‹ En marche vers la société nouvelleChapitre 5 sur 16 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

DE l'utopie a la THEORIE, DE LA THEORIE A LA PRATIQUE

Ainsi que Tont formulé plusieurs économistes socialistes, la dissolution de la société capitaliste est inévitable, parle fait : que la production capitaliste engendre et développe elle-même la classe destructive, qui n'a aucun intérêt à la conservation delà propriété privée, c'est-à-dire : le prolétariat industriel et agricole.

Ce prolétariat n'ayant d'autre propriété que sa force de travail — travail manuel ou intellectuel— devient de plus en plus, dans nos pays modernes, le cœur vivant de la société.

La société capitaliste n'engendre pas seulement ses propres destructeurs, ce ses propres fossoyeurs », comme le dit Marx ; mais elle indique en même temps à ceux-ci les voies par lesquelles la transformation de la société capitaliste en société communiste s'opérera, et règle elle-même la lutte émancipatrice des masses prolétaires.

En observant dans les pays du capitalisme le

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plus développé le mouvement de résistance contre le système d'exploitation moderne, nous percevons un processus général, commun à tous les mouvements de masses.

Lorsque dans un ordre social usé et condamné à disparaître, la misère générale se faisait sentir et faisait prévoir les crises qui suivraient dans l'avenir, cela ne pouvait éveiller dans les grandes masses du peuple, et pendant la première période de malaise, qu'un sentiment vague de mécontentement. Ces masses vivant dans le train accoutumé de leurs affaires et des- distractions qu'elles occasionnaient, ne pouvaient pas se rendre compte des causes profondes du malaise.

Plus tard ce sont les penseurs les plus éclairés du peuple qui s'éveillent. C'est eux qui trouvent si souvent leur mort sur une croix comme dans l'antiquité, ou dans la prison comme dans nos temps modernes !

Ils dénoncent au peuple l'ordre social établi dans lequel ils vivent eux-mêmes.

Des cris de douleur, d'inquiétude, de colère et des avertissements se font entendre, d'abord en plaintes vagues et générales, exprimées par les chants des poètes ; plus tard en formules plus précises, précédant toujours le réveil des masses et leurs réclamations.

Lorsque, au Moyen Age, les paysans en Angleterre se soulevèrent, sous les ordres de Wat Ty- 1er, contre l'oppression de leurs seigneurs, les nobles, les poètes nationaux s'étaient déjà demandé à quoi servaient ces seigneurs et si par hasard Dieu avait créé des nobles dans le paradis terrestre.

When Adam delved and Eve span, Who was then the gentleman (1) ?

Après les croisades, la lutte, que dans les régions les plus avancées du nord-ouest de l'Europe — la Hollande et la Flandre — le Tiers Etat avait entreprise contre la noblesse, était précédée par les paroles du poète (Jacob van Maerlant)qui demandait si les villageois étaient plus méprisables que les nobles et si ces villageois méritaient d'être traités par ceux-ci avec dédain :

Twi seghetmen tendorpre : « Fi!

Ganc wcch, God onnerc di !

Du best de)' iverelt scame (2) / »

Les masses s'agitent seulement, après que les paroles hardies des précurseurs, s'adressant immédiatement à elles en langue intelligible, leur ont ouvert les yeux sur Tinjustice de leurs souffrances et sur la possibilité de l'amélioration de leur sort.

Alors les masses prêtent Toreille aux utopies, à des projets chimériques de reconstruction de la société ; plus tard à des théories déterminées avec plus de précision — des théories qui, au Moyen Age comme à l'heure présente, indiquaient la propriété privée comme source de tous les maux du monde et s'en référaient au ce Saxenspiegel », le code saxon médiéval, pour prouver que la propriété provient de violence injuste.

« (1) Quand Adam bêchait et qu'Eve filait, qui était donc le noble ? »

(2) « Pourquoi est-ce qu'on dit au villageois : « Fi, va-t-en, que Dieu te déshonore, « Tu es la honte du monde. »

î>4 EN MAUCHE

C'est après cela seulement que, dans le domaine de la vie réelle, commence à se dresser le lourd colosse de la société humaine ; les masses prennent des mesures décisives et mettent en pratique ce qu'il y a de force vitale dans les théories, suivant les .conditions historiques nationales et locales. La révolution effective, la naissance d'un nouvel ordre social sortant de la vieille société s'accomplit.

La période antérieure à la société bourgeoise, du xvi^ siècle jusqu'à la Grande Révolution de 1789^ a suivi le même développement dans l'Europe centrale et occidentale.

Les aspirations à une transformation sociale se manifestèrent de bonne heure dans les descriptions poétiques d'une société idéale de Thomas Monts, Campanella et d'autres auteurs d'utopies. Plus tard suivirent les systèmes des socialistes français du xvir siècle : du passionné et mystérieux Morellij, de Vabbé de Mably ; puis les théories du sarcastique Lmguet, qui voulait voir rétablir l'ancien esclavage, vraiment plus doux pour les pauvres, pensait-ib que la servitude libre.

Ces théories pénétrèrent dans les masses, cela fut prouvé par les projets d'amélioration des conditions sociales, que les délégués à l'Assemblée Nationale de 1789 apportaient dans leurs « cahiers ». La population, en élaborant ces propositions, avait essayé de formuler au hasard les plaintes exprimées par les précurseurs.

Cependant, il parut alors une fois de plus qu'il n'y avait rien à espérer du gouvernement, de même qu'il n'y aura jamais autre chose à en attendre au milieu d'une civilisation en décadence, que le maintien du vieil ordre social.

Alors l'ouragan de la Grande Révolution éclata ; encore une fois les masses réalisèrent à leur manière les théories.

En ces jours si tourmentés, les théories les plus divergentes se manifestaient et s'entrechoquaient dans la lutte féroce des passions et des intérêts.

Derrière les éléments réformateurs des Gi~ rondins s'élevèrent tout d'abord les fractions révolutionnaires : les Jacobins, représentants de ridée Etatiste [Robespierre, Saint-Just), qui, après avoir anéanti à droite le courant plus modéré des Dantonistes {Danton^ Camille Desmoiilins), à gauche le courant plus ou moins socialiste (Chaumette, les Hébertistes), se virent traîner eux-mêmes à la guillotine après s'être avancés jusqu'au seuil du socialisme.

Gomme une répercussion à ce formidable orage, surgirent Babœuf et les Egaux, qui reprochaient à cette Révolution d'être incomplète et d'avoir été simplement politique, alors qu'elle aurait dû être, avant tout, économique.

La Grande Révolution est devenue la révolution de la bourgeoisie par excellence et elle a trouvé son achèvement dans les mouvements de révolte du commencement et du milieu du xix^ siècle (1830 et 1848). Elle ne pouvait pas être plus ; elle ne pouvait pas devenir une révolution ouvrière, vu l'impuissance des classes ouvrières de diriger elles-mêmes comme producteurs, la production et la distribution des richesses à la fin du xviii*^ siècle.

Quelle est la situation à l'heure actuelle, au moment où nous nous trouvons sur le seuil du xx^ siècle ?

La Grande Révolution de 1789 et les mouvements révolutionnaires qui. l'ont complétée.

n'ont liquidé jusqu'à présent que de nom la société féodale. En vérité, ces mouvements révolutionnaires n'ont pu achever cette liquidation dans aucun pays de l'Europe, si grande que fût leur influence.

Les pays de l'Europe centrale sont tombés, même après les guerres civiles du xix^ siècle, sous la domination des prêtres et des hobereaux, domination directe parfois dans la campagne, domination indirecte sous des formes capitalistes dans les villes.

En outre, ces mouvements révolutionnaires ont toujours épargné la propriété privée et, par ce fait même, ils ont préparé une nouvelle révolution pour les temps à venir.

Car, si ces mouvements révolutionnaires que nous avons vu s'accomplir dans l'espace d'un demi-siècle, ont aboli dans la campagne et les droits féodaux de la noblesse et les dîmes dues au clergé, abrogé en même temps tous les règlements des corps de métiers qui gênaient le libre développement du commerce et de l'industrie — s'ils ont rendu le travail « libre j>, comme on l'a prétendu si souvent, assurément ils n'ont afïranchi nulle part le travailleur lui-même.

La bourgeoisie qui commençait à s'enrichir montrait déjà qu'il était impossible d'en attendre des preuves d'amour ou de pitié envers la classe ouvrière ; les entrepreneurs capitalistes : commerçants, fabricants, petits paysans-propriétaires, eurent les coudées plus franches, ce l'ut tout l'acquit de ces mouvements.

Les ouvriers salariés, au contraire, qu'on proclamait affranchis et libres dans leurs mouvements en réalité ne pouvaient pas travailler en concurrence avec les fabricants-parvenus.

La grande masse des ouvriers n'avaient ni sol, ni machines ; souvent il leur manquait et les outils et les aliments nécessaires pour la vie pendant tout le temps que durait un certain travail, ou que les produits de ce travail se trouvaient encore entre leurs mains. Ils étaient trop simples, trop naïfs et trop incultes pour comprendre même leur situation.

Ils étaient obligés de revenir de nouveau à tous ceux qui, autrefois comme maîtres de métier, comme noblesou comme gouvernants laïquesou ecclésiastiques, s'étaient servis de leur force de travail pour arriver eux-mêmes à la puissance.

Tous ces privilégiés de longue date auxquels se joignaient ou succédaient tous ceux qui s'étaient emparés pendant la révolution des c( biens nationaux », c'est eux qui disposaient des machines et des outils, des matières premières et secondaires, qui possédaient des maisons et des magasins et qui avaient fait du sol leur propriété privée.

L'ouvrier restait aussi faible sous le nouveau régime qu'il l'avait été sous l'ancien. La révolution capable de lui donner la libération économique et politique n'était pas encore venue, les théories égalitaires des révolutions de la bourgeoisie n'ayant pas de valeur dans la vie réelle du travailleur.

La Grande Révolution et les mouvements révolutionnaires du xix^ siècle qui lui succédèrent, même dans les pays du capitalisme le plus développé, n'ont fait que mettre au second plan la domination de la religion et du droit de naissance, c'est-à-dire la puissance du clergé et de la noblesse en les remplaçant par la seule puissance financière, par la domination brutale du riche sur le pauvre.

En dernière instance^ ces révolutions ont abouti à la tyrannie exercée sur les peuples par une tourbe de banquiers cosmopolites et sans pitié^ n'étant guère douée d'autres sentiments humains que d'un égoïsme grossier et cupide.

Elles ont remplacé les artisans habiles d'autrefois, tombés sous le joug des exploiteurs capitalistes, par des masses d'êtres humains — des hommes, des femmes, des enfants — sans capacités spéciales, épuisées par le travail dans les périodes d'activité de l'industrie, jetées sur le pavé dans les temps de crise. En somme, ces révolutions ont placé les masses de la population dans une situation bien plus dépendante et elles leur ont donné des maîtres, sous le joug desquels la vie humaine semble être plus dure que sous la domination des ci-devants aristocrates.

L'aristocrate de naissance pouvait encore se montrer humain et bienveillant. L'état social auquel il appartenait ne comptait qu'un nombre restreint de membres. Par la raison que ses ancêtres avaient volé pour lui, il pouvait, s'il le voulait, manifester du moins des sentiments de charité et de miséricorde envers la population rurale au milieu de laquelle il vivait et dont il pouvait connaître les souffrances. Il pouvait tenter de diriger comme magistrat « honnête » le gouvernement de sa ville, de sa province ou de son empire.

Mais tous ces favoris de la fortune qu'a vu naître le xix® siècle, tous ces seigneurs de la Bourse et de l'Usine qui se jettent férocement dans la lutte présente de tous contre tous, ressemblent vraiment aux mouches de la fable qui^ après avoir sucé tout leur soûl le corps couvert d'ulcères d'un pauvre malade, ne le

quittent que pour être remplacées par d'autres qui ne sont pas encore rassasiées et qui, vraiment, sont pires encore que leurs prédécesseurs.

C'est pour cette raison même que la démocratisation du g-ouvernement ne pourra jamais nous sauver de la révolution prochaine, parce que, en tous cas, dans cette période de domination brutale de la puissance financière, la caisse de la commune, de la province ou de l'empire pourrait être confiée avec plus de sécurité à l'aristocrate, dont les ancêtres ont volé, qu'au démocrate affamé qui doit encore voler luimême.

Le xix° siècle a eu également ses fondateurs de^ systèmes sociaux, tout achevés et tout prêts a être substitués à la vieille société d'injustice. 11 a déjà vu, immédiatement après la Grande Révolution, apparaître la figure héroïque et 1 esprit si puissant du comte de Sai?it-Simon, vraiment confus encore dans l'exposé de ses doctrines et marchant lui-même à tâtons, pour ainsi dire, vers les grandes réformes propres à reconstruire des fondations jusqu'au faîte, la vieille société, mais dont la voix pénétrante a reproché si éloquemmentà cette société la souffrance^ des pauvres.

Après lui vinrent, en France, Charles Fourier, le roturier-philosophe; en Angleterre, Robert Owen, fabricant lui-même, qui s'était élevé de jeune ouvrier à la situation de patron. Ils nous ont donné tous deux une ébauche complète d une société humaine fondée sur des bases nouvelles.

Les théoriciens du milieu et de la fin du xix^ siècle, particulièrement ceux de f école sociale-démocrate allemande de MarxQÏ à' Engels,

ont traité ces hommes de rêveurs, d' « utopistes )). Je préfère ne pas leur appliquer ces épithètes et je veux seulement les considérer comme les précurseurs du mouvement socialiste moderne.

Nous tous, nous sommes un peu des u utopistes » quand nous ne pouvons pas nous contenter des injustices et des cruautés existantes ; nous sommes des « utopistes » dans les meilleurs et les plus beaux moments de notre vie.

Bien souvent, la ditTérence entre nous, mécontents de la société capitaliste, n'est qu'en ceci^ c'est que l'un de nous regarde un peu plus loin que l'autre dans les temps à venir.

Ce qui, dans l'histoire d'hier, nous semblait encore être de l'utopie, devient si souvent la revendication immédiate d'aujourd'hui, pour devenir la réalité de demain.

Aussi, les penseurs comme Fourier et Oiven ne sont pas transformés en utopistes par le seul fait qu'à plusieurs égards la société humaine s'est développée tout autrement qu'ils ne l'avaient soupçonné ou souhaité.

La société humaine de nos temps modernes, dominée par le grand-machinisme, a trompé dans la direction de son développement aussi bien les théoriciens, comme Karl Marx, que leurs prédécesseurs de la première moitié du xix" siècle.

La vie réelle des hommes suit son cours en réalisant par parties, soit dans une évolution régulière, soit dans les chocs d'une révolution violente, ici une idée, là une autre.

La société humaine prise en grand, a toujours montré et montrera toujours dans l'avenir une sorte de mosaïque des situations les plus variées, qui nous apparaissent comme des ex-

périences des systèmes les plus différents.

Nul penseur sérieux ne pourra plus nous donner dans le domaine de la sociologie que la marche générale de développement que prendra la société existante.

C'est toujours la différence qui se montre ici entre la pratique et la théorie. La première, c'est la vie, elle s'adapte partout où elle trouve des points de contact selon les conditions vitales nationales ou locales, collectives ou individuelles, les plus variées; la théorie bien au contraire est morte.

Foiirier et Owen^ si loin de la réalité qu'ils se soient laissé emporter en flottant dans les airs sur les ailes de leur fantaisie, nous ont proposé assez d'idées, ils nous ont esquissé assez de plans, dont la réalisation s'est effectuée déjà en partie même dans notre temps, pour ne pas être traités par leurs successeurs de rêveurs utopistes.

Fourier et Oiven nous ont donné tous deux sur l'éducation et l'instruction de la jeune génération des avis précieux, qui ont conservé leur valeur jusqu'à l'heure présente, bien que les « Phalanstères » de l'un parussent avoir aussi peu de force vitale que les « Communautés » et les (( Parallélogrammes » de l'autre.

Owen devint le véritable instigateur des écoles maternelles, qui, sur son exemple, furent fondées dans toute l'Angleterre.

Fourier prévit et annonça par une sorte d'inspiration la surproduction, à laquelle mènerait la concurrence libre et frénétique entre les producteurs capitalistes.

Oœen démontra en pratique dans sa fabrique à Nevv-Lanarck, quelle influence civilisatrice un milieu salubre exerce même sur une popu-

o2 EN MARCHE

lation ouvrière tout à fait dégénérée et il appliqua la journée de dix heures au personnel de ses établissements. Ainsi, par son exemple, par le soutien efficace qu'il prêtait aux organisations ouvrières, il devint le fondateur des coopératives ouvrières, tandis que ce fut également sous son influence que, en 1834, les corporations ouvrières de toute l'Angleterre s'unirent dans V Union générale de tous les métiers, dont Oicen devint le principal propagandiste.

Malgré tout cela nous ne saurions nier la différence essentielle qui existe entre ces précurseurs du socialisme moderne et les théoriciens venus après eux.

Ces premiers, aussi bien Saint-Simon qui s'écartait moins des conditions sociales existantes que Fourier et Oicen, lâchant plus la bride à leur fantaisie, vivaient tous dans un temps où la grande industrie et le gros commerce de notre époque étaient encore en enfance. Ils pouvaient vraiment pressentir, pour ainsi dire, la situation compliquée et tendue à laquelle aboutirait à la longue le développement du système de production capitaliste, mais ils ne pouvaient pas étudier d'une façon aussi pénétrante que les théoriciens d'une période historique ultérieure, la direction que la société réelle prendrait dans les pays les plus avancés du monde.

Ils se sentaient facilement disposés à nous donner des plans sociaux bâtis dans leur propre tète et même à nous construire toute une société nouvelle, qu'ils voulaient substituer, comme une machine nouve, au vieil organisme hors d'usage.

Aussi étaient-ils des philanthropes avant tout ; ils n'étaient pas des théoriciens de la lutte de

classes et encore moins des meneurs pratiques de cette lutte. Ces précurseurs ne travaillaient pas pour l'émancipation d'une certaine classe d hommes, mais plutôt pour le bien-être de tous.

Ils n'avaient pas vu l'antagonisme de classes, auquel aboutit le système de production capitaliste avec la nécessité d'une loi de la nature. Ils ne connaissaient donc pas dans la vie réelle la lutte de classes comme la génération suivante et ils ne pouvaient pas la connaître, si révolutionnaires, si radicalement subversifs que semblaient parfois leurs systèmes. Ils ne croyaientque dans l'Amour et dans l'Humanité.

Les théoriciens du socialisme de toutes nuances qui vinrent après eux rapportaient tous leurs théories à la société actuelle.

Les social-démocrates entre autres nous ont exposé des doctrines qui toutes doivent être regardées plus ou moins comme une continuation de l'économie politique de l'école bourgeoise.

Mais tous ces théoriciens sans exception différaient à cet égard des anciens économistes en ce qu'ils ne se sont pas contentés de nous donner leur analyse des conditions sociales existantes, mais qu'ils ont tous tenté de prévoir et de nous dire à quoi aboutirait naturellement le développement même de ces conditions.

J. B. Smj a dit une fois en parlant de Charles touner :

« 11 (Fourier) s'est absolument mépris sur 1 objet de l'Economie politique. 11 a cru, comme nos devanciers, qu'elle avait pour objet la bonne direction, le bon gouvernement de la société ; mais il a été prouvé invinciblement qu'une science n'a pas pour but de fcw'e (c'est l'objet de l'art) mais de dire ce qui est.

« L'économie politique fait connaître la physiologie sociale. Il faut partir de là pour diriger la société. Vouloir que les économistes fassent la société, c'est demander au physiologiste qu'il change notre manière de nous diriger ou de nous reproduire (1) ».

Si réconomie politique ne servait qu'à nous dire strictement ce qui est^ nous pourrions différer dans l'estimation de sa valeur et prétendre même qu'elle ne saurait remplir d'une manière sérieuse sa mission de nous faire connaître la physiologie sociale^ mais nous serions contraints aussi de lui disputer en tous cas le nom de science.

Ce qui caractérise la science, c'est justement qu'elle peut prévoir, parce qu'elle sait. L'économie politique comme science nous enseigne les lois de développement de la société humaine, comme l'astronomie nous fait connaître les lois de la mécanique céleste.

La science de Téconomie politique pourra nous donner plus que de simples hypothèses, elle est vraiment en état de nous faire constater des phénomènes exactement fixés et dont le développement ne peut pas nous être inconnu.

Elargissant ainsi notre savoir, l'économie politique, par la force de réaction qu'ont les idées sur la vie sociale doit pouvoir faire en dernier ressort, aussi bien que l'art.

L'économie qui n'a pas d'autre but que de dire ce qui est, afin qu'on parte de là pour « diriger la société », c'est l'économie politique des universités officielle et conservatrice, ré-

(l) J. B. Sa Y dans une lettre écrite à un ami et copiée par Fourier. Voir page 275 : Manuscrits de Foin ter, année 18ol. Paris, librairie" Phalanstérienne.

glée généralement non pas par des savants, mais par des fonctionnaires, par ceux qui ont pour tâche de défendre et de justifier ce qui est.

C'est aussi bien aux précurseurs du mouvement socialiste du xix^ siècle, comme aux théoriciens venus après eux qu'appartient Thonneur d'avoir prédit, d'avoir tenté de voir dans l'avenir, en s'appuyant justement sur leur science, et d'avoir essayé de nous montrer la nouvelle marche, que la vie humaine pourrait prendre dans le développement des nouvelles conditions sociales.

Ils l'ont tenté, les uns en slmaginant une nouvelle société, tout à fait délivrée des mauvaises influences qui se manifestent dans la nôtre, les autres en rattachant leurs théories au développement de la société existante, tel qu'ils le voyaient s'accomplir sous leurs yeux, en nous traçant la route que devrait prendre nécessairement la race humaine dans sa marche en avant.

L'un d'eux aura jeté les yeux dans l'avenir plus loin que l'autre ; le précurseur « utopiste » se sera avancé peut-être d'un millier d'années ; le théoricien, son successeur, mieux armé par une connaissance plus exacte des rapports économiques, d'un siècle seulement. Même à l'égard de certains phénomènes l'un et l'autre pourront s'être trompés, étant donné, comme nous l'avons supposé plus haut, que la société réalisera par parties les idées de l'un et de l'autre, nous montrant ainsi tout ce qui a quelque force vitale pour chaque période historique et pour chaque peuple.

Et pourtant l'un et l'autre de ces groupes de socialistes auront toujours le mérite d'avoir fait voir dans l'avenir et, par ce fait, d'avoir donné

la première impulsion pour le réveil et la future action révolutionnaire des masses.

Aussi ces masses ont-elles pris à chacun de ces socialistes ce qui leur tenait à cœur. Ils n'ont pas fait de différence entre les nouveaux théoriciens et leurs devanciers, les soi-disant « utopistes ».

Ce qu'ils leur empruntaient, ce n'étaient pas des plans achevés d'une future société n'f des théories ahsti-aites. C'étaient des pensées courtes, des phrases dites peut-être mille fois auparavant, mais qui, lancées dans les masses à une époque fixe, avaient le mérite d'être attendues à ce moment par elles et de pouvoir tomber sur la génération humaine comme des éclats de foudre.

Le Manifeste Communiste, œuvre collective de Karl Marx et de Frédéric Engels, après être tombé dans l'oubli pendant un quart de siècle, a fait le tour du monde, après la fm de l'Internationale (1872), l'Appel avec lequel il finit : Prolétaires de tous les pays, imissez-voiis ! a plus fait pour porter le nom de Karl Marx sur les lèvres des ouvriers organisés de nos temps, que son ouvrage obscur sur le Capital, vraiment illisible pour quatre-vingt-dix-neuf pour cent des lecteurs et vieilli déjà à plusieurs égards.

« L'émancipation des travailleurs ne peut être que C œuvre des travailleurs eux -même s yi.^^ Devoirs égaux, droits égaux ! » C'étaient des mots qui prenaient des ailes, pénétrant dans tout atelier et dans les têtes de milliers de prolétaires dans chaque pays du monde.

Maintenant nous sommes si avancés qu'on doit se demander sérieusement si ce n'est pas la pratique qui, pour l'avenir, demande tous nos etTorts.

VERS LA SOCIÉIÉ NOUVELLE o7

Nous avons eu assez de théories de toutes sortes ; maintenant nous devons pénétrer dans les conditions vitales de l'humanité, qu'elles soient produites collectivement par l'exemple de quelques-uns comme force organisée, ou individuellement par l'action personnelle de chacun.

Il y a des périodes historiques, pendant lesquelles les paroles peuvent agir comme des actes, mais ces périodes ne sont pas de longue durée et dans la phase de développement de notre société -capitaliste, on peut dire que ce n'est plus le moment d'employer des paroles pour la délivrance des masses ouvrières.

C'est ma ferme conviction que de la manière dont les peuples et les individus interviennent et agissent eux-mêmes dans une période historique décisive comme la période actuelle, dépendent, pour une grande partie, les idées et les théories qui seront réalisées dans les différents pays.

Les hommes ont à forger leur propre destin ; les matières seules leur sont fournies.

Justement, parce que je crois que la période de théorie et d'agitation doit se transformer en une période d'organisation et d'action révolutionnaire, j'attends, en général, un déplacement du centre de gravité du mouvement ouvrier international de la France et de l'Allemagne vers l'Angleterre et les peuples anglo-saxons de l'Amérique et de l'Australie.

C'est dans ces derniers pays que nous trouvons le plus haut développement de la société capitaliste et l'antagonisme le plus prononcé entre les intérêts du prolétariat organisé et ceux des grands monopolisateurs du sol et des instruments du travail.

S'il est vrai que l'Allemagne a été pendant

le dernier demi-siècle, tout particulièrement le pays de la théorie, des spéculations philosophiques dans le domaine du mouvement ouvrier, c'est cependant à tort que les meneurs du mouvement ont cru pouvoir figurer comme l'avantgarde du mou^^ement international, et exercer une influence décisive sur l'organisation 'et l'action du prolétariat des pays plus avancés.

11 n'en sera pas ainsi, si nous considérons comme levraibutdu mouvement ouvrier, — but réalisable, non pas par l'application de quelques réformes démocratiques sur les bases économiques de la société capitaliste existante, mais, au contraire, par le bouleversement de ces bases économiques, — la délivrance complète de la classe ouvrière du salariat moderne.

Dans cet ouvrage nous nous placerons toujours à ce point de vue pour juger l'action d'un parti, d'un groupe ou d'un individu quelconque. Nous nous demanderons toujours en quoi ils peuvent servir à la transformation de la société actuelle dans une direction communiste, c'est-à-dire au développement d'une société basée sur la propriété collective de tous les moyens de production et de consommation et avec une direction du travail organisée par les ouvriers eux-mêmes.

Frédéric Engels a écrit, en 1882, parlant de son pays natal : » Le degré de développement de l'Allemagne, au début de la période entre 1840 et 1850. économiquement et politiquement encore plus arriéré qu'à présent, ne pouvait produire alors, tout au plus, que des caricatures socialistes (1). »

(1) c Le déceloppcmcnf du socialisme de VVtopie à la Science ». Préface pour l'édition allemande de 1882.

YERS LA SOCIÉTÉ NOUVELLE o9

Ce iugement est encore, en grande partie, exact aujourd'hui, vu le développement economique et politique de l'Allemagne et maigre l'essor de l'industrie allemande dans ces dernières années. C'est surtout l'asservissement politique qui paralyse momentanément la lorce révolutionnaire du prolétariat allemand.

La France est le berceau de tant de mouvements révolutionnaires, qu'on pourrait considérer un peu comme le devoir historique de ce pavs de marcher encore une fois à la tête des nations dans les conflits internationaux avenir. Malgré la force vitale et révolutionnaire qui bouillonne dans les veines de toute la population l'organisation du prolétariat, de l'industrie, du commerce, de l'agriculture, est décidément trop faible en France, me semble-t-il, pour que la force ouvrière de ce pays soit en état de prendre la direction du mouvement ouvrier international.

J'attends plutôt la première secousse du mouvement révolutionnaire et décisif du prolétariat de l'Angleterre ou des Etats-Unis, bien mieux préparé à livrer bataille que celui des autres nationalités par son organisation plus perfectionnée et par ses meilleures conditions de vie matérielle.

Dans les pays anglo-saxons les masses ouvrières montrent déjà qu'elles se trouvent en état d'imprimer à la lutte de classes sa direction définitive.

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