CHAPITRE PREMIF.R
LA « QUESTION SOCIALE » ENVISAGEE GOMME UNE LUTTE DE GLASSES ESSENTIELLEMENT ECONO- MIQUE ET INTERNATIONALE.
En examinant à fond tout mouvement historique on s'aperçoit qu'il repose toujours sur une base économique.
Les éléments de cette base se divisent en deux catégories qui se fusionnent : la première, universelle,est constituée par les conditions naturelles telles que le sol, le climat, l'aspect général de la nature ; la seconde, particulière à chaque période de civilisation est constituée par la forme de production et de répartition des objets de première nécessité.
Cette base économique détermine en général tout le développement intellectuel et moral des hommes, mais celui-ci peut à son tour réagir sur les conditions matérielles de la vie, c'est-àdire sur les conditions économiques.
Cette constatation est évidente à notre époque de lutte acharnée pour la vie quotidienne, le fait est compréhensible dans notre siècle de ma-
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chinisme où les faits économiques ont une telle prédominance qu'ils relèguent au second plan toute aspiration d'ordre idéal, pour les peuples • en général comme pour les individus en particulier.
La vie des peuples n'est qu'une lutte continuelle pour se maintenir économiquement de même que la vie de l'individu est avant tout une lutte pour son existence matérielle.
Pour chaque individu la recherche du pain quotidien domine, règle même sa vie intellectuelle et morale : affaires, divertissements, religion, amitié, amour.
11 en est ainsi pour les peuples en général. Leur vie intellectuelle et morale : fêtes nationales, religion, rapports d'amitié ou d'hostilité avec les autres peuples — tout cela doit être rapporté à des intérêts matériels.
Ce sont ces mêmes intérêts matériels qui ont engendré et prolongé jusqu'à maintenant les antagonismes entre les peuples eux-mêmes et perpétué la division de classes dans chaque peuple moderne.
On peut donc dire que l'histoire de l'humanité, d'un peuple quelconque à toute période de son existence, n'est que l'histoire de l'exploitation systématique d'une catégorie ou d'une ciasse par une autre. v
La forme de l'exploitation diffère suivant l'époque. On l'appelle esclavage dans l'Antiquité, et on la retrouve parfois aussi sous ce nom dans l'histoire des colonies de nos états modernes. C'est le servage, vasselage, travail gratuit sous forme de redevances au seigneur, au Moyen Age et jusqu'au milieu du xix' siècle dansl'Europeorientale qui nous offre encorecette forme de servitude sous des noms différents.
Enfin l'exploitation de Thomme par l'homme est désignée du nom de salariat à notre époque où les masses ouvrières sont réduites en classe non possédante, en prolétariat.
Quelque forme qu'elle revête, c'est toujours l'exploitation systématique des uns par les autres et pendant tout le cours des siècles la lutte se poursuit ininterrompue entre les masses asservies et leurs maîtres.
L'histoire de la société moderne telle qu'elle est issue de la société féodale dans les pays de l'Europe occidentale et centrale, est l'histoire du développement de la propriété privée. Elle nous représente un processus continu de spoliation et d'accaparement du travail utile par la force ou par la ruse.
Nous pouvons citer comme exemples :
Au Moyen Age la spoliation du sol des paysans. Ces paysans sortis de la condition de serfs, et parvenus à quelque indépendance, à quelque prospérité, ne devaient pas tarder à s'apercevoir que la petite propriété reposant sur le travail personnel ne peut ni prospérer, ni procurer le bien-être. Ils voyaient avec quelle facilité les fruits de leur travail passaient dans les mains des hobereaux indigents ou entre celles de l'Eglise, qui pendant tant de siècles a pillé et volé tout ce qu'elle pouvait saisir.
De son côté l'Eglise romaine — la grande spoliatrice de la propriété d'autrui — pendant la Réforme perdit beaucoup de ses biens au profit des protestants, princes allemands, familles de gueux hollandais, Eglise anglicane.
Nous devons mentionner aussi les vols commis sur une échelle gigantesque par les autorités civiles. Nous citerons comme exemple l'Angleterre oiiles cndosure acts aliénaient par-
tout le sol communal au bénéfice des seigneurs, desL«72^/o;'c/.sdont il devenait la propriété privée.
Nous ne ferons que signaler les vols ordinaires, vulgaires pour ainsi dire, que commettaient aussi les autorités en captant pour d autres les héritages des pauvres trop naïfs et crédules. Il faut y ajouter les confiscations en temps de troubles, le rançonnement de certaines populations par des bandes de soldats errants, enfin la spoliation commerciale telle qu'elle est encore pratiquée aujourd'hui dans les colonies.
C'est à travers toute cette suite de violences, de ruses, dont nous n'avons cité que quelquesunes, que la propriété privée est arrivée à son état actuel, qui en fait un vrai danger pour le bien-être du genre humain.
Toute la différence que l'on aperçoive dans la manière d'exploiter les masses est la suivante : Il n'est plus d'usage que le plus fort mange le plus faible après l'avoir rôti. Les anthropophages sont devenus rares sur la terre. Mais il n'en est pas moins vrai que les classes dirigeantes maintiennent des mœurs sauvages qui, dans les corps disciplinaires, les bagnes militairesde certaines nations telles que la France et la Russie, font appliquer des tortures rivalisant avec celles qu'en Espagne on fait subir aux prisonniers politiques ou avec les traitements féroces appliqués aux indigènes des colonies. La torture de la prison cellulaire ne subsiste-t-elle pas dans les pays les plus avancés, raffinée, il est vrai, et appliquée d'une façon « scientifique » ?
En règle générale, sous l'impulsion de la civilisation l'esclavage direct est remplacé actuellement par l'esclavage indirect. Ce n'est pas seulement la méthode de répression et de punition qui est raffinée et « humanisée w, pour
parler le langage de la science.mais aussi l'ordre social lui-même ; c'est-à-dire que le mode d'exploitation a subi une transformation analogue.
Par ce que nous avons dit précédemment on peut juger que la Question Sociale est tout d'abord une question économique, née des antagonismes économiques. Cependant elle est plus que cela.
A notre époque où le grand machinisme courbe irrésistiblement tout sous la loi du capitalisme, les idées sont plus que jamais déterminées par les intérêts matériels.
Mais inévitablement, cette situation se modifiera dans un temps prochain, l'idée pourra alors se dégager, se manifester plus franchement et exercera une influence plus efficace sur l'humanité entière.
C'est l'homme pensant qui a créé la machine qui, de nos jours, condamne la grande masse à la servitude du salariat. Mais l'homme pensant qui a créé la machine peut aussi la gouverner.
Le prolétariat laborieux, courbé maintenant sous le système de production capitaliste, brisera ses fers dans favenir. 11 prendra la haute direction de la production et de la distribution de toutes les richesses. C'est ainsi qu'à la période capitaliste de l'histoire succédera une période communiste.
Lorsqu'une nouvelle génération aura conquis une situation économique plus favorable que celle de notre époque, les idées se déploieront plus librement dans chaque direction. La littérature, les arts et les sciences qui ne seront plus enchaînés au service du capitalisme, ni voués aux intérêts des classes possédantes et de leurs gouvernements, pourront porter une plus riche floraison.
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A mesure que les forces physiques et intellectuelles seront moins complètement accaparées par le souci des intérêts matériels, la vie publique gagnera en grandeur et en beauté.
Délivré du travail si pénible et si abrutissant imposé par le salariat, le journalier de notre temps manifestera plus d'inclination pour le beau et les charmes de la nature.
Ainsi, la Question Sociale est tout d'abord une question de bien-être matériel, mais en même temps elle est une question de développement intellectuel et moral. Ce n'est donc pas une simple question de ventre.
Qu'on ne croie pas qu'en parlant ainsi, je veuille me ranger du côté de ceux qui demandent que le prolétariat militant se conduise envers les classes exploitantes selon des idées de c( Justice », d' « Amour », ou de « Droit », ou n'importe quelles autres idées aussi vagues que prêchent si souvent certains moralistes qu'on trouve même dans le mouvement ouvrier.
Nous avons suffisamment entendu parler de Droit, de Justice et d'Amour !
Pour le prolétariat luttant pour s'émanciper de l'exploitation et de la tyrannie des classes possédantes et de leurs gouvernements, il ne s'agit que d'une question de force, ce qui comprend aussi bien la force matérielle que la force intellectuelle et morale.
La question de force deviendra d'elle-même une question de droit par le triomphe du prolétariat, conformément à cette vérité qu'en ce monde la Force est le Droit.
On nous dit : « Il faudrait exercer le Droit visà-vis de nos oppresseurs. Mais quel Droit donc? Le Droit national^ le Droit éternel^ ou bien le Droit humain ?
Avons-nous besoin de toute cette phraséologie?
La classe ouvrière n'a-t-elle pas dans la lutte éniancipatrice son Droit à elle, son droit de prolétariat?
En prétendant que la Question Sociale est une Question de développement aussi bien intellectuel et moral que matérielle ne m'occupe pas immédiatement des relations des classes belligérantes entre elles, mais du développement intellectuel et moral des masses ouvrières elles-mêmes.
Je veux dire que les masses ouvrières courbées sous le joug du salariat ne pourront se délivrer qu'à la condition de s'élever non pas seulement à un plus grand bien-être matériel, mais en même temps à une culture intellectuelle et morale supérieure, ainsi qu'à une sensibilité plus affinée. Il faut que de cette façon elles aient, dans l'avenir, la conscience de la puissance directrice de la civilisation humaine.
Qu'elles se conduisent alors envers leurs oppresseurs et leurs exploiteurs d'autrefois avec plus de clémence et d'humanité, cela ne fait pas de doute, mais ce n'est en réalité qu'une conséquence naturelle de l'évolution de la classe ouvrière vers son émancipation et nullement un facteur effectif.
Ce qui donne à la Question Sociale un aspect complexe et touffu, c'est surtout le caractère international de la vie sociale à notre époque.
C'est justement ce fait remarquable qui empêche les peuples les plus civilisés de se déve-
lopper dans une direction plus particulièrement communiste.
Notre civilisation est faite du travail international ; ce sont des produits internationaux qui, jusque dans les plus petits villages^ composent notre nourriture, nos vêtements, nos ustensiles de ménage.
Considéré un peu superficiellement, ce phénomène ne semble guère caractéristique de notre période de production capitaliste.
Dès l'époque où un peuple quelconque montre un certain degré de civilisation, le commerce avec d'autres peuples donne un cachet plus ou moins international à la vie populaire.
Déjà les anciens Phéniciens importaient de l'ambre, de l'ivoire, et toutes sortes d'épices d'autres parties du monde; leurs vaisseaux atteignaient aussi bien les côtes occidentales de l'Europe, que les rivages de l'Afrique. Avant la découverte des Indes occidentales par voie de mer, les caravanes apportaient déjà parterre jusqu'au Levant, les produits de l'Orient, de même que les navires de Venise et de Gênes les transportaient vers les différents pays de l'Europe. Mais ce commerce était restreint à quelques villes ou quelques peuples particuliers.
Aujourd'hui, au seuil du xx^ siècle, la vie sociale des peuples est devenue essentiellement internationale.
A aucune époque de l'histoire nous ne trouvons ce caractère international aussi général et aussi profondément enraciné dans les mœurs et les coutumes. C'est le machinisme qui a développé ce phénomène.
Et voici comment :
Le capitaliste a dû déployer tous ses efYorls, dans ces dernières années pour se maintenir
dans la lutte industrielle, que la libre concurrence rend si acharnée. Il a dû augmenter et améliorer son capital constant (bâtiments, machines, etc.,), économiser de toutes façons sur les matières premières et secondaires de son industrie, tenter d'abaisser constamment son capital variable (les salaires) même en augmentant la masse, en s'arrêtant juste au niveau où il était encore possible à ses salariés de vivre sans se révolter et sans troubler la marche de la production.
Dans les pays les plus développés, pour accélérer cette concentration de la production et augmenter ainsi leur profit, les capitalistes ont été conduits à s'associer entre eux pour l'exploitation de chaque branche d'industrie et de commerce. Ainsi se sont fondés des syndicats d'entrepreneurs^ des cartells ou des trusts, qui sont devenus les maîtres des branches d'industrie qu'ils pouvaient monopoliser entre leurs mains.
Il n'en est pas résulté, comme le prédisent quelques économistes socialistes depuis le milieu de ce siècle, une diminution du nombre des capitalistes particuliers dont la grande masse devait être expropriée par quelques-uns d'entre eux (1). Au contraire, cette même concentration crée parmi les peuples de nouveaux besoins qui eux-mêmes développent de nouvelles industries. La nécessité de se déplacer, de voyager, a créé le tramway à vapeur et le tramway électrique à côté des omnibus et des voitures. Ainsi s'est accru dans bien des
(1) V. le chap. xi de cet ouvrage sur la doctrine de l'économiste Karl Marx concernant la « concentration des capitaux )'.
pays le nombre des voies ferrées et des lignes de bateaux à vapeur.
Aux nouveaux besoins correspondent de nouvelles découvertes qui font pénétrer, même dans les ménages les moins aisés, l'éclairage au gaz à côté de la lampe à pétrole, de nouveaux aliments comme le cacao, des objets maintenant de toute nécessité comme les allumettes. La facilité de la reproduction met à la portée delà grande masse, les gravures, les estampes, les revues illustrées.
En même temps que surgissent ces besoins jusqu'alors inconnus, de nouveaux débouchés s'ouvrent par le commerce.
Le développement du capitalisme dans les pays industriels les plus avancés excite les entrepreneurs de contrées plus arriérées à suivre cet exemple. La France, l'Allemagne, l'Australie, la Russie et tout dernièrement le Japon ont pris rang à la suite de l'Angleterre et des Etats-Unis, dans la production pour le marché mondial. Ils inondent de leurs produits agricoles et industriels toutes les contrées du monde, sur une échelle inconnue auparavant. D'un autre côté, les entrepreneurs établis dans les différentes colonies, puisant dans les masses indigènes bien moins avancées des forces de travail à meilleur marché, commencent à pourvoir aux besoins de la population de ces contrées mêmes, puis fournissent aux demandes du marché international. C'est ainsi qu'ils fondèrent des filatures et des tissages à vapeur dans l'Inde en deçà du Gange, des fabriques de voitures et de^ wagons à Java et dans le sud de l'Afrique. Ils transportèrent l'une après l'autre leurs industries dans les diverses contrées qui fournissaient directement les
matières premières dont elles avaient besoin.
A côté des pays industriels de l'Europe, de l'Amérique du Nord et de l'Australie, prirent place surtout les Indes, l'Afrique du Sud, divers pays de l'Amérique du Sud — notamment le Brésil — en lançant sur le marché des masses toujours croissantes de marchandises. En important dans nos pays, le blé, les bestiaux, la laine, le fromage, ils portèrent à l'agriculture et à l'élevage le même coup qu'autrefois à l'industrie.
A mesure que la Question Sociale devient de plus en plus internationale, à mesure que la politique de nos grandes puissances militaires et navales prend pour but de coloniser les vastes contrées de l'Asie, de l'Afrique, de l'Amérique et de l'Australie pour ouvrir de nouveaux débouchés aux grands capitalistes, la question de savoir quelle route suivra la civilisation moderne devient de jour en jour plus compliquée et plus difficile à résoudre.
Nous exposerons que les peuples modernes seront conduits par le progrès social à une société communiste, qui seule pourra garantir à tous les membres un bien-être relativement plus grand qu'aujourd'hui et une liberté individuelle aussi étendue que possible.
Par la force des choses, c'est-à-dire par lejeu même de leur égoïsme, les hommes parviendront à une organisation sociale où les moyens d'existence — sol, fabriques, machines, outils, magasins et entrepôts, moyens de transport et de communication, ainsi que tous les objets de consommation — seront la propriété collective de l'humanité. — Corrélativement et aussi nécessairement on verra grandir Tautononiie de la population de chaque pays, de chaque région,
de chaque commune, ainsi que pour les ouvriers de cliaque fabrique, de chaque atelier la possibilité d'organiser toutes leurs affaires euxmêmes. Ainsi la tâche de cette société communiste de l'avenir sera de développer et d'assurer le bien-être et la liberté de chaque individu à son plus haut degré sans nuire au bien-être et sans violer la liberté d'autrui.
Ce développement général de l'humanité dans une direction communiste se manifeste tout d'abord comme une question internationale, mais c'est de plus un problème qui ne peut pas être résolu dans l'espace de quelques années. La solution exigera certainement l'effort de plusieurs générations humaines.
En Australie, en Amérique du Nord, en Angleterre, c'est-à-dire dans les pays où la population ouvrière est très développée et jouit de salaires élevés et d'une journée de travail relativement courte, les rapports sociaux sont tout autres que dans les pays de TEurope centrale ou en Russie, où l'industrie est à peine née.
Ils sont aussi différents pour le Japon, la Chine et les Indes, où les nouvelles conditions, dues à l'influence de l'Occident, s'ajoutent aux vestiges d'un état barbare et de la vieille civilisation asiatique.
De même, pour chaque pays, le développement de ces rapports sociaux diffère pour la campagne et pour les villes.
Malgré toutes ces divergences, ces formes de développement ont toutes une direction commune, comme les affluents d'un même fleuve coulent tous vers la mer. Nous les verrons s'acheminer lentement vers la transformation internationale de la société humaine en société, que nous qualifions de « communiste ». Cette
prévision n'est pas moins fondée, même en admettant que l'avenir prochain sera bien différent pour les divers peuples du monde.
En voyant le marché mondial niveler les différences économiques nous pouvons espérer que d'ici peu un pays comme le royaume du Japon, après une époque de production frénétique et d'un sacrifice énorme de forces humaines, s'élèvera lentement à une période de prospérité avec une hausse des salaires ouvriers.
En môme temps les mêmes causes anéantiront de plus en plus l'ancien métier de l'artisan dans rinde en deçà du Gange et la transformation de l'industrie y introduira le paupérisme européen à côté de la richesse k plus fabuleuse.
Mais il est probable que ces populations douces et ignorantes, endormies depuis des siècles, subiront ces nouvelles conditions de vie sans songer à se révolter. Au contraire, dans les pays de l'Europe occidentale ainsi qu'en Amérique et en Australie, cette évolution économique suscitera des collisions sérieuses et une lutte de classes de jour en jour plus acharnée.
Des pays, comme les Etats-Unis de l'Amérique du Nord et l'/Vustralie tenteront, il est vrai, de résoudre la question de l'Immigration en masse — comme la « question chinoise » d'aujourd'hui — en fermant leurs ports aux étrangers qui viendront offrir leurs forces de travail à un prix inférieur au salaire moyen. Gomme plusieurs Etats du continent européen, ils essaieront longtemps d'arrêter l'invasion des produits industriels étrangers en les surchargeant de droits d'entrée, mais le nivellement que le marché mondial est en train d'accomplir rendra illusoires à la longue toutes ces mesures.
11 en résultera des conflits internationaux soit
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SOUS la forme de « guerres commerciales », ou « guerres coloniales » entre les puissances modernes, soit aussi sous la forme de grèves et de guerres civiles.
Ces derniers conflits, si étroitement subordonnés au degré de développement des masses ouvrières, éclateront assurément plus fréquemment et plus généralement dans l'Europe centrale et occidentale que dans l'Europe orientale, davantage enfin chez les Anglo-Saxons de la Grande-Bretagne, de l'Amérique du Nord et de l'Australie que sur le continent européen.
Si difficile qu'il soit de préciser le chemin que suivra la civilisation humaine dans son évolution, on peut déjà prévoir cependant qu'une solution pacifique de la Question Sociale, en tant qu'internationale, est impossible. De plus, on peut assurer que dans les pays les plus avancés, la lutte des masses ouvrières contre leurs exploiteurs — capitalistes et propriétaires fonciers — éclatera en guerre civile plus tôt, plus généralement et plus violemment^ que dans les pays arriérés, qui ne sont entrés que plus tard dans le mouvement industriel et commercial.
Les conflits ne pourront être dans ces derniers Etats qu'un faible retentissement du bouleversement social qui va s'accomplir dans les Etats industriels les plus développés, et qui s'annonce déjà par des épisodes remarquables par leur rapidité, leur continuité et leur étendue de plus en plus formidable.
Pour étudier la marche du genre humain dans le développement de sa civilisation, nous observerons donc surtout les Etats industriels et commerciaux qui tiennent la tète du progrès. C'est eux qui donnent l'indication la plus exacte sur
la direction du mouvement international. C'est eux qui se trouvent à la tête des masses ouvrières et évidemment c'est eux surtout qui seront appelés à se prononcer dans toutes difficultés issues de la Question Sociale. Les autres Etats ne feront que suivre.
Nous n'avons en vue que la marche générale et internationale du développement social, abstraction faite des influences secondaires, nationales ou locales, réglées elles-mêmes par les rapports sociaux particuliers, par certains événements spéciaux qui peuvent évidemment modifier partout la physionomie générale de la lutte.
Des questions particulières, comme l'abolition dans l'Europe centrale des restes de l'absolutisme et, en Russie, du gouvernement absolu du czar, ne devront pas détourner notre attention de cette question primordiale :
De quelle manière la classe ouvrière se délivrer a-t-elle, dans les divers pays du monde, de V exploitalion et de l'oppression des classes dominantes, c'est-à-dire des capitalistes et des propriétaires fonciers ?
Telle est, formulée en termes généraux, la grande Question Sociale de notre époque, la question vitale des peuples pour l'avenir prochain.