, cette sorte de mer inépuisable dont se grossit l'Océan, là-bas, à des centaines de lieues, dans des solitudes glacées, aux confins du monde.

Kharbine, enfin ! Je suis parti un jeudi soir. Nous voici au dimanche matin : moins de 600 kilomètres, moins qu'entre Bordeaux et Paris — trois nuits et deux jours de voyage.

Tard dans l'après-midi, je passais, le lendemain c mon arrivée, devant Thôtel du Commerce sur \ banc, plusieurs officiers prenaient le frais. Parmi euï se trouvait un général que je connaissais. Nous e sâmes, A côlé du général était assis un officier de C« saques. Son uniforme très simple, couleur de bure était d'aspect austère. Il restait silencieux, paupi baissées. Aux premiers mots, il leva le regard. I physionomie me frappa. Les yeux très grands, d'u noir intense, éclairaient la figure bronzée, impassible osseuse et dure, au nez énergique. Une moustacH tombante, peu fournie, aux poils raides, cachait ( la lèvre supérieure.

Son œil me fouillait, un regard étrange, droit, cla et pourtant comme voilé de mélancolie. J'ai conDi cette expression chez des fumeurs d'opium. Il jel quelques mots dans la conversation : son français é parfail. Je demandai au général de me présente C'était le prince Arsène Karageorgévitch. J'avi une lettre de recommandation pour lui, d'un . commun. Depuis mon arrivée en Mandchourie, j'ai vainement lâché delejoindre.il était continuellemej aux avant-postes, à des distances considérables : c^ tain qu'une quinzaine se passerait sans action génl raie, il était venu se reposer quelques jours àKheâ bine.

Cette soirée, il me semble que c'était hier. Le g nèral arrangea, après dîner, une petite fêle dans I Nouvelle Colckide. Je vois encore celte ] salle, cet immense cabinet particulier, où nous étû

MOUKDICS

assemblés, quelque vingt officiers cl moi, aiitnnl dm femmes fanées. A mesure que l'heure s'avançaîl, ■ et nous nous séparâmes très tard, — mon étonnemeaJI croissait à causer avec le prince Arsène. Quand ja quittai Paris, sa renommée, dont quelques échos m'é taient parvenus, m'avait préparé à rencontrer i viveur, un cousin du joyeux Milan. Je trouvais i Mandchourie un officier de premier ordi'e, d'un cou^ rage devenu légendaire, toujours à cheval, toujours au feu, briguant les missions les plus difOcilcs et les plus dangereuses, vénéré de ses hommes, et pour qui tous ses supérieurs , Kouropatkine en tète, el tous ses égaux en grade professent la plus grande estime. Lorsque son rang et son nom lui rendaient si facile de traîner son sabre, comme tant d'autres, tout ailleurs que sur les champs de bataille, il ne a décidait à quitter son service que complètemetil épuisé, el lorsqu'on ne se battait pas. Toujours besogne, depuis le Yalou, on peut dire sans exagéra tion qu'il ne s'est passé de jour ni de nuit qu'il n'a frontal dix fois la mort. Nous nous sommes souvei perdus de vue pendant longtemps ; par des comiais» sances communes, je savais ce qu'il advenait de lui. Durant mes six mois de Mandchourie, le compte des congés qu'il a pris est facile à relever. 11 s'est absenté trois fois de son corps., pour quelques joure seulemeirf el — j'y reviens ■ — lorsqu'on ne se battait pas ; brefi| un des rares qui fussent à la hauteur de leurs tons lions el digne de commander; un vrai, un bon orfi cier; un de ceux avec qui on aime marcher !

Il en est un autre... Et tous deux furent dressés par Tarmée française. De l'aveu môme des Russes, parmi les meilleurs officiers qui se trouvaient en Mandchourie à mon départ, — la liste n'est pas longue, — se plaçait auprès d'Arsène Karageorgévitch, le prince Napoléon Murât. Car tout ce que j'ai dit de l'autre peut s'appliquer à celui-ci. Ce ne sont point mes sentiments personnels à l'égard de ces deux officiers, ni même l'orgueil national qui m'entraîne. Malgré mon estime et ma sympathie, je ne porterais point un jugement pareil, si l'armée russe entière ne pensait ainsi : quel que soit mon chauvinisme, je ne risquerais pas un démenti facile. Je constate simplement des faits. J'enregistre l'opinion des Russes : deux officiers ont toujours et partout fait leur devoir avec bravoure, avec ardeur, avec savoir et intelligence, et ce sont deux officiers éduqués par nos écoles, dressés par nos régiments. 11 en est d'autres à coup sûr ; il en est môme quelques-uns que l'on pourrait leur comparer. 11 n'en est pas que les Russes leur préfèrent. Le relief qu'ont pris, en Mandchourie, le prince Karageorgévitch et le prince Murât est d'ailleurs facilement explicable : ces élèves de l'armée française possèdent les deux vertus mihtaires qui, je crois, résument toutes les>autres, et dont la majorité des cadres russes est totalement dépourvue : Tesprit militaire et le sens du devoir. A Fappui de mon dire, et pour ceux qui traiteraient ce dernier jugement de calomnieux, que penser d'officiers supérieurs qui s'enivrent et roulent au ruisseau, avec leurs lieutenants, sous les veux

de leurs hommes? Que penser d'officiers qui vident la caisse du régiment ou gaspillent l'argent qui leur est confié, en font cadeau aux cocottes, aux sistras de Tiéling, de Moukden et de Kharbine, cependant que les hommes manquent de vêtements ou de bottes, et les chevaux de fourrage ?

Ce sont des exceptions, à coup sûr. Moins rares pourtant que je n'aurais souhaité. Je l'ai dit déjà, et je m'empresse de le reconnaître encore, il y a tous les officiers que l'on ne voit pas, parce qu'ils font leur métier ou tâchent. Mais ceux-là, ce sont pour la plupart des petits, des humbles, qui n'ont pas le temps ni le désir d'intriguer, et qui meurent obscurément, en s'efforçant d'acquérir — sous les balles — ce que l'école ne leur a point appris.

Quatre jours à courir les magasins, quatre nuits à boire du Champagne, et je repars pour Moukden. En cours de route, une discussion s'engage entre des officiers au sujet de Kouropatkine et d'Alexeietî. Le général en chef a d'ardents défenseurs. Un grand nombre affirme que Kouropatkine, loin d'avoir ses coudées franches, est continuellement accablé d'ordres inexécutables, venant de Russie.

« Ah ! s'il n'y avait que cela î dit l'un de mes compagnons. Mais non seulement Kouropatkine perd son temps à correspondre avec Pétersbourg, pour tâcher de les convaincre qu'ils n'arrivent qu'à le paralyser : il doit aussi prendre en main, surveiller à peu près la totalité des services en Mandchourie. Je ne prétends point que le généralissime soit un Napoléon. Comme

i de

I qu

au [si

^^^ ne

r de

EN MÂNDCHOURrE lous tous, hélas ! il en csl resté aux tactiques de la 'c turque. Dès le début de la guerre, il eut, néanmoins, — et lui seul peut-être, une vision très nette de son plan de campagne. Il se rendit compte que notre infériorité numérique ne nous permettait aucune ction offensive. Si on Teùt écouté, nous serions à harbîne, à attendre patiemment les 600,000 hommes qui nous permettaient d'écraser les Japonais : nous aurions évité le désastre de Ouafango. Il n'aurait pas l'ait partir, contre sa volonté, Slackeiberg au secours de Port-Arthur : Kouropatkine nous aurait donc conservé près de l.SOO hommes, des drapeaux, 17 canons...

Vous pensiez, — il se tourne vers moi, — que ie généralissime n'avait qu'à s'occuper de l'armée, des louvements stratégiques, des batailles. Cette tâche leule serait déjà écrasante, car son état-major ne l'asiste guère, et nos cartes n'existent pas : presque 'inutilisables, tant elles sont défectueuses. Mais regarautour de vous, récapitulez les services de l'armée dont voue pouvez avoir connaissance, etsî vous jugez insuffisants, dites-vous que, sans Kourolalkine, ils le seraient bien plus.

« Le général est obligé de diriger entièrement Je lervice d'intendance, tant rincapacilé s'y montre grande ! Il veille à ce que ces (ici, un mot impossible répéter) de la Croîx-Rouge ne volent que décemiment. Quoi encore ? De leinps à autre, il lui faut s'occuper de faire mettre à la poi'te — comme à Liaoyang, lemièrement — un troupeau de prostituées. Il j

T MODKOSH ï«

intendant. Tait dresser des cartes, donner aux hommeafl du pain, des bottes, se débat contre ses rivaux loiri-^ tains ou proches, car sa fortune lui a valu bien den haines. Ce n'est point tout. Vous souvenez-vous, enfl juin, de cette inspection qu'il passa, une nuit, au buFifl fet delà gare?Comme d'habitude, des ofGciers étaienn étendus, ivres morts, sur le quai : Kouropatkine appa-9 rut soudain et les expédia, séance tenante, se l'airM tuer au « front », Il doit donc être encore une sortflj de garde-chiourme, de maître d'école... Vous voyez,B terraina-t-il, quel temps lui reste pour faire des plann de campagne ! » ■

En écoutant mon compagnon, je me figure Kouro^ patkine essayant sans cesse de replâtrer cet édific^| en ruine que me semble être l'armée de Mandchourie :■ à peine réussit-il à consolider un pan de mur, qu'uiffl autre menace de ci-ouler. Deux officiers veulent absoffl lumenl me faire prendre parti pour l'un des grandal rivaux : suis-je un « Alexeïefî? u ou un « Kouro-^ patkine » ? Un troisième me tire d'embarras, en deman^l dant si vraiment le généralissime est tombé en dis-l grâce, rappelé à Pétersbourg. La majorité de mes compagnons espère que ce bruit est faux. Les partisans de l'amiral reconnaissent eux-mêmes combien serait dangereux le départ du seiJ homme qui con- ■ naisse le pays et ses ressources.

Ce qui m'étonne, c'est le sans-géne de ces ori-J tiques, et de voir des sous-lieutenants démolir s en quelques phrases, le généralissime ou le vice-roi. 1 Ils ne craignent point ma présence, parlent française

^f^ EN MANDCKOURiE

me demandeat mon opinion à tous propos, me poussent à rcxprimcr iVanchemcnl ! Ils n'ont bu que peu, U est vrai, et il n'est que 8 h. du soir : à 1 h. du matin, ils affeclei-onl la plus grande défiance à mon Ogard, etj'entfindrai peut-ûli't; une voix pâteuse parler delà France n amante infidèle ». La plupart des Russes que j'ai rencontrés en Mandcbourie agissaient ainsi. Un jour, ils me témoignaient une confiance sans

' bornes ; le lendemain, c'était le contraire.

' Bienti^it le haut commandement même s'inquiéta de ces critiques, de ces jugements, tenus dans les lieux les plus divers : une affiche, signée, si j'ai bonne mémoire, du général Sakharoff, chef du grand étatmajor, fut placée dans les buffets des gares, où chaciin pouvait la lire. On y menaçait de punilions sévères les officiers qui se livraient ouvertement à ces appréciations désobligeantes, soit sur leurs supéi-ieurs, soit sur les opérations. Ces propos n'étaient pas perdus pour tous. Si les Russes, quelques hem'es plus tard, ne s'en souvenaient guère, en était-il de même pour chacun des passagers, dans ces wagons de troisième classe où les officiers s'entassaient souvent? La fumée des cigarettes obscurcissait l'air; le parquet était jonché de bouteilles, de pelures de pommes, de débris de pain et de fromage. Contre le plafond, s'alignait une dernière rangée de couchettes, celles des humbles, des indigènes... Les bougies éclairaient mal. En levant les yeux, on dîstuiguait à peine une forme étendue, un visage vaguement jaune, des paupièi'es closes... Baissait-on la tête, deux yeux bridév

MOtIKDEN 11»

se fixaient sur les officiers russes et flambaient, grands J ouverts. I

Entre Ktiarbine et Moukden, mes compagnons vont.1 aux nouvelles, à chaque station. Le bruit d'uii&l bataille autour r'e Liaoyang devient persistant. Je reste-| sceptique. D'abord personne ne donne d'indications i précises. Ce ne sont que des rumeurs incertaines, I démenties quelques verstes plus loin. Et puis, je ne J crois plus à rien, sinon à ce que je vois de mes yeux ; I la Mandchourie est le pays des nouvelles fausses. J'ai 1 hAte pourtant d'être arrivé. A Moukden, mes amis I me rassurent entièrement : des officiers leur ont I affirmé que tout est calme au Sud. Dans cette région, 1 les Japonais auraient même diminué leurs effectifs auM profit du terrible Kouroki qui nous vient de l'Est etfl dont l'arrivée est imminente. Je me frotte les mainsS de satisfaction, m'occupe k faire ouvrir des caisseaB nombreuses de soda. I

^^^Surant lajournée, jesuis inlriguéà plusieurs reprises. I par le frémissement des fenêtres de ma chambre. De I temps à autre, il me semble avoir dans les oreilles 1 comme un bourdonnement lointain d'abeilles, — le I vent, sans doute? Nous avons inauguré te soir, dans I la belle maison, de longues parties de bridge : nous I sommes si confiants dans nos prévisions ! I

La nuit est incomparable ; le concert habituel des à chiens ilolte sur Moukden endormie. Du bâtiment I

414 EN MANDGHOURIE

habité par les boys, s'échappent les notes sourdes, espacées, d'une guitare chinoise. Dans ce calme profond, les vibrations mystérieuses prennent une telle intensité que nous cessons le jeu : plus de doute sur la nature de ce grondement incessant ! A 70 kilomètres de distance, les canons nous apprennent ce que ron a si bien réussi à nous tenir caché. Un enragé reprend les cartes et dit : « Hearts are trumps, atout cœur ». Les Japonais se ruent sur Liaoyang.

1" septembre.

Les pluies récentes ont transformé les routes en marécages. 11 me faudrait trois jours pour aller à Liaoyang à cheval. Je suis à la gare dès Taube. J'emmène Lian, mon boy ; il me servira d'interprète. J'ai la chance de trouver un train partant pour le Sud. Allons ! la guigne qui me poursuit depuis Tachitchao semble se lasser : je verrai quelque chose de la bataille. «Hâtezvous », me dit-on. La locomotive siffle, semble impatiente de s'ébranler. Je me hisse vivement sur la plate-forme d'un wagon de marchandises ; mais nous ne quitterons Moukden que trois heures plus tard. Lassé d'attendre, je vais au buffet. Rien n'est changé. Comme d'habitude, nombre d'officiers fument et boivent, sourient aux infirmières.

— Vous allez là-bas? me demande un colonel, en désignant du doigt le Sud. 11 paraît qu'il y a une grande bataille, ajoute-t-il, indifférent.

Un mercanli grec, en train de gagner une fortune, me dit en français : « Hein ! Liaoyang? » Et il pouffe de rire : il semble, celui-là, mépriser les Russes en proportion de ses gains. Nous partons enfin. Toutes les cinq verstes, nous faisons halte, deux, trois heures.

A la tombée de la nuit, nous sommes garés sur une contre-voie : un train de la Croix-Rouge nous rejoint. C'est un de ceux qui furent offerts à l'armée par les grandes-duchesses. Un des wagons forme une superbe salle à manger. La table se garnit bientôt de nombreux convives, hommes et femmes, gais, souriants. A côté, se trouve la cuisine. Les immenses fourneaux en cuivre reluisent. Le canon gronde sans discontinuer. Pour être entendu à pareille distance, ce duel d'artillerie doit être effroyable; nous sommes loin des 30.000 obus lancés par les Russes, le 24 juillet, à Tachitchao. A Thorizon, nous apparaissent fréquemment des points lumineux aussitôt disparus : les éclairs des shrapnells. Je songe à des nuits aux Indes, durant lesquelles d'innombrables lucioles semblaient entourer ma tente d'étincelles.

La Croix-Rouge a fini de dîner : bras dessus, bras dessous, officiers, médecins et sistras marchent lentement sur la voie, en avant du train. A cinquante mètres, se trouve un talus; on y grimpe, pour mieux voir les shrapnells. A peine un point lumineux apparaîtil qu'on le signale, avec des exclamations. Ces gens semblent regarder un feu d'artifice. Puis, ils reviennent, souvent par couples étroitement unis. Il est 9 h. Le ciel est noir, sans une étoile, sans lune. Le foyer

116 EN MANDGHOURIE

de la locomotive projette des deux côtés de la voie une large barre sanglante ; dans Tair lourd, chargé d'orage, montent des rires étouffés, des petits cris...

Je m'enroule dans mon caoutchouc, m'étends sur la plate-forme et m'endors. Au milieu de la nuit, on me secoue violemment. Un sous-officier veut absolument me prendre pour un espion. Pauvre diable ! Il ferait bien mieux de surveiller Taide-machiniste, un Chinois qui est venu se coucher près de moi et suit, narquois, notre discussion. Un soldat se rapproche, porteur d'une lanterne. Mon sous-officier trop zélé n'est certainement pas un de ces bons sous-officiers qui font les trois quarts de la besogne de leurs chefs, et que j'admire tant. Il pue le vice et l'alcool. J'ai hâte de reprendre mon sommeil : je l'entraîne à l'écart, lui glisse un rouble dans la main. 11 salue et s'éloigne. Je me rendors en pensant : « Et si j'étais un espion ? »

Après deux ou trois mois d(3 guerre, les Russes en Europe sont fixés sur la façon dont on gère les caisses de la Croix-Rouge. Aussi plusieurs grandes villes ont-elles délégué un envoyé spécial, qui vient en personne distribuer des secours et de Targent. Le matin, je trouve un de ces volontaires parmi les passagers du beau train : j'ai la fortune de le connaître ; grâce à lui, je dévore du pain et des œufs. Je partage ces provisions avec mon boy. Il mange sans s'étonner. Depuis hier, il ne s'est pas départi de son impassibilité : je quitterai d'ailleurs la Mandchourie sans jamais l'avoir vu broncher. Les heures s'écoulent, avec une lenteur exaspérante. Le canon gronde toujours, là-bas.

Les mécaniciens du train placent des bouteilles sur le remblai, et font des concours de tir à coups de pierre. Midi, 3 h., 5 h. du soir! Nous sommes stoppés à un garage : une petite maison de briques s'élève au bord de la grande pleine verte, à cent mètres de la voie. C'est un poste de gardes-frontière. On nomme ainsi les soldats spécialement chargés de garder le chemin de fer. Quelle existence, là, seuls, pendant des mois! En été, passe encore, mais durant l'hiver terrible ! Des semaines sans voir âme qui vive, sauf quelques Chinois, et le paysage immuable, ces étendues glacées, à perte de vue, que balayent les vents ! Un chant bizarre détourne ma pensée. Je ne comprends d'abord pas. D'une fenêtre de la maison, dans le silence qui semble élargir encore ces plaines, cet océan de verdure, s'élève une voix puissante. Toréador ! en garde !

Et vraiment, à cette heure, ce chant de phonographe est très beau.

Enfin des nouvelles! Vers 9 h. du soir, un train vient du Sud : Liaoyang est évacué. Je n'ai plus qu'à rentrer à Moukden : le phonographe inlassable nous jette, comme adieu, les fragments d'une chanson d'Yvette Guilbert.

J'arrive à Moukden au milieu de la nuit. J'exprime à un officier mes craintes d'être arrêté à la porte de la ville chinoise ; ne faut-il pas un mot de passe? « Bah î me dit-il, jovial, les sentinelles s'en moquent pas mal. . . et puis vous savez que cinquante kopecks aplanissent les difficultés. » Le service des portes, heureusement,

est mieux fait que ne le pense cet optimiste. Avec beaucoup de difficultés, j arrive à la maison de Lou.

3 septembre.

Je pars à cheval pour le Sud, par la route mandarine. Nous sommes trois, deux correspondants anglais et moi. Les chemins sont affreux. Nous avançons à peine de dix kilomètres avant déjeuner. Nous faisons halte au village décoré de deux grands poissons. Les Chinois se mettent en quatre dès qu'ils apprennent que nous sommes des Ingoua (Anglais) et des Fagoua (Français). Nous arriverons certainement trop tard pour voir quoi que ce soit. Des milliers de charrettes se suivent sans interruption, allant vers Moukden : tantôt des voitures régimentaires russes, tantôt de lourds véhicules indigènes, menés tambour battant par un soldat, à la grande indignation du Chinois propriétaire de Téquipage. Ce dernier parle, gesticule et maudit sans relâche.

Peu de ces charrettes sont vraiment chargées : ce que j'ai surtout vu en Mandchourie, ce sont des voitures vides. Beaucoup transportent une petite table, une chaise et deux ou trois choux, autant de navets, qui serviront aux soldats pour la soupe prochaine.

Vers trois heures de l'après-midi, nous croisons un jeune homme à cheval, en civil. 11 est escorté de nombreux Chinois, qui donnent l'impression de commerçants fortunés. Leurs vêtements sont neufs, faits de

bonnes étoffes solides. Leurs visages respirent le bien-être ; quels singuliers gardes du corps t L'Européen doit avoir dix-huit, vingt ans. à peine. Cet adolescent imberbe, élancé, si frêle, sourit en passant et me regarde. Il est déjà loin que l'expression de ce visage, de cet œil, m'intriguent encore. Je sens qu'il y a quelque chose. Je cherche en vain. Je sursaute tout à coup sur ma selle, à l'étonnement de mes compagnons. Je tiens mon jeune homme ! Je mettrais la main au feu que c'est une femme. Je ne m'en étonne pas outre mesure. Si les maisons, les fermes qu'ont occupées les Russes en Mandchourie pouvaient parler, nous saurions quelques histoires dignes des fées.

Que de transports, que d'hommes remontent au Nord ! Voici une batterie, démontée probablement, qui quitte le front, elle aussi. Nous croisons un détachement de cavalerie, colonel en tête. 11 demande ses papiers à l'un de nous, les examine, et repart sans mot dire.

Depuis Moukden, le sol est couvert de boîtes de conserves innombrables. Aux abords des villages, les petits Chinois les ramassent soigneusement. Le soleil commence à tomber. L'étape est finie pour aujourd'hui. Nous ne savons pas trop bien où nous sommes. Nous nous arrêtons dans un village ; chaque maison est remplie d'hommes ; les champs disparaissent sous les tentes. Un peu à l'écart, nous trouvons enfin un gîte : dans un bas-fond, se dressent quelques maisons cachées parmi de grands arbres. L'une d'elles nous abritera pour la nuit. La chambre mise à notre disposi-

EN MANDCHOURIK

lion lient lieu de cuisine. Une odeur d'ail, suffocante, se répand. Après dîner, plutôt que de reposer sur le khang d'une propreté douteuse, je m'allonge par terre, dans mon manteau. Des fourmis me dévorent toute la nuit. Je m'endors un peu avant le lever du jour et me réveille couvert de rosée froide.

i septembre.

De grand matin, nous quittons la roule mandarîiS et prenons un chemin qui se dirige vers lOuesl. Nous devons tomber sur la ligne du chemin de fer : là, nous aurons des nouvelles. Le terrain devient un peu accidenté. Las de ces plaines sans fin, je ne suis plus bien difficile et me réjouis à chaque vallonnement, aux boquetaux verts.

Des cavaliers dévalent une pente rapide, viennent ft nous au grand trot. A leur tête, se trouve un colonel que je connais. 11 s'arrête à peine, me demande si j'ai vu Kouropatkine. Je dis non. Il repart à belle allure. 11 semble bien exalté : ça doit marcher mal ! De tous côtés, des bandes de Chinois fuient versMoukden. Les hommes portent à chaque bout d'un bâton un panier rond, qu'emplit aujourd'hui un petit enfant à la mine

t éveillée, ravi de l'aventure. Puis des femmes lasses, coui"bées sous de gros paquets ; les bardes de la famille, sans doute ; des gamins exténués, des charrettes que traînent des bœufs, de grands mulets couplés parfois à de tout petits ânes. Lamentable, ce

MODKDEN

déGIé de pauvres gens ! U me vient, malgré moi, i irritation ridicule de voir ce pa^-sage calme, ces arbre où chante le vent frais, ce ciel lumineux rayé par I( hirondelles joyeuses, toute la nature contempler, ii passible et sereine, celte misère et ces ruines.

Les troupes passent, toujours de plus en plus nombreuses. C'est la retraite, c'est la déroute couvrant le pays. Cavaliers, fantassins, caissons s'entassent dans les chemins étroits. Nous devons faire halle fréquemment. C'est une agitation, un désarroi inouïs. A contempler ce désordre, on sent combien l'esprit de direction fait ici défaut. Des hommes, par bandes isolés, s'en vont ô travers champs, dans toutes 1^ directions, le fusil couché sur l'épaule. Ils semblei partir à la chasse. L'un d'eux manque de m'éborgn! avec celte baïonnetle qui jamais ne quitte le bout c fusil. D'aulres dorment dans les fossés. J'en compi douze qui ronflent, en tas, sous le soleil. Tous i hommes ne sont pas blessés pourtant. Oi!i vont-ils Où sont leurs chefs ■' Il n'y a personne pour mettre u ~ peu d'ordre parmi ce gâchis. Voici plusieurs centaines de fantassins qui, tranquillement, montent au Nord, les mains dans les poches, pour ainsi dire. I dirigent-ils sur Moukden, ou ailleurs ? Ils n'en s sûrement ricncux-mômes. Ils s'en vont..,, et pas u olïicier qui les contrôle !

Le village où nous avons couché est Yentaï; n arrivons brusquement à la station. Une fourmilièi d'officiers, une douzaine de généraux discutant, cai^ en main, qui avec un lieutenant, qui avec un ca(ïj

taine. Les visages sont durs, tendus, soucieux, couverts de poussière, luisants de sueur ; des groupes se forment, et, chose rare, toutes les voix sont basses. Sur ce bourdonnement, ces allées et venues précipitées, semblent flotter une lassitude,^un abattement profond : quelques figures sont désespérées...

Un officier me dit que j'arrive trop lard, que Tordre définitif d'évacuation sur le nord a été donné. Je rencontre le général Silvestre qui part dans quelques heures pour Moukden. Que faire, sinon rentrer? Découragé, je sors de mes fontes un énorme sandwich au 'poulet, que je garde précieusement depuis hier. La viande est gâtée. Je jette 'le sandwich à un gros chien chinois, qui erre aux alentours : il engloutit pain et poulet d'un seul coup. Dans un coin de la gare, un mercanti a installé une sorte de cuisine. L'air y est irrespirable. Une trentaine d'officiers se disputent des assiettes graisseuses, remplies d'une eau jaunâtre, où flotte un morceau de viande.

Je reprends aussitôt la route mandarine. Je talonne rageusement les flancs de mon poney. A la nuit tombante, j'arrive au pont de la rivière Houn-Khé.

Une sentinelle garde l'entrée du pont : mon brassard, mes papiers, rien n'y fait. Ma tète ne lui revient pas. (( Au large ! » 11 faut passer à bac. Sur le sable que blanchit la lune naissante, se distinguent des groupes nombreux, masses confuses d'où s'échappent des cris aigus, des vagissements plaintifs. Ils sont là, par centaines, les Chinois fugitifs dont les chaumières, les récoltes, le bétail, rien ne reste. Ils attendent le

jour pour faire péniblement passer la rivière à leurs femmes, à leurs enfants, à leurs lourds chariots. Ce pont a été construit par les Russes. Mais, en ce moment, pas une voilure prête à s'y engager, pas un cavalier, pas un piéton : n'est-ce pas l'heure pour les blancs, pour les « civilisés », de témoigner un peu de pitié à ces malheureux qu'ils ruinent ?

AMoukden, je trouve le quartier russe affolé. La Banque Russo-Chinoise file sur Tiéling, distant de quelque soixante verstes au nord : une fois de plus, les malles s'empilent, les voyageurs, les sistras se bousculent à la gare. C'est Texode vers le Nord. Les Russes sont maintenant si accoutumés aux retraites, à perdre du terrain, qu'on ne pense môme pas à une résistance prolongée, coûte que coûte : sitôt que les Japonais avancent de dix kilomètres, on ne pense qu'à se mettre à Fabri cent kilomètres plus loin.

Je vais aux personnes que je connais; la réponse est partout la même : « On évacue ; on discute la date à laquelle nous serons tous, l'armée comprise, à Kharbine. » Mais je ne crois guère à ces histoires : non qu'on puisse arrêter sérieusement l'ennemi, s'il veut pousser au nord, mais comment croire qu'il soit assez fou pour s'éloigner ainsi de ses bases ? Pourtant l'heure est critique, puisque la Banque Russo-Chinoise, toujours bien renseignée, montre le cliemin du Nord. J'ai un tas de malles. J'apprends que mes amis ont perdu leur bagage à Liaoyang. Je me décide à ne garder que Tindispensable et à envoyer au plus vite mon boy Li-an confier le reste à la banque de Kharbine.

i24 EN MANDCHOURIE

8 septembre.

On évacue la station de Cha-Kho. Le gros matériel du chemin de fer, les wagons inutiles, les rails, sont dirigés sur Tiéling; les camps-hôpitaux se portent au nord en hâte. On n'entend qu'imprécations contre le général Orloff* ; il est maudit cent fois par jour.

Selon un officier des Gardes, tout marchait à souhait le matin de la fameuse déroute. Kouroki, séparé par la rivière Tai-Tzé du reste des forces japonaises, se trouvait dans une situation désespérée; la victoire russe, sur ce point, ne faisait aucun doute : les Japonais étaient enserrés. A 2 h., Kouropatkine télégraphiait à Fempereur qu'il tenait la victoire. Mais Kouroki ne tâcha point de trouer le centre, comme on l'espérait. Il fonça sur la droite (division Orloff) et les hommes, des réservistes sans entraînement (5^ corps), furent pris de panique devant cette /?//'/« japonaise. « Comment leur en vouloir? continue cet officier avec découragement : des colonels mêmes montrèrent l'exemple, s'enfuyant dans des drochkas (sorte de Victoria), à toute vitesse, loin de la bataille. » 11 ajouta : « Ces journées furent peut-être les plus critiques pour les forces russes, depuis le début de la guerre. Le jour de la retraite finale, nos troupes étaient harassées : Tennemi, à peine à quelques kilomètres derrière. Les pluies récentes avaient inondé les

' 8ije cite son nom, c'est que la presse entière a parlé de lui.

routes ; les transports, les caissons, les canons se noyaient dans la boue ; à chaque instant, il fallait porter, pousser les pièces à bras d'homme. Plus d'un présageait un véritable désastre ; les Japonais avançaient, la confusion était inexprimable, le soir tombait... Un général de corps d'armée vint à passer, impeccable, parfumé, ganté de blanc, suivi de son état-major. Il croisa le camarade dont je tiens l'histoire, un jeune officier qui activait la retraite, en avait la responsabilité... Ce malheureux voyait avec angoisse l'obscurité s'accroître ; la mort dans l'âme, il supputait déjà le nombre de canons qu'il faudrait abandonner à l'ennemi, faute de temps pour les évacuer.

Or, le général le reconnut, et l'appelant pour l'entretenir, l'obligea à abandonner sa besogne ; il lui montra cette masse lamentable, ce troupeau vaincu que dorait le soleil couchant et, d^un ton lyrique, s'écria : « Hein ! tout ce mouvement, sous cette lumière, comme c'est beau ! »

L'officier conclut par cette phrase bizarre : « Ah ! vous savez ! je suis arrivé en Mandchourie fidèlement attaché au régime : maintenant... »

9 septembre,

Les Japonais, comme de coutume, ayant cessé leur marche en avant, Moukden se ressaisit petit à petit. Je ne connaîtrai plus, j'en ai peur, la grande ville

126 EN MANDGHOURIE

paisible, un peu somnolente, dans son activité commerciale même. Les jours vont changer. Jadis, parles matinées radieuses, des campagnes environnantes affluaient les maraîchers ; les brouettes, semblables à celles des vieux ancêtres, grinçaient et disparaissaient sous les navets, les carottes éclatantes, les belles salades vertes. Aux carrefours se rassemblaient les vendeurs réjouis, emplissant Tair de leurs appels aux consonnances inattendues. Sur le sol s'alignaient d'innombrables paniers d'osier, aux larges mailles, d'où jaillissaient soudain une crête écarlate, un chant triomphal ; de gros porcs noirs, aux ventres énormes, pattes liées, protestaient en clameurs aiguës... Pourtant, quel caractère mystérieux d'apaisement, de tranquillité inaltérable dans cette agitation !

Durant la grande chaleur, Moukden, autrefois, s'apaisait, languissante. Les rues, presque désertes, les arbres même semblaient envahis de torpeur^ et les branches, agitées à peine, chuchotaient ^comme un rêve. Vers le soir, apparaissaient des pékin-carts somptueux, attelés de mules splendides, luxueusement harnachées. L'intérieur de la voiture était souvent caché par une gaze métallique qui arrêtait, avec la poussière, les regards indiscrets. J'entrevoyais à peine un vieillard respectable, aux immenses lunettes, largement cerclées de corne, ou quelque visage de femme, aux joues empourprées de fard. La chevelure noire, à l'arrangement délicat et compliqué, s'avivait d'une fleur blanche ou pourpre : un mandarin, 'me grande dame, allant faire leurs visites.

A peine le soleil disparaissait-il que les boutiques se fermaient, les passants se faisaient rares. Les lampes qui tenaient lieu de réverbères éclairaient si peu que Moukden semblait morte, entièrement déserte : les maisons blanchissaient sous la lune, des chats miaulaient. Mais cette ville inanimée ne donnait point une impression d'abandon, de tristesse : elle méditait, confiante en la prochaine aurore.

Ce calme est changé maintenant en une fièvre incessante. Les soldats massifs encombrent les rues. Les voitures régimentaires, les caissons, les Cosaques disparaissent dans des nuages de poussière. Des véhicules disgracieux, bas sur roues, en forme de gondoles, transportent officiers et sistras qui flirtent et se préparent pour l'hiver, marchandent des fourrures. Les commerçants chinois font des bénéfices énormes. Les Russes achètent, à des prix fous, des zibelines noirâtres, au poil ras, qui se pèleront dans quelques semaines, des bibelots atroces, un étalage de bazar fait en Allemagne ou à Changhaï. La nuit, des bandes d'ivrognes zigzaguent par les rues.

Je cherche refuge dans la maison de Lou, dont je ne sors guère, sinon pour les corvées obligatoires à la station, la chasse aux nouvelles. Je suis si bien dans mes deux grandes chambres ! En attendant les batailles, que je manquerai peut-être encore, je joue au bridge, au poker ^ tard dans la nuit. Je paresse le matin, retarde mon lever, et fume cigarette sur cigarette, allongé sur mon lit de camp. Que faire? Je n'ai pas délivres, et Ton ne se bat pas.

Lou a disparu, est parti pour In-kéou, qu'occupent les Japonais. Il va pouvoir rebrasser de grosses affaires, maintenant, avec les amis jaunes.

Une bande de pigeons habite la maison. Ils me réveillent, quelquefois, car la tradition chinoise est d'attacher sur l'un des oiseaux un grelot qui résonne à chaque vol. Aussi, quand j'ouvre les yeux, ai-je, avec le premier rayon du soleil, des passages de notes claires, aériennes.

Ma grande distraction, à mon réveil, est de surveiller une famille de moineaux. Us ont élu domicile à l'extérieur de ma fenêtre. A force de donner du bec contre le papier, ils ont fini par déchirer un des carreaux, et de temps à autre apparaît un tout petit œil noir, vif, qui m'épie et disparait. Ils ne viennent là que le matin. L'après-midi, ils ont à faire ailleurs : je ne les vois jamais. Ici doit être leur parlement ; le lieu de rendez-vous pour discuter les questions importantes. Ils pépient éperdument et finissent souvent par se battre. Mais soudain un coup de vent agite le papier, avec fracas, et toute la bande s'enfuit dans un joyeux bruit d'ailes.

10 septembre.

Elle est odieuse, cette vie de rentier mandchou ! Je m'ennuie tant que j'abrège ma journée en me levant à midi, à 1 h. Tous mes livres sont à Kharbine. Ici, j'ai à peine une chemise et un savon. Qu'attendentils, les Japonais ? Je voudrais être au Bois. Des sou-

venirs de matinées à Armenonville me donnent le spleen.

Dans le voisinage de la maison, au sommet d'un grand arbre, des Chinois ont pendu un chapelet découpes d'étain, percées d'un trou, au travers desquelles le vent gémit. La première fois que j'aperçus ces coupes à l'étalage d'un magasin, intrigué, je m'enquis : j'étais avec un Chinois qui parlait anglais, mais je compris mal son explication. 11 parlait de coupes sonores, qui pleurent... Maintenant, je sais. Pendant ces longues heures d'oisiveté, de nostalgie, s'élève, avec le vent, une plainte interminable, monotone, navrante : au gré de la brise, ces harpes éoliennes exhalent des appels déchirants, des murmures épuisés.

Lou a envoyé d'In-kéou son frère, comme manager à sa place. Cette brute, qui ne parle que russe, veut faire de notre maison un hôtel. 11 gagne pourtant assez d'argent avec nous. Quand les Russes vont nous envahir, cela va être du propre. Ma pauvre véranda!

Ça y est ! Je rentre de la gare ; il est 1 h. Notre salle à manger est remplie d'officiers et de popes qui engloutissent bruyamment. Dans la cour, d'autres ont fait dresser des petites tables : on trébuche sur des bouteilles vides, des débris de mangeaille.

13 septembre.

La maison est intenable. Une grande pancarte orne maintenant la porte d'entrée, Mandchouria Hôtel.

EN MANDGHOURIE. 9

EN MANDGIIOURIE I La place mérite un autre nom. Des officiers ont amené I hier, tard dans la nuil, dris chanteuses cliinoises. Le 1 vacarme a duré jusqu'à 3 h. du malin ! Il va falloir loger ailleurs, mais oij? Mes moineaux ciix-mômes [ dfeertcnt : il est vrai qu'il pleuvote.

Rencontré cet après-midi un de mes boys, qui avait. h disparu durant mon stjour à Tachitehao. Un ^and gaUlard, parlant admirablement anglais, et d'une paresse ! 11 tâche de se sauver en me voyant. Je l'empoigne par sa natte. Un rassemblement se forme. Le boy m'explique que sa mère était très malade à la- ' Kéou, etc. Ils disent tous cela, de Port-Saïd à Yoko- I hama : je connais le motif. Je crois bien plutôt que mon I homme est allé donner des rensciffnements aux bons « JapsM. lia eu tort do s'en aller en gardant quelques [■ roubles qui m'appartiennent. Je l'emmène de force au ! commissariat de police russe. Le commissaire parle [ français ; il est très aimable, écoute mon histoire, appelle l'interprète, un Chinois de grande allure, — parlant très bien français ! Le boy reste impassible durant l'interrogatoire, fort long. 11 nie tranquillement, sans éclats; il ne sourcille pas en apprenant que le I commissaire va l'emprisonner ; il a môme l'air un peu I railleur. Le commissaire ajoute : a Mais plutôt, je vais [ te faire remettre aux autorilés chinoises, au tao4aî I (gouverneur) qui décidera . ji L'inlerpi-ète ,traduU, ] Mon homme devient vert, sort de son calme, def mande avec véhémence : « Pourquoi le tao-taï? » I Ah ! c'est qu'U s'agit, non plus de police russe, mais J)ien de la justice indigène, expéditive et implacables

Il se rit des Russes : que lui importe un peu de prîJ son, donné par les « rtiables étrangers » i' Son pre&i lige y gagnera : il jouera au martyr. Mais le mandat rin lui réserve trois mois de cangue : pour les sienaJ il aura perdu la face.

A la fin du dîner, le sort punit le frère de Lou de sa cupidité. 11 a voulu un hôtel. lien a vile les bénéfices. Une bande d'officiers russes arrive. A leur tête, se, trouve un bel homme qui n'est point ivre. Je le connais^ c'est un prince et non des moindres. II commanda impérieusement le dîner. Il faut le temps de le j parer, mais cela ne le préoccupe guère. .Nous autrefl pensionnaires, on sait que nous dînerons. .\os plat^ arrivent; colère des officiers. Le prince appelle le frère de Lou. Une discussion s'engage sur les marches qui accèdent k la cour. Nous entendons un grand bruit, des cris. Nous nous précipitons. Le prince a renversé le Chinois et lui talonne la tète h coups de bottes. L'un de nous, un Américain, veut s'interposer. Le prince lâche sa victime, se retourne sur mon compagnon et fait mine de dégainer, puis se contente de l'insulter, et lui annonce qu'il le fera demain e.tpul^— ser de Mandchourie par Kouropatkine.

J'ai été jusqu'à la pagode, située sur la rive droite de la rivière Houn-Khé, et pareille à celle qui avo^ sine la gare. Elle aussi est entourée d'un jardin auj grands arbres. La dernière fois que je m'en appro chai, je mis en fuite des tourbillons de corbeaux criards^ Les branches alanguies, dont les feuilles commencenfl à jaunir, sont désertes maintenant : au pied dq

132 EN MANDCHODRTE

troncs vénérables campent des sotnias de Cosaques. Il doit être bien vieux, ce monument de briques, revêtu de plâtre, dont d'énormes fragments s'émiettent dans les ronces. Comme il est délabré, ce témoin de la Corée victorieuse, maîtresse de la Mandchourie, civilisatrice du Japon, il y a dix-sept siècles, — quand nous n'étions, pour ainsi dire, que des barbares, — et retombée en décadence, devenue l'esclave des uns et des autres ! Ce n'est point une tour élancée, comme h Liaoyang, mais une sorte de cloche immense, de géante tulipe renversée, que surmonte, en guise de tige, une flèche de métal. Les reliefs de la base, dragons, griffons fantastiques, se distinguent à peine. Un côté des fondations s'est affaissé, et l'édifice penche légèrement. Cette inclinaison mêle un peu de comique à son caractère de vieillesse auguste, lui donne comme un semblant de gaieté factice, mais si mélancolique et douloureuse ! Je songe à une très vieille femme, toute ridée, qui, montée d'un doigt de Champagne, esquisserait un pas de gavotte, pour faire croire qu'elle est encore jeune.

Au retour, je laisse aller mon cheval à son gré. Il choisit, pour retourner, des chemins que je ne connais pas. Nous voici dans des rues que je ne soupçonnais guère. Quelle différence avec les larges voies marchandes qui me sont habituelles! Pas un magasin, rien que des murs épais, hauts de plusieurs mètres. Ce quartier respire le luxe, au moins la grande aisance. De temps à autre, une lourde porte entr'ouverte. Sur le seuil, un gros Chinois, gras, cossu. Du

plus loin qu'il me voit, il se précipite en dedans de la portç, la pousse avec fracas : ils m'irritent, ces indigènes, avec leur méfiance méprisante ! Je guette une occasion. Le sol est mou ; mon cheval marche sans bruit; nous arrivons bientôt à Tangle d'une rue. Je sens que ma bête va s'y engager. Je l'enlève des deux talons : surprise, elle fait un bond en avant. A quelques mètres, à droite, une porte grande ouverte. 11 est trop tard pour la fermer. Sur le seuil, trois petites filles prennent le frais et causent gravement; elles sont hautes comme une botte et serrées dans leurs longues robes de soie, prune ou bleue, à grands dessins. Leur coiffure savante s'égaye de fleurs vives. Le front et la naissance du cou sont couverts de poudre : cette blancheur de pierre accentue le fard qui empourpre leurs joues. Elles semblent de petites idoles faites de matières fragiles, précieuses. Hors des larges manches sortent des bras frêles, d'un dessin très pur. Au bout des doigts minuscules, aux ongles teints de carmin, se balancent les éventails de couleurs claires, savamment agités. J'arrête mon cheval. Stupéfaites, elles ne pensent d'abord pas à se sauver. L'une éclate de rire et montre des dents délicieuses. Je crois me trouver en face d'une gravure japonaise. Mais la plus grande — elles sont toutes les trois si petites ! — indignée par la mauvaise tenue de sa compagne, fronce les sourcils, lui donne sur le bras un coup sec d'éventail, et mon tableau disparaît en se bousculant, avec des sautillements, de toute la vitesse des petits pieds difformes.

EN MANDCHODHIE Je passe devant un maréchal ferrant. Le travail l cessé depuis longtemps, les enclumtjs sont sîlenis; pourtant, comme d'habitude, mon cheval torne de frayeur, refuse obslînémenL de pousser plus yivant. Pour comprendre cette terreur, il faut voir, le jour, les malheureuses bètes ficelées comme des saucissons, immobilisées durant des heures. Les Chinois, trop paresseux ou trop indifférents pour traiter i bétes par la douceur, mettent tin aux coups de ïllied, aux résistances, en les lîgottant de grosses Fcordcs : les pauvres animaux semblent pria dans r quelque toile d'araignée gigantesque. Chaque fois t qu'ils approchent d'un de ces lieux de torture, ils montrent qu'ils n'oublient pas plus que les hommes, m

a septembre.

J'ai vu, à la gare, la femme cosaque, cette met»

Polonais et de Chinoise qui servait autr

^d'interprète chez le général Rennonkampf. Elle i

i guère de scrupules^ dit-on. Elle s'est fait doiu

l'autre jour, un cheval et une selle, pour rentrer i

positions à Moukden, et n'a jamais voulu les r

.Elle est couverte de crasse. J'ai eu envie de lui oiS

gin savon au lieu d'un verre de thé. Elle tenait â!|

e je la photographie : j'étais heureusement sans jï, bippareil.

Je commençais à avoir des cheveux et une bOj be pope. Il m'a fallu entrer dans la petite boutique j

MOUKDEK 135

coiffeur grec, au coin de la gare. Le parquet était couvert de cheveux, blonds ou bruns ; au mur, entourant une glace étroite, étaient pendus deux brosses aux poils blancs jadis, un peigne édenté traînait sur une planchette. J'eus très envie de m'en aller. Le coiffeur, une tête de palikare féroce, rasait un officier blond : un côté de la figure était achevé. Dans la glace, je voyais une moitié de visage frais et rose, l'autre partie semblait noire. A mon tour, je m'installe sur la chaise. L'homme m'attache autour du col une petite serviette, de couleur douteuse. Je veux lui faire des recommandations. Avant d'avoir ouvert la bouche, j'ai le crâne, la barbe presque entièrement rasés. Il me laisse au bout du menton un petit balai ridicule, contemple son œuvre avec satisfaction, et répète à plusieurs reprises, d'une voix gutturale, en me désignant la touffe de poils qui me reste : Boulanger, général Boulanger ! C'est ainsi qu'il catalogue cette coupe bizarre.

Une foule de mercantis et de femmes, aujourd'hui, sur les quais. Ces dernières sont accompagnées de caisses innombrables. La police a décidé, parait-il, de lessiver Moukden. Il va y avoir des pleurs et des grincements de dents ! Ces dames vont à Tiéling. De vagues Monténégrins escortent ces femmes : gens sordides, qui portent comme un sceptre le sac ou l'ombrelle. Quelles têtes de bandits ! Au lieu de nous envoyer un policier presque tous les matins, à l'hôtel, pour épier nos faits et gestes, les Russes feraient bien mieux de débarrasser la Mandchourie de

cette canaille. Je suis certain que nombre d'entre eux espionnent pour les Japonais.

Le frère de Lou, enfin satisfait de l'expérience d'hier, a enlevé la pancarte « Mandchouria Hôtel », mais il est trop tard : les Russes connaissent maintenant le chemin de la maison.

17 septembre.

On escompte incessamment une reprise de l'avance japonaise. Leur aile droite — toujours Kouroki — aurait débuté avant-hier. Je vais avoir quelque chose à faire ! Je voudrais bien connaître ce fameux général du bois noir (tel est, paraît-il, le sens de Kouroki)^ terreur des Russes : on ne parle que de lui.

Pourquoi mon boy Li-an reste-t-il si longtemps à Kharbine? Je parie que malgré les papiers imposants que je lui ai donnés, les Russes refusent de le laisser revenir. Etre boy d'un Français, quel sujet de méfiance ! Les espions chinois vont et viennent, librement, par centaines.

18 septembre.

A la messe. L'église catholique, démolie partiellement par les Boxeurs et que le missionnaire rebâtit lentement, a un aspect bizarre avec ses grandes tours nues, qui seules restent debout. L'autre jour, je les ai aperçues de loin, au soleil couchant : elles

m'apparurent comme des débris de château fort incendié, rougeâtre, farouche : il n'y manquait que les clameurs de soldats donnant Tassant.

La chapelle provisoire, trop petite, est bondée de Chinois. Sous le plafond bas, de vilaines odeurs émanent de cette foule. Je suis resté sur le pas d'une porte ouverte. Comme toujours, quelques soldats catholiques se trouvaient là. L'église n'a ni bancs, ni chaises : durant toute la messe, les Russes sont demeurés les deux genoux sur la brique. Us étaient plongés dans la lecture d'un livre volumineux. Pas un instant leurs lèvres n'ont cessé de bouger. Que de foi, de piété, dans l'attitude recueilUe de ces humbles ! Ils m'ont impressionné, ces hommes qui priaient avec tant de ferveur, peut-être pour la femme, les petits, si loin : demain, un shrapnell les déchiquettera par morceaux. Ah ! pouvoir leur dire : c< Allez-vous en, rentrez dans vos isbas ! » Pauvres gens, serfs encore il y a quarante ans ! ils sont ici, en Mandchourie, sans savoir pourquoi : ils donnent leur vie pour cette guerre stupide, meurent obscurément, humblement, comme ils prient.

Ces soldats évoquent en moi certains souvenirs du Sud. A Tachitchao et à Haïtchen, il m'est arrivé de voir des hommes, orthodoxes ceux-là, se tourner vers l'Orient pour dire leurs prières. Souvent, c'était aux abords des gares, et j'admirais leur recueillement, au miUeu du tumulte, du va-et-vient des locomotives. Un jour, ce fut en plein champ. Le soleil tombait, le gaolian vert prenait des teintes roses :

debout sur une éminence, ils dominaient l'océan de verdure, semblaient des statues sombres. Simultanément, ils se découvrirent, se signèrent lentement, à plusieurs reprises. Je m'approchai. Ils ne me donnèrent aucune attention. Sans se laisser distraire, ils prièrent longtemps, sous le ciel de gloire. Je pensai à V Angélus de Millet..., mais combien plus émouvante, Tadoration silencieuse de ces soldats guettés par la mort ! Leurs prières finies, ils vinrent à moi, souriants, jovials. A ce moment, je me rappelle encore Fémotion qui s'empara de moi... J'aurais voulu leur parler, mais qu'aurais-je pu leur dire ? Je me sentis petit à côté de ces héros : je leur donnai du tabac : ils étaient si contents ! Le peuple, le moujik, le soldat russe, quel élément merveilleux... Ah ! s'il n'y avait pas les autres !

19 septembre.

Je fais si peu d'exercice que je ne puis plus dormir. Après une nuit d'insomnie, je suis parti à pied, de bonne heure, par la ville.

Des enfants me suivent avec des cris, des bousculades. J'ai eu tort de leur donner quelquefois des sous. Ils deviennent gênants. Au coin d'une rue, je vois un attroupement. Beaucoup de gamins, là aussi. On s'écarte à mon arrivée. Je me trouve en face d'un vieux bonhomme, qui me sourit. 11 n'a plus de dents. 11 doit être très pauvre. 11 tient à la main un panier en osier, minuscule, aux mailles rapprochées : une

sorte de nasse pour loul petits poissons. On dirait v joujou. De rinlérieur, s'échappe une musique strM dente, assourdissante. J'examine de plus près gneusement tapissé d'herbes, le panier renferme des centaines de cigales. Elles se grimpent sur le dos log unes des autres, avec un crissement de pattes sur les carapaces luisantes. Ce bruit rappelle vaguement les sons qui s'échappent d'un paniei- d'écrevisses. ] marchand de cigales sort une des hôtes vertes : je voii que les ailes sont rognées. L'hiver approche, les nuitfl sont déjà froides, j'ai trouvé du givre, ce matinj dans la cour : les Mandchous font leurs provisionsTl de cigales, leur donneront asile dans les solives daj leurs maisons, et la crécelle infatigable leur rappellers durant la longue mort de la nature, que le printemps reparaîtra, que le soleil bienfaisant tiédira de nouveaij la plaine, que les arbres redeviendront lourds < feuilles et de fruits... On saura patienter, grôce ai^ chants de la petite bSte, qui les garde à l'espéranei des moissons, des printemps futurs. Ce rarfinemeq me fait songer à une coutume des Chinois aisés. Afl cours de certains dîners, entre deux plats, d vase très simple, le maître de maison fait circula parmi les convives une fleur rare, une orchidée soiij vent, dont la forme et la nuance réjouissent les yeuj Je m'éloigne. Une tristesse invincible s'empare i moi. Les cigales 1 Roules poudreuses de Provençal oliviers, blancheur éclatante des mas, Arles, Avignom leRhùne, la France. -- J'ai trouvé au télégraphe une dépêche pour i

venant de Kharbine : elle traînait là depuis des jours, dans un coin. Je ne m'étais pas trompé. La police refuse de laisser mon boy Li-an revenir à Moukden. Il commence à faire vraiment froid. Je n'ai de vêtement que celui que je porte, le même que j'avais à Haïtchen, par quarante degrés de chaleur. J'irai à Kharbine chercher mon boy et m 'équiper pour l'hiver.

En revenant de la station, mon cheval fait soudain un écart violent. Je comprends sa frayeur, en apercevant, allongé au bord de la route, un malheureux qui demande l'aumône. Terminant une de ses jambes, noirâtre, violacée, presque sans chair, apparaît le tibia, bout d'os jauni, terreux, comme une vieille défense d'éléphant. Le pied manque. C'est le résultat d'un séjour en prison : le pied, enserré à la cheville par un anneau qui entre dans les chairs, finit par dessécher, se détacher, tomber : la justice chinoise î

24 septembre.

Sorti à pied avant dîner. A l'extérieur de la ville, sur un remblai très élevé, je découvre un coin qui m'enchante. Là se tiennent les brocanteurs, les marchands de vieille ferraille, de vieux habits, les pédicures, les diseurs de bonne aventure. Un vieillard, réjoui, paisible, est assis sur un escabeau très bas, presque au ras du sol : devant lui est étalé un tableau, couvert d'inscriptions mystérieuses. 11 tient en main

une fine baguette noire. Je me Timagine conduisant un grand orchestre à Paris, et me mets à rire. Il rit aussi, sans comprendre, par politesse. Il me plaît, ce vieux. Je lui donne dix kopecks ; la pièce disparaît dans les plis de sa robe. Il me saisit une main dans ses grands doigts maigres, si sales ! Je laisse faire. Des Chinois s'attroupent. Un moineau, perché sur Tépaule du bonhomme, fait tranquillement sa toilette, s'ébouriffe les plumes, part soudain en Tair, à petits coups d'ailes, attrape une mouche et revient se poser sur Tépaule de son protecteur. Le vieux me regarde la main de temps à autre, parle avec volubilité, touche de sa baguette les signes du tableau étroit. Le groupe rit fréquemment. Que peut bien prédire ce vieux ? Quelles tristesses futures pour moi dans ce bavardage? Peu m'importe. De cette hauteur, je domine une vaste étendue que partage un étang verdâtre. Tout au bout, passent des cavaliers, des fantassins lourds : que m'importe ma destinée, à moi, privilégié de la terre? C'est à ceux-là, à leur avenir que je songe.

25 septembre.

J'ai dîné chez des amis. En rentrant, je distingue, au milieu d'une ruelle noire, une lumière éclatante. Mon cheval refuse d'avancer. Je mets pied à terre, m'approche à grand'peine. Il est très tard. A quoi peuvent-ils bien travailler toute la nuit, ces forgerons? Le spectacle est impressionnant. De la grande porte

Page 1