FAURE. T. HT
à peine ses travaux quand le Maître avait déjà fait la plupart de ses découvertes, et celui-ci était déjà couronné de l’auréole du savant, alors que Pasteur ne pouvait encore entrevoir celle qui devait un jour resplendir autour de son front. Il assistait souvent à ses cours. Il suivait encore ses leçons dans les dernières années et c’était un spectacle sans doute impressionnant pour ceux qui commençaient à deviner ce que devait être Pasteur, que de voir le Maître des Maîtres venir modestement s’asseoir, comme le plus humble des écoliers, parmi les disciples de celui qui, dans l’esprit de tous, était encore sans rival.
Il tenait en particulière estime l’opinion que Claude Bernard pouvait avoir de ses travaux, encore ardemment combattus par les hommes qu’étouffait l’esprit de routine, et d’Arsonval m’a raconté comment Pasteur venait quelquefois se renseigner auprès de lui et lui demander, à propos de quelque nouveau travail, ce que Cl. Bernard en pensait.
Mais rien ne peut donner une idée plus juste des sentiments de Pasteur vis-à-vis de Cl. Bernard que ce qu’il en dit dans des circonstances qui l’émurent profondément.
Après la mort de Cl. Bernard, ses élèves avaient trouvé, dans un tiroir de sa chambre à coucher, des notes sur certaines expériences que le maître avait faites sur les fermentations, dans sa maison de Saint-Julien, pendant l’automne qui précéda sa mort. Cl. Bernard leur avait souvent parlé de ces expériences en termes quelque peu sibyllins, mais qui laissaient soupçonner qu’il leur attribuait une grande importance.
Il semble bien, pour qui lit attentivement ces notes 1, que Cl. Bernard s’élevait, dans une certaine mesure, contre les idées de Pasteur en attribuant la cause de la fermentation alcoolique à un ferment soluble indépendant des éléments figurés, des levures vivantes que Pasteur voyait à l’origine de toute fermentation.
1. Revue Scientifique, 2 sept., XV, 1878, p. 49-56, et Œuvres de Pasteur, tome II, p. 498 et suivantes.
CLAUDE BERNARD
Berthelot qui savait, pour le lui avoir entendu dire, que Claude Bernard croyait avoir fait des découvertes susceptibles de modifier profondément les théories régnantes, crut devoir publier ces notes, malgré leur caractère fragmentaire et quelque peu hypothétique. Pasteur fut profondément bouleversé par cette publication qui allait à l’encontre de ses découvertes les mieux établies, et il en résulta avec Berthelot une polémique assez vive.
Mais dans la réfutation que Pasteur donne des expériences de Claude Bernard, au cours de la discussion dans laquelle nous ne pouvons entrer, mais dont la lecture est véritablement passionnante, il s’exprime à plusieurs reprises sur celui-ci, dans des termes qui valent d’être reproduits, parce que rien ne saurait mieux témoigner de la grande place que tenait Claude Bernard dans l’esprit de tous que l’opinion de l’homme qui était déjà son émule.
Pour montrer l’affection qui les unissait, Pasteur rappelle comment, en 1866, lorsque Claude Bernard faillit mourir, alors qu’il était retiré à Saint-Julien et que « ses amis, qui suivaient la marche de la maladie avec la plus vive anxiété, s’ingéniaient à lui adresser des consolations et de réconfortants souvenirs », il eut l’idée, d’une délicatesse touchante, de lui apporter, lui aussi, quelque réconfort et peut-être une dernière joie, en publiant, dans le Moniteur universel , un article qui devait montrer à tous l’importance de ses travaux. Les quelques lignes par lesquelles s’ouvre cet article montrent bien, dans leur forme un peu solennelle, la place que tenait Claude Bernard :
« Des circonstances particulières m’ont offert l’occasion toute récente de relire les principaux mémoires qui ont fondé la réputation de notre grand physiologiste, Claude Bernard. J'en ai ressenti une satisfaction si vive et si vraie, mon admiration pour son talent s’en est trouvée confirmée et accrue de telle sorte que je ne puis résister au désir, quelque téméraire qu’il soit, de communiquer ces impressions. Oh ! la bienfaisante lec-
ture que celle des travaux des inventeurs de génie ! En voyant se dérouler sous nos yeux tant de progrès durables, accomplis avec une telle sûreté de méthode qu on ne saurait présentement en imaginer de plus parfaite, je sentais a chaque instant le feu sacré de la science s’attiser dans mon cœur.
«... Je ne songe pas à présenter ici un examen détaillé des découvertes de Claude Bernard ; je n’en ai point le loisir et l’espace me manquerait. C’est mon sentiment sur 1 importance de ses travaux, de son enseignement et de sa méthode que je veux épancher, comme ces personnes qui éprouvent une sorte de malaise à admirer seules et en silence les œuvres de génie...
« Depuis quinze années toutes les découvertes de Bernard portent le même cachet de supériorité. »
Parlant de Y Introduction, Pasteur ajoute : « On n’a rien écrit de plus lumineux, de plus complet, de plus profond sur les vrais principes de l’art si difficile de l’expérimentation. Ce livre est à peine connu, parce qu’il est à une hauteur ou peu de personnes
peuvent atteindre aujourd’hui... »
Et plus loin, ce portrait vivant qui confirme en tous points ce que nous savons de l’homme : « J’ai parlé du savant : avec non moins d’éloges, j’aurais pu faire connaître la personne, l’homme de tous les jours, le confrère qui a su inspirer tant de solides amitiés, car je cherche dans M. Bernard le côté faible et je ne le trouve pas. La distinction de sa personne, la beauté noble de sa physionomie, empreinte d’une grande douceur, d’une beauté aimable, séduisent au premier abord ; nul pédantisme, nul travers de savant, une simplicité antique, la conversation la plus naturelle, la plus éloignée de toute affectation, mais la plus nourrie d’idées fortes et profondes... »
Et Pasteur, évoquant ses souvenirs, avant de s’attaquer durement à la discussion des expenences de Cl. Bernard, conclut en ces termes : « Nous sommes restés, Claude Bernard et moi, jusqu’à la fin de sa vie, dans les termes qu on peut inférer des
CLAUDE BERNARD
circonstances que je viens de faire connaître : lui bienveillant et affectueux en toute occasion. Moi plein de respect et de déférence pour sa personne, d’admiration pour ses travaux. »
Il n’est donc pas douteux, malgré les sentiments d’amertume qu’éveillèrent dans le cœur de Pasteur ces notes posthumes de Claude Bernard, qu’il eût été sans doute préférable de laisser dormir à jamais, que Pasteur considérait Claude Bernard comme son maître et qu’il avait, en même temps qu’une réelle affection pour sa personne, la plus haute estime pour son talent.
Et puisque ces deux grands noms sont réunis daus un même sentiment de gratitude et d’admiration, il est bon de donner à chacun d’eux la juste place qui lui convient dans l’évolution médicale contemporaine. En réalité Jes travaux de Cl. Bernard n’ont exercé sur la médecine qu’une action assez restreinte. II a créé la physiologie scientifique, il en a fixé les lois et cet effort a ébranlé les fondements de la vieille philosophie, mais ses découvertes n’ont eu sur la médecine proprement dite, aussi bien sur la connaissance de la cause des maladies que sur leur t hérapeutique, qu’une influence indirecte. U Introduction à l'étude de la médecine a précisé les lois de l’expérimentation biologique, mais l’application de ces lois à la médecine a été l’œuvre de Pasteur. L’élève a dépassé le maître. Certes, il ne l’a pas égalé dans le domaine des hautes spéculations philosophiques, car il est demeuré le croyant sincère de ses jeunes années, et, sans porter atteinte à la mémoire à jamais sacrée de celui qui, par l’incomparable splendeur et par les prodigieuses conséquences de ses découvertes, fut peut-être le plus grand des hommes, il est permis de dire que Pasteur recula devant l’effort que devaient faire les hommes de son temps pour s’élever au-dessus de la philosophie commune. Mais si Cl. Bernard a été le maître incontesté de la physiologie, Pasteur s’est promené en explorateur victorieux dans les champs illimités de la médecine. Celle-ci procède presque tout entière aujourd’hui de ses travaux
immortels, au moins pour ce qui a trait à 1 immense question des maladies infectieuses, à leur origine, à leur prophylaxie, à leur guérison. La médecine se fait aujourd’hui presque exclusivement dans les laboratoires de bactériologie, et la chimie biologique, la physique même, avec les applications merveilleuses de l’électricité, de la haute fréquence, de l’ionisation et des radiations de Roentgen ou de Curie, ont en médecine un- portée plus grande que les découvertes de la physiologie pure.
Claude Bernard, Pasteur ! ces deux hommes, ces deux Français, ont contribué plus que qui que ce soit au monde à la grande œuvre de la révélation des lois qui régissent la vie et la mort de tout ce qui respire ! L’Humanité doit à la Justice de conserver
à jamais leur mémoire.
Le grand nom de Claude Bernard doit demeurer vivant dans nos esprits et dans nos cœurs. Mais le nom de Pasteur doit dominer le monde, car celui qui sut le conduire aux plus purs sommets de la gloire est le héros d’une œuvre immense ! Il a changé les destinées humaines, et tout homme qui pense devrait venir d’un cœur fervent s’agenouiller sur son tombeau !
L’Écrivain
.... Arrêtons-nous donc, après ces paroles de haute et sereine philosophie, car il faudrait tout citer, je le répète, de ce livre sobre et profond 1 : et les pages sur la nécessité pour 1 expéiimentateur de conserver sa liberté d’esprit et de ne pas se départir du doute philosophique sur ses propres idées ; sur le contrôle répété qui doit les lui faire rejeter, si l’expérience en démontre