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L’ESPRIT LATIN ET L’ART CHIRURGICAL

Jamais, à aucune époque de l’histoire du monde, la terre épouvantée ne vit corder autant de sang ! Et l’heure où tous les peuples semblaient s’élever peu à peu à la plus haute civilisation a été celle qui a vu surgir le plus formidable retour de barbarie qui ait jamais deshonoré l’univers.

Les quatre années que nous venons de vivre et qui resteront dans la mémoire des hommes comme les plus terribles, mais aussi comme les plus grandes que l’humanité ait jamais vécues, ont enfanté dans la douleur la promesse d’un monde nouveau.

L’Allemagne, dont l’ambition a déchaîné la catastrophe, l’Allemagne qui avait choisi son heure pour écraser la France et dominer le monde, l’Allemagne est vaincue, et tandis que les peuples qu’elle avait rêvé d’asservir s’élèvent dans la gloire, les puissances du mal s’écroulent dans l’angoisse en attendant le châtiment.

Eh bien ! il faut que de tant de malheurs, de tant de deuils et de tant de souffrances, sorte beaucoup de bien. Cette guerre, qui a commencé comme une entreprise de brigandage, est devenue la guerre de la libération. Elle a délivré les peuples asservis. Mais elle a aussi libéré les consciences. Si elle a permis

1. Article écrit pour le journal italien Riforma Medica, 15 février 1919.

l’esprit latin et l’art chirurgical

de voir les extrémités du mal, elle a aussi donné aux hommes le spectacle des sacrifices les plus magnifiques, des plus hautes vertus morales et de toute la grandeur humaine.

Il y a eu entre les nations les plus nobles une association fraternelle pour la résistance au mal, pour la lutte contre le crime, et le mal a été vaincu, et le crime a été puni !

L’Italie a pris la part la plus belle à cette œuvre de délivrance. Elle a eu ce mérite immense et ce courage magnifique d’entrer dans la bataille alors qu’elle savait ce qu’était cette guerre, alors qu’elle avait pu mesurer l’immensité des sacrifices qu’il lui faudrait consentir, alors même qu’il était permis de douter du résultat final, et de se demander si les forces du mal ne l’emporteraient pas sur celles du bien. Ses souffrances ont été cruelles. Comme la France, elle a vu tomber sur les champs de bataille les meilleurs de ses fils. Mais aujourd’hui, comme la France, elle atteint aux sommets de la gloire, et, dans la fierté du devoir accompli, elle retrouve ses enfants !

Des jours de grandeur et de prospérité vont se lever pour elle. Depuis son unité reconquise une véritable renaissance emporte ce pays qu’anime une jeunesse nouvelle vers des destinées magnifiques. Elle affirme sa puissance de résurrection dans toutes les branches de l’activité humaine.

La merveilleuse floraison d’artistes qui nous donna la Renaissance est un miracle de l’évolution humaine qui ne peut se renouveler. Mais bien qu’elle ait aujourd’hui ses poètes et ses artistes, c’est surtout dans sa participation au développement scientifique et industriel qui emporte le monde moderne qu’elle a révélé sa grandeur.

La guerre est terminée. Nous avons le droit d’espérer que le sang ne coulera plus. Mais la bataille continue. Elle continue et elle continuera longtemps encore entre les méthodes, entre les idées, entre les conceptions de la science et de la vie, entre les esprits qui animent les peuples. Et puisque 1a. chirurgie est à la

fois une science et un art dans lesquels peuvent s’affirmer ou s’opposer les qualités d’une race, entrons nous aussi, chirurgiens de France et d’Italie, entrons dans la bataille. Efforçons-nous de nous y comporter comme nos grands soldats, car nos qualités sont les mêmes.

L’intuition, la spontanéité, l’enthousiasme de nos soldats et cette clarté de l’esprit qui fit le génie de leurs chefs, ont triomphé de la lourde machine allemande, où quarante ans de préparation continue avaient permis de tout organiser et de tout prévoir, — sauf ce qui ne se prévoit pas : l’étincelle divine et l’éclair des nuées qui illumine et qui foudroie.

Oui, c’est l’esprit latin, c’est la clarté latine, c’est le lumineux héritage de Rome dont s’est nourrie la France et que, pendant plus de mille ans elle a répandu sur le monde, qui continue à vivre en nous. C’est lui qu’il faut cultiver dans nos âmes et dresser de toutes nos forces devant la lourdeur germanique. Et c’est par lui que nous continuerons la splendeur de notre victoire î

Oui, la chirurgie est une science. Mais elle est plus encore un art. Ce qui, en elle, est science pure, se transforme de jour en jour et souvent même disparaît. Ce qui est art persiste et demeure éternellement !

Les fondements scientifiques inébranlables de la chirurgie sont bien peu nombreux. On pourrait même dire qu’il n’y en a qu’un, la notion de l’infection sur laquelle repose toute la chirurgie moderne, et qui est d’ailleurs une découverte purement latine et à laquelle l’esprit germanique n’a pris aucune part. Pour le reste, la science chirurgicale est constituée par un ensemble de connaissances en évolution permanente, mais qui n’influent que d’une façon secondaire sur la chirurgie elle-même.

La chirurgie c’est, avant tout, l’art chirurgical. C’est un ensemble harmonieux d’expérience, de bon sens, de jugement, d’intuition, qui intervient lorsqu’il s’agit de décider d’une opération et en même temps de calme, de sang-froid, d’adresse

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et même d’élégance, mais surtout de lucidité cérébrale qui permet de l’exécuter comme elle doit l’être.

Et c’est ici que l’esprit latin, que la clarté latine reprennent leurs droits souverains. Sans doute il peut être bon d’examiner dans des laboratoires des pièces innombrables et d’entasser à leur sujet mémoires sur mémoires II en reste parfois quelque chose ! Mais la moindre idée claire qui permet de se guider dans les difficultés de la clinique, la moindre simplification opératoire, l’exemple quotidien de l’exercice de l’art chirurgical tel qu’il doit être compris, rendent cent fois plus de services à l’humanité que des montagnes de mémoires, où la quantité ne saurait remplacer la qualité et qui finissent presque tous par tomber dans l’oubli. Le geste chirurgical demeure !

Voilà ce qu’il faut que nous sachions et voilà quelles sont les armes avec lesquelles nous devons combattre.

Une lutte d’influence va s’établir entre l’esprit germanique et l’esprit latin. Il faut donner à ceux qui vont accourir dans les Ecoles des peuples victorieux tous les moyens dont ils ont besoin pour s’instruire. Il faut les leur donner largement.

Nous agrandirons nos laboratoires, nous nous efforcerons d’adapter notre enseignement aux nécessités de l’heure et aux besoins de ceux qui viendront nous demander de les instruire. Il y a de grandes choses à créer dans ce but.

Mais pour ceux qui viendront afin d’apprendre la chirurgie, montrons-leur avant tout ce qu’est la chirurgie.

Celle-ci s’apprend près du lit du malade et à la salle d’opérations. Ouvrons nos services, fortifions notre enseignement clinique. Organisons de mieux en mieux, dans nos salles d’opérations, l’enseignement par l’exemple.

C’est auprès de nous, chirurgiens d’âme et d’éducation latines, que les élèves qui vont venir des extrémités de la terre vers les Pays de la Victoire, doivent s’initier désormais à l’art magnifique de la chirurgie.

ERREURS DE DIAGNOSTIC 1

Rien n’est plus beau, pour des hommes investis du droit de juger, que de se dégager d’une atmosphère de passion pour rendre une sentence juste. C’est l’exemple que vient de donner le tribunal d’Ëvreux, et il convient de l’en féliciter. Car s’il avait suivi les objurgations du ministère public, il se serait associé à une iniquité ! Comment un magistrat, comment un homme peut-il avoir l’âme ainsi faite, qu’après avoir longuement médité dans le silence de son cabinet, il puisse venir, de sangfroid, et contre l’avis des experts, s’efforcer, non pas de déshonorer un homme, — il n’y a pas de déshonneur à se tromper, — mais de le salir, d’empoisonner sa vie et de briser sa carrière ! Voilà ce que je ne pourrai jamais comprendre, et ce que les fatalités de la déformation professionnelle ne me feront jamais accepter !

Il faut élever le débat bien au-dessus des hommes dont le nom a pu être prononcé à cette occasion, se demander une fois pour toutes si des procès semblables doivent recommencer, et si nous tous qui avons l’honneur de faire œuvre de chirurgiens, nous sommes exposés à être traînés en justice pour un malheur opératoire, pour une erreur de diagnostic faite de bonne foi !

1. Cet article a été écrit quelques jours après le procès d’un chirurgien poursuivi à la suite d’une opération malheureuse et auquel j’avais apporté mon témoignage devant le Tribunal. ( Echo de Paris , 25 novembre 1922). J.-L, F.

ERREURS DE DIAGNOSTIC

S’il en peut être ainsi, qu’on nous poursuive tous ! Car il n’est pas un d’entre nous, pas un seul, qui ne commette des erreurs, bien plus graves parfois que celle qui a fait l’objet de ces poursuites. Entendons-nous bien. Je n’ai nullement l’intention de prétendre que le chirurgien doit se considérer comme au-dessus des lois... La faute lourde exigée par la loi pour entraîner des réparations, et par conséquent des poursuites civiles ou pénales, la faute lourde existe, et il serait facile d’en citer des exemples. L’exécution d’une opération avec des instruments non stérilisés, alors que le chirurgien le sait, en dehors des cas d’extrême urgence, comme l’arrêt d’une hémorragie grave, est une faute lourde qui, dans certains cas, devrait être assimilée à un véritable crime, et être déférée à la cour d’assises. C’est une question d’espèce, et qu’il est impossible d’examiner en détail. De même, il serait absurde de prétendre qu’il ne peut pas y avoir parmi les médecins, comme partout, hélas ! des hommes indignes qui devraient relever d’un « ordre des médecins » pouvant connaître de leurs fautes professionnelles et prononcer contre eux les sanctions nécessaires.

Mais le procès d’Ëvreux a été engagé sur une erreur de diagnostic et accessoirement sur une faute opératoire. Ce sont deux points précis. C’est sur eux, et sur eux seuls, qu’il me paraît utile de dire ici ce que je crois être la vérité.

Eh bien, non ! Un chirurgien ne doit pas, ne peut pas être poursuivi pour une erreur de diagnostic faite de bonne foi.

C’est qu’une erreur de diagnostic est chose facile à commettre. Les meilleurs et les plus grands, lorsqu’ils descendent en euxmêmes, sentent toute la fragilité de leur science devant la complexité des problèmes qui leur sont posés chaque jour. Et ceux qui trouvent extraordinaire que les chirurgiens puissent se tromper, ne s’étonneraient plus s’ils se rendaient bien compte de ce que c’est qu’un diagnostic. 1 1

Sans doute il doit y avoir, dans l’examen de tout malade, une

méthode générale qui met le plus souvent sur la voie de la vérité ; mais, dès que le cas n’est pas évident ou même simplement facile, ce n’est plus la méthode qui intervient, ce n’est plus même la science : c’est cet ensemble de qualités de tact, d’expérience, de bons sens, de jugement, de coup d’œil, d’intuition, parfois même de divination, pour quelques hommes exceptionnels, qui fait avant tout de l’examen d’un malade et du diagnostic de sa maladie une question d 'art personnel, qui échappe à toute analyse et qui diffère chez chacun de nous.

Malgré les explorations les plus attentives et les plus minutieuses, nous ne percevons bien souvent que des sensations obscures et fugitives, ou même, lorsque nos sensations sont nettes, elles ne traduisent, la plupart du temps, que des signes communs à une foule d’affections différentes. Ce n’est donc que par une analyse attentive des signes que nous pouvons reconnaître, c’est en faisant appel aux renseignements que nous donnent les malades et que, quoi qu’on en puisse dire pour les besoins de la cause, nous devons tenir pour exacts, c’est en faisant appel à notre expérience, à notre jugement, à notre mémoire des cas analogues, que nous parvenons à nous faire une idée quelque peu précise, et à formuler un diagnostic.

Combien de fois un examen plus approfondi qui révèle des symptômes qui avaient échappé à une exploration plus superficielle, détourne-t-il l’esprit du diagnostic exact, alors que celui-ci apparaissait comme évident à la première impression, qui est souvent la bonne.

La première condition pour établir un diagnostic difficile, c’est d’y penser, et c’est une des infirmités de l’esprit humain que de ne pouvoir, en même temps, penser à tout. Lorsque, pour une raison quelconque, et en particulier à la suite de renseignements volontairement erronés, l’esprit est entraîné dans une fausse direction, il est presque fatal qu’une erreur se produise, et il est impossible qu’il en soit autrement.

ERREURS DE DIAGNOSTIC

Et puis, qu’il soit permis à un chirurgien de prendre la défense des chirurgiens. Pourquoi ne s’indigner que de l’erreur du chirurgien, et laisser passer avec une inépuisable indulgence l’erreur du médecin, dont les conséquences sont cependant presque toujours beaucoup plus graves ? La méconnaissance, très commune, commise par les médecins — et par les plus grands — d’une pleurésie purulente qu’un coup de bistouri suffirait à guérir, d’une appendicite aiguë, de quelque maladie interne facilement curable à son début, et qui devient bientôt fatalement mortelle n’étonne personne, n’indigne personne, et n’entraîne jamais — heureusement — la mise en branle de tout l’appareil judiciaire !

Faudra-t-il donc, à côté des chirurgiens qui font une erreur grave, poursuivre les médecins qui en commettent de plus graves encore et de plus communes ? Alors, où s’arrêterait-on ? Et si l’on traîne devant les tribunaux un chirurgien qui méconnaît une grossesse, un médecin qui laisse mourir une pleurésie purulente, qui prend une appendicite perforante pour une colique hépatique, ou une occlusion intestinale pour une indigestion, de quel droit épargnera-t-on celui qui méconnaît une syphilis au début, ou qui confond un psoriasis avec un eczéma ?...

Non ! l’adoption de ces principes n’aurait d’autre résultat que de rendre impossible, en même temps que l’exercice de la médecine, celui de la chirurgie, déjà soumis à d’innombrables difficultés matérielles et à d’incessantes préoccupations morales ! Car nous avons le droit de le dire, nous tous qui vivons dans cette bataille incessante contre la maladie et contre la mort, ce n’est pas sans émotion que nous prenons chaque jour des responsabilités redoutables et que, la décision prise et i’opération terminée, nous attendons d’une âme ferme, mais souvent angoissée, à travers des nuits sans sommeil, l’heure qui apportera à celui dont nous avons tenu le sort entre nos mains, la vie que nous voulons lui rendre, ou la mort, plus forte que nous.

Ah ! que ceux qui veulent s’ériger en juges de nos erreurs et de nos fautes songent, eux aussi, à leurs fautes et à leurs erreurs *, qui n’ont pas, elles, comme la plupart des nôtres, l’excuse de l’obscurité souvent impénétrable de bien des maladies, et qui, lorsqu’il s’agit, non plus d’erreurs de diagnostic, mais de malheurs opératoires, tiennent avant tout à la nécessité où nous sommes de prendre instantanément ces irrémédiables décisions qui n’ont la plupart du temps pour guide que l’inspiration du moment, inspiration qui peut être magnifique et apporter avec elle la vie, ou malheureuse et provoquer la catastrophe.

Et si, dans ces moments où nous avons besoin de toute notre lucidité, de tout notre sang-froid, parfois même de tout notre courage, nous voyons se dresser devant nous, en cas d’erreur, en cas de faute même, la menace de la loi pénale, alors nous n’avons plus qu’à nous croiser les bras, et à laisser passer la mort !

Et, puisque ce procès d’Évreux, qui vient de se terminer à l’honneur de celui qu’on avait cru devoir poursuivre, comme à l’honneur des magistrats qui l’ont absous, a posé devant le grand public cette question de la responsabilité chirurgicale, qu’on en finisse donc, une fois pour toutes, avec ces poursuites injustifiées !

Non, l’erreur de diagnostic faite de bonne foi, non, le malheur opératoire qui peut nous arriver à tous, ne sont pas de ces fautes lourdes que nous ne devons pas commettre ! Ce ne sont même pas des fautes, car le propre d’une faute est de pouvoir être évitée, et ces erreurs, et ces malheurs sont bien souvent inévitables. Ce sont de ces fatalités qui tiennent à l’imperfection de la nature humaine. On peut les déplorer, on n’a pas le droit de les punir.

Et si certains hommes pensent encore qu’ils ont le droit, ou

1. Un certain nombre des idées émises dans cet article et r.ême des phrases entières ont été reproduites dans le discours que j’ai prononcé comme Président du Congrès de Chirurgie. (4 octobre 1926).

ERREURS DE DIAGNOSTIC

même le devoir, de faire en pareils cas appel à toutes les rigueurs de la loi, alors, qu’ils les demandent contre tous ceux qui peuvent se tromper, c’est-à-dire contre nous tous. Qu’ils n’aillent pas choisir, parmi tant d’autres, un de ces hommes qui ont contribué de leur mieux à cette décentralisation de la chirurgie, qui rend chaque jour des services inappréciables. Car, si tous ceux qui, sur la terre de France, ont besoin de la chirurgie, ne pouvaient s’adresser qu’aux chirurgiens des grandes villes, qui pourrait compter ceux qui resteraient — et qui mourraient — sans soins ? C’est un bienfait public qu’il y ait aujourd’hui partout, ou presque partout, des hommes capables de porter secours, jusqu’au fond des campagnes, aux hommes, aux femmes surtout, qui succomberaient en grand nombre s’ils ne trouvaient à côté d’eux, quand il le faut, souvent en quelques heures, des chirurgiens capables de les arracher à la mort.

MaL c’est un singulier spectacle et qui nous donne à réfléchir sur le fonctionnement des institutions contemporaines, que celui qui nous montre un de ces hommes traîné devant les tribunaux pour une erreur qui peut nous arriver à tous, quand nous voyons tant d’aigrefins, de malfaiteurs et de forbans se promener au grand soleil !

CLAUDE BERNARD

(Extraits) 1

Le Savant

... Cette histoire tragi-comique montre bien de quel feu sacré il fallait être enflammé pour se lancer, dans des conditions pareilles, dans l’étude de la physiologie expérimentale. Mais ce feu sacré, Claude Bernard le possédait. Il sentait sans doute aussi bouillonner en lui, non pas le sentiment de son génie, — car pendant longtemps, il ne parut pas se rendre compte de l’importance de ses découvertes, si bien qu en face des difficultés de tout ordre qui s’accumulaient sur sa route, il parut un instant disposé à tout abandonner pour se consacrer à la pratique médicale, — il sentait, dis-je, bouillonner en lui l’ardeur de la conviction et la passion de la recherche.

Mais si Claude Bernard a trouvé devant lui, par suite de

1. Je transcris ici quelques extraits d’un livre sur Claude Bernard. Je pense qu'ils suffiront à donner une idée générale de cet ouvrage, dans lequel je me suis efforcé de faire comprendre dans une vision rapide de 1 œuvre de ce grand homme, 1 influence qu'il a eue sur les idées scientifiques et la philosophie de son époque.

Claude Bernard. Les Editions G. Crès et Cle, Paris, 1925.

CLAUDE BERNARD

l’indifférence, pour ne pas dire de l' hostilité de l’esprit public et de l’imbécillité des administrations diverses qui nous oppriment tous, des obstacles qu’il a eu le courage de surmonter, il a eu, en revanche, la bonne fortune de vivre dans un temps où son génie a pu donner toute sa mesure. Il est venu au moment où se développait et commençait à porter ses fruits cet esprit scientifique qui s’était éveillé à la fin du xvme siècle, pour s’épanouir bientôt dans toute sa magnifique floraison et faire du xixe siècle une époque qui restera sans doute dans l’histoire de l’humanité comme l’ère prodigieuse où changea la face du monde. Car les conditions de la vie des hommes ont été à ce point bouleversées qu’il y a plus de différence entre notre existence et celle de nos bisaïeux qui vivaient sous Louis XV, qu’entre la vie de ces derniers et celle des hommes des temps les plus reculés de l’histoire, ou même de nos lointains ancêtres de l’âge des cavernes !

L’émancipation des esprits, sous l’influence des philosophes du xvme siècle, de Voltaire, de Rousseau et des Encyclopédistes français, n’a pas eu que les conséquences politiques qui nous ont conduits aux bouleversements de la Révolution. Elle a ouvert aux hommes qui sentaient en eux le besoin de la recherche et de l’affranchissement des disciplines anciennes, les routes infinies de la science. C’est la grande époque où Lavoisier créait de toutes pièces la chimie moderne, où Laplace développait ses grandes conceptions sur le système du monde, où Bichat inaugurait l’anatomie générale, où Bonaparte en transformant l’art de la guerre, transformait le monde moderne, où Ampère édifiait en quelques jours, par des expériences infiniment simples, ces théories de l’électro-magnétisme qui, en bouleversant la mécanique ont aboli les temps anciens, où Laennec rajeunissait la médecine, où Lamarck enfin écrivait cette Philosophie zoologique , monument prodigieux d’un génie longtemps méconnu, mais qui mourut dans la conscience de l’immensité

de son œuvre, car, qu’on le veuille ou non, c’est de cette œuvre que datera la ruine des anciennes philosophies, et l’apparition des idées modernes sur l’évolution des êtres organisés et les origines mêmes de l’humanité. Un monde nouveau s’élevait sur les ruines de l’ancien monde et la littérature elle-même, avec Chateaubriand, avec la voix inspirée de Lamartine et le verbe souverain de Victor Hugo, élevait la splendeur de la langue française à des hauteurs qu’elle n’avait jamais connues.

C’est à l’époque même, entre 1840 et 1850, où Claude Bernard commençait ses merveilleux travaux, que l’industrie se transformait, que les hommes s’habituaient à voir les bateaux à vapeur sillonner les mers, réunir les mondes lointains et les chemins de fer supprimer les distances terrestres. Le télégraphe * la photographie commençaient à apprendre aux hommes qu’au cun rêve ne paraît impossible à réaliser, et Pasteur, qui s’ignorait encore, allait inaugurer sa carrière immortelle !...

Comme au siècle de Périclès, il semble qu'une fermentation merveilleuse élevât les esprits au-dessus d’eux-mêmes, et, comme les navigateurs du xvie siècle partant à la conquête d’un monde inconnu, les savants du xixe consacraient leur génie à l’étude passionnée des lois de la Nature.

C’est à l’étude des phénomènes de la vie que Claude Bernard se donna tout entier .

Claude Bernard et Pasteur

....Tels sont, brièvement résumés et débarrassés d’une foule de recherches expérimentales accumulées dans les 18 volumes qui contiennent les résultats de son enseignement au Collège de France, à la Faculté des Sciences et au Muséum d’Histoire Naturelle, les principaux travaux qui consacrèrent la notoriété,

CLAUDE BERNARD

puis la gloire de Claude Bernard. Ils peuvent nous sembler aujourd’hui hors de proportion avec le retentissement qu’ils ont eu à l’époque où ils furent publiés. C’est que l’œuvre immense de Pasteur, immense par sa grandeur même, immense surtout par ses conséquences prodigieuses, nous a rendus difficiles. Rien ne compte auprès d’elle, et il est évident que si les travaux de Pasteur avaient été antérieurs à ceux de Claude Bernard, ceux-ci auraient souffert de la comparaison, et n’auraient pas connu l’extraordinaire acclamation qui les a salués. Mais c’était la première fois qu’on voyait une pareille fécondité dans la recherche, car en vingt ans, dit Paul Bert, « il a trouvé plus de faits dominateurs, non seulement que les physiologistes français qui, peu nombreux, travaillaient à ses côtés, mais que l’ensemble des physiologistes du monde entier. » C’était la première fois qu’on voyait un homme édifier pour ainsi dire une science nouvelle, dont il allait donner les lois.

Il est d’ailleurs certain que la méthode rigoureuse qu’il avait créée, que son scrupule à ne rien vouloir affirmer qu’il n’en ait eu, par des expériences multiples et par des épreuves de contrôle, l’irréfutable démonstration, n’ont pas été sans influence sur l’esprit de Pasteur et sur son génie expérimental, qui s’est inspiré des mêmes principes, qui s’est asservi aux mêmes règles, mais qui s’est appliqué avec toute sa patience, toute sa rigueur et toute sa puissance de divination, à un objet dont les conséquences, qu’il ignorait à ses débuts, devaient être telles qu’elles bouleverseraient la vie même, et, dans une certaine mesure, les destinées de l’humanité. Et c’est peut-être un des plus beaux titres de gloire de Claude Bernard que d’avoir par son travail, par son enseignement, par l’exemple de sa méthode, contribué à l’orientation des travaux de Pasteur et à la magnifique efflorescence de son génie.

Pasteur s’est d’ailleurs toujours loyalement proclamé l’élève de Cl. Bernard. De dix ans plus jeune que lui, il commençait

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