LE COMMUNISME GOMME FORME DE LA SOCIETE FUTURE
La propriété, la famille et la relig-ion caractérisent la vie sociale des hommes dans tous les pays de civilisation moderne. En réalité c'est le premier facteur qui domine et auquel les deux autres, dans leur fonction, restent toujours subordonnées. La propriété des forces productives de la société, c'est-à-dire la propriété des moyens d'existence du genre humain, décide à la fin de la structure de la société.
De même il est certain qu'aussi longtemps que la propriété des moyens de production,
— et par conséquent, celle des produits mêmes
— restera entre les mains d'une petite minorité, la grande masse de la population de chaque pays sera dépendante de cette minorité. Elle restera donc en servitude, même sous la forme du salariat moderne.
Pour justifier la propriété privée on ne peut
pas invoquer de droit divin ni de droit naturel.
L'instinct de conservation, la volonté de
vivre, commune à tous les êtres vivants, a eu pour conséquence inévitable la prise de possession des forces naturelles, des moyens de production : sol et instruments de travail. C'est là l'origine de la propriété privée, mais nullement sa justification.
Si, d'une part, la volonté de vivre est le seul droit que puisse invoquer l'individu pour s'accaparer les richesses de la nature, il faut objecter, d'autre part, que ce droit ne saurait être considéré que comme un droit qu'il s'est donné lui-même et qu'il fera valoir tant qu'il aura la force de se conserver. Seulement ce n'est pas un droit qu'tf priori doivent respecter ses semblables.
Même il se peut que Taction de l'individu qui veut vivre s'oppose à nos sentiments plus développés et que nous ne voudrions pas la tolérer.
Si le sauvage ne se contente pas de prendre autour de lui les fruits du sol, mais s'empare de ses semblables pour s'en nourrir, nous, hommes modernes, nous ne voudrions certes pas respecter cette manifestation spéciale de son droit de vivre.
Le respect du droit de vivre tel qu'il existe généralement, n'est qu'un phénomène existant, le résultat d'une sorte de contrat instinctif, et. pas plus que cela. Quant aux produits de son propre travail, ce n'est qu'en raison du désir irrésistible de vivre que l'homme peut les accaparer pour lui seul. Ces produits, il les acquiert toujours avec l'aide de certains produits naturels qu'il n'a pas créés lui-même. Sans cesse, comme producteur, il prend certains matériaux à la nature, qu'il lui redonnera, il est vrai, sous une autre forme.
puisque rien ne se perd dans l'univers; mais en prenant ces matériaux il empêche, en tout cas, d'autres êtres vivants de s'en servir
aussi. t • •
Celui qui a pris possession d un certain coin de la terre, bien qu'il fût le premier venu dans la région où il se trouve, prive toujours d'autres personnes de l'occasion de se choisir le même terrain. .
Le droit de propriété, réduit à sa plus simple expression, reste toujours un droit par accaparement, un droit du plus fort, droit base seulement sur le grand principe de la volonté de
vivre*
Tout autre droit sur lequel on voudrait asseoir la propriété, n'existe pas plus pour Tindividu vis-à-vis de ses semblables, qu'il n'existe un droit spécial sur les forces naturelles pour le genre humain vis-à-vis des autres êtres vivants (1). . j • <•
Or, si nous considérons le droit de vivre et de se conserver comme le seul droit que l'homme
(1) Nous nous appesantissons sur ce point précisément parce que certaines écoles philosophiques, comme les théologiens chrétiens, prétendent que le genre humam est destiné à dominer sur toutes les autres espèces. Quand, d'autre part, Henri Heine, le poète allemand, laisse son héros, l'ours : Atta Troll, déverser sa colère sur toute cette race humaine, « peuple d'hommes, serpents bipèdes », qui, en se croyant bien élevée au-dessus de tous les autres animaux, se couvre avec la laine d autrui, cette race humaine contre laquelle il appelle a 1 aide tous les êtres vivants ; ou quand Jonathan Stoift, 1 écrivain satirique anglais, nous transporte dans le pays desHowjhnlinhms, où les chevaux sont les êtres civilisés, tandis que des animaux ressemblant aux hommes se trouvent dans leurs é tables, nous pouvons voir au fond de pareilles fantaisies poétiques de nouvelles plaintes sociales qui s élèvent contre notre civilisation humaine.
puisse réclamer, aussi bien que tout autre être vivant, ce droit ne vaudra donc pas seulement pour chaque homme en particulier et sans exception, mais également pour le genre humain en tant que collectivité.
Nous avons fait observer déjà que nous choisissons toujours ce mot de droit, à défaut d'autres, comme la traduction d'une certaine force matérielle.
Dès l'instant où la propriété privée aurait cessé d'être la forme de propriété garantissant le plus grand bien-être pour le genre humain en général, pour la race en tant que race, e e serait condamnée, bien que, jusque-là elle eût sa raison d'être, son droit d'existence.
Aussi dès ce moment la disparition de cette forme de propriété ne saurait être qu'une question de temps.
A une certaine époque la propriété collective dans ses formes principales — en premier lieu comme propriété du sol — a été aussi nécessaire et par cela même aussi inévitable pour les tribus nomades de pasteurs, chasseurs, pêcheurs, que le fut plus tard la propriété privée pour une tribu de laboureurs, s'installant à demeure fixe dans une région par eux choisie.
Lorsque dans les premiers siècles du labourage, l'agriculteur avait, par son propre travail, donné à la culture un petit coin de terre, il était tout naturel qu'il se mit à le considérer comme sa propriété personnelle. 11 commençait a parler de sa terre, ainsi qu'il parlait de ^so?i cheval et de sa charrue. De même il parlait de ses enfants et même de sa femme. 11 est naturel que ces prétentions personnelles devinssent le principe dominant, le principe du
droit général, pour le rester aussi longtemps que ce principe satisferait aux conditions vitales dans lesquelles vivait la masse des hommes par contrainte ou par consentement. 11 est également compréhensible que ces principes de droit général, combattus déjà dès leur naissance par les déshérités, les révoltés, ne peuvent se maintenir comme tels qu'aussi longtemps que la majorité des hommes ou même une minorité influente restera intéressée à l'existence de la propriété privée comme base de leur vie sociale. Il faut que le peuple sente que son plus grand bien-être est vraiment sous la dépendance de cette forme privée de propriété. Etant une institution humaine, la propriété privée ne peut être un droit, que tant que ceux qui sont intéressés à sa conservation ont la force de la maintenir.
Pour le développement des abus provenant de la propriété privée je renvoie particulièrement aux œuvres de Fonrier,
Charles Foiirier, dans sa Théorie de l'Unité Universelle, a ébauché en traits caractéristiques tous les inconvénients que cause aux hommes, dans leur vie journalière la propriété privée, morcelée. Sous la forme actuelle de civilisation, comme il le remarquait déjà si justement, nous devons nous soumettre à toutes sortes d'incommodités ; là, où la misère n'amène pas les maux, c'est l'ignorance et l'inintelligence qui exercent leur influence :
(( L'un met en prairie telle pente que la nature destine à la vigne ; l'autre place du froment là où conviendrait le fourrage ; celui-ci pour éviter l'achat de blé, défriche une pente roide que les averses déchausseront Tannée suivante ;
celui-là pour éviter l'achat de vin, plante des vignes dans une plaine humide. Les trois cents familles (posées comme exemple par Fourier) perdent leur temps et leurs frais à se barricader par des clôtures et plaider sur des limites et des voleries ; toutes se refusent à des travaux d'utilité commune qui pourraient servir des voisins détestés ; chacun ravage à l'envi les forêts et oppose partout l'intérêt particulier au bien public (1). »
Les 7/8 du bois que l'on consomme dans le système actuel, ainsi que le croyait Fourier h son époque, pourraient être épargnés par les hommes dans l'usage de cuisine et de chauffage, s'ils voulaient s'entendre au lieu d'appliquer le mode incohérent et morcelé qui règne dans nos ménages.
On pourrait avoir un seul et vaste grenier bien surveillé au lieu de trois cents greniers exposés aux rats et aux charançons, à l'humidité et à l'incendie. Dans les villages où la population s'adonne à la culture de la vigne, une seule cuverie pourvue de foudres économiques pourrait suffire au lieu de trois cents cuveries, remplies souvent de futailles malsaines et gérées par des ignorants.
Cent laitières qui vont perdre cent matinées à la ville seraient remplacées par un petit char suspendu portant un tonneau de lait. Cent cultivateurs qui vont avec cent charrettes ou ânons, un jour de marché, perdre cent journées dans les halles et les cabarets, seraient remplacés par trois ou quatre chariots que deux hommes suffiraient à conduire et à servir. Au
(1) Charles Fourter. Œuvres complètes, t. III. Introduc tion, p. 12. (Edition, Paris, 1841).
lieu de trois cents cuisines exigeant trois cents feux et distrayant trois cents ménagères, un petit village de trois cents familles pourrait en avoir une seule (1).
Ce n'est pas notre intention de défendre chacun de ces moyens d'épargne cités ici comme exemple par Charles Fourier,
On pourra remarquer que l'épargne du bois dans la cuisine collective ne dédommagerait pas de leur manque de liberté personnelle et de l'impossibilité de suivre leurs propres vues, tous ceux qui, dans leur propre petite cuisine, peuvent se servir d'un simple fourneau à gaz.
Mais nous constatons, avec Fourier, cette grande vérité, que la vie quotidienne n'est si triste actuellement pour la grande masse du genre humain que parce que les hommes ne savent pas se régler au milieu de toutes les richesses que la nature est à même de leur procurer dès maintenant et qu'elle leur procurera dans l'avenir en bien plus grande quantité.
Toutes ces théories, même en contenant les améliorations les plus grandes que les hommes pourraient se créer, les modifications les plus estimables qu'ils pourraient introduire dans leur manière de vivre, n'auraient aucune valeur, si les hommes n'avaient pas le désir de les réaliser dans le fait.
Nous avons d'autant plus à tenir compte de ce fait incontestable, que, prise en général et dans la campagne aussi bien que dans nos grandes villes, la population non seulement montre un certain penchant pour un mode de production plus communiste et conséquemment plus efficace que la production du passé, mais
(1) Charles Fourier. Œuvres complûtes^ I. c, p. II.
aussi pour toutes sortes de jouissances communes qui rendent plus intensif le bonheur humain.
Qu'on laisse notre grande famille humaine libre dans ses actions, de façon qu'elle puisse suivre ses propres inclinations sans être contrainte par des mesures législatives et cette vie sociale caractérisée par le mot « communiste» se déploiera véritablement sous des formes toujours nouvelles.
Dans les grandes capitales comme Paris, Londres, New- York on applique déjà à présent dans les maisons, habitées par plusieurs familles, divers principes du genre de ceux que Fourier a cités pour sa ville de la sixième période^, sa « Nouvelle Ville » de la période de transition :
c( Par exemple », nous fait remarquer Fourier, « si l'édifice réunit cent ménages, on n'y fera pas 20 pompes qu'exigeraient 20 maisons logeant chacune 5 ménages (1) ». Les citadins modernes se servent souvent de beaucoup moins de vingt pompes pour cent familles.
L'aqueduc a rendu possible l'apport de l'eau en quantités suffisantes pour les besoins communaux de toute la population d'une ville et cela non seulement dans les grandes capitales mais aussi dans presque tous les bourgs de quelque importance. De même les grandes maisons habitées par plusieurs familles ont déjà en commun l'éclairage, le gaz nécessaire à la cuisine et parfois même le chauffage. Les maisons de Londres ont bien souvent une buanderie commune.
\) Charles Fourier. L. c, t. IV. Extroduction, p. 303.
Si ce mode communiste de production et de consommation n'est pas plus répandu, cela est dû surtout à la propriété privée qui en empêche l'extension. Et cependant considérons les faits suivants : Actuellement les hommes possèdent déjà en commun des rues, des grandes routes, des canaux servant tant au transport de leurs marchandises, qu'à leurs propres déplacements. Les hommes savent ce que c'est que d'étaler leurs marchandises au marché commun, d'admirer dans les musées également communs et à entrée gratuite des objets d'art, appartenant à la communauté, que de chercher leur divertissement en se promenant dans les parcs et les jardins également communs, les hommes envoient leurs enfants à l'école communale souvent gratuite, ils se servent de bains et de piscines gratuits, les hommes d'une religion quelconque se rendent à l'église commune ainsi qu'ils enterrent leurs morts dans un cimetière commun, etc.
Tous cela est la preuve que dans les masses se manifeste de plus en plus le désir de produire et de se réjouir en commun, et que ce n'est pas une question de partis politiques, qui tous, sans exception, ont à tenir compte de la poussée populaire.
Nous sommes donc en droit de prédire que ces hommes, leurs enfants ou leurs petitsenfants auront dans l'avenir leurs fabriques et leurs ateliers aussi en commun avec tout l'outillage y compris ; qu'ils connaîtront des moyens de transport et de communication ((îhemins de fer, bateaux, etc.), également communs et libres à tous les hommes comme nos rues et nos grandes routes le sont aujourd'hui ; que de même seront changés en propriété com-
mune les magasins et les greniers, tous remplis des richesses de la grande communauté humaine.
Ainsi dans l'avenir, à ce qu'il semble, les hommes vivront plus en commun bien que la plus grande variété de goûts et de préférences existera toujours, soit pour la vie solitaire, ou familiale, soit pour celle en société. Sur ce terrain, plus que sur n'importe quel autre, la liberté de mouvement laissera exister différentes formes de la vie sociale ou sexuelle les unes à côté des autres.
Chaque pas vers une production plus communiste avec des jouissances également plus en commun, deviendra en même temps un progrès vers une civilisation plus développée de l'humanité.
Pour la classe ouvrière, pour ces masses immenses de prolétaires esclaves, il signifie l'obtention d'un bonheur matériel et moral toujours croissant. Ces masses pourront déployer toutes leurs facultés physiques et intellectuelles sous un régime de production et de jouissance en commun, tandis que sous notre régime actuel de propriété privée et de jouissance personnelle ce ne sont que les natures les plus fortes, ou pour mieux dire les plus aptes (ce qui signifie dans la société capitaliste les plus rusés, les plus adroits et les plus égoïstes de notre race humaine) qui parviendront au pouvoir. Ce sont ces privilégiés qui à la longue, ont acquis en possession personnelle ce qui pourrait être utile pour tous.
Pour les masses laborieuses la réalisation du communisme dans ses principes fondamentaux est une question d'existence. L'émancipation
de la classe ouvrière signifie en même temps l'application des principes de production et de jouissance communistes.
De la lutte de tous contre tous, de cette lutte de concurrence sans pitié dans laquelle nous vivons actuellement, nous pouvons voir surgir dans l'avenir des conflits vraiment sérieux et d'un caractère général.
Il n> aura pour les peuples une période de repos stable et de prospérité générale, que lorsque la société sera basée sur la propriété collective de toutes les forces productives et cela internationalement, du moins dans les pays modernes, dont la forme de civilisation domine notre époque historique.
A la vérité, dans le courant des siècles la vie sociale, une fois arrangée, se modifiera dans les difl^erents pays selon les influences du climat, de la race, etc., en se développant toujours vers cet ordre communiste caractérise plus haut à grands traits.
Celui qui examine de près les principes fondamentaux du communisme, devra reconnaître que, SI dans la société humaine se manifeste véritablement cette tendance à produire et à jouir en commun, cette forme communiste de la société dominera donc dans l'avenir surtout^ pour cette raison qu'elle est la forme de société la plus naturelle qu'on puisse s'imaginer pour des hommes habitant ensemble.
Toutes les objections, faites si s>)uvent de la part des défenseurs de l'ordre social actuel, qui prétendent que les principes communistes sont opposés à la nature humaine n'ont pas de raison d'être pour tous ceux qui y réfléchissent sérieusement.
Il doit nous sembler tout naturel — abstraction faite de l'exécution des détails — que les champs soient cultivés suivant le mode choisi dans chaque commune par la population adulte. De même, il est naturel que la moisson soit entassée non pas dans les trois cents greniers, dont nous a parlé Fourier, mais dans un seul grenier commun ou du moins dans un nombre restreint de magasins de provisions.
On peut continuer à s'imaginer comme tout naturel que ces magasins ruraux soient ouverts à la population industrielle des villes, comme, d'autre part, les campagnards puissent se fournir d'articles de ménage, de vêtements, d'outils, de machines, de matières premières, etc., dans les grands magasins des villes voisines, centres d'industrie ou de communication.
On peut se figurer comme tout aussi naturelle et aussi simple, l'organisation des fabriques et des ateliers communaux, devenus propriété collective et dirigés non plus par des propriétaires particuliers ou au nom d'un certain nombre d'actionnaires par des directeurs responsables,mais directement par les ouvriers euxmêmes, travaillant dans leurs établissements respectifs. Dans chaque branche d'industrie ils pourront pourvoir aux besoins éventuels en remplissant les magasins communs.
Tout cela, pour exprimer clairement mon opinion, me semble bien en harmonie avec la nature humaine, de même qu'il est dans la nature des abeilles, de remplir ensemble les cellules de la ruche commune.
Je ne crois pas qu'il existe dans la nature de l'homme un trait caractéristique qui le montre
réfractaire à une vie en commun. Bien au contraire, je crois que la tendance à produire et à jouir selon le mode communiste se manifestera dans l'avenir, parmi les hommes, d'une façon toujours croissante, précisément parce qu'elle se fonde sur ce penchant égoïste à une satisfaction intellectuelle et morale ou sensuelle de plus en plus grande, penchant qui prend sa source dans la volonté de conservation propre à tous les êtres vivants.
Je sais qu'il est bien difficile de définir d'une manière précise toute cette évolution : difficile parce que nous pouvons déjà différer sur le sens même de ce qu'est la « propriété collective » ou « propriété commune ».
Dans les discussions des réunions publiques la question m'a été souvent posée de savoir ce qu'il faut entendre sous le nom de propriété commune, puisqu'en définitive ce n'est pas le nom de la propriété dont il s'agit de se rendre maître, mais de la puissance à régler le travail socialement nécessaire et à se servir des produits de ce travail.
C'est là que se trouve la grande difficulté, non seulement pour l'homme de la vie pratique qui, dans la réunion publique, pose ses demandes, mais aussi pour le vrai philosophe.
Ce qui caractérise la propriété d'une chose quelconque, c'est la liberté d'en disposer, le plein pouvoir, reconnu comme un « droit o par la société elle-même, non seulement d'user soimême de cette chose selon son bon plaisir, mais également de \ aliéner.
Lorsque dans la société communiste les champs communs seront cultivés de la manière qu'il en sera convenu entre les habitants
adultes des communes, il ne saurait être question que du droit reconnu de la direction du travail dans l'enceinte des communes respectives.
Cependant ces communes ne seraient pas « propriétaires » de ces champs dans le sens où le mot de propriété communale est compris dans notre société bourgeoise.
Les mandataires des habitants ne pourraient pas aliéner les domaines des communes respectives. Cela est déjà la conséquence de la constitution même de ce qu'on appelle une société communiste. Mais les habitants d'une commune pourront s'entendre avec ceux d'une autre sur la meilleure forme de culture de certaines parcelles, sur Tenmagasinage, le transport, etc., des produits récoltés et en général sur tout ce qui regarde l'organisation du travail nécessaire.
De même les ouvriers d'une mine, d'une fabrique ou d'un atelier collectifs, ainsi que ceux qui travaillent dans les établissements d'un chemin de fer ou d'une ligne de bateau à vapeur décideront assurément, selon Tordre communiste de la société, sur tout ce qui concerne l'exécution de leur propre travail, étant aussi autonomes dans le domaine de leur propre activité.
Le droit de propriété leur manquera cependant en ce sens qu'ils ne pourront pas avoir la liberté à^ aliéner, d'anéantir ou même de détériorer dans leurs établissements respectifs les édifices ou les machines, les matériaux ou les outils confiés à leurs soins. Ils n'auraient pas ce qu'appelle le droit romain : jus utendi et abiUendi.
Lorsque tous les moyens de production et
les produits seront la propriété de la communauté, cette communauté en entier saura faire valoir ses droits, sous la forme à'opinlon publique, partout où la propriété collective serait violée.
Supposons, pour choisir un exemple dans une certaine branche d'industrie, que les verreries d'un pays quelconque, soient véritablement socialisées, il s'ensuivra cette conséquence que les ouvriers organisés de toutes les verreries du pays taxeront, pour une certaine période, la quantité de verrerie de différentes sortes qui, d'après la consommation des années précédentes, sera demandée pour l'usage du pays même, ou exportée à l'étranger. Cette quantité devra être répartie proportionnellement entre les verreries dans les différentes contrées du pays selon la force productive de chacun de ces établissements.
Si les verreries existantes ne suffisaient pas pour la production voulue, les ouvriers organisés des verreries de ce pays devraient, pour fonder de nouvelles usines dans cette même branche d'industrie, entrer en relations avec les ouvriers du bâtiment. La quantité du produit à fournir par chaque verrerie du pays, une fois fixée, ce serait au personnel de chaque établissement qu'appartiendrait toute l'organisation du travail, pourvu qu'il prît soin que la quantité fixée de verrerie fût vraiment livrée et qu'elle fût de la qualité voulue. Ainsi, ce serait aux ouvriers eux-mêmes, de régler la durée et la division du travail ainsi que la fixation des jours de travail. Prise en détails cette production sera dirigée par la nature même du travail, modifiée d'après les conditions locales éventuelles.
Les ouvriers organisés réduiront-ils la journée de travail dans les métiers les moins recherchés, ou dans certaines fabriques et ateliers, ou bien attacheront-ils des privilèges à certaines professions, afin d'assurer le nombrt de travailleurs nécessaires à leur fonctionnement ? Voilà des questions qui ont été examinées théoriquement et traitées jusqu'au radotement et dont pourtant la solution ne saurait être donnée que par la vie pratique.
La liberté de mouvement, celle du choix da métier dont jouira bientôt l'ouvrier dans une société communiste lui permettront de se déplacer à chaque instant d'un atelier à un autre, d'une équipe à une autre tout en suivant son goût et sa préférence personnels, et créeront entre les ouvriers des différents établissements de production une émulation qui ne pourra que contribuer à la perfection du travail au profit de la production même.
Par ma description, un peu détaillée, d'un mode de production et de consommation appartenant à une période historique à venir, je suis allé déjà plus loin que semble me le permettre une étude scientifique du développement général de la future société. Je le sais parfaitement.
Je sais que personne ne saurait fixer avec une exactitude scientifique de quelle manière se développera la vie sociale des générations humaines postérieures.
D'autant moins pouvons-nous savoir les principes vitaux des générations humaines postérieures que nous ne pouvons connaître essentiellement les progrès futurs de la science dans chacun de ses domaines, ou toutes les nouvelles
découvertes à faire qui seront propres à changer la physionomie sociale.
Aussi je n'ai eu l'intention que de donner mon opinion personnelle sur la manière dont la société communiste pour ?ml être organisée, supposé qu'elle doive se développer en société communiste. C'est donc de propos délibéré que j'ai traité cette organisation communiste plus à fond qu'il n'était nécessaire, afin d'établir ce que je comprends sous l'expression de propriété commune ou propriété coltective, autrement dit propriété sociale.
Malgré le peu de possibilité de donner une exposition détaillée de la société future nous pouvons pourtant considérer comme chose certaine, que de quelque manière que soit organisée la production et la consommation des richesses dans une société vraiment communiste, ce sera en tous cas la collectivité des ouvriers mêmes qui aura la haute direction de la production et de la distribution des biens en opérant toujours comme le font les entrepreneurs particuliers de nos jours, sous le contrôle de l'opijiion publique.
La différence caractéristique entre une société communiste et la société capitaliste actuelle consistera donc toujours en ceci^ que les entrepreneurs particuliers, dirigeant et administrant actuellement les fabriques et les ateliers comme grands ou petits patrons, ou cultivant la terre comme paysans, seront remplacés, non pas par des actionnaires de sociétés anonymes, favorisés sous une forme quelconque par l'Etat, ni même par certains corps gouvernementaux, mais par les organisations ouvrières dans les différentes branches de l'industrie, du transport, des communications et de Tagriculture.
Ainsi que dans la société capitaliste les entrepreneurs particuliers ont à tenir compte malgré tout de l'opinion publique, c'est-à-dire de la pression des besoins éventuels dans leur branche de production — à moins qu'ils ne veuillent produire pour rien — cela se manifestera également dans une société communiste pour les organisations ouvrières.
L'humanité ne s'occupe pas de la production pour son bon plaisir, mais bien pour suffire à ses besoins matériels, intellectuels ou moraux.
Ensuite il doit être constaté d'avance, que sous le nom de travailleurs ou producteurs collectifs, il faut comprendre non seulement les ouvriers salariés proprement dits de notre temps, mais également tous ceux qui font un travail quelconque, exécuté ordinairement par les entrepreneurs capitalistes de la société actuelle.
C'est-à-dire que la collectivité des producteurs comprendrait naturellement tous ceux qui font du travail manuel ou intellectuel dans le grand processus de la production et de la distribution des richesses, ainsi que dans la vie intellectuelle du genre humain. Elle comprend donc aussi bien les dirigeants responsables d'une fabrique ou d'un atelier, les employés de bureau et les ingénieurs, que les manœuvres travaillant les matières premières ou les mécaniciens, ou encore les médecins, les littérateurs, les artistes, dévoués à leur science ou à leur art, les laboureurs ou les ouvriers de fabrique.
Du reste, le contraste bien prononce, qui existe à présent entre le travail manuel et le travail intellectuel, commencera à disparaître à la longue dans une société communiste, par la
raison même que chacun pourra se dévouer de bonne volonté aux deux sortes de travail.
Examinons encore une raison particulière qui permet difficilement de se prononcer dès maintenant sur tout l'arrangement des affaires de l'avenir :
Il est incontestable que dans toute décision à prendre en ce qui concerne les choses administratives et l'organisation du travail dans une société communiste, ce sera en général la majorité qui verra exécuter sa volonté. Un tel arrangement, sans doute, restera toujours une sorte d'obligation ; ce sera même une certaine transgression de la volonté de la minorité.
Bien que la minorité dans une décision ne soit pas la même que celle qui peut se produire au sujet d'une autre, elle se trouvera chaque fois placée dans l'alternative ou de se soumettre à la décision prise — ce qui pour des choses secondaires n'aura pas de grands inconvénients pour elle — ou de quitter le travail et de fonder un nouveau groupe productif, s'affilier à un autre groupe existant.
ÏM direction et C administration du travail dans son ensemble selon la volonté de la majorité des collaborateurs ne saurait donc être maintenue à la longue que sous condition que la minorité ne puisse être en rien contrariée pour se grouper de nouveau.
D'ailleurs la liberté de mouvement, qui existera quand les premières nécessités de la vie matérielle seront vraiment garanties à tous les hommes, facilitera le groupement libre pour un but productif quelconque ainsi que la production isolée d'un individu quelconque s'occupant d'un métier à part. Il subsistera toujours
des métiers comme ceux qui s'occupent de la réparation de divers articles de consommation, où le travail productif pourra être exercé par des personnes isolées. De même il restera toujours l'occasion de se livrer à la pratique des arts, de la littérature ou d'une science spéciale, avec laquelle l'individu vit pour ainsi dire une existence séparée, entre les pores des grandes organisations productives.
Toutes ces difficultés cependant n'exigent que pour quelques moments notre attention. Dans la vie réelle elles se résoudront suivant la manière exigée par les circonstances. Nous pouvons espérer que cette solution s'effectuera plutôt d'après les principes de camaraderie et de bienveillance, que d'après les règles absolues d'un certain principe de « droit » iixé d'avance.
La solution des difficultés, née de la pression des besoins éventuels, aura lieu spontanément, à ce qu'il me semble, et les formes de cette solution seront aussi multiples que le caractère de ces difficultés.
Dans la lutte commune contre l'exploitation actuelle des taasses, on peut déplorer de voir dans les rangs ouvriers des individualistes se servir si volontiers d'expressions comme « tyrannie » et « oppression )j pour défendre les intérêts de la minorité contre la volonté de la majorité.
11 se présente des difficultés dans la vie quotidienne, partout où on laisse agir en pleine liberté la masse des hommes. Mais nous pouvons observer qu'il serait assurément bien plus conforme à la vérité de se servir de l'expression (^ s'entendre les uns avec les autres », que d'employer des mots comme ceux que nous
venons de citer, mots qui nous présentent la situation comme si, dans la vie sociale, une minorité impuissante d'iiommes était toujours mise en sujétion par une majorité tyrannique.
Me rangeant de côté dans un sentier étroit avec l'intention de laisser passer un groupe de personnes,je ne puis entendre parler d'une violation de mon individualité et d'une oppression de ma personne de la part d'une majorité de gens tyranniques ! Je ne pourrais le comprendre même si j'avais dû m.ettre un pied dans la boue, car si je fais place, c'est en général parce que mes propres sentiments humains, et la facilité de l'acte m'y incitent. D'autre part, dans la vie ordinaire ces personnes trouveront ma conduite si naturelle, que mon acte attirera à peine leur attention et qu'ils ne le récom penseront guère qu'avec un simple et rapide merci.
Pour la plupart des accidents de la vie courante, dans une société vraiment communiste, je ne crois pas à l'oppression exercée par la majorité des hommes sur la minorité ! Je considère bien au contraire, comme une chose naturelle, que la pression de ce qu'on appelle « l'opinion publique » sera bien moins sensible dans l'avenir qu'elle l'est à présent, surtout si l'on considère que bien des préjugés locaux et nationaux disparaîtront dans le peuple par une communication plus vive et plus intime entre les différentes nationalités.
J'estime que dans l'exécution d'une œuvre quelconque d'utilité publique : l'établissement d'un aqueduc, d'une fabrique, d'une grande route, le dessèchement d'un marais ou l'enlèvement d'une ruine, la minorité de la popula-
tion aura encore moins raison de parler de r « oppression » en voyant ces travaux faits d'après la volonté de la majorité, que nous aurions raison de parler d' « oppression » en faisant place dans la rue au profit Tun de l'autre. Aussi j'estime que dans les deux cas la minorité ne se plaindra pas trop en réalité, pourvu qu'on lui laisse une liberté d'agir aussi grande que possible.
Une seule personne, deux, dix, ou même cent personnes dans toute la population d'une commune, s'opposeront-ils en vérité à chaque œuvre entreprise par la majorité de leurs concitoyens, lorsqu'ils sauront que leur propre opinion est celle d'une minorité et lorsqu'ils auront eu toute occasion de porter leurs réclamations dans les réunions politiques de la commune?
S'opposeront-ils encore après avoir été priés de se rendre à l'opinion de la majorité pour une entente cordiale nécessaire?
Et même s'ils s'opposent à une entreprise d'une œuvre commune de quelque importance, auront-ils raison de se plaindre, en voyant la majorité aller son chemin quand même, pourvu qu'étant la minorité, ils ne puissent être contraints en aucune façon de donner leur collaboration directe à l'œuvre voulue?
Auront-ils raison de se plaindre, puisqu'enfm ils auront pleine liberté de quitter la commune où l'on n'accepte pas leurs réclamations ou bien de s'affilier ailleurs à une autre organisation productive, ou respectivement d'en fonder une eux-mêmes, partout où ils le voudront?
Quant à la grande masse des accidents ordinaires de la vie quotidienne, une entente sera
bien facile à trouver,, et elle s'établira sans doute, spontanément, par un mouvement volontaire.
Quant aux accidents sérieux, là où il s'agit d'une œuvre commune qui doit ê(re exécutée ou ?ion, mais pour laquelle il n'existe pas de moyen terme, simplement parce que, comme le dit un proverbe français, it faut qu'une porte soit ouverte ou fermée, la majorité aura la force et le droit d'entreprendre ou de ne pas entreprendre l'œuvre projetée, attendu qii autrement ce serait la volonté de la minorité qui dominerait.
Pour tous les cas, où Ion na qu'à choisir entre la sujétion de la minorité des hommes à la volonté de la majorité, et celle de la majorité aux désirs de la minorité, la première issue doit être considérée comme la plus raisonnable pour une société où existe pleine liberté de mouvement et pleine assurance d'existence pour tous les hommes.
Si dans un cas semblable la minorité reste convaincue d'avoir quand même raison et que son opinion est bien supérieure à celle de la majorité, elle pourra toujours espérer que cette vérité se manifestera bientôt par la pratique même et qu'ainsi la minorité du moment deviendra la majorité du lendemain.
Aussi je ne donne pas à ces plaintes une haute importance, parce que dans ma vie j'ai pu observer tant de fois combien peu en réalité pèsent les différends théoriques, dès le moment que se présentent les difficultés pratiques. Se trouvant dans les mêmes circonstances de la vie et placés devant les mêmes difficultés, les hommes agiront ordinairement de la même manière, mettant de côté leurs propres prin-
cipes théoriques. Les personnes les plus hardies et les plus audacieuses en même temps que les plus tenaces dans le domaine de la théorie, ne les voit-on pas souvent céder dans la vie pratique ?
On peut remarquer que la solidarité réciproque, l'action et le vouloir communs, se révèlent plus efficacement, à mesure que les difficultés augmentent, ou lorsque survient un malheur. Même dans la société capitaliste actuelle cela se voit, dès que menace un danger général : le feu, l'ouragan, l'inondation.
Je ne veux pas non plus trop me préoccuper de savoir si par un bouleversement profond des bases de la société bourgeoise actuelle sera réalisé, dans un espace de temps assez court, l'idéal que je me fais d'une société communiste : la vision d'une communauté, où chaque membre volontairement donne selon ses capacités en prenant en pleine liberté selon ses besoins.
Ne nous trompons pas, le grand problème social à résoudre comprend le développement physique, intellectuel et moral de toute une race humaine, c'est-à-dire de plusieurs peuples élevés à des degrés de civilisation bien différents. 11 nous semblera sans doute que bien des siècles devront s'écouler avant que, même parmi les peuples les plus avancés, puisse se réaliser approximativement l'idéal communiste dépeint plus haut.
Nous pouvons admettre comme chose certaine, que la société communiste, de quelque façon qu'elle puisse s'organiser dans les différents pays, devra toujours être considérée partout comme une suite de la société capitaliste
et même partiellement de la société féodale, qui l'auront précédée et dont elle portera toujours en elle quelque survivance (1).
Ayant devant les yeux cette vérité incontestable, nous pouvons attendre que le principe de rémunération selon le travail donné ne sera pas abandonné généralement ni non plus partout à la fois dans la société communiste et que dans les premiers siècles à venir, le principe plus élevé de consommation selon les besoins ne sera pas réalisé en même temps, ni strictement pour tous les articles de consommation et parmi tous les peuples du monde.
Nous pouvons admettre aussi qu'après un mouvement international et révolutionnaire des masses le développement de la société communiste dans ses formes principales ne commencera pas dans tous les pays du monde à la fois^ de même que dans chaque pays le développement social de la campagne dilTérera beaucoup de celui des grandes villes — aussi longtemps du moins que l'antagonisme prononcé existant entre la ville capitale et la campagne ne sera pas effacé. Il se pourrait même que dans la campagne la forme de petite propriété indivi-
(1) Karl Marni appelle ces survivances « les envies » de la société-mère. Voir la critique de Karl Marx sur l'ancien programme (de Gotha) de la social-démocratie allemande : Neue Zeit, année 1890-91, t. I, p. 566. Mar.r suppose ici que dans la société communiste de l'avenir le plus prochain ainsi qu'elle sortira de la société capitaliste actuelle, le producteur particulier recevra de la société un « bon de travail », prouvant qu'il a livré à la société une telle quantité de travail et qu'il pourra aller chercher avec son bon dans les magasins communs une quantité d'articles de consommation ayant coûté le même travail. Toujours Karl Mar.r s'est trop préoccupé de réglementer systématiquement la société humaine.
duelle du sol se maintienne encore par endroits longtemps après que la forme communiste de la propriété foncière aurait commencé à devenir de plus en plus la forme générale dominante.
La nature de la vie humaine se manifestera assurément sous des formes aussi riches et aussi multipliées que la nature de la vie végétale et zoologique (1).
De la part des anarchistes individualistes, nous avons entendu émettre l'opinion que les théories communistes sont frappées sérieusement et définitivement dès que les dits commu-
(1) En ce qui regarde la réalisation des principes communistes mon opinion est donc un peu différente de celle de Pierre Krûpotkine, qui écrit dans son œuvre : La conquête du pain : « En nous plaçant à ce point de vue général, synthétique, de la production, nous ne pouvons pas admettre avec les collectivistes, qu'une rémunération proportionnelle aux heures de travail fournies par chacun à la production des richesses puisse être un idéal, ou même un pas en avant vers cet idéal ».
Avec l'auteur de La conquête du pain, nous admettons que ce ne soit pas un idéal et nous pensons avec lui que le salariat, lors même que l'on chercherait à le déguiser sous forme de « bons de travail », mourra avec la société capitaliste elle-même. Seulement la mort de cette société capitaliste si compliquée en ses formes, ne s'accomplira pas d'un seul coup. L'histoire nous enseigne qu'après chaque mouvement révolutionnaire, si efficace qu'il soit, il survécût encore différentes formes de la vieille société, quelquefois pendant plusieurs siècles, en dedans du cadre des nouveaux rapports sociaux, sans qu'il nous soit défendu, cependant, de parler quand même d'un « pas en avant ».
Ainsi que la société actuelle nous représente plusieurs restes de la société féodale du Moyen Age, même dans les pays les plus avancés (douanes et octrois, dîmes, restes d'une juridiction féodale), de même la société communiste, après avoir remplacé en grand et en général les formes sociales du capitalisme nous montrera pendant plusieurs siècles les traces de ses origines capitalistes.
nistes se trouvent placés dans l'alternative de choisir entre l'atteinte à la liberté individuelle, ou l'atteinte à la propriété collective.
c( Dans l'état social que vous appelez le a communisme libre », ainsi parle un anarchiste individualiste (1), empêcheriez-vous les individus d'échanger leur travail entre eux à l'aide d'un moyen d'échange créé par [eux? Et ensuite : les empêcheriez-vous de prendre le sol en possession personnelle dans un but d'utilisation personnelle? »
Et voilà donc la grande question, la question capitale !
Si le communiste disait : a Oui! » — ainsi raisonne l'auteur qui laisse son héros poser la demande — « il avouerait que la société a le droit de faire violence à Tindividu et il renoncerait par là catégoriquement à cette autonomie de l'individu qu'il avait défendue toujours avec chaleur ; si, au contraire, il répondait : « Non ! M il admettrait le droit de la propriété privée, nié tout à l'heure si emphatiquement».
Ne nous servons pas, en ce qui concerne ces questions économiques, du mot « droit », dont le sens se modifie selon les périodes historiques et les peuples que nous avons en vue, ainsi que parmi les peuples mômes selon les individus.
Le « Droit », comme nous l'avons déjà fait entrevoir, n'est que telle condition sociale, ou tel acte personnel, qui peut être maintenu et qui est maintenu par la force ; on ne peut parler d'un droit absolu et fixé à priori pour l'individu en particulier pas plus que pour la société humaine en général.
(1) Auban, figure principale dans le livre de John Henry ' Mackay : « Les anarchistes ». Edition allemande, p. 178.
Considérons donc immédiatement la question formulée ci-dessus, au point de vue de la force. Et en se plaçant ainsi devant le dilemne posé, le communiste, qui tient à ses principes, n'hésitera pas un moment à se prononcer.
Il répondra : « Non ! nous ne les empêcherions pas ! »
Seulement il fera suivre cette réponse des restrictions nécessaires.
En vérité, dans Tétat social que nous appelons le « communisme libre », la société pourra, en général, laisser travailler tranquillement et en toute liberté chaque individu, cultivant personnellement un coin quelconque de terre. Mais il y aurait à cela une condition : c'est, comme nous le supposons d'ailleurs plus haut, qu'il s'agirait d'un usage personnel, c'est-à-dire que le sol serait véritablement cultivé ou utilisé de toute autre manière par le propre travail du possesseur et non pas qu'un coin de la terre propre à être cultivé soit enlevé à l'utilisation générale. Si ce dernier cas se produisait, alors la société entière devrait | intervenir, poussée par l'intérêt de sa propre conservation. Elle en aurait le droit en même temps que la force.
Je me suis servi ci-dessus de l'expression en général, afin que les cas spéciaux ne soient pas catégoriquement exclus, où l'individu pourrait être dépossédé quand même au profit de l'intérêt général.
Il en arrive ainsi, même dans la société capitaliste actuelle, dans laquelle la propriété privée est pourtant si respectée, que l'expropriation a lieu quand elle est rendue nécessaire pour l'exécution d'un chemin de fer, d'un canal, d'une grande route, ou pour la construction d'un édifice public.
Ceci pris en considération, la solution serait donc très facile. Que fera cet individu avec les pommes de terre ou les légumes qu'il a cultivés sur sa parcelle? A l'aide d'un moyen d'échange, créé par lui et par d'autres gens, il pourra, dit-on, échanger les produits de son travail contre ceux d'autrui.
Mais qui lui donnera donc dans une communauté communiste un équivalent pour la valeur de ses pommes de terre ou de ses légumes^ lorsque chacun pourra se procurer ces produits d'une manière bien plus facile et plus simple en les prenant dans les magasins communs?
Dans une société communiste, assurément^ ce phénomène ne se présenterait que par exception, par exemple quand les produits demandés n'existeraient pas en quantité suffisante. C'est ce qui, en particulier, pourrait se produire dans la période où la société communiste ne serait pas encore bien d'aplomb, c'està-dire dans la phase de transition.
Mais si dans cette période de transition l'argent, ou n'importe quel autre moyen d'échange, était accepté éventuellement dans certaines régions, jouissant cependant d'une civilisation communiste, le propriétaire particulier verrait diminuer tous les jours le nombre de personnes disposées à faire avec lui de telles transactions. Nous pouvons l'admettre, vu la marche générale de la civilisation dans une direction communiste.
Assurément il serait plus facile et en général préférable, de n'avoir qu'à se rendre aux magasins communs pour se procurer tous les articles nécessaires.
Le commerce d'échange entre les habitants, commerce de blé, de pommes de terre, de lé-
gumes et d'autres produits que le propriétaire particulier pourrait récolter sur sa parcelle, n'aura pas plus besoin d'être défendu dans une société c( communiste libre », que le commerce d'échange d'eau potable dans la société qu'on appelle « capitaliste ». Tous deux n'auraient lieu qu'exceptionnellement dans une période de disette passagère.
Mais peut-être notre propriétaire foncier, poussé par sa passion d'avarice, héritage de l'ancienne société capitaliste, pourrait vouloir se procurer dans les magasins publics ce qu'il jugerait nécessaire à son entretien, sans apporter d'autre part aux mêmes magasins communs les produits de son propre travail, pommes de terre, légumes ou n'importe quels autres articles de consommation.
Or, si la masse des habitants de la région avaient véritablement atteint ce degré plus élevé de civilisation humaine qu'on peut supposer être général dans une société communiste, ils pourraient avoir pitié de leur compatriote, le mépriser peut-être, mais ils n'auraient pas à lui faire « violence ».
On peut admettre que, dans un pareil cas, les pommes de terre, légumes, etc., les produits du travail de cet individu, pourriraient tout simplement, autant qu'ils ne seraient pas consommés par lui-même. Gela pourrait convaincre occasionnellement notre homme de ce qu'il n'y a plus de place dans une société communiste pour un genre quelconque de commerce d'échange particulier.
Cependant, avec tout cela, ainsi peut nous répliquer l'anarchiste, vous avez « reconnu la propriété, la propriété du sol et des matières premières » (Mackay, /. c).
VERS LA SOCIÉTÉ NOUVELLE 7l
Vous avez sauvé l'autonomie de l'individu, mais aux dépens des principes fondamentaux du communisme, défendus par vous-même.
Pas le moins du monde ! Parce qu'on distingue bien, qu'à la fin, c'est non pas la propriété privée qui est accordée à l'individu susdit, mais la possession privée.
L'individu pourra-t-il faire avec son coin de terre tout ce qu'il voudra comme dans la société actuelle ? Par exemple, pourrait-il céder son sol à d'autres pour son profit, ou faire travailler des personnes sur ce sol à lui et à son service, sans que la société ait à faire usage de sa force et de son droit comme société communiste, pour expliquer à cet homme qu'elle ne lui a pas empêché de prendre personnellement possession du sol dans un but d'intérêt personnel, mais que usage personnel, ou possessio7i personnelle est toute autre chose, que propriété privée ! Non, la propriété privée ne pourrait être accordée à findividu en ce qui concerne les produits de son propre travail, qu'autant que cette propriété ne gênât pas la liberté d'autrui ; en ce qui concerne le sol elle ne pourrait être jamais accordée.
La nouvelle société aura à faire comprendre à cet individu qu'il n'en est plus comme dans la vieille société capitaliste, où la propriété privée du sol étant accordée à l'individu, celui-ci pouvait faire avec sa parcelle de terre ce que bon lui semblait, pouvait en empêcher d'autres de prendre possession du sol lui appartenant, quoique non utilisé par lui, de même qu'il pouvait aussi accorder cette prise de possession sous des conditions faites par lui comme propriétaire : cette sorte de propriété privée, fera-t-on remarquer à notre propriétaire récalcitrant, ne
saurait être reconnue dans la société plus développée qu'on appelle « communiste libre ». ^
Dans une société communiste libre, la liberté de Tun de ses membres vaut autant que la liberté de l'autre ! , . .
L'anarchiste individualiste lui-même ne pourrait faire d'objections contre toutes ces dispositions, vu que, lui aussi, veut l'extirpation « de la propriété injuste », basée sur le travail ci autrui En ceci, tous les anarchistes individualistes depuis Josiah Warren et Proudhon ]\xsau k Benjamin Tucker eiMackay, sont parfaitement d'accord. Ils combattent tous 1 Etat, précisément parce qu'ils le considèrent comme la force, qui maintient la base de tous les privilèges par lesquels un individu peut vivre du
travail de l'autre. . , , ,. ^ • i^.
Nous avons pris en considération sérieuse les objections qui nous sontfaites par les anarchistes individualistes contre la propriété communiste. Cependant nous estimons, pour le remarquer encore une fois, qu'elles trouveront toujours leur solution naturelle dans la vie pratique des hommes.
Malgré tout, nous pouvons admetire qu un prochain avenir nous rapprochera de l'ideal dépeint plus haut. En ce qui regarde le progrès matériel, intellectuel et moral du genre humain, nous en aurons fait de très grands dans tous les pays modernes, après les conflits internationaux qui nous attendent.
Supposons même que le travail commun et 'l'échange mutuel des services — qui caractérisent pour moi l'idéal d'une société communiste — ne donnent pas aux générations des siècles suivants une jouissance satisfaisante, cela n'empêchera pas les hommes les plus avan-
ces de voir quand même dans cet idéal la direction de leur vie et de leur lutte hardie et ininterrompue, s'ils veulent donner ainsi un exemple digne d'être suivi, à la longue, par les individus plus faibles.
Et maintenant passons aux objections portées contre l'organisation communiste de la société par ceux dont les intérêts demandent la conservation de la société bourgeoise.
Ces objections regardent aussi bien les principes communistes fondamentaux, que l'organisation de la société future dans ses détails.
En taxant la valeur du travail, disent les uns, les communistes oublient toujours que le travail des grandes masses devient de plus en plus productif, parce que ce travail s'exécute sous la direction d'une minorité plus intelligente, qui, d'autre part, exigera toujours une partie plus considérable du produit commun.
Les grands génies de l'humanité, dans les inventions et les découvertes : les Colombs, les Copernics, les Watts, les Bessemers, les Aîii lorights, ne forment qu'une minorité qui représente, pour ainsi dire, le chiffre par lequel le travail des masses doit être multiplié pour l'estimation de la productivité totale du travail.
Les grands penseurs et philosophes comme Spinoza, Kant, Darwin, les créateurs de chefsd'œuvre comme Rembrandt, Raphaët et Michel Ange oui apporté aux richesses de l'humanité une contribution à laquelle on ne peut comparer le travail de la grande masse. Or, nous diton ensuite, dans la société communiste toute cette élite intellectuelle ne pourrait recevoir la rémunération plus grande que leur doit la société.
En raisonnant ainsi, les adversaires du communisme mettent les travailleurs les plus hardis et les plus énergiques du passé, en opposition avec leurs contemporains qui étaient moins privilégiés, mais dont le travail a été assurément aussi utile et nécessaire pour le bonheur commun. Du moins on s'efforce de séparer ces deux catégories du genre humain : une grande majorité exerçant le travail le plus dur et le plus abrutissant, et une petite minorité plus intelligente.
Les hommes plus intelligents que les gouvernants de leur temps ont laissés ordinairement dans la plus grande misère, les hommes d'énergie qui le plus souvent ont dû lutter et peiner durementen développant parfois des efforts presque surhumains pour parvenirà avoir de quoi vivre, les esprits nobles dont les uns furent chargés de chaînes ou poursuivis cruellement comme Colomb et Galilée, d'autres moururent pauvres coxnrn^ Spinoza ^i Erasme, furent torturés sur une croix comme Jésus ou sur un bûcher comme Huss et Giordano Bruno ; tous ces personnages dignes de l'éloge des siècles doivent ainsi. servir après leur mort à la défense et à la justification de la forme actuelle de répartition des biens terrestres sous laquelle les frelons mangent le miel des abeilles ouvrières !
Ces grands travailleurs de l'humanité . philosophes hardis, réformateurs, inventeurs, artistes de génie, ne recevraient pas dans la société communiste une rémunération matérielle proportionnée à leur travail!
11 s'agit de savoir s'ils souhaiteront plus une telle rémunération, qu'ils n'estimeront le respect de leurs contemporains et la gloire de la
postérité ; ensuite la question que nous avons à nous poser est celle-ci :
Dans la société actuelle ces génies reçoiventils en premier lieu une rémunération matérielle proportionnée à leur travail ?
Nous demandons si Tinventeur d'une machine tire véritablement les avantages de la production que cette machine a fournis? S'il les gagne entièrement et si c'est bien lui qui les gagne ? Ou si ce ne sont pas plutôt les fabricants, les actionnaires des grandes entreprises industrielles qui les accaparent ! Si c'est Pasteur, par exemple, qui a joui surtout des fruits des découvertes que lui doivent l'agriculture, la culture de la vigne et l'élevage des vers à soie, ou si ce sont les propriétaires fonciers ?
Ensuite chacun de ces travailleurs de génie ne doit-il pas reconnaître que son génie repose tout entier sur ses prédécesseurs, sur les exécuteurs de son travail, sur une foule de personnes destinées à rester elles-mêmes dans Tobscurité, bien que leur collaboration lui permît de travailler avec toutes ses forces ?
Est-ce que les architectes qui ont conçu les plans des cathédrales de Cologne et d'Amiens peuvent être séparés facilement des générations d'ouvriers qui ont érigé peu à peu ces superbes colosses d'architecture, peuvent-ils même être séparés facilement de tous ceux du milieu dans lequel ils vivaient?
Les mêmes obligations que la grande masse des ouvriers ordinaires ont incontestablement vis-à-vis des penseurs, des inventeurs et des artistes de génie, ces mêmes obligations les hommes de génie les ont contractées envers la grande masse. Us les doivent aux plus humbles et aux plus simples de leurs compa-
triotes, à tous ceux qui ont cuit leur pain, tissé leurs habits, nettoyé leur logis et qui, donnant ainsi leur travail pour les entretenir, les ont mis en état de développer toutes leurs facultés d'esprit et de cœur ou de déployer toutes les forces de leur énergie !
A qui donc donner une plus grande rémunération s'il est vrai qu'il faille en distribuer une?
En vérité, l'inventeur d'une machine qui créerait une économie de travail pourrait dire aux ouvriers qui construisent cette machine, ainsi qu'à ceux qui s'en serviraient après : Mes amis, je ne vous considère que comme me8 instruments, laissez-moi les bénéfices créés en surplus et qui sont vraiment dûs à mon invention !
Mais pourraient arriver à leur tour tous ceux qui ont habillé, nourri et logé l'inventeur et ceux qui lui ont enseigné toutes les sciences, qu'il a si bien su mettre en pratique, et lui dire avec la même raison : Prenez garde, cher ami, que nous ne vous considérions que comme notre instrument, veuillez nous restituer ce que vous avez reçu !
Où commencent donc et où finissent les droits et les obligations réciproques?
Parmi ceux dont les intérêts personnels exigent la conservation de la société bourgeoise, il y en a qui dirigent plutôt leur critique contre ie concours mutuel et la division du travail dans une société communiste.
Qui fera dans la communauté communiste les travaux durs et pénibles, qui nettoiera les cloaques, qui balaiera les rues?
Ces adversaires oublient que les ouvriers organisés, une fois capables de diriger avec leurs
groupes productifs tout le travail socialement nécessaire, sauront trouver les moyens pour exécuter aussi le travail le plus lourd et le moms agréable. C'est d'ailleurs une partie d'entre eux qui, dans notre société bourgeoise, supporte la charge de ces sortes de travaux.
Même les ouvriers n'attendront pas une collaboration sérieuse à ce travail désagréable de tous ceux qui, actuellement, ont coutume de faire de telles objections. Dans notre société bourgeoise ce ne sont pas spécialement les critiques qui nettoient les cloaques et qui balaient 1 pc rues !
Gomment voulez-vous résoudre la question domestique ? Ainsi s'expriment d'autres en formulant l'objection précédente en termes plus
généraux. , , , . .
Et peut-être se réfèrent-ils a des jugements comme ceux de l'historien bourgeois allemand E von Treitschke qui disait : « Sans domestiques point de culture », comme le philosophe grec, le savant Arislote, pensait dans son temps que la société ne pouvait exister sans esclaves 1
Les ouvriers organisés répondront à tous ces gens-là : Nom saurons être nos propres domestiques ! . , 1 '
Mais les plus intelligents et les plus énergiques refuseront de travailler s'ils ne reçoivent pas de rémunération plus grande des fruits du travail commun que celle attribuée à la masse des ouvriers ordinaires. L'architecte, le médecin l'ingénieur ne voudront pas mettre à la disposition de tous leurs capacités théoriques et techniques ! , .. ,,
Et que feront-ils donc? Resteront-ils completement inactifs? Seront-ils moins que le plus humble et le plus simple de ces « ouvriers ordi-
naires » ? Ou bien feront-ils eux-mêmes ce ce travail ordinaire », ce « travail non qualifié », eux^ les intellectuels ? Cultiveront-ils la terre comme Cincinnatiis, la charrue en main ? Ce seraient de beaux exemples, vraiment !
Porteront-ils les briques, la chaux et le sable comme les manœuvres des maçons?
Ah, ne nous laissons pas leurrer par ces bêtises-là ! Ils ne porteront pas de briques, ni de chaux ou de sable sous les rayons du soleil, parce quils ne le pourraient pas !
Non seulement ce « travail ordinaire », ce c( travail non qualifié » leur semblerait bientôt trop dur et trop fatigant, et moins « simple» qu'ils ne l'auraient cru, mais aussi le travail intellectuel aura toujours des qualités plus attrayantes pour eux. De même il y a d'autres personnes, qui peuvent soulever les fardeaux les plus lourds mais sans avoir des aptitudes et des dispositions particulières pour le travail intellectuel.
L'un a besoin du travail de l'autre et c'est seulement dans une société communiste, que l'homme pourra choisir le travail qui correspond le mieux à ses dispositions physiques et intellectuelles.
— Donnez-nous une description détaillée ; comment la nouvelle société communiste serat-elle organisée? nous demandent d'autres.
Comme si cela est possible ! Les détails d'organisation, nous l'avons déjà dit, ne différeront-ils pas nécessairement pour chaque pays et dans chaque période historique de la vie des peuples, autant que les grands principes fondamentaux de l'ordre social seront les mêmes !
Mais nous nous égarons dans toutes sortes d'objections réfutées mille fois et plus par les
communistes et revenant sans cesse sous des formes nouvelles.
En général, les ouvriers n'ont à s'occuper de toutes les objections de ce genre qu'autant qu'il est nécessaire, pour corriger eux-mêmes leurs propres actions. Du reste, ces objections sont trop variées pour pouvoir même être mentionnées et elles diffèrent selon les préjugés de classes et les intérêts individuels de ceux qui les proposent.
Ce n'est pas du raisonnement dont il faut se servir avec ces gens, mais de l'organisation et de l'intervention par la force !
La classe ouvrière doit prouver par ses actes mêmes qu'elle est déjà capable, ou qu'elle le deviendra, de prendre entre ses mains toute la haute direction de la production et de la distribution des biens.
Si en réalité elle peut nous fournir cette preuve, dès lors sa cause est gagnée et elle sera victorieuse. Si elle ne le peut pas, elle demeurera sous la dépendance de ses gouvernants, fussent-ils ses propres députés. Le salariat sera donc maintenu comme base de la production sociale, jusqu'au moment où une nouvelle génération ouvrière aura acquis la force nécessaire à son affranchissement.
En premier lieu, la question, qui se pose ici, est de savoir si, par leur organisation, la masse des ouvriers du travail manuel et intellectuel auront les capacités de procurer à l'humanité tous les produits dont elle a besoin pour vivre. En second lieu, il faut qu'il y ait une entente suffisamment solide entre les ouvriers organisés eux-mêmes en ce qui concerne leur lutte de classe contre les entrepreneurs particuliers.
C'est cette lutte de classes, dont la direction
nous est indiquée par les faits de la production elle-même, que nous avons l'intention de caractériser à grands traits dans les chapitres suivants.
Lorsque les ouvriers auront la force de mener la lutte de classes avec l'énergie nécessaire, alors les éloges succéderont à la critique. Ces éloges ne tarderont pas à se manifester, car les peuples civilisés attendent la puissance qui mettra bon ordre à cette situation pénible et hideuse sous laquelle se courbe le genre humain.
Lorsque le prolétariat, grâce à son organisation, mettra fin à l'oppression internationale, oppression économique, politique, intellectuelle et morale, alors les poètes feront l'éloge de ces masses ouvrières, combattants révolutionnaires des xix* et xx^ siècles. Les philosophes de leur côté viendront analyser les bases théoriques de ce mouvement révolutionnaire de notre temps pour en démontrer la a justice » ; ils couvriront de leur risée toutes les objections faites contre l'organisation communiste libre de la société humaine par les savants bourgeois, défenseurs de la société capitaliste. Les artistes créeront avec le pinceau et le ciseau les tableaux de cette lutte gigantesque du prolétariat, combattant pour l'émancipation du genre humain !