‹ En marge de la chirurgie (volume 2)Chapitre 23 sur 56 · L’ÉPOPÉE DE BICÊTRE · texte numérisé non relu

L’ÉPOPÉE DE BICÊTRE

Aux portes de Paris , loin de son ciel fumeux ,

Quel est donc , se dressant sur Vhorizon brumeux ,

Ce mur cyclopéen troué de meurtrières ,

Où dans V ombre parfois s'accrochent des lumières ,

Et qui , lorsque le soir descend du haut des deux ,

Comme un sphinx de granit morne et silencieux Soulevant fièrement sa tête surhumaine ,

Oe £ou£e sa hauteur semble écraser la plaine ,

Et, par-dessus Paris couché dans sa splendeur ,

Dresse son front géant devant le Sacré-Cœur P Une route au soleil monte large et puissante Au flanc de la colline. Une porte imposante,

Aux gonds ankylosés qui hurlent sourdement,

S'ouvre, et laisse passer un corbillard branlant.

Entrons ! — Quel est cet homme ? Un concierge : Cerbère Lourd, grave, solennel, vertueux et sévère,

Dogue rébarbatif, auquel on a donné

Pour augmenter sa morgue un képi galonné !

l’épopée de bicetre

Comme un vieux chien jaloux qui veille dans son antre , Il marque d’un trait noir toute femme qui rentre ,

Et leur ouvre la porte , ou la leur interdit ,

Comme Saint-Pierre au ciel fait pour le Paradis.

Voici de vastes cours , des jardins , des arcades , fenêtres sans nombre et de hautes façades ,

Des passages couverts , des corridors obscurs,

Et des toits délabrés surmontant de vieux murs.

Au milieu dune cour, un clocher ! C’est l’église Avec son cadran blanc sur la muraille grise,

Qui chante dans la nuit l’heure aux agonisants,

Et son vieux coq gaulois qui tourne à tous les vents.

Plus loin, dans un lieu sombre, est un puits formidable , Béant et ténébreux comme un gouffre insondable.

Dans les cours , au printemps, les bourgeons entr ouverts , Sortent en frissonnant de leur sommeil d’hiver,

Et les lilas fleuris aux senteurs parfumées Laissent pendre au soleil leurs grappes embaumées. Tout est calme et paisible, et les petits oiseaux Viennent aux rameaux verts suspendre leurs berceaux.

La, quand le soleil brille au haut des deux limpides, Erre éternellement un peuple d’invalides,

Qui, courbés vers la terre et pleurant sur leur sort, Cherchent un peu de vie en attendant la mort.

Oh ! combien d éclopés, combien d’hémiplégiques,

D aveugles , de perclus et de paralytiques,

Combien de ramollis , de déments , Je gâteux ,

De sourds , Je culs-de-jatte et J’ athéromateux,

Tous vieux et décrépits , chétifs et lamentables ,

Viennent traîner ici quelques jours misérables !

Et tous ces malheureux , tous ces déshérités ,

Promenant leurs douleurs et leurs infirmités ,

N'étalent à nos yeux que de hideux spectacles !

Est- ce une cour d'hospice ou la Cour des Miracles ?

Les uns , Ze cou tendu , marchent en tâtonnant , Interrogeant le sol de leur bâton tremblant ,

Du bruit le plus léger leur oreille est avide Et leurs yeux sont éteints dans leur orbite vide. Quelques-uns sous le front n'ont que deux trous sanglants Au fond desquels s'agite un hideux moignon blanc ! Kératite , iritis, cararacte , glaucome ,

Pannus , hypopyon , chémosis , staphylôme ,

Plus barbares encor que leurs noms monstrueux ,

/5e soh£ coalisés pour leur crever les yeux.

Chez d'autres pour toujours quelque cause centrale , Syphilis, exostose ou tumeur cérébrale ,

Qu'un jour, chez Morgagni, l'on verra tôt ou tard ,

Dans leurs yeux, clairs encor, a tué le regard.

Et tous, ensevelis dans la nuit éternelle,

Où rien ne vient jamais égayer leur prunelle,

Ni lumière du jour, ni rayon du soleil ,

Attendent de dormir de l'éternel sommeil !

Plus loin, laissant tomber sa main toujours glacée, Traînant comme un boulet sa jambe embarrassée,

Un pauvre hémiplégique avance lentement,

En usant son talon sur le pavé glissant.

l’épopée de bicêtre

Hélas ! Combien sont-ils de vieux paralytiques , Tremblants et chancelants sur leurs jarrets étiques ,

Qui jadis furent grands , bien faits , jeunes et beaux ,

.Ei gui uo soui pZus Z?ous gu’ù remplir des tombeaux ! Ils sont devenus vieux. Un jour quelque embolie A bouché leur artère , ou quelque hémorragie Soudaine a brusquement déchiré leur cerveau ;

Ou Zos a retrouvés , couchés sur le carreau ,

Pâles , Zos yeux fermés , ei eZo Zour Zèrro blême Fumant tranquillement une pipe suprême ,

La jambe flasque et morte , ei le bras épuisé Retombant lourdement comme un membre brisé.

Ils se sont réveillés, La vie est revenue

Dans leurs muscles mourants , ei sur la terre nue ,

^4 moitié moribonds , ZZs roui péniblement.

Chaque jour avec lui porte un nouveau tourment :

Chez les plus impotents , Zes eschares sacrées Viennent bientôt s'étendre en plaques ulcérées;

Ce n'est plus qu aphasie et gâtisme écœurant ,

Sénilité , démence et ramollissement ,

Douleurs de toutes sortes et de toute nature ,

O’osi Zu paralysie et c'est la contracture !

Puis un jour , c’osi Zu mori gui rieui ù pus pressés Donner le coup de grâce à ces désespérés !

Pantins démesurés , d'étranges ataxiques Fond décrire à leurs pieds des orbes fantastiques. Presque tous sont des fils, souvent jeunes encor,

De ce peuple infini qu'a chanté Fracastor.

Froidement, lentement dans la moelle épinière, Traîtresse, se glissant lâchement par derrière,

La sclérose envahit, du sacrum jusqu'au col ,

Les faisceaux de Burdach et les cordons de Goll,

Tout à coup V ataxique , en proie à V épouvante , ime douleur vive, aiguë et fulgurante,

Dans ses jambes en feu passant comme un éclair,

Ainsi qu'un fer rougi venir mordre sa chair.

Parfois une souffrance indicible, implacable,

Lui déchire les flancs, le torture et V accable,

U estomac révolté ne peut rien retenir ;

Les réflexes s'en vont pour ne plus revenir ;

Vénus et Cupidon ne sont plus que des songes,

Et le malheureux croit marcher sur des éponges.

Comme pour attraper un terrain qui le fuit ,

Il lance éperdument ses jambes devant lui,

Et, ne rencontrant rien dans sa course éphémère,

Son talon lourdement vient s'écraser par terre.

Malgré des soins pressants, tout va de mal en pis,

Et par tous les côtés le malhreureux est pris.

Le mal gagne sans cesse, et sa marche brutale Pour être lente, hélas ! n'en est pas moins fatale.

Chaque jour voit éclore une autre infirmité: Amaurose, ptosis, fracture, surdité,

Douleurs dans chaque membre et dans chaque jointure , Des souffrances sans nombre et des maux sans mesure ! Mais l'esprit reste sain dans le corps délabré,

Et, se sentant mourir, sombre et désespéré,

L'ataxique revoit ses ivresses passées,

Tous ses plaisirs ardents et ses nuits insensées,

Ses amours, fossoyeurs qui creusent son tombeau , Sépulcre où quelque jour s'en ira par lambeau Ce corps qui doit mourir, tué par l'ataxie,

Dans le coma final et la paralysie.

l’épopée de bicêtre

En allant vers le Nord , après avoir passé Sous une haute voûte où souffle un vent glacé ,

Le long d'une cour sombre , étroite et solitaire ,

Désert sibérien où règne un froid polaire ,

On trouve une bâtisse où jamais le soleil Ne vient lécher les toits de son reflet vermeil ,

Où même en plein été , quand les deux sont limpides , Le salpêtre s'accroche au flanc des murs humides ,

On Z’on ne peu£ rester sans quelque effroi le soir ,

Quand la nuit sur la terre étend son voile noir.

C'est là que sont couchés dans l'angoisse éternelle , Attendant que la mort les touche de son aile ,

Nombre de malheureux qui n'en pourront sortir ,

Td£ on tard , que le jour de leur dernier soupir.

Ce sont tous les gâteux , £ows Zes grands invalides , Couchés dans leur souillure et dans leurs draps sordides Tous ceux que l'atrophie a rongés sans repos,

Et qui n'ont maintenant que la peau sur les os ;

Tous ceux que tient cloués la raideur tétanique,

Ou qu'agite sans cesse un tremblement rythmique ;

Tous ceux enfin, pieds bots aux membres tortueux, Culs-de-jatte perclus, difformes, monstrueux,

Qui, traînant après eux leur peine et leur misère, Rampent sur le sol noir comme des vers de terre !

Oh! fuyons à grands pas ces lieux désespérants, Hantés par la douleur et peuplés de mourants,

Ces lieux où chaque jour la mort froide et cruelle Pousse quelque vieillard dans la nuit éternelle !

Mais , quelle est cette porte ouverte devant nous P — C'est le seuil désolé de la maison des fous !

Entrons , puisqu'il le faut , dans ce lieu de misère , Et découvrons nos fronts comme en un sanctuaire ! Le malheur est sacré de la tombe au berceau ,

Et cette porte ouverte est celle d'un tombeau!

C'est le tombeau de l'âme et de l' intelligence.

Ici finit l'amour ! ici meurt l' espérance !

Génie , espoir , grandeur , gloire , orgueil et raison , Comme un vaisseau perdu qui sombre à l'horizon , S'arrêtent sur ce seuil où trône la folie !

C'est la maison des fous ! La froide Sibérie ,

Les salles des mourants et tous ces lieux maudits Auprès de cet enfer étaient des paradis !

Ils sont là, pauvres fous, captifs, la tête basse, Pendant qu'à côté d'eux la campagne et l'espace S'ouvrent démesurés !

Et Paris vient s'offrir dans la brume lointaine , Comme une vision frémissante et sereine,

A leurs yeux égarés.

Oh ! que se passe-t-il dans ces têtes perdues P Quelles sont ces lueurs, ces flammes inconnues Qui brillent dans leurs yeux P

l’épopée de bicêtre

Qui donc pourra descendre au fond de leur pensée , Et savoir ce qui gronde en leur âme insensée Sous leur front soucieux P

Leur esprit chancelant , obscur, impénétrable,

Au profane apparaît comme un gouffre insondable, Un abîme sans fond !

Mais, dissipant au loin V obscurité première,

La science éternelle a porté la lumière Dans ce chaos profond.

Car, pendant ce siècle homérique, Ce siècle éclatant de grandeur Où la vérité chimérique A de partout chassé l'erreur,

On a voulu sonder l'abîme,

Et, s'élevant de cime en cime, Monter jusqu'au sommet sublime, Et se perdre dans le ciel bleu.

On a voulu briser la chaîne, Découvrir la loi souveraine, Fouiller au fond de l'âme humaine !

On a voulu disséquer Dieu !...

Tout se révèle à la science,

Quand elle a pour guider ses pas Le Génie et la Patience, Flambeaux qui ne faiblissent pas !

Leur lumière éclatante et pure A traversé la nuit obscure Et resplendît sur la nature

Comme une étoile dans les deux.

Maintenant , la nuit est passée.

U ombre suprême est effacée ,

Et Von a surpris la pensée Dans le cerveau mystérieux !

Cet homme, jeune encor , dont la parole lente Trébuche à chaque pas, et dont la voix tremblante Ainsi qu'à des écueils se heurte a tous les mots,

C'est le paralytiqe aux troubles généraux.

D'abord, s'élevant loin de la tourbe où nous sommes, Dans son délire il est le plus heureux des hommes ;

Il se croit général, ministre, ambassadeur ;

Il est le grand pontife et le grand empereur !

Des pièces d'or sur lui sont toujours entassées,

Mais ses poches sans fond sont largement percées ;

Car il est généreux, et puisant dans le tas,

Il donne sans compter tout l'argent qu'il n'a pas.

Mais bien souvent alors sa pupille inégale Révèle la sclérose au fond de V encéphale.

Le malheureux décline et va s' affaiblissant,

La marche est difficile et le pas languissant;

Toutes les facultés , mémoire, intelligence,

S' éteignent pour laisser la place à la démence ,

Et le paralytique, hélas ! trop lentement,

S'enfonce tout entier dans V abrutissement !...

Jusqu'à ce qu'un beau jour la mort irrévocable Vienne enfin mettre un terme à ce sort misérable !

Le toqué qui là-bas marche en gesticulant Est un alcoolique. Il a tout doucement Imbibé ses tissus de la liqueur funeste,

Et maintenant, hélas ! voilà ce qu'il en reste .

l’épopée de bicêtre

C'est un bocal vivant ! Il est sursaturé.

Dans son cerveau scléreux , dans son foie induré , Il pourrait pratiquer des coupes fantaisistes ,

Et les vendre au détail à des histologistes.

Il aima trop V absinthe ! Et maintenant la nuit ,

Il voit le long des murs, noirs et rampant sans bruit, Des insectes hideux , des rats, des scolopendres,

Et d'immondes serpents aux sinueux méandres. Dans les jambes il sent des chocs, des soubresauts ;

Il a des cauchemars, il s'éveille en sursaut,

Il tombe dans des trous et dans des précipices ;

Et ces rêves affreux sont tous autant d'indices Qui viennent révéler, comme un fer rouge au front, Cet empoisonnement formidable et profond.

Si cependant, malgré ces stigmates sans nombre, Dans ce tableau si clair il restait un peu d'ombre,

Ce doute bien léger disparaîtrait soudain Pour ne plus revenir, en regardant sa main,

Qui , les doigts écartés, bien que puissante et forte, Tremble au bout de son bras comme une feuille morte.

Seul, assis tristement dans quelque coin désert,

Le front sombre et penché, l'œil à peine entrouvert, Fixé sur quelque point de la muraille nue,

Immobile et muet ainsi qu'une statue,

Un autre malheureux reste là jusqu'au soir,

Plongé dans sa douleur et dans son désespoir. Lentement, sourdement, une angoisse indicible Etouffe son cerveau d'une étreinte invincible ;

Il perd toute gaieté, devient silencieux ;

Il se tient à l'écart, taciturne, anxieux ;

La désolation règne sans ses pensées ;

Son pouls se ralentit et ses mains sont glacées ;

Son immobilité va jusquà la stupeur ,

Comme si tout son sang se figeait dans son cœur ;

Et, se laissant gagner par la noire folie,

Il finit par sombrer dans sa mélancolie !

Détraqué par V alcool et par V hérédité ,

Au milieu d'autres fous erre un persécuté. Lamentable insensé vivant comme en un songe,

Dans sa démence absurde il s' embourbe et se plonge. Son délire, d'abord vague, obscur, indécis,

Ne s'arrête sur rien de net et de précis.

C'est l'univers, entier contre lequel il lutte,

Qui le poursuit, l'assiège et qui le persécute.

Puis le cercle infini de ceux qui sans repos S'acharnent après lui se rétrécit bientôt.

Il se voit entouré d'ennemis et de traîtres :

Ce sont les magistrats, les gendarmes, les prêtres ; Ce sont les députés, ce sont les sénateurs,

Tous par trop endormis pour des persécuteurs !

Il entend par moments des voix qui dans la rue Lui lancent une insulte, et quelquefois il tue Un paisible passant dans un coup de fureur,

Et de persécuté devient persécuteur !

On l'enferme, et les voix le poursuivent encore !

Son ennemi subtil du soir jusqu'à l'aurore Et du matin au soir vient pour le torturer,

L' électriser, le mordre, et le défigurer !

Il devient méfiant, se blinde et se cuirasse, S'enveloppe la tête et se voile la face,

Tremble d'être surpris et d'être assassiné...

Et nul ne guérira ce pauvre halluciné /

L ÉPOPÉÈ dè bicêtre

Non loin de là, un mur solide , infranchissable , Entoure étroitement d'un cercle impénétrable ,

Où Zes bruits du dehors se brisent sans écho ,

Un pavillon muet , sombre comme un tombeau ,

Qui semble enseveli dans une paix profonde ,

Loin de tout ce qui pense et s'agite en ce monde ,

Ici sont enfermés les fous dont on a peur ,

Çwi pourtant , comme nous , sentent bondir leur cœur Et bouillonner leur sang contre cet esclavage ,

Et qui tournent ainsi que des tigres en cage.

Pâles , échevelés , derrière leurs barreaux ,

«Sous l'œil de leurs gardiens qu'ils traitent de bourreaux , //s son£ plus souvent calmes , mélancoliques ,

Mais leurs yeux sont parfois pleins de lueurs tragiques , jEê Ton S672Ê tressaillir sous leur front ténébreux , sombres visions qui passent devant eux !

Alors, silencieux, farouches et terribles,

Ils prennent à deux mains les barreaux inflexibles ; Dans un suprême effort, ils tordent leurs bras nus ! Mais bientôt, épuisés, ils retombent vaincus.

Dans le silence alors bien souvent on devine Un sanglot déchirant qui gonfle leur poitrine,

Et l'on part, le cœur gros, afin de ne pas voir Toute cette misère et tout ce désespoir !

Parfois brutalement , la mort qui tend son piège ,

Parmi ces malheureux que la démence assiège Donne un coup de sa fâux !

Et celui qui succombe à sa fatale atteinte La regarde venir de sa prunelle éteinte ,

Comme un terme à ses maux !

Hélas ! ils sont nombreux, tous ceux que la démence Plonge dans la folie et dans V incohérence,

Tous les dégénérés !

Qui resteront toujours loin de toute lumière ,

Et qui ne sortiront qu à leur heure dernière De ces lieux désolés !

Mais tous, rongeant leur frein, vivant dans leur chimère, Traînant péniblement leur boulet de misère,

Gardent au fond du cœur Un sentiment profond qui les trouble et les hante,

Et qui vient redoubler en leur âme vibrante L'éternelle douleur !

Cet aiguillon brûlant qui rougit leur front morne,

C'est V aspiration vers l'espace sans borne,

L'espace illimité !

C'est l'amour des grands bois, de la mer, de l'abîme,

Des larges horizons, l'amour du ciel sublime Et de la liberté !

Pour qui ces toits riants, demeures somptueuses P Pour qui ces grands couloirs, ces cours majestueuses, Ces pavillons coquets et clairs , où le soleil Met sa douce chaleur et ses rayons vermeils ?

l’épopée de bicetre

Ces salles où le jour entre à pleine fenêtre ,

Oue V air pur du matin vivifie et pénètre ;

Ces dortoirs spacieux dont le parquet brillant Resplendit au soleil comme un miroir d'argent P Pour qui donc ces splendeurs , ces palais magnifiques

Pour qui P — Pour les crétins , pour les épileptiques Les petits idiots , imbéciles , gâteux ,

Pour tous ceux dont le crâne est vide ou monstrueux ! C'est ici qu'il faut voir ces têtes biscornues ,

Plates , en pain de sucre , étroites , mal venues ,

Tous ces fronts déprimés , ces /aces d' animaux,

Ces oreilles de singe et ces yeux de crapauds ! Rachitisme, au squelette enlevant toute forme,

Scrofule, hypospadias, bec-de-lièvre difforme,

Sur tous ces malheureux s' acharnant à V envi,

Sont les triomphateurs et les maîtres ici.

La misère du corps, dans cette lutte infâme, Accompagne toujours la misère de l'âme,

Et l'on trouve toujours, chez ces infortunés,

Du néant dans la tête et de la morve au nez !

Parfois sur le sol nu, comme un bœuf qu'on égorge, Avec un cri perçant qui s'éteint dans sa gorge,

Un malheureux enfant tombe de tout son long En se fendant la tête ou se brisant le front.

Ses membres contractés, rigides, tétaniques ,

Sont bientôt agités de mouvements clow niques ;

Dans sa, poitrine en feu l'air ne pénètre plus ;

Sa face devient pourpre et ses yeux éperdus Roulent horriblement au fond de leur orbite ;

Dans un frémissement son corps entier s'agite ;

Il est comme un mourant qu'un rien peut achever ; Les veines de son cou se gonflent à crever ;

Puis il grince des dents , et sa lèvre tremblante Laisse passer des flots d'une écume sanglante ;

Sa tête se renverse , il est près de mourir...

Alors subitement , il pousse un long soupir ,

Sa poitrine s'emplit d'air dont elle est avide ,

*Sa /ace ruisselante est maintenant livide , iSon œiZ s'ouvre et bientôt , cte fatigue épuisé ,

/Z s'endort . ^4a réveil il a tout oublié !

Au fond d'un pavillon d'odeur nauséabonde ,

Où l'on ne peut entrer sans une horreur profonde , Tout autour d'une table , assoupis , souffreteux , assis tristement tous les petits gâteux Sur leurs pots émaillés , pitoyables émules Des sénateurs romains sur leurs chaises curules !

Tout le jour attablés , i7s fourrent à la fois

Dans des plats repoussants leur visage et leurs doigts ,

Æ7 bon nombre , ennemis de la brosse et du peigne ,

Sur leur tête pelée acclimatent la teigne !

Oh ! l'on devrait pouvoir les exterminer tous ! Cela serait humain , compatissant et doux !

Car enfin , franchement, quelle est donc l'existence Que traînent ici-bas ces forçats de souffrance? Vivre à l'écart, plongés dans l'imbécillité, Pleurer, crier, hurler, n'avoir d'autre gaîté Que de boire et manger et faire le contraire,

Cela ne suffit pas pour les laisser sur terre 7 ÏVoa, plutôt que de voir en cette abjection Ces objets d' épouvante et de répulsion,

l’épopée de bicetre

Tous ces monstres sans ame et tout ce peuple immonde , Mieux vaut les étrangler quand ils viennent au monde !

Affligés, écœurés par ce tableau hideux ,

Profondément émus par tous ces malheureux , Essuyant quelquefois notre paupière rouge ,

Eous quittons ce palais pour entrer dans un bouse

YII

Dans un couloir obscur au profane interdit ,

Ou l on doit allumer le gaz en plein midi ,

S'ouvre une porte basse, étroite et chancelante Qui sur ses gonds rouilles oscille et se lamente. Derrière elle on découvre un affreux cabanon,

Un cachot ténébreux, un galetas sans nom ,

Un in-pace lugubre, un cul de basse-fosse ,

Une oubliette sombre, épouvantable, atroce.

Des soupiraux étroits, par où filtre un peu d'air , Mettent un jour douteux au fond de cet enfer ,

Et lorsqu on veut entrer dans ce réduit sauvage, Dans ce trou noir, pareil aux cachots d'un autre âge . On fléchit les genoux et l'on courbe le front,

De peur, en se dressant, de heuter le plafond !

Et cependant , malgré cette horreur sans pareille, Cet aspect repoussant, quand on prête l'oreille ,

On entend bien souvent de francs rires joyeux Sortir de ce caveau, qui semble aimé des dieux ; Et jamais en ce lieu l'ennui ne se hasarde,

Car ce taudis sans nom, c'est la Salle de Garde !

FAURE. T. III

Ah ! par ces temps de froide et dure ambition

Où chaque jour qui fuit fauche une illusion ,

Certe, il est consolant de trouver dans la vie

Quelques amis loyaux , sans masque et sans envie , Qui , toujours combattant le noble et bon combat , Suivent le droit chemin sans s'écarter d'un pas.

Et si dans l'avenir la fortune incertaine Vient à nous disperser de sa main souveraine, Rien ne pourra jamais ni briser , ni ternir Notre amitié solide et nos vieux souvenirs.

En attendant, on rit , on s'amuse et l on chante !

On ne déteste pas la chartreuse, on plaisante ;

On fait des calembours, le plus souvent mauvais, Source aux douces liqueurs qui ne tarit jamais ;

On cultive avec art des microbes funestes ;

On s'emplit le cerveau de livres indigestes;

On travaille souvent, et l'on n'est pas moins gai Pour s'endormir le soir avec Monsieur Sappey. Etant à l'hôpital, on pratique à son aise Une hospitalité tout à fait écossaise,

On ouvre galamment la porte, nuit et jour,

A toutes les beautés qui donnent leur amour ; Enfin, chose incroyable et presque fantastique ! Personne en ce doux heu ne parle politique.

Sur les murs que jamais n effleurent les pinceaux D'un peintre sacrilège, on voit, sur des panneaux Qui jadis furent blancs, la liste magistrale De ceux qui, comme nous, ont connu cette salle,

De nos prédécesseurs, nos Anciens vénérés,

Dont nous ne voulons pas être dégénérés.

l’épopée de bicètre

Et c est avec respect , en ôtant nos calottes ,

Qu il faut lire ces noms dont nous sommes les hôtes. De ceux qui travaillaient jadis obscurément Beaucoup sont devenus des maîtres à présent , Quelques-uns ont connu le triomphe et la gloire ! D'autres , près de leur nom , portent une croix noire... Dans la lutte éternelle ils ont été vaincus ,

Hélas ! et ce sont ceux qu'on ne reverra plus !

Est-ce une église austère , ou quelque temple antique. Qui cache chastement son ogive gothique Et sa porte muette en un recoin désert ,

Derrière les lilas et le feuillage vert?

On sent flotter autour un voile de mystère.

Est-ce un autel sublime , est-ce un froid sanctuaire . Ou , pressentant la mort qui vient les dépouiller ,

Les vieillards chancelants viennent s' agenouiller ?

A travers la clarté des nuits silencieuses ,

Parfois on croit saisir des voix mystérieuses ,

Comme les voix qu auront , dans les deux irrités ,

Au jour du jugement , les morts ressuscités !

On s arrête , on écoute , c/ans la nuit qui tombe ,

On n'entend que le calme et la paix de la tombe. Sonnons ! Presque ausitôt le tintement joyeux Fait surgir un gardien toujours silencieux ,

Qui reste seul ici comme un prêtre mystique .

Deux colonnes en pierre et de style archaïque ,

Devant nous, tout au fond d'une petite cour ,

Flanquent des deux cotes le seuil d& ce séjour.

En entrant, une odeur fade, indéfinissable,

Vous saisit à la gorge. Un couloir misérable Conduit dans une salle où Von voit étendus,

Ouvrant sur V infini de grands yeux éperdus,

Des cadavres glacés , raidis, muets et pâles,

Dont le sang lentement dégoutte sur les dalles. Parfois une couronne, un bouquet, quelques fleurs, Montre qu on est sur eux venu verser des pleurs ; Mais tous, ensevelis dans un épais suaire,

Restent abandonnés dans ce sombre ossuaire.

Près de ce lieu funèbre est un morne caveau, Cloaque où Von descend comme dans un tombeau,

Où Von vient observer et fouiller la nature Jusque dans son horreur et dans sa pourriture !

Où Von ne peut entrer pour la première fois,

Sans se sentir saisi d’ épouvante et d'effroi !

Sur une table haute, un cadavre livide Est étendu, le corps immobile et rigide,

La tête vacillante et tombant au hasard,

La poitrine sans souffle et les yeux sans regard. Debout près de la table, avec un mot pour rire,

Dans ce cadavre froid d'une pâleur de cire,

Un jeune homme, couvert d'un long tablier blanc, Enfonce un grand couteau qu'il retire sanglant,

Il ouvre la poitrine, et, le sourire aux lèvres , Plonge ses bras rougis jusques au fond des plèvres, Arrache le larynx, le cœur et les poumons,

Coupe la mésentère et les mésocolons,

Interroge les reins, et le foie, et la rate,

Le grand épiploon, l'intestin, la prostate,

l’épopée de bicêtre

Parfois brise le crâne à grands coups de marteau , Et va chercher la mort jusque dans le cerveau.

Si, dans ce tête-à-tête avec ce macchabée,

Bien fait pour révolter Vâme la mieux trempée,

Le dégoût ne vient pas lui soulever le cœur,

S'il peut avec la mort rester seul sans terreur,

C'est que son but est noble ! et ces débris immondes , Et ces lambeaux sanglants sont les pages fécondes Ou Von apprend à lire au grand livre du sort !

— Et Von connaît la vie en fouillant dans la mort !

Mais où sommes-nous donc, et quelle est cette ville De misère et de deuil, triste et dernier asile Des vieillards et des fous,

Temple des maux cruels et des douleurs épiques, Où nous venons d'errer à pas mélancoliques ? Dites , où sommes-nous ?

Eh bien ! nous sommes à Bicêtre ,

Nom tragique ! Sol douloureux Où vient souffrir et disparaître Tout un peuple de malheureux !

C'est le gouffre sombre où dévie Toute erreur et toute folie,

C'est la nuit obscure où la vie Descend éteindre son flambeau !

C'est le cloaque de la foule ,

C'est V égout noir où tout s'écoule .

L'abîme où la raison s'écroule ;

C'est V antichambre du tombeau !

Mais j ma/ de trop médire !

Si l'on oient ici sans retour ,

bien souvent qu'il faut le dire ,

Pour avoir trop aimé l'Amour !

C'est pour avoir dans sa jeunesse ,

Accompli plus d'une prouesse ;

C'est pour avoir chanté sans cesse L hymne éternel du dieu Bacchus !

C'est pour avoir pris par la taille Plus d'une femme qui tressaille ,

Et reçu 9 pendant la bataille ,

Quelque coup de pied de Vénus !

Voilà pourquoi , vivant comme ont vécu nos pères ,

Pleins d'immense pitié pour toutes leurs misères ,

Il faut les secourir ,

Et dire avec respect ce grand nom de Bicêtre ,

Asile où quelque jour nous trouverons peut-être Un lit pour y mourir!

Écrit pendant mon internat à l’Hospice de Bicêtre. Juillet 1887.

Page 1