En marge de la chirurgie
Il semble qu’un renouveau de jeunesse et de gloire environne aujourd’hui la grande ombre d’Ambroise Paré. Il y a quatre cents ans, il commençait son apprentissage de la chirurgie, inaugurant ainsi cette vie au cours de laquelle il devait conduire si haut le culte passionné de notre art. Un écrivain de talent, M. Carlos d’Eschevannes, qui vient de lui consacrer un ouvrage, a pensé qu’il était bon qu’en cette année, où l’on a déjà célébré tant de centenaires, l’Académie rappelât cette grande mémoire, et c’est à lui que nous devons la commémoration d’aujourd’hui.
Il y a quelques mois à peine, je présidais le thèse d’un jeune médecin, M. Léon Michelet, qui nous a donné, lui aussi, une vie d’Ambroise Paré, pleine de verve et de pittoresque.
Tous les deux, ai-je besoin de le dire, ont largement puisé dans l’admirable ouvrage de Malgaigne, monument magnifique de critique historique, après lequel il semble qu’il n’y ait plus rien à dire. Que ces deux panégyristes de notre héros, qui se sont ainsi rencontrés, ne s’étonnent donc pas s’ils trouvent aujourd’hui quelque reflet de leurs travaux, dans cette étude sur un homme qui a laissé dans l’histoire de la chirurgie un souvenir dont quatre siècles n’onf fait qu’accroitre la grandeur !
Il n’est jamais trop tard pour évoquer l’exemple d’une noble
figure. Sans doute, c’est le travail accumulé au cours des siècles de gloire et de misère qui a fait de la France le doux pays que l’univers admire, que quelques-uns convoitent et ce « plus beau royaume sous le ciel » que chantent les poètes, que divinise la nature et pour lequel sont morts tant de millions de ses enfants !
Mais la foule anonyme ne compte pas auprès de ceux qui la conduisent. Et s’il n’y avait pas eu, sur la route éternelle où chemine l’humanité, quelques héros sortis des profondeurs pour illuminer sa pensée, pour orienter ses forces et pour diriger son action, qui donc l’aurait tirée des ténèbres où sont restés, pendant des millénaires, nos ancêtres de la préhistoire ?
Voilà pourquoi, dans ces temps incertains où l’âme de la France fait preuve tour à tour d’énergie surhumaine et d’impardonnable abandon, il paraît salutaire de retremper nos cœurs par l’exemple d’un de ces hommes qui ont apporté leur pierre au monument sublime élevé par les siècles à la gloire de la patrie.
Il y a quatre cents ans Ambroise Paré entrait à l’Hôtel Dieu, comme compagnon chirurgien. Il avait à peine vingt ans.
Son père, qui était à Laval, où il fabriquait des cofifre ts, un de ces artisans de valeur comme la vieille France en renfermait tant, avait remarqué son aptitude au travail, à la réflexion, et avait voulu le préparer à quelque carrière plus noble que la sienne, en lui faisant apprendre le latin. Il l’avait confié, non sans quelque hésitation, au chapelain Dorsay, car il était de ces hommes qui, à cette époque où l’esprit commençait à briser ses chaînes, avait quelque tendance à adopter les idées de cette Réforme qui bouleversait en Europe les âmes et les consciences. Mais le chapelain employait plus souvent son élève à ratisser son jardin et à promener sa mule qu’à étudier ses déclinaisons. En sorte qu’au bout de quelque temps, il parut évident que le jeune Ambroise ne saurait jamais le latin.
Il avait un frère aîné, apprenti barbier chirurgien. Pourquoi
AMBROISE PARÉ
ne serait-il pas, lui aussi, barbier chirurgien? Quant à monter plus haut et à devenir chirurgien barbier, c’est-à-dire, chirurgien véritable, consacré par la Faculté, il n’y fallait pas songer. L’ignorance du latin était là, qui s’y opposerait toujours. Il entra donc à titre d’aide chez un barbier de Laval, qui commença par lui faire balayer sa boutique, et l’initia de la façon la plus sommaire à l’art de couper les cheveux, de raser, gardant pour lui les saignées et les petites interventions plus sérieuses. Il acquit néanmoins ainsi, par la force des choses, les éléments de son métier. Mais au bout de trois ans, fatigué de ne plus rien apprendre, il se rendit à Angers, où il n’apprit pas davantage.
Découragé, il se demandait ce qu’il allait faire, lorsque son autre frère, qui aidait son père dans son métier de coffretier, résolut d’aller chercher fortune à Paris. Ambroise se décida à partir avec lui et c’est ainsi que, tout en travaillant à raser, à tondre et à friser de vieilles perruques, il aidait le nouveau maître chez lequel il était entré dans ses petites opérations et dans les saignées. Mais il était déjà possédé par le démon de la Chirurgie. Il lisait tout ce qu’il pouvait dans les rares traductions qui existaient alors de Galien, de Guy de Chauliac, de Jean de Vigo, dont le livre récent, qui avait eu un succès prodigieux, n’était cependant, au dire de Malgaigne, qu’une compilation désordonnée. Et puis, sa journée finie, il allait à l’Ecole de Médecine de la rue de la Bucherie, où il suivait les cours, écoutait les leçons des maîtres et assistait aux; dissections.
Il sortit vite de la foule, car les choses n’allaient guère autrement qu’aujourd’hui. Il travaillait. Il fallait même qu’il fît preuve de qualités exceptionnelles, puisqu’il fut remarqué par divers professeurs et en particulier par Dubois, qui avait latinisé son nom et n’était autre que l’illustre Sylvius. Et comme on avait besoin, à l’Hôtel-Dieu, d’un compagnon chirurgien, il fut choisi pour cet emploi.
Et voilà comment le petit apprenti barbier de la boutique de Laval était maintenant devenu compagnon chirurgien à l’Hôtel- Dieu de Paris.
Le hasard, qui mène le monde, décida de sa destinée. Il l’avait déjà bien servi, quand il l’avait conduit à l’Hôtel-Dieu, ce qui lui donna l’occasion de mettre en oeuvre ses qualités d’observateur, et aussi son courage, car durant la peste de 1633 il fut appelé à de rudes besognes. Mais il était pauvre, et il fallait vivre, en attendant de passer ses épreuves, qu’il ne subit en réalité que beaucoup plus tard. Il chercha donc ce qu’il pourrait faire.
Le roi François 1er préparait à cette époque — nous sommes en 1536 — une expédition en Italie, pour aller combattre le duc de Savoie, allié de l’Empereur Charles-Quint. M. de Montejean, qui occupait un haut grade dans cette petite armée, cherchait un chirurgien. On lui présenta Ambroise Paré, qui lui plut et qu’il accepta.
Et voici notre héros parti pour la première de ces expéditions militaires, qui firent de lui le chirurgien des champs de bataille, et permirent à son génie naissant, ou plutôt à cette sorte de génie qui n’est que le bon sens et la clarté d’esprit, de donner libre cours à ses inspirations, pour le conduire peu à peu à celle de ses découvertes qui devait l’immortaliser.
Dès cette première campagne, il eut l’occasion de mettre à l’épreuve à la fois sa générosité naturelle et son esprit d’initiative.
Les premiers spectacles de ces tueries sauvages qu’étaient encore ces combats corps à corps, avec le fracas des armures et les arquebusades presque à bout portant, l’affectèrent profondément ! « Je me repens, disait-il, d’être parti de Paris pour voir « si piteux spectacle ».
On le comprend d’ailleurs, aux scènes qu’il raconte : « Estant « en la ville, j’entrais en une estable pour loger mon cheval « et celui de mon homme, là où je trouvais quatre soldats morts
AMBROISE PARÉ
« et trois qui estaient appuyés contre la muraille, leur face « entièrement défigurée et ne voyaient, n’oyaient, ni ne parlaient, « et leurs habillements flamboyaient encore de la poudre à « canon qui les avait bruslés. Les regardant en pitié, il survint « un vieux soldat qui me demanda s’il y avait moyen de les « pouvoir guérir. Je dis que non ! Subit, il s’approcha d’eux et « leur coupa la gorge doucement et sans cholère. Voyant cette « grande cruauté, je luy dis qu’il était un mauvais homme. Il « me fit réponse qu’il priait Dieu que, lorsqu’il serait accoutré de « telle façon, qu’il se trouvât quelqu’un qui lui en fît autant, « afin de ne languir misérablement ».
Nous avons aujourd’hui remplacé cette forme de l’euthanasie par des pratiques moins barbares ! Simple différence des temps, car, dans sa philosophie quelque peu brutale, le vieux soldat suivait le précepte sublime, et faisait à autrui ce qu’il désirait qu’il lui fût fait à lui-même...
Dès cette première campagne, Ambroise Paré trouva l’occasion de donner libre cours à son inspiration et de rompre brutalement avec des règles séculaires. Jean de Vigo, chirurgien du Pape Jules II, avait écrit un grand ouvrage : La pratique copieuse, qui parut en 1514, et qui, pendant la jeunesse d’Ambroise Paré, n’eut pas moins de 21 éditions en une trentaine d’années. Malgaigne qui, dans son introduction aux œuvres d’Ambroise Paré, fait preuve d’une science prodigieuse, qui a tout lu, tout vu et tout vérifié, lui accorde beaucoup plus d’érudition que de véritable originalité.
On se battait beaucoup en Italie, sous le Pape Jules II, qui, dans ces temps troublés, n’était pas le moins batailleur et n’hésitait pas à Se mettre à la tête de ses troupes. Jean de Vigo, qui l’accompagnait dans ses expéditions contre César Borgia, contre les Vénitiens et contre les Français de Louis XII, et avait acquis une grande expérience des plaies par armes à feu,
écrivit longuement sur elles. Il les considérait comme des plaies empoisonnées, dans lesquelles il fallait détruire le venin par des cautérisations à l’huile bouillante.
Il n’est pas douteux qu’il n’y ait eu, au cours du xiv0 siècle, une véritable régression de la chirurgie qui ne connaissait pas, à cette époque lointaine, les vérités immuables que nous connaissons aujourd’hui. C’était un art plutôt qu’une science, qui se transmettait par l’exemple et par la tradition, et qui montait vers les sommets, ou glissait vers la décadence, suivant les hommes qui avaient la charge de l’enseigner.
Après l’admirable époque de la civilisation arabe, il y avait eu, en Italie, au cours du xnr siècle, avec les Écoles de Salerne et de Bologne, une sorte de renaissance chirurgicale, qui précéda même la renaissance artistique et dont Guillaume de Salicet fut le plus illustre représentant. Son élève, Lanfranc, chassé de Milan par les guerres civiles, vint enseigner à Paris, et, alors que la chirurgie déclinait en Italie, elle prenait en France, un éclat nouveau, avec Pitard et surtout Henri de Mondeville, que Malgaigne n’a pu apprécier à sa juste valeur, car il n’a vu que des manuscrits, alors que Nicaise, qui les a mis au jour, nous a fait connaître son œuvre datant des premières années du xiv6 siècle.
Guy de Chauliac, en revanche, fut, un peu plus tard, la gloire de l’École de Montpellier. La Grande Chirurgie, qui date de 1343, deux siècles avant Paré, est, pour son époque, une œuvre admirable, par la méthode, l’érudition et l’esprit critique qui l’animent. Que dire de ces paroles, que je trouve dans Malgaigne et qui font allusion aux chirurgiens d’Italie : « Je m’ébahis d’une « chose : qu’ils se suivent comme les grues, car l’un ne dit que ce « que l’autre a dit. Je ne sais si c’est par crainte ou par amour « qu’ils ne daignent ouïr sinon choses accoutumées et prouvées « par autorité. Ils ont mal lu* Aristote, au second de la Métaphy-
AMBROISE PARÉ
« sique, où il montre que ces deux choses empêchent le plus la « voie et connaissance de la vérité. Qu’on laisse telles amitiés et « crainte. Car Socrate et Platon est notre ami, mais la vérité est « encore plus amie. C’est chose sainte et digne d’honorer en « premier lieu la vérité ! » Ces lignes ont été écrites en 1343 ! L’esprit humain n’a pas changé, et six cents ans plus tard combien de chirurgiens — et même de médecins — combien d’hommes enfin, parmi ceux qui devraient avoir l’esprit libre, « se suivent comme des grues, et l’un ne dit que ce que l’autre a dit ! »
Ambroise Paré, lui, dès c^tte époque, brisa sa chaîne.
A la suite de Jean de Vigo, il traitait donc les blessures par armes à feu en les cautérisant avec de l’huile de sambuc bouillante. Il est facile de deviner quel spectacle devaient donner les malheureux blessés soumis à cette effrayante thérapeutique. Malgré la dureté de ce siècle, où l’on voyait encore de temps en temps brûler quelque sorcière, Ambroise Paré n’était pas sans se demander si l’on ne pouvait mieux faire que de se livrer à cette besogne de tortionnaire ! Un jour où les blessés étaient plus nombreux, l’huile de sambuc vint à manquer. Que faire ? Il fallait cependant les panser. Ambroise Paré composa un « digestif » fait de jaunes d’œufs, d’huile rosat et de térébenthine, qu’il appliqua sur les blessures.
Après une nuit sans sommeil, inquiet d’avoir enfreint les prescriptions de ce qui était alors la vérité scientifique, il alla voir ses blessés. Qu’étaient devenus ceux qui n’avaient pas été cautérisés ? Il les trouva naturellement beaucoup mieux que ceux qui avaient été pansés à l’huile bouillante. Ceux-ci avaient passé une nuit affreuse. Ils étaient fébriles et leurs plaies étaient noires et tuméfiées. Les autres avaient bien dormi, souffraient peu et leurs plaies se présentaient « sans inflammation ni tumeur ». Sa conviction était faite : « Adonc, dit-il, je délibérai
de ne jamais plus brûler aussi cruellement les pauvres blessés des arquebusades ».
A son retour, au bout de trois ans, en 1539, il se remit au travail. Il retrouva son maître Sylvius, qui l’avait pris en affection dès le début de ses études. C’était un homme éminent et dont le nom vivra à travers les siècles, tant qu’il y aura des hommes capables de s’intéresser à l’anatomie du cerveau. Ce jeune homme un peu fruste, mais qu’il avait connu comme un solide travailleur, lui plaisait. Et puis, il avait vu, dans son expédition au delà des Alpes, des choses bien intéressantes. Et le vieux maître lui donna un bien bon conseil, celui de rédiger ce qu’il avait observé et de publier un ouvrage.
Mais cette idée effrayait Ambroise Paré. Ecrire un livre ! Il ne savait pas le latin et n’était même pas très sûr de bien savoir le français ! Qui le savait d’ailleurs à cette époque où la jeune langue française sortait à peine de l’enfance ? Elle n’avait pas encore dépouillé la rudesse de ses origines, dont elle conservait l’âpreté pittoresque, la truculence, et cette richesse désordonnée dont l’œuvre de Rabelais demeure le plus magnifique exemple. Mais les bons ouvriers étaient là, car on arrivait à l’époque où Rabelais lui-même, et Montaigne, et Ronsard et ses amis de la Pléiade, et Malherbe enfin allaient travailler à lui donner sa force et sa souplesse, et sa puissance et sa beauté !
Cependant, avant de se mettre au travail, Ambroise Paré avait autre chose à faire : se perfectionner dans son art, augmenter son bagage scientifique. Et pour cela, que pouvait-il mieux faire que de repartir à la guerre et d’aller besogner de nouveau sur les champs de bataille ?
En 1543, il allait en Bretagne, avec M. de Rohan. Celui-ci avait entendu parler du jeune chirurgien, dont le nom commençait à se répandre dans les milieux militaires. Il se l’était attaché. Mais, au bout de quelques jours, la flotte anglaise, trouvant.
AMBROISE PARÉ
autour de Landernau et du goulet de Brest la défense bien organisée, et saluée par quelques coups de canon, crut prudent de prendre le large « comme une forêt marchant sur la mer ». Paré revint à Paris. Au bout de peu de temps, en 1545, le voilà reparti! On se battait dans le Roussillon, où les Espagnols occupaient Perpignan. M. de Rohan, qui décidément avait confiance en lui, lui fit demander s’il voulait bien faire partie de l’expédition, et Paré, auquel les horreurs qu’il avait vues en Italie et qui l’avaient tant ému, n’avaient enlevé ni la passion de s’instruire, ni l’esprit d’aventures, qui sans doute lui brûlait le sang, partit pour Perpignan contre les Espagnols.
Il n’y resta pas longtemps. La fortune des armes ne nous fut pas propice. La peste, ou du moins quelque épidémie baptisée de ce nom symbolique, entra en scène, et l’armée française fut obligée de lever le siège. Mais la partie ne fut pas perdue pour tout le monde, et Paré rapporta de l’expédition la substance d’un de ses mémoires. M. de Brissac, grand-maître de l’artillerie, avait reçu une arquebusade à l’épaule droite. Plusieurs chirurgiens discutaient sur la position de la balle qu’on ne pouvait découvrir. M. de Brissac, qui avait connu Paré en Piémont, le fit mander auprès de lui. Celui-ci, avec la claire vision de tout ce qui est simple, eut une inspiration soudaine. Il fit placer le blessé dans la position qu’il occupait au moment où il avait reçu son arquebusade, et Paré, calculant d’après la direction du coup de feu la région où devait se trouver la balle, la découvrit immédiatement sous l’omoplate, au niveau d’une petite tuméfaction douloureuse. La balle fut extraite et le grand-maître de l’artillerie guérit rapidement. Cette histoire, qui nous paraît si simple, et dans laquelle Ambroise Paré fit preuve du plus élémentaire bon sens, émerveilla tous ceux qui avaient assisté à la scène. Il en sortit grandi dans l’esprit de tous, et il garda par
devers lui l’idée d’ajouter au livre, auquel il pensait toujours, un chapitre sut « la position dans la recherche des projectiles ».
Rentré à Paris, ayant quelque loisir, malgré les exigences d’une clientèle attirée par la renommée qui commençait à se répandre autour de son nom, et toujours poussé par Sylvius, il se mit au travail et écrivit son ouvrage sur « La méthode de traiter les « plaies faites par harquebuses et bâtons à feu, etc. ». C’était en 1545. C’est donc à trente-cinq ans qu’il eut pour la première fois la joie de se voir imprimé !
Et voici que son ignorance de la langue latine, qui lui faisait défaut, suppléée par son génie naturel, nous a donné un livre savoureux, pittoresque, où éclatent à chaque instant les mots étincelants sortis du vieux terroir français et dont les écrivains du grand siècle, en donnant à la langue sa noblesse et sa pureté, l’ont malheureusement dépouillée.
Il écrivit donc en français, et, dans l’adresse au lecteur de ses œuvres complètes, il s’en justifie victorieusement : « Or, disent « les médecins, que je ne devrais escrire en Français, et que, par « ce moyen, la médecine en serait tenue à mépris : ce qui me « semble le contraire, car ce que j’en ay faict est plutôt pour la « magnifier et honorer... Et faut entendre que les sciences, tant « plus elles sont connues, tant plus elles sont louées ; veu que « Science et Vertu n’ont plus grand ennemi qu’ignorance... « Pourquoi semblablement ne me sera-t-il permis d’escrire en « ma langue Française, laquelle est autant noble que nulle autre « estrangère ? »
Mais il était écrit qu’il ne resterait pas longtemps en repos. A cette époque, on guerroyait sans cesse de tous les côtés. Et voici que son destin le poussait de nouveau aux endroits où il pouvait accroître ses connaissances, donner libre cours à ce mélange de bon sens et de hardiesse qui était le fond de sa nature, et travailler en même temps à la diffusion de sa renommée. Cette
AMBROISE PARÉ
fois, c’était du côté des Flandres que se poursuivait la campagne. Ambroise Paré rejoignit M. de Rohan à Boulogne, où l’on se battait fort! « Monseigneur le duc de Guise, qui bataillait toujours « à face découverte, reçut un terrible coup de lance qui, au-dessus « de l’œil dextre, déclinant vers le nez, entra et passa outre de « l’autre part entre la nuque et l’oreille ». Si l’on interprète bien cette description, le massif facial avait dû être transpercé de part en part au-dessous de l’orbite gauche. Le bois de la lance avait été brisé au ras des tissus et ne laissait qu’une prise très faible pour tirer sur le fer.
Les chirurgiens du’ roi, appelés en toute hâte, craignant de faire sauter l’œil et de perdre le blessé de quelque hémorragie foudroyante, — et songeant sans doute, comme il arrive trop souvent au chevet des grands personnages, à leur lourde responsabilité, — déclarèrent qu’il n’y avait pas moyen de retirer le fer.
Allait-on donc laisser mourir ainsi le glorieux héros de tant de combats, le cousin de Sa Majesté le roi de France ? Il fallait que la renommée du jeune chirurgien de M. de Rohan fût déjà bien grande pour qu’on le fît venir, alors que les chirurgiens du roi avaient déclaré la partie perdue ! Ambroise Paré accourut.
Il avait la jeunesse, il avait la hardiesse, il avait le courage, et sans doute il avait aussi quelque chose de plus, l’invincible foi dans la puissance de son art, de cette Chirurgie, objet fervent de toutes ses pensées, et pour la grandeur de laquelle il avait l’obscur sentiment de travailler chaque jour. Il voyait, il sentait que l’abstention, qui devait fatalement conduire à la mort, n’était qu’une de ces lâchetés morales que les timides et les impuissants décorent du nom de prudence, et même de sagesse, comme si la prudence, comme si la sagesse n’étaient pas, au contraire, de lutter jusqu’au bout et de livrer contre la mort la dernière bataille !
Après avoir demandé à l’illustre blessé, qui avait, lui aussi, le courage qu’il fallait avoir, l’autorisation de lui mettre le pied sur le visage pour prendre un point d’appui solide, il alla chercher de lourdes tenailles de maréchal-ferrant, quelque peu rouillées, et, saisissant le bout de lance qui dépassait à peine, il l’arracha d’un seul coup.
Le duc guérit, et cette terrible aventure ne fit qu’ajouter à sa gloire. On ne le connut plus que sous le nom du « Balafré ».
Mais, comme la gloire du Balafré, la renommée de son chirurgien se répandit de plus en plus parmi les militaires, et parmi les gens de la ville, pour monter peu à peu jusqu’à l’Olympe fastueux et rayonnant qu’était alors la cour de François Ier, Boi de France !
Cependant les événements suivaient leur cours. François Ier mourut. Mais la guerre avec les Impériaux reprenait bientôt aux marches de Lorraine. Malgré qu’il fût bon catholique, Henri II ne dédaignait pas l’alliance des princes protestants d’Allemagne contre les Impériaux. Ambroise Paré suivit encore M. de Rohan. On prit Toul, on prit Metz. On alla jusqu’en Allemagne. Et c’est au retour, à Damvilliers, sous une tente proche de celle de M. de Rohan, qu’Ambroise Paré appliqua pour la première fois, dans une amputation, la ligature des artères et conquit l’immortalité !
M. de Rohan devisait sous sa tente avec quelques amis lorsqu’un coup de couleuvrine vint la traverser et brisa la jambe de l’un d’entre eux. Ambroise Paré, immédiatement appelé, vit que la blessure était grave, car on savait depuis longtemps que la pourriture se mettait aux chairs déchiquetées et aux os fracassés, et que seule l’amputation pouvait sauver le blessé, en le débarrassant de ce foyer de gangrène et de mort. Mais l’amputation était alors chose difficile pour le chirurgien et terrible pour le blessé. C’était relativement peu de chose que l’incision des
AMBROISE PARÉ
chairs et le grincement de la scie pénétrant dans l’os dénudé. Le temps était rapide et les malades savaient qu’après tout la vie vaut bien quelques secondes de souffrance! Mais il fallait arrêter le sang. Et ce n’était plus ici, comme dans les plaies déchirées, l’huile de sambuc bouillante, mais le fer rouge, qui était là, tout près, chauffant sous les yeux du patient, et qu’on enfonçait profondément dans les chairs jusqu’au point où saignait l’artère rétractée. Tels étaient les préceptes des anciens. Qui donc aurait osé ne pas les suivre aveuglément ? Ambroise Paré osa. Et cependant, ils étaient là, nombreux, les chirurgiens qui le regardaient faire, prêts à critiquer ce barbier, qui n’avait pas encore tous les grades de la Faculté. Il y avait même M?T l’Evêque, avec sa mitre en tête et sa crosse dorée. Mais il n’était pas comme Ambroise, et il savait, lui, le latin, et pendant que Paré travaillait il récitait à demi-voix les prières des agonisants.
Il s’agissait d’une amputation de jambe. Celle-ci fut vite coupée. Mais au moment où on passait au chirurgien les fers rougis au feu, celui-ci, à la stupéfaction de tous, les repoussa, et mettant en œuvre une idée qu’il portait sans doute depuis longtemps dans sa tête, il prit un bout de fil, saisit l’artère tibiale avec un bec de corbin, et y mit une ligature. Il y eut des murmures discrets. On blâmait ce jeune imprudent, qui osait délibérément enfreindre les enseignements des anciens. Mais, quelques jours après, le blessé était guéri, et Ambroise Paré le renvoyait chez lui, « gaillard, avec une jambe de bois et disant qu’il en estait quitte à bon marché de n’avoir esté misérablement brûlé pour lui estancher le sang ! » (Léon Michelet).
C’est ainsi qu’ Ambroise Paré pratiqua pour la première fois la ligature des artères dans une amputation et s’éleva d’un seul coup d’aile au premier rang de ceux qui ont bien travaillé pour la chirurgie, et qui ont rendu aux hommes, leurs frères, un service dont nul ne saurait mesurer l’étendue ! Qu’importent
à présent tous ses autres travaux, et ses titres et même sa gloire ? Le voilà maintenant par ce geste si simple, — par ce fil délicat posé sur un vaisseau, — entré dans l’Histoire éternelle !
Et cependant la ligature des vaisseaux était connue depuis longtemps. On liait les vaisseaux saignants dans les plaies ordinaires. Pourquoi ne les liait-on pas dans les amputations ? Servitude de l’esprit ! Fétichisme incurable ! Hippocrate ne disait-il pas qu’ « il est bon, en toute playe, de laisser fluer le « sang, parce que la partie, par ce moyen, est moins sujette à
« inflammation » ? Et on laissait fluer le sang, quitte à l’arrêter
dans la suite par le supplice du fer rouge ! Et la grande révolution, et le magnifique effort de l’esprit n’est pas tant d’avoir appliqué aux amputations cette ligature qu’on faisait ailleurs, — et que Galien recommandait même de faire avec des boyaux préparés, devançant ainsi de dix-sept siècles le catgut d’aujourd’hui — que d’avoir vaincu la routine, déraciné le préjugé et porté un coup mortel aux idées anciennes dans ce qu’elles peuvent avoir d’absurde et de contraire à la raison. Car celles-ci touchent au coeur des hommes par d’indescriptibles racines. Il semble que l’esprit humain soit incapable de briser le moule dans lequel il a été coulé par les générations disparues. Comme le bronze inaltérable il garde l’empreinte reçue. Pour lui donner une forme nouvelle, il faut le rejeter au creuset bouillonnant !
Ne l’avons-nous pas vu, il y a un demi-siècle, à la tribune même de notre Compagnie, quand la voix d’hommes éminents par leur haute culture et leur intelligence s’élevait en critiques âpres et passionnées contre celui dont le génie révélait un monde nouveau et apportait aux hommes le salut et la vérité !
M. de Rohan, que Paré n’avait pas revu depuis Damvilliers, était mort. Celui-ci en avait conçu un grand chagrin. N’était-ce pas lui qui l’avait entraîné sur tous les champs de bataille où s’était consacrée son expérience et éveillé son génie ?
AMBROISE PARÉ
Il avait bien, maintenant, le droit de se reposer, quand il fut demandé par M. de Vendôme, roi de Navarre, père du futur Henri IV. A la prise de Château-le-Comte, il travailla de telle façon que, dans son rapport au roi, M. de Vendôme en fit le plus grand éloge. Henri II, qui connaissait déjà son nom, le prit au rang de ses chirurgiens ordinaires. Et voilà le fils de l’humble coffre fier de Laval, — qui n’avait toujours d’autre grade que celui de barbier chirurgien, avec le droit d’ouvrir boutique, de raser et de saigner, — devenu Chirurgien du Roi !
Il repartait bientôt pour Metz, encore assiégé par les armées de Charles-Quint. L’armée française, que commandait le Balafré, était décimée par les maladies. Les soldats parlaient de poison. Les médicaments manquaient. Guise demanda au roi de lui envoyer maître Ambroise, sinon, disait-il, je ne réponds plus de rien. Il fallait, pour entrer à Metz, traverser les lignes espagnoles. Ambroise Paré s’acquitta de cette mission à la fois difficile et dangereuse. L’empereur Charles-Quint fut obligé de lever le siège. Le roi Henri II, au retour à Paris d’Ambroise Paré, lui témoigna sa reconnaissance, « le reçut avec bon visage », lui donna deux cents écus et lui dit « qu’il ne le laisserait jamais pauvre ».
Cependant la guerre continuait toujours, ajoutant de nouveaux chapitres aux aventures d’Ambroise Paré et de nouveaux titres à sa renommée. Mais la dernière expédition faillit tourner mal. On était en 1553. Les Impériaux étaient venus mettre le siège devant Hesdin, qui fut au bout de quelque temps obligé de capituler. Pour éviter de payer une forte rançon, Paré résolut de ne pas se faire connaître. Il se déguisa de telle façon qu’on l’eût pris « pour un ramoneur de cheminées plutôt que pour un « chirurgien du roy » ! Mais la façon dont il soigna quelques blessés le fit reconnaître. Et comme il avait guéri le gouverneur de Gravelines d’un ulcère à la jambe, celui-ci, en témoignage de
sa reconnaissance, le fit remettre en liberté sans rançon. « Fort « joyeux d’être hors de ce grand tourment et loin des soldats « blasphémateurs et renieurs de Dieu ».
L’abdication, puis la mort de Charles-Quint, lui apportèrent quelque répit. Philippe II, moins batailleur que son père, signa le traité de Cateau-Cambresis, et la paix descendit pour quelque temps sur le pauvre royaume de France.
La tranquillité revenue, Ambroise Paré songea qu’il n’était toujours que barbier-chirurgien. Malgré son titre de chirurgien du roi, — et peut-être à cause de ce titre, — il souffrait intérieurement de cette infériorité que certains confrères jaloux, qui n’avaient pour eux que leurs parchemins, se plaisaient à faire ressortir, et il songea à prendre son diplôme devant le Collège Royal des Chirurgiens. Celui-ci, qui venait de remplacer la confrérie de Saint-Côme, portait ombrage à la Faculté de la rue de la Bûcherie, qui, par des mesures et ordonnances dans le détail desquelles nous n’entrerons pas, tâchait d’entraver son action. Un des amis d’Ambroise Paré, Me Etienne Larivière, qui faisait partie du nouveau collège, s’avisa que l’entrée d’Ambroise Paré dans le sein de la nouvelle organisation donnerait à celle-ci quelque éclat, et aussi, par l’influence de Paré sur le roi, quelque puissance. Et il vint à point pour tirer Ambroise Paré d’embarras.
Celui-ci n’envisageait pas sans quelque inquiétude l’examen qu’il fallait passer, et pour lequel il se sentait mal préparé. Il s’était mis à piocher le latin, mais il se savait encore très inférieur sous ce rapport au dernier des candidats à la maîtrise. Car c’était un étudiant comme on en voit peu. Quand il avait abordé l’étude des malades, lorsqu’il avait été nommé compagnon chirurgien à l’Hôtel-Dieu, plus de vingt ans auparavant, ce n’est pas dans les livres qu’il allait chercher des leçons. C’est dans l’observation directe de la maladie et de ses ravages. Aussi, quand on lui imposa l’obligation, très lourde à son génie rebelle à la contrainte,
AMBROISE PARÉ
de se plier à la discipline commune, ce n’est pas sans difficultés qu’il essaya de s’adapter à des études qui paraissaient faciles à des jeunes gens habitués à s’y préparer dès leur enfance, alors qu’il ne connaissait, lui, que ce que lui avait enseigné toute une vie de travail et de méditation.
Mais les reproches que l’on peut faire aux examens ne s’appliquent pas seulement à ceux que nous connaissons aujourd’hui. Malgré la jalousie qui fermentait au cœur d’un certain nombre de membres du Collège des Chirurgiens, quelquesuns avaient, heureusement, pour Ambroise Paré une admiration secrète et même profonde, et l’on fit pour lui ce que l’on ferait peut-être encore aujourd’hui, si un cas analogue venait à se présenter. Me Larivière composa un jury spécial, choisi parmi ses partisans. On changea la date ordinaire et le lieu de la réunion; on convint même par avance de certaines questions et réponses. Mais les réponses d’Ambroise Paré furent faites dans un latin si déplorable qu’il y eut quelque flottement dans le Jury. Il obtint cependant les deux tiers des suffrages et fut admis à la maîtrise, — mais à la condition expresse « d’apprendre le latin et la chirurgie ».
Et nous n’avons pas assez de critiques pour les examens actuels ! Rien n’est changé sous le soleil, — si ce n’est cependant que les reproches que l’on peut nous faire semblent plutôt devoir s’exercer en sens inverse, — et que nous n’avons pas souvent à nous prononcer sur des candidats de la taille de notre héros.
Une vie nouvelle semblait s’ouvrir pour la France. Comme gage d’une paix durable, Philippe II avait demandé la main d’une fille du roi de France. Il y eut de grandes réjouissances, au cours desquelles Henri II lui-même voulut donner l’exemple, et paraître dans un tournoi. On sait quelle en fut l’issue. Le fer de la lance brisée de Montgomery, pénétrant sous la visière du roi, entra profondément du côté de l’œil gauche. Le roi tomba sans
connaissance. Grand émoi ! On fit venir de Bruxelles Vesale, qui n’arriva qu’au bout de quelques jours. Nicole Lavernot, premier chirurgien du roi, sonda la blessure, enleva les esquilles et la nettoya de son mieux. Mais on savait mal jusqu’où avait pénétré le bout de la lance. On s’avisa d’un moyen qui, aujourd’hui, ne manquerait pas de provoquer des protestations. On fit décapiter quatre détenus du Châtelet. On reproduisit la blessure sur ces têtes fraîchement coupées et on chercha si l’on en pouvait tirer quelque conclusion thérapeutique. On ne trouva rien. Ne nous indignons pas trop de ces procédés, pas plus que ne s’indignèrent vraisemblableiment les condamnés eux-mêmes, qui préférèrent sans doute cette solution à celle d’être roués vifs en place de Grève. On était au milieu du xvie siècle et la vie d’un pauvre hère comptait pour peu de chose. Compte-t-elle beaucoup plus aujourd’hui, où nous voyons les pouvoirs publics ne rien faire pour mettre un terme aux massacres quotidiens par le revolver, grâce auxquels les illustrations de nos grands journaux concourent à l’édification du public et à l’éducation de nos enfants ?
Le roi continuait à râler sur son lit. Ambroise Paré fut consulté. Il se souvenait du Balafré. Il proposa une intervention. Mais son avis fut rejeté. Cela valut sans doute mieux pour lui, car le roi, qui depuis plusieurs jours était sans connaissance, présentait vraisemblablement des complications cérébrales. L’opération n’eut probablement pas fait autre chose que de précipiter les événements, et les ennemis du chirurgien, — car il en avait beaucoup, les cuistres et les jaloux étant de tous les temps, — lui aurait bien fait voir que l’audace se paye et qu’il vaut mieux peut-être laisser mourir un roi que d’essayer de le sauver.
François II n’avait pas seize ans. Il avait depuis son enfance entendu parler d’Ambroise Paré. Il le prit à son service. Il voulait tout savoir et l’interrogeait souvent. Il facilita la publi-
AMBROISE PARÉ
cation de ses œuvres. Mais voici que, subitement, il fut pris d’un mal mystérieux. Maux de tête, fièvre, troubles nerveux. Sans doute une méningite tuberculeuse. Ambroise Paré, qui le soignait de son mieux, le vit mourir au bout de quinze jours.
Et c’est alors que les vipères firent leur apparition. Ambroise Paré fut accusé sourdement d’avoir empoisonné le roi, — car on sait, en ce siècle *plein de mystères, la place que tenait le poison dans l’imagination des foules, — et aussi, très certainement, dans bien des drames ignorés.
Mais Catherine sentait couler dans ses veines le sang des Médicis. Elle était de sa race. Froide, intelligente, insensible, elle savait juger les hommes. Elle connaissait Ambroise Paré. Elle refusa de croire à ces sourdes rumeurs, et y répondit en l’attachant au service de son fils Charles IX, le nouveau roi de France.
C’est à cette époque qu’Ambroise Paré connut enfin quelque tranquillité, sinon quelques loisirs, car il travaillait toujours, et c’est au cours de ces quelques années qu’il publia le plus. Il était d’ailleurs encouragé à écrire, non seulement parce qu’il tenait à répandre ses idées, mais parce que ses livres, en raison même de ce qu’ils étaient écrits en français et accessibles à tous, s’écoulaient rapidement. En 1561, il publiait « La méthode « curative des play es et fractures de la tête humaine », livre rempli de figures de scies, d’instruments et de diverses sortes de trépans, qui nous montrent à quel degré extraordinaire de perfection était déjà parvenu l’outillage chirurgical. La même année paraissait Y Anatomie universelle du corps humain, dédié au « très illustre et très débonnaire Roy de Navarre ». Ce livre est très intéressant à parcourir. Un certain nombre de figures sont empruntées à Vésale, au grand Vésale, peut-on dire, car peu d’hommes ont poussé aussi loin que ce grand anatomiste l’amour de la recherche et le talent d’observation. Au dire de Paré, Vésale
l’avait autorisé à publier ses dessins, lors de son passage à Paris, au moment de l’agonie de Henri II.
En 1564 paraissaient : Dix livres de chirurgie , puis, en 1568, le Traité de la peste, de la petite vérole et rougeole, avec une briève description de la lèpre.
En 1572 parurent Cinq livres de chirurgie. Puis en 1573, encore Deux livres. C’est en 1575 que parurent ses œuvres complètes, classées en 26 livres, dans lesquelles ses travaux antérieurs sont plus ou moins remaniés.
Le nombre de ces livres augmenta par la suite, avec les éditions successives. La huitième en compte trente, avec le « Traité posthume des fièvres », extrêmement intéressant, et son « Apologie », dans laquelle il défend la ligature et raconte ses voyages, ou plutôt ses expéditions militaires (12e édition, 1664).
Le 28e livre, qui traite des « moyens d’embaumer les corps vivants », présente un intérêt tout particulier, car il contient un certain nombre de rapports qui peuvent être considérés, suivant la très remarquable thèse du Dr Armand Robert, comme les premiers documents de médecine légale, dont A. Paré fut le véritable créateur.
On voit donc qu’il remplissait bien ses loisirs. Mais il ne faisait pas qu’écrire. Il dessinait. Il se documentait auprès de ses confrères, car il avait appris la chirurgie sur les champs de bataille et sa seule expérience personnelle ne lui permettait pas d’écrire le traité complet qu’il rêvait.
De Héry, un de ses vieux camarades, avec lequel, il avait passé, en 1540, son premier examen de barbier-chirurgien, lui enseigna les maladies vénériennes. Laurent Colot lui montra les secrets de la taille. On lui a reproché de ne pas avoir cité, dans ses œuvres, les noms de ceux qui l’avaient aidé à s’instruire. Est-ce une omission volontaire ? Il y a fort peu de bibliographie dans
AMBROISE PARÉ
Ambroise Paré, et son bagage personnel est assez grand pour qu’il ait été au-dessus de ces petitesses !
D’ailleurs, il s’oubliait quelquefois lui-même. De sa première ligature, il ne dit à peu près rien : « Un coup de couleuvrine « donné contre la jambe d’un gentilhomme, qu’il me fallut « parachever et couper, qui fut sans appliquer les fers ardents ». Et c’est tout ! Ce n’est que plus tard, dans son Apologie, qu’il se défend à belles dents et répond aux attaques dirigées contre la ligature, — car la ligature avait été attaquée ! Parlant des hémorragies secondaire» après la chute de l’escarre consécutive au fer rouge < « Il survient, dit-il, un nouveau flux de sang, comme j’ay « aperçu plusieurs fois, n’ayant encore été inspiré de Dieu, d’un « si seur moyen, lorsque j’usai du feu ». Heureusement, il n’avait pas que des contradicteurs, et l’emploi de la ligature se répandit rapidement. Elle fut transportée en Angleterre par Maître Peter Lowe, qui avait servi dans les guerres espagnoles et la tenait d’Ambroise Paré lui-même.
De même il raconte en quelques lignes la blessure du Balafré, sans s’attribuer le mérite de sa guérison, et c’est dans une « Vie de V Amiral de Coligny », parue cent cinquante ans plus tard, qu’on trouve le récit détaillé de cette opération.
Les guerres dynastiques étaient à peine terminées, qu’on vit se rallumer des guerres plus cruelles et plus absurdes encore, les luttes qu’éveilla dans les cœurs et dans les esprits l’intolérance religieuse. Ambroise Paré, après avoir échappé aux périls des batailles, faillit bien en être victime.
Les guerres de religion commençaient en France et y renouvelaient les discordes, les misères et les souffrances de la Guerre de Cent ans, qu’avaient connues les grands-parents des hommes qui vivaient alors, et dont on ne se rappelait pas sans épouvante les ruines et les calamités !
Ambroise Paré était huguenot.
M. Carlos d’Eschevannes est très préoccupé de savoir si Paré était protestant ou s’il était resté catholique. Il discute longuement la question et se rallie à cette dernière opinion. C’est d’ailleurs celle de Malgaigne, qui ne nous donne, en faveur de cette hypothèse, que les arguments les plus détestables. Je ne me chargerai pas de trancher ce différend, bien que les dangers certains que Paré a courus pendant les jours tragiques de la Saint-Barthélemy me fassent adopter la première, et penser qu’il avait embrassé la foi des huguenots. Peu importe d’ailleurs. Il me suffit de savoir qu’il eut une âme de Chrétien. J’entends par là qu’il conforma sa vie à l’esprit du Christ, sans s’occuper de celui de ses ministres. C’était un honnête homme, juste et charitable, plein de pitié pour les douleurs humaines, bon, tolérant et large d’esprit. Quelle qu’ait été sa foi, il lui avait emprunté ce qu’il y a de bon dans toutes les religions, les idées droites et généreuses que, par la force des choses, elles incorporent dans leurs règles étroites et qui sont du domaine de la morale universelle. Il ne pouvait comprendre qu’une doctrine de paix, de charité et de pardon pût engendrer, ainsi qu’il en avait sous les yeux le désolant spectacle, des massacres et des supplices, des tueries et des carnages. C’est qu’il ne savait pas que les grandes idées ne sont souvent qu’un voile bien léger qui cache les passions humaines. Que celles-ci sont d’autant plus profondes qu’elles prennent leur source dans le mysticisme et dans des convictions qui ont, par leur essence même, le caractère de l’absolu, et que, lorsque les passions viennent à diriger les actions des hommes, il n’y a plus place ni pour la raison, ni pour la justice, ni pour la tolérance, ni même pour la pitié. Il n’y a plus
place que pour la folie !
Ambroise Paré contemplait donc de ses yeux attristés les nouveaux malheurs qui s’abattaient sut la France meurtrie, désespérant de son destin, et qui ne savait pas encore qu’un
AMBROISE PARÉ
enfant grandissait au Louvre, dont le bon sens, l’esprit de justice et de tolérance, les vertus militaires et le génie politique allaient, en quelques années, faire du malheureux pays dévasté par deux siècles de guerres intestines la France du grand siècle, et le plus beau royaume qui ait paru sous le ciel depuis le temps de Charlemagne, et même depuis les années bienheureuses des siècles oubliés, pendant lesquels la grande Paix Romaine avait répandu sur le monde les bienfaits d’une civilisation sur laquelle nous vivons encore.
Ambroise Paré considérait donc avec tristesse les événements auxquels il ne prenait part que pour s’efforcer de soulager les misères qu’ils entraînaient avec eux. Il était chirurgien du roi. Il allait où on l’envoyait contre les huguenots. Il était à Rouen, où son protecteur le Roy de Navarre mourut au bout de quelques jours d’une arquebusade à l’épaule. Il était à Jarnac, et à la terrible journée de Moncontour.
Il avait aussi accompagné la Cour dans le grand voyage que Charles IX fit avec la reine mère tout autour du Royaume.
Au cours de ce voyage, qui dura deux ans, il manqua mourir de la peste. Il avait eu une « apostume » sous l’aisselle droite et un énorme « charbon au ventre », dont il lui était resté une cicatrice de la grandeur de la paume de la main.
Il y avait, heureusement, des traités et des répits. Alors, il revenait à Paris soigner les Parisiens, car les épidémies étaient fréquentes dans ce Paris du Moyen âge.
Il était en pleine force, en pleine renommée, il s’instruisait toujours, il travaillait toujours et nous avons le droit de penser qu’il connaissait aussi l’âpre jouissance de la Gloire, qui n’est connue que de bien peu !
Tout à coup, survint le drame atroce dans lequel il faillit périr.
Que ce soit par raison d’Etat ou par cette froide passion qui prend parfois naissance au cœur des fanatiques, la reine mère,
épouvantée de la résistance des huguenots et des progrès qu’ils faisaient dans tout le royaume, avait résolu de frapper à la tête et d’exterminer tous les chefs, à commencer par le plus grand et le plus respecté de tous, l’Amiral de Coligny.
L’occasion était favorable, un grand nombre de chefs huguenots étant venus à Paris pour assister au mariage du jeune roi de Navarre avec Marguerite de Valois, fille de Catherine.
Le 22 août 1572, comme Coligny traversait la cour du Louvre, un coup d’arquebuse l’atteignit au côté. On le transporta chez lui. Ambroise Paré pansa sa blessure et par d’habiles incisions put enlever la balle qu’il avait reçue dans le coude. Il répondait de sa vie. Charles IX, qui respectait Coligny et l’avait appelé dans son conseil, à la suite d’une de ces trêves que rendait nécessaire la complexité des événements, alla le voir, profondément ému, plus ému que l’amiral lui-même, qui pendant tout le drame, se comporta comme un héros. Le lendemain, l’amiral allait mieux et pouvait même se lever.
Mais la ville était en effervescence ! Qu’allait-il se passer ? C’est alors que la reine mère obtint de son fils l’ordre fatal dont il porte devant l’histoire la terrible responsabilité, mais que l’implacable Catherine arracha sans doute à sa faiblesse plutôt qu’à sa volonté.
Le lendemain matin, comme l’aube commençait à poindre, le bruit sinistre du tocsin, qui sonnait au beffroi de Saint-Germainl’Auxerrois, donnait aux soldats et à la populace le signal de ce qui fut peut-être le plus grand crime de l’Histoire, qui cependant en a tant vus ! La populace aime le sang. La bête humaine déchaînée tombe au-dessous des bêtes fauves et des monstres qui, peut-être, peuplent encore les profondeurs des mers, qui ne tuent que pour vivre et qui rentrent dans le repos quand ils ont assouvi leur faim : mais l’homme, lui, « l’être sublime formé à l’image de Dieu », tue pour le plaisir de tuer. Il
AMBROISE PARÉ
est seul à connaître la volupté du meurtre et la joie du sang répandu. Le massacre dura trois jours !
Au premier coup de la cloche fatale, Coligny, qui demeurait tout près, au coin de la rue de Bethizy et de la rue de l’Arbre-Sec, s’était réveillé et avait compris. Ambroise Paré était là, qui le veillait dans le silence, avec le pasteur Nicolas Mussu, et un serviteur dévoué. Hamiral leur ordonna de fuir, et resta seul pour recevoir, d’un cœur héroïque, les derniers coups des assassins !
Mais tout Paris savait qu’Ambroise Paré avait soigné Coligny, et il était, plus que tout autre, désigné aux coups des forcenés et des déments lâchés dans les rues de la ville.
Charles IX l’aimait beaucoup. Il l’interrogeait souvent, il lui demandait des conseils, il en faisait son confident. Et Paré, de son côté, avait une grande affection pour ce prince, par tant de côtés charmant, et qui sans doute eût été poète, s’il n’avait été Roi de France.
Qu’allait devenir Paré dans ces jours tragiques ? Il demeurait non loin du Louvre, près du pont Saint-Michel. Charles IX l’envoya chercher et le fit venir au palais par des chemins détournés.
Peut-être voulait-il avoir auprès de lui cet homme ferme et droit, dans ces heures terribles où la vision sanglante des scènes de la rue le terrifiait, où d’affreux cauchemars, et déjà le remords peut-être, épouvantaient son âme, car il semble bien qu’il fut profondément frappé par les conséquences affreuses de l’ordre qu’il s’était laissé arracher par la volonté de sa mère. Il en souffrît jusqu’à sa mort, qui survint en moins de deux ans.
Ce qui paraît certain, c’est qu’Ambroise Paré passa dans l’appartement du roi la nuit du premier jour, qui était un dimanche, puis toute la journée du lundi, où le massacre continua, la nuit suivante enfin, et qu’il ne rentra chez lui que le mardi, alors que la populace était rassasiée, que des vapeurs de
sang montaient du pavé de la ville, et que s’achevait dans la mort et dans la lassitude la plus sombre tragédie qui ait peut-être déshonoré l’Histoire.
Ambroise Paré avait alors soixante-deux ans. La période de sa grande activité était terminée. Il ne courait plus à travers la France. Mais il travaillait toujours. Il remaniait ses œuvres, auxquelles il en ajoutait d’autres. Il suivait les causeries d’un autre huguenot, le maître potier Bernard Palissy, qui fut, lui aussi, un grand esprit. Il parlait sur « les fontaines, pierres, métaux et autres natures ». Ces deux génies de l’expérience et de l’observation étaient bien faits pour se comprendre. Mais se doutaient-ils tous les deux, lorsqu’ils causaient ensemble, que leur mémoire braverait les siècles, et que leurs noms resteraient vivants parmi ceux des grands hommes qui ne connaissent pas l’oubli ?
En attendant, Bernard Palissy, en sa qualité de huguenot, devait bientôt mourir à la Bastille.
Ambroise Paré avait vu mourir Charles IX, puis Henri III, et ses vieux jours étaient encore attristés par la guerre civile, qui se déchaînait à nouveau sur la France. Mais cette fois montait à l’horizon le jeune héros qui devait la sauver, et qui, dans les batailles, ralliait ses soldats fidèles autour de son panache blanc. Pour le moment, il assiégeait Paris, et les vivres qu’il faisait passer aux Parisiens affamés n’empêchaient pas un grand nombre d’entre eux de mourir de faim.
A quatre-vingts ans, Ambroise Paré continuait à donner ses secours à ceux qui en avaient besoin, et pendant le siège de 1590 il se multiplia. Un jour du mois d’août, il vit au bout du pont Saint-Michel un groupe de malheureux entourant un prélat, qui n’était autre que l’archevêque de Lyon, et lui demandant du pain. Comme l’archevêque cherchait sans y parvenir à se débarrasser de ces misérables, Ambroise Paré alla droit à lui, et
AMBROISE PARÉ
de sa voix encore forte et grave : « Monseigneur, lui dit-il, ce « pauvre peuple que vous voyez ici autour meurt de male rage « et de faim et vous demande miséricorde. Pour Dieu, Monsei- « gneur, faites-la lui, si vous voulez que Dieu vous la fasse et « songez un peu à la dignité en laquelle Dieu vous a constitué, « et que les cris de ces pauvres gens, qui montent jusqu’au ciel, « sont autant d’ajournements que Dieu vous envoie, pour penser « à ceux de votre charge, de laquelle vous lui êtes responsable. « Procurez-nous la paix ou donnez-nous de quoi vivre. Le « pauvre monde n’en peut plus... »
Ainsi s’élevait dans la foule la voix de ce grand vieillard qui prenait encore, aux portes du tombeau, la défense des malheureux !
A la fin du mois d’août 1590, Henri IV levait le siège. Le 20 décembre de la même année, Ambroise Paré s’éteignait au milieu des siens. II était âgé de quatre-vingts ans. Il avait vu se dérouler sous ses yeux les événements de ce xvi0 siècle, aussi grand par le malheur des hommes et des peuples que par les espérances que donnait l’esprit nouveau qui soufflait sur le monde ! Le siècle précédent avait poussé des hommes, des héros, sur les mers ténébreuses et les océans inconnus, à la découverte de la Terre. Maintenant, c’était sur des routes nouvelles ouvertes à l’esprit que s’avançait l’Humanité.
Ambroise Paré mourut à l’heure même où, sous l’impulsion décisive de celui qui fut un grand homme en même temps qu’un grand roi, les Français réconciliés allaient assister à la résurrection de la Patrie !
L’ascension d’Ambroise Paré, qui partit de si bas pour arriver si haut, — car il fallait vraiment qu’il fût monté très haut dans l’esprit des hommes pour qu’il leur ait apparu comme le « Père de la Chirurgie », magnifique et glorieuse épithète que dans la mémoire des foules trois siècles révolus n’ont pu séparer de son
nom, — cette ascension, qui est un fait unique dans Phistoire de la Chirurgie, ne fut en réalité que le développement progressif de son génie personnel, fait de simplicité, de bon sens, d’esprit d’observation, en même temps que de travail, de courage, de valeur morale. Mais que resterait-il d’Ambroise Paré s’il n’avait eu que ces rares qualités et ces hautes vertus ? Des livres oubliés, des volumes perdus comme tant d’autres dans la poussière des bibliothèques, et dont aucune main sans doute ne tournerait plus les feuillets. Mais un jour il a senti jaillir en lui l’inspiration soudaine, l’étincelle sacrée, cette lumière intérieure qui révèle à celui qui est marqué par le génie ce qu’il est seul à voir, quand ceux qui l’environnent marchent dans les ténèbres, et le geste qu’il fit un jour en liant un vaisseau l’a conduit aux sommets où rayonnent les noms de ceux qui ont passé sur cette terre en laissant une œuvre immortelle !
Personne plus que lui ne fut fils de ses œuvres. Il en avait d’ailleurs le sentiment profond. Il en avait même l’orgueil, cet orgueil légitime de ceux qui savent qu’ils vivront, et qu’ils marchent vers l’avenir, comme le flot puissant qui monte vers la rive. Ce sentiment éclate à chaque instant dans la dédicace de ses œuvres à Henri III, roi de France et de Pologne, vis-à-vis duquel, cependant, il va peut-être un peu trop loin dans la louange, en l’appelant « miroir de toute vertu ». Car, disait-il, en parlant de son livrç : « Il y a quarante ans que je travaille à « l’éclaircissement et perfection de la chirurgie, et m’ose vanter « de ces deux poincts, que j’ai donné de si vives atteintes à ce que « je prétendais empoigner, que les anciens (la trace desquels j’ay « suivy pas à pas) seront par cy après mieux entendus... et « lesquels je pense avoir tellement enrichis de belles et nécessaires « additions, que désormais chacun les pourra lire avec plus de « plaisir, et non sans recueillir profit et contentement ». Et le sonnet de sa composition qui ouvre la première page de ses
AMBROISE PARÉ
œuvres, à côté de celui que lui a consacré Ronsard et dont on comprend qu’il fut légitimement fier, se termine par ces deux vers:
« Mais arrière, envieux. Car éternellement « On verra, malgré tous, ce mien ouvrage vivre ».
Ce n’est donc pas, quoi qu’en dise Malgaigne, à la modestie de Paré, qui n’était pas modeste, qu’il faut attribuer la phrase fameuse : « Je le pansay et Dieu le guarist », qu’il répète souvent. Ce n’était que l’expression sincère d’une foi très profonde. Car Dieu est partout dans ses livres. Il voit en toutes choses la puissance divine. Aussi bien dans la cause des monstres, « qui procèdent du jugement de Dieu », que dans la cause de la peste qui vient, elle, de « l’Ire de Dieu ». Attribuant à Dieu toutes les calamités envoyées sur la Terre, il est tout naturel qu’il fasse remonter également à lui tous les bienfaits, parmi lesquels la guérison de ses malades. A la prise du château de Suze, pendant la Guerre du Piémont, « le capitaine Le Rat reçut un coup « d’arquebuse à la cheville du pied dextre : Je le pansay, et Dieu « le guarist ». C’est ainsi qu’ Ambroise Paré, dans la simplicité de son âme, conçut ces paroles sublimes, écrites pour l’éternité.
Il était donc le fils de ses œuvres ; il s’était fait tout seul. Né dans un siècle où les hommes vivaient dans la foi des anciens, parmi les erreurs de leur temps, il a observé, il a réfléchi, il a demandé des armes à la raison !
Nous devons nous rendre compte, pour bien comprendre l’effort qu’il a dû faire, de l’état d’esprit des hommes de son siècle, au milieu desquels il vivait et dont il partageait la plupart des idées, comme il arrive par la force des choses, et par une sorte d’imprégnation spirituelle, dans tous les temps et dans tous les pays. Et jamais peut-être l’insondable absurdité de l’esprit humain ne s’est manifestée plus éclatante que vers cette fin du Moyen âge, dont on sortait à peine et qui, à côté de tant d’œuvres éclatantes qui n’ont jamais été surpassées, comme ces monuments
sublimes que sont les cathédrales, nous a laissé les témoignages stupéfiants de toutes les aberrations. Car il paraissait naturel aux hommes de ce temps de brûler leurs compatriotes pour assurer le salut de leur âme, et de conduire au supplice, après des procès patiemment et consciencieusement instruits par des hommes de bonne foi, des malheureuses convaincues d’être parties par la cheminée, pour avoir été faire commerce avec le diable au cours de quelque messe noire. Et les hérétiques que l’on conduisait au supplice ne s’étonnaient nullement de ces sentences. Leurs convictions, aussi puissantes que celles de leurs persécuteurs, leur faisaient préférer le supplice à l’abjuration, et les sorcières qui montaient au bûcher se disaient qu’il fallait bien souffrir pour leur salut éternel, puisqu’elles avaient été convaincues de diablerie. Tout le monde savait, en effet, et elles savaient comme tout le monde, que, lorsqu’elles vont au sabbat, les sorcières en perdent tout souvenir et se réveillent paisiblement dans leur lit.
Ambroise Paré était bien de son temps. Son livre Démons et Prodiges est une accumulation stupéfiante des aberrations les plus enfantines, et nous montre à quel degré d’infirmité peut descendre, sous l’influence des idées du siècle, un esprit par tant de côtés supérieur. Dans son vingt-cinquième livre, il reproduit les monstres les plus étranges, des sirènes et des tritons, et jusqu’à « un monstre marin ressemblant à un évêque, vêtu de ses habits pontificaux ». « Or, dit-il, nul ne peut nier, et n’en faut « douter, qu’il y ait des sorciers... auxquels les diables troublent « l’entendement par diverses et estranges illusions... Aussi les « démons se forment tout subit en ce qu’il leur plaist, et souvent « on les voit transformer en bestes, comme serpents, crapaux, « chats-huants, huppes, corbeaux, etc. : non seulement ils se « transmuent en hommes, mais aussi en anges de lumière... Ils « hurlent la nuit, et font bruit comme s’ils étaient enchaînés ;
AMBROISE PARÉ
« et les voit-on passant par la chambre, ouvrant portes et « fenestres, jettent vaisselle par terre, cassent pots et verres, et « font autre tintamarre : néanmoins, on ne voit rien au matin « hors de sa place, ny rien cassé, ny portes et fenestres ouvertes. « Ils font trembler la terre, tonner, esclairer, venter : desracinent « et arrachent les arbres, tant gros et forts soient-ils ! Ils font « marcher une montagne d’un lieu en autre, soulèvent en l’air un « château, et le remettent en sa place : fascinent les yeux et les « esblouissent, en sorte qu’ils font voir souvent ce qui n’est « point. Ce que j’atteste avoir vu faire à un sorcier, en la présence « du défunt roi Charles neufvième et autres grands seigneurs ». Ambroise Paré, dans cette dernière phrase fait certainement allusion à quelque séance de prestidigitation, dans laquelle « un imposteur et enchanteur, avait fait diverses choses, qui « sont impossibles aux hommes de faire sans l’astuce du diable. « Ce que librement confessa au Roy, que ce qu’il faisait était « par l’astuce d’un esprit, lequel avait encore temps de trois ans « à être en ses liens : et promit au roy, son temps venu et « accompli, qu’il serait homme de bien. Dieu lui en semble « donner la grâce, car il est écrit « Tu ri endureras point vivre « la sorcière ». Telle était la conclusion naturelle des hommes de ce siècle. Il n’est d’ailleurs pas très certain que la psychologie de beaucoup de nos contemporains, pour ne pas s’appliquer aux mêmes objets, soit très supérieure à celle des ancêtres qui nous ont précédés d’une quinzaine de générations !
Cependant, s’il se laissait aller à la crédulité générale de cette époque, où l’on vivait dans un monde peuplé d’anges et de démons, et où les choses de la terre, du ciel et de l’enfer se confondaient, dans la foi de ces âmes simples, en un mysticisme enfantin, en même temps rempli d’épouvante et de béatitude, et dont il est facile de contempler le témoignage dans les peintures qui
nous restent, Ambroise Paré faisait appel à sa raison lorsqu’il s’agissait de ce qui touchait à son art.
Il n’était pas cependant sans a/oir quelque confiance dans un traitement que lui avait enseigné un chirurgien de Turin, au temps de la guerre du Piémont, lorsqu’il avait remplacé le pansement des arquebusades à l’huile de sambuc bouillante par un mélange de jaunes d’œufs, de miel rosat et de térébenthine.
C’était un composé obtenu en faisant bouillir dans l’huile de lys des petits chiens nouvellement nés et des vers de terre préparés avec de la térébenthine de Venise. Il trouvait quelque vertu à cette mixture, qui d’ailleurs, comme le « digestif » qu’il avait composé, contenait de la térébenthine. Mais, pour beaucoup de médicaments employés dans la thérapeutique de cette époque, non seulement il restait sceptique, mais il les combattait violemment. Il fit même, vers la fin de sa vie, un « discours de la « mumie, des venins, de la licorne et de la peste ». Il savait parfaitement que la momie, alors fort en honneur, ne venait pas toujours d’Egypte, mais qu’elle était fabriquée avec des cadavres décrochés la nuit aux gibets de Montfaucon, desséchés et trempés dans de la poix noire. Il s’éleva vivement contre les vertus de la corne de licorne, et émit des doutes véhéments sur l’existence même de cet animal fabuleux.
Et cependant cet homme, qui donnait ainsi des preuves manifestes de la fermeté de son esprit, écrivait ailleurs, à propos des écrouelles : « Gela est connu et avéré que tous les Roys de « France ont puissance de les guérir ; ce que j’ai vu une infinité « de fois, et pourrais prouver par le témoignage de plusieurs « gens de bien ».
Malgré ces défaillances, il avait donc, au fond de l’âme, un besoin de réagir contre ce qui lui paraissait faux. Il cherchait à s’instruire, il travaillait, il lisait, il discutait. Au cours des voyages qu’il fit à travers la France, soit à la suite des expéditions
AMBROISE PARÉ
militaires, soit dans la grande tournée où il accompagna la Cour de Charles IX, il allait voir les chirurgiens en renom, les interrogeait, tâchait d’apprendre les secrets de leur thérapeutique.
Enfin, chose admirable en ces temps si troublés, il avait conservé quelque chose de plus beau, de plus profond et de plus généreux, un grand esprit de tolérance, si rare à cette époque, aussi bien chez les huguenots que chez ceux qui demeuraient fidèles à l’autorité souveraine du Pontife Romain. Il ne comprenait point que l’on prît ombrage de la foi des autres, ni que les autres aient rien à voir avec ce qui se passait au fond de sa propre conscience. Encore moins comprenait-il que dans ce pauvre royaume de France, déjà si éprouvé par les guerres avec les Anglais, qui pendant tout un siècle l’avaient ravagé, et qu’avait presque achevé la guerre avec l’empereur Charles- Quint, — au point qu’on se demandait ce qu’il en adviendrait si tous les fils de Catherine, qui semblaient d’une race dégénérée, venaient à mourir sans enfants, — des Français, qui avaient déjà tant souffert, tournassent leurs armes contre d’autres Français, même en combattant pour leur foi !
C’était donc un esprit libre ! Mais combien d’esprits libres, ou qui se croient tels, demeurent esclaves, emprisonnés dans l’ignorance et dans la servitude. Et c’est ici qu’il faut donner toute sa valeur à une circonstance qui décida peut-être de la haute fortune de cet homme, qui ne s’éleva au premier rang et ne devint le « Père de la Chirurgie » que parce qu’il s’était fait tout seul.
Ambroise Paré ne savait pas le latin. Et si cette lacune l’avait privé d’une certaine discipline de l’esprit, que beaucoup jugent aujourd’hui, et avec raison, nécessaire à son développement, elle l’avait en même temps affranchi, au moins en ce qui concerne la médecine, d’une aveugle soumission aux idées de son temps, irrémédiablement embourbé dans les traditions galéniques.
En sorte que cette ignorance de la langue latine, qui l’eût mis à même de lire l’évangile sacré des médecins de cette époque, lui permit de conserver cette indépendance de l’esprit, qui demeure une des plus hautes qualités de l’homme, parce qu’elle lui donne la force de lutter contre la routine éternelle, et de s’affranchir des erreurs léguées par le passé, pour travailler en liberté à la recherche de la vérité.
Ce n’est pas, cependant, dans une enceinte comme celle-ci que nous avons le droit de médire de la tradition. Car si les siècles passés ont accumulé les erreurs et nous les ont transmises, ils ont aussi accumulé des vérités éternelles, et nous vivons sur le travail de ceux qui nous ont précédés.
Et puis aussi, après ce que nous avons vu et ce que nous avons aujourd’hui sous les yeux, nous n’avons pas le droit de prononcer à la légère ce mot magnifique de liberté, surtout quand nous l’appliquons aux manifestations de l’esprit, dans lequel ne sauraient naître spontanément les règles de la vérité souveraine. Car l’esprit, comme le corps, comme les muscles, a besoin d’une direction, d’une discipline solide, sans laquelle il peut s’égarer sur les chemins qui semblent mener vers les sommets et qui conduisent aux abîmes.
Ah ! sans doute, il est facile de s’hynoptiser sut les mots et de se lancer au galop sur la route enchantée des rêves et des illusions! Sans doute, il est facile, au matin d’un beau jour d’été, de voir du haut de la colline le soleil monter lentement dans les brumes de l’horizon. Mais qui donc peut savoir, avant qu’il ne descende aux mystères du crépuscule, qui peut savoir si ces rayons, qui portent avec eux la lumière et la vie, viendront, avant la fin de la même journée, dorer les blés pour la moisson prochaine, ou rougir la fumée planant sur le carnage des batailles ?
Et qui donc pourrait dire, à l’aube rayonnante d’une révolution,
AMBROISE PARÉ
si les nuages empourprés, qui dans les vapeurs de l’aurore cachent encore le soleil, doivent leur pourpre à sa lumière ou bien aux flots de sang qu’elle fera couler ?
A chaque instant, dans ce monde en perpétuelle évolution, s’organise le grand combat entre la tradition et la liberté de l’esprit. C’est de cette lutte éternelle que surgit le progrès, ou qu’apparaît la régression et se précipite la décadence.
De temps en temps surgit un homme capable d’accélérer ou de ralentir cette marche fatale de l’humanité vers le bien ou vers le mal, vers la vie ou vers la mort. Gloire à celui qui sait choisir entre les forces du bien et les puissances du mal, et qui porte une âme assez haute pour prendre dans la tradition ce qu’elle a de bon, tout en gardant l’indépendance de sa pensée et en marchant d’un cœur intrépide dans les chemins de l’Avenir !
Ambroise Paré fut un de ces esprits libres et clairs, courageux et puissants qui s’engagent droit devant eux sur la route éternelle qui conduit à la vérité, et qu’illumine cette flamme intérieure qui ne s’allume que chez ceux qui sont marqués par le destin !
Académie de Médecine .
28 octobre 1930.
L’ŒUVRE DE PEAN
Discours prononcé à V Académie de Médecine , à l’occasion du Centenaire de Péan.
Je suis de ceux qui ont connu Péan, qui l’ont vu à l’œuvre, qui souvent ont été regarder de leurs yeux travailler ce grand ouvrier de notre art. Je n’ai jamais été son élève ; il ne m’a jamais adressé la parole ; il ne m’a même jamais vu, car ce n’est pas voir un homme que laisser errer son regard sur la foule des assistants. Sans doute même, il ignorait jusqu’à mon nom. Je n’étais rien quand il est mort. Je ne lui dois donc rien. Et puisqu’aujourd’hui c’est à moi qu’est réservé l’honneur de retracer son œuvre, je suis de ceux qui peuvent apporter dans leurs paroles et dans leur jugement un esprit d’indépendance, une volonté de justice et qui ne craignent pas de dire ce que leur dicte leur conscience.
L’Académie ne devait pas laisser passer l’occasion que nous offre le centenaire de sa naissance, sans évoquer dans son enceinte la mémoire d’un de ses membres qui a projeté sur la Chirurgie française un éclat que nous paraissons être seuls à ne pas connaître. Car nous l’avons vu de trop près pour bien nous rendre compte de sa véritable grandeur.
Comme ces blancs sommets qui dépassent les autres dans les
l’œuvre de péan
hautes montagnes, il faut les voir de loin pour mesurer leur taille. Quand on est à leur pied, les collines abruptes, les rochers et les précipices, les grands arbres de la forêt, quelquefois même les broussailles, cachent à notre vue le pic étincelant dressé dans
la lumière, alors qu’il apparaît à ceux qui le contemplent du
fond de l’horizon dans toute sa noblesse et dans sa majesté !
Et puis aussi, pour juger avec équité un homme comme lui, il faut laisser le temps faire son œuvre. Il faut laisser s’apaiser les passions et se guérir les meurtrissures ; il faut laisser s’éteindre les amertumes et les jalousies. Mais lorsque le temps a passé, emportant avec lui toutes les petitesses, comme un fleuve entraînant les pâles feuilles mortes que l’âpre vent d’automne a jetées dans ses flots, alors l’heure est venue de laisser parler la justice.
Je ne suis pas ici pour retracer sa vie, mais pour dire son œuvre. La vie passe, et tous nous passons avec elle. Mais l’œuvre demeure, et, quand elle en est digne, ceux qui l’ont accomplie restent vivants et se tiennent debout, travaillant par la main des autres, alors même que ceux-ci l’ignorent, et ne se doutent pas que, demain, ce sont eux qui seront les morts, mais que le créateur vivra ! Eh bien ! Péan est toujours là, parmi nous, Chirurgiens. Il n’est pas un seul d’entre nous qui ne lui doive un peu de ce qu’il est, car Péan est sans doute l’homme qui a le mieux travaillé au perfectionnement de la technique de notre art, de cette technique nécessaire en laquelle se résume, après tout, l’essence de notre pouvoir, puisque c’est par elle, et par elle seule, que nous faisons œuvre de vie, ou que nous travaillons pour la mort. Par son exemple, par son inépuisable génie opératoire, par son instrumentation, qui pour l’époque était merveilleuse, il a contribué plus que quiconque à rendre possibles des interventions qui ne l’étaient pas avant lui, à les rendre même faciles, car il donnait à ceux qui le voyaient opérer l’impression saisissante
d’assister à quelque chose qu’ils n’avaient encore jamais vu dans les mains d’autres chirurgiens.
Péan nous est apparu comme un si prodigieux ouvrier, que nous semblons avoir oublié les hautes qualités intellectuelles dont il avait fait preuve, en emportant de haute lutte, dans des concours que nous savons tous être difficiles, les titres d’interne, de prosecteur, puis de chirurgien des hôpitaux. En 1855, il était interne, le second d’une promotion qui, pour n’en pas citer d’autres, comptait des hommes éminents comme Jaccoud, nommé douzième et Benjamin Bail, vingt-deuxième. Il conquit ces titres divers en quelques années, au prix d’un travail acharné, dont sa santé fut ébranlée, au point qu’il dut, pour se remettre, aller passer un an en Algérie. Mais quand on a donné de telles preuves de valeur, ce ne sont pas les leçons par trop décousues qu’il faisait à Saint-Louis sur les malades qu’il allait opérer, et qui n’ont pas été sans nuire sérieusement à certains côtés de sa renommée, qui peuvent suffire à effacer ces témoignages éclatants des hautes qualités d’un cerveau d’où les éclairs du génie semblaient, à ceux qui l’écoutaient, jaillir, aux dépens des manifestations plus modestes de l’intelligence commune.
Péan débuta par un coup de maître.
Le 18 juillet 1865, il vint présenter à l’Académie une femme qu’il avait guérie d’un kyste de l’ovaire volumineux et adhérent. Le Bulletin de cette séance ne porte trace d’aucune discussion. Il est probable cependant qu’il y eut à ce propos quelque surprise dans la salle, et peut-être quelque agitation. C’est qu’en effet, ce n’était pas à cette époque chose fréquente qu’une présentation de cette nature : on la voyait pour la première fois.
Velpeau devait être là, se souvenant encore de ce qu’il avait dit, quelques années plus tôt, alors qu’il était dans tout l’éclat de sa renommée, à cette même tribune : « que l’ovariotomie était
l’œuvre de péan
une opération affreuse, et qui devait être proscrite, quand même les guérisons annoncées seraient réelles ».
Bien rares sont aujourd’hui ceux qui, parmi nous, se souviennent encore de ces temps maudits de la chirurgie. Mais il faut savoir ce qu’était, à cette époque, au moins dans les mains d’un chirurgien de Paris, une opération de kyste de l’ovaire, pour comprendre l’effet que fit sur l’assemblée la vue d’une malade guérie. Mon vieux maître Tillaux m’a raconté, pour y avoir participé en qualité d’interne de Nélaton, les premières tentatives auxquelles il lui avait été donné d’assister. Nélaton, ému des succès de Baker Brown et de Spencer Wells dans l’ovariotomie, avait été à Londres voir opérer ces chirurgiens illustres. Il revint enthousiasmé de ce qu’il avait vu, et décidé à tenter à son tour cette partie redoutable. Quelques-uns, comme Le Fort, comme Tarnier, avaient le sentiment que ces désastres étaient dus à la contagion possible. Mais Pasteur, qui travaillait dans le silence de son laboratoire, ne devait que quelques années plus tard en apporter la preuve à l’univers reconnaissant. On savait cependant, d’une façon confuse, que le milieu hospitalier était favorable aux complications opératoires, que le « génie épidémique » s’y manifestait d’une façon particulièrement grave, sous la forme de l’érysipèle et de la pyohémie, car on ne voyait pas en ville, au moins au même degré, les catastrophes qui désolaient les hôpitaux et les maternités.
Nélaton décida donc de tenter cette grande entreprise loin de son service hospitalier. On organisa à Meudon, sur la lisière de la forêt, dans l’air salubre qui souffle des plaines de l’Ouest avant de passer sur Paris, une maison qui fut aménagée dans les conditions les meilleures et la série d’opérations commença. Les malades ne manquaient pas à cette époque, où de nombreuses femmes voyaient grossir leur ventre et se développer leur kyste, devant les chirurgiens impuissants. Nélaton fit ce qu’il avait vu
faire en Angleterre. Peut-être même est-ce à cette occasion qu’il fit construire l’admirable pince, destinée à saisir la poche du kyste, et dont nous nous servons encore. La malade mourut. Il recommença courageusement. La seconde opérée mourut. Il recommença. Il opéra 19 malades et les voisins épouvantés virent sortir successivement 19 cercueils de cet endroit maudit, qu’ils appelaient la « maison du crime » ! Toutes les opérées avaient succombé. Car nous comprenons aujourd’hui que si Nélaton avait apporté dans cette tentative l’invincible espérance et une sorte de sombre et fanatique énergie, il avait apporté en même temps ses mains empoisonnées, et tout un matériel opératoire pénétré de germes de mort.
Voilà ce qu’était, à cette époque, une ovariotomie ! On comprend donc la sensation que fit Péan, ce jeune chirurgien de haute taille, aux épaules larges, aux traits énergiques, à la voix grave, et qui parlait comme le rude beauceron qu’il est toujours resté, car il a gardé jusqu’au bout cette imprégnation naturelle qui attache tout homme de cœur à la terre qui l’a vu naître et dont il est pétri.
Et puis, de temps en temps, il reparaissait à l’Académie pour présenter de nouvelles malades. En janvier 1866, une femme opérée d’ovariotomie,, et une autre à laquelle il avait enlevé un corps fibreux par la voie vaginale. En mai 1868, trois ovariotomies. Trois autres en février 1869. Enfin, au mois de décembre de la même année, deux malades, une femme guérie d’un kyste de l’ovaire et une autre, telle qu’on n’en avait encore jamais vue, à laquelle il avait enlevé, par voie abdominale, une tumeur fibro-kystique de l’utérus ! Ces cures retentissantes qui se succédaient en plein Paris, où elle étaient jusqu’alors inconnues, commençaient à entourer le nom de celui qui les avait obtenues de cette renommée qui confine à la gloire. Déjà le jeune chirurgien s’élevait ainsi plus haut que les plus grands, mais il sentait
l'œuvre de péan
obscurément monter autour de lui des rumeurs imprécises, et cette sourde hostilité, fille de la nature humaine, qui s’attache à ceux qui marchent d’un pas trop rapide sur le chemin de la fortune et de la renommée.
Cependant, à la même époque, il y avait en France, à Strasbourg, un homme, un chirurgien, presque aussi jeune que Péan, qui commençait à remplir le monde de son nom. Lui aussi guérissait des kystes de l’ovaire ; lui aussi réussissait ces opérations condamnées par tous. Il s’appelait Eugène Kœberlé.
D’âpres discussions ont eu lieu entre Kœberlé et Péan, entre ces deux héros des premiers temps de la chirurgie abdominale, discussions légitimes et sincères des deux côtés. Mais, sous l’influence des passions du moment, il y a eu de part et d’autre,
— et peut-être avant tout de la part des amis qui épousaient leurs querelles, et voulaient se faire les défenseurs de leur renommée,
— des exagérations et des injustices. Il semble équitable, — aujourd’hui que le recul du temps permet de juger leur œuvre et de donner à chacun ce qui lui est dû, — d’associer leurs noms dans le rayonnement de la gloire commune qu’ils ont répandue tous les deux sur la Chirurgie française.
Kœberlé a eu un mérite immense. Il est le premier à avoir réussi l’ovariotomie en France. Sans doute, il ne faut pas oublier les deux succès obtenus par des médecins de campagne, dignes de ce beau titre dont la modestie ne saurait effacer la grandeur, car il représente à la fois toutes les vertus de la bienfaisance, du travail et du dévouement. Ces deux médecins de campagne, Woyeikowsky, en 1844, dans un village du Doubs et Vaullegeard, en 1847, dans le Calvados, avaient tous les deux guéri leurs malades. Mais ces magnifiques succès avaient été sans lendemain et étaient restés à peu près inconnus. Ceux qui les ont obtenus n’en méritent pas moins que leur nom soit à jamais préservé de l’oubli.
Le mérite de Kœberlé n’est pas d’avoir tenté des ovariotomies. A ce moment, il n’était pas le seul. L’idée de l’opération se précisait, de plus en plus. On savait qu’il y avait en Amérique et en Angleterre de nombreuses guérisons. Les uns n’y croyaient pas. Les autres, comme Nélaton, finissaient par dire, et sans doute par croire, que les Anglais et plus encore les Anglaises, grâce à leur régime tonique et à la vigueur de leur constitution, résistaient mieux qu’on ne le faisait en France aux opérations graves. Mais on sentait que le moment était venu d’agir.
C’est en 1861 que Nélaton avait été à Londres. A son retour, il avait obtenu de l’Assistance Publique l’aménagement de la petite maison de Meudon. En avril de la même année, Richard exécutait une première opération et la malade mourait. Le 2 février 1862, Demarquay en faisait une autre et perdait aussi sa malade. Le 17 juin 1862, Nélaton commence à son tour. Pendant quelques jours, il espère ; il annonce la guérison, et la malade meurt de tétanos ! Et voilà que, quelques jours après, le 1er juillet 1862, le jeune chirurgien de Strasbourg annonce à l’Académie qu’il avait guéri d’un kyste de l’ovaire une malade opérée le 2 juin précédent, quinze jours exactement avant celle de Nélaton. Cette communication, venant d’un chirurgien à peu près inconnu, fit beaucoup de bruit, moins cependant que n’en fit plus tard celle de Péan qui, lui, avait présenté aux membres de l’Académie son opérée vivante.
Ces tentatives opératoires multipliées montrent bien que les temps étaient révolus, et la gloire de Kœberlé ne consiste pas tant à avoir eu le courage d’opérer sa malade que le talent de la guérir. Mais ce qui mit le comble à sa réputation, c’est que cette opération fut la première d’une série de douze qu’il avait faites au moment même où Péan exécutait sa première, — et sur lesquelles il n’eut que trois échecs, s’élevant du premier coup à des résultats aussi beaux que ceux des chirurgiens anglais I Au
l’œuvre de péan
20 octobre 1869, alors que Péan n’avait à son actif qu’une douzaine d’opérations, Kœberlé en avait exécuté 120, avec 30 p. 100 de mortalité, — statistique admirable pour l’époque et qui s’améliora plus tard jusqu’à tomber au chiffre 4 ou 5 p. 100.
Tout cela était magnifique. Mais le plus grand titre de gloire de Kœberlé n’est cependant pas là. Il est dans le courage qu’il eut d’entreprendre, de propos délibéré, le traitement des fibromes utérins, devant lequel reculaient les chirurgiens du monde entier. Le 14 mars 1863, il enlevait un fibrome de 33 kilogrammes. La malade succomba à cette opération formidable. Redoublant d’énergie, entraîné vers son but par l’invincible foi dans la puissance de son art, il recommençait le 20 avril. Il enlevait un fibrome de 7 kilogrammes, et, dans le livre si merveilleusement documenté que Pichevin a consacré à l’œuvre de Kœberlé, nous trouvons la photographie de cette malade prise en 1912, un demi-siècle plus tard ! L’extirpation délibérée des fibromes utérins, voilà surtout ce qui constitue pour Kœberlé un titre imprescriptible à l’éclat d’une gloire qui ne doit pas périr.
Ces succès élevèrent immédiatement Kœberlé au premier rang des chirurgiens auprès desquels on accourt de partout pour chercher des leçons.
A quoi donc Kœberlé devait-il ces succès admirables ? Il les devait d’abord à son courage, à son invincible énergie, car pour réussir des opérations de cette envergure, il faut d’abord oser les entreprendre. Il les devait ensuite à son habileté, à son sang-froid, à ses magnifiques dons opératoires. Il les devait surtout à l’intuition géniale qu’il eut, dès cette époque, de la propreté chirurgicale. Il ne se servait que d’eau bouillie, d’éponges admirablement nettoyées et plongées dans des liquides désinfectants, éponges qu’il remplaça plus tard par des serviettes bouillies et séchées. Il nettoyait ses instrument lui-même et les passait à la flamme d’une lampe à alcool. Bref, il pratiquait
l’asepsie, avant d’en connaître le nom. Il ne lui manquait que l’autoclave ! Mais tout ce que nous savons aujourd’hui était en germe dans cet esprit lucide et qui, aux derniers temps d’une vie qui vient à peine de finir, a pu se dire avec orgueil, qu’ ainsi qu’un prophète inspiré il avait entrevu, dans la nuit qui couvrait la terre, l’aurore bienfaisante qui allait avant peu se lever sur le monde.
Péan avait donc réussi à Paris ce que Kœberlé avait, avant lui, réussi à Strasbourg. Il est tout naturel que les succès de Péan, — qui avait montré des opérées vivantes dans ce milieu de l’Académie, où les chirurgiens les plus illustres, qui avaient passé leur temps à condamner l’opération dont ils voyaient aujourd’hui le triomphe, ne pouvaient plus que s’incliner devant les faits, — aient soulevé plus d’émotion dans le monde que les opérations de Kœberlé, lesquelles, cependant, en avaient entraîné beaucoup.
Le nom de Péan montait donc, lui aussi, dans l’admiration générale, et il est compréhensible que le chirurgien de Strasbourg, qui n’était qu’un homme, et qui avait conscience de sa propre valeur et de l’antériorité de ses succès, fût quelque peu froissé par l’éclat de la renommée de son émule. Et puis, vers cette époque, survint la catastrophe qui sépara Strasbourg de la Patrie française et ébranla profondément l’âme de Kœberlé, qui, pendant quelque temps, se demanda s’il n’allait pas renoncer pour toujours à cette chirurgie dont il était la gloire. Il est d’ailleurs évident que les nouvelles conditions dans lesquelles la destinée l’obligeait à vivre et à travailler étaient moins favorables à la diffusion de sa jeune renommée dans les milieux chirurgicaux français. Telle fut, sans aucun doute, la cause principale des malentendus, des discussions et des revendications parfois assez vives qui se poursuivirent pendant plusieurs années entre ces deux hommes, dignes l’un et l’autre d’une égale admiration.
l’œuvre de péan
Ces discussions portaient sur la part que chacun avait prise à cette grande œuvre de l’hémostase, qui a été une des causes principales des progrès de la chirurgie moderne et a élargi jusqu’à des limites insoupçonnées les possibilités de nos entreprises opératoires.
En 1865, Kœberlé avait fabriqué lui-même une pince destinée
à l’hémostase. Trois ans plus tard, en 1868, Péan en fit construire une à peu près semblable. Il semble d’ailleurs certain que Kœberlé avait envoyé à Péan une de ses pinces, par un jeune médecin qui assistait souvent aux opérations de Péan, et qui venait de temps en temps voir son père à Strasbourg, où il allait voir celles de Kœberlé. Il n’y a là rien que de très normal, et ne nous arrive-t-il pas à nous-mêmes d’échanger avec nos collègues et nos amis nos idées sur certains instruments nouveaux, de les faire modifier selon notre fantaisie, sans y attacher d’autre importance que celle de les adapter à notre commodité personnelle ? Et ce n’est que plus tard, — comme il est arrivé pour les pinces hémostatiques, lorsque les circonstances ont fait de cette découverte un des événements qui transformèrent les conditions de la chirurgie, — que l’on remonte aux premiers jours et qu’on va rechercher dans le passé des mobiles cachés et des intentions secrètes, sans songer que la condition même de leur existence eût été précisément la connaissance de l’avenir.
Il est donc tout naturel que Péan, trouvant commode la pince de Kœberlé, en ait fait faire de semblables, sans songer qu’un acte aussi simple pourrait entraîner quelque jour les plus graves contestations.
Cet état d’esprit était d’autant plus vraisemblable que la pince de Kœberlé n’avait en réalité rien d’original et n’était qu’une modification légère, destinée à la rendre plus solide et plus élastique, d’une pince de Charrière qui se trouvait dans les trousses à pansement, depuis 1851, et qui, d’après le
catalogue de 1859, pouvait servir à étreindre les vaisseaux afin d'arrêter les hémorragies pendant les opérations. Comment cette idée du grand çonstructeur que fut Charrière mit-elle si longtemps à faire son chemin ? Il ne faut y voir d’autre raison que la puissance de l’habitude, et l’insuTmontable difficulté qu’éprouvent tous les hommes ,et les chirurgiens tout les premiers, à modifier en quelque manière ce qu’ils ont coutume de faire. Ce qu’il y avait d’original dans la pince de Charrière, ce qu’il y avait même, si l’on peut employer cette épithète, de véritablement génial, c’est le mécanisme d’arrêt sur lequel repose exclusivement la possibilité de l’hémostase. C’est l’arrêt par un clou, par un crochet ou une crémaillère, comme nos pinces d’aujourd’hui, et comme le présentaient déjà les pinces de Charrière. La pince de Kœberlé était une pince à clou, qu’il appelait pince à cliquet, dans laquelle le clou et les trous destinés à le recevoir étaient taillés obliquement. Mathieu avait construit en 1864, comme on peut le voir dans l’ouvrage de Pichevin, un arrêt à crochet. Péan, en 1868, avait fait faire par Guéride une pince à crémaillère, mode d’arrêt d’ailleurs supérieur aux deux autres, et qui est aujourd’hui d’usage universel. Comment nous étonner que cet instrument de Charrière, plus ou moins modifié, fût à Strasbourg la pince de Kœberlé et à Paris la pince de Péan, parce qu’on les voyait tous les deux s’en servir quotidiennement ! Personne alors ne songeait à revendiquer des titres de priorité, pour des détails dont nul ne pouvait encore mesurer l’importance, — et tout le monde était de bonne foi !
Il est incontestable que Kœberlé a modifié avec Péan la pince de Charrière et qu’il s’est servi avant lui de cet admirable instrument, de ces pinces hémostatiques, — auquelles il a donné ce nom en 1868, — pour pratiquer ses interventions magnifiques. Il est non moins certain que, s’il s’en servait couramment pour arrêter le sang au cours des opérations, en attendant les ligatures,
l’œuvre de péan
il lui est arrivé de temps en temps, à partir de 1865, d’en laisser à demeure, lorsque la ligature était trop difficile, et de réaliser ainsi l’hémostase définitive, et qu’il a précédé Péan dans cette voie.
Mais il n’est pas moins certain que c’est Péan, au moment même où, dans Strasbourg arrachée à la France, Kœberlé désespéré avait ralenti son action, c’est Péan, dis-je, qui, — grâce au perfectionnement de ses pinces, dont il a fait construire des modèles innombrables par leur forme et par leurs dimensions, grâce à leur emploi qu’il a généralisé, dans ce grand théâtre de son activité que fut l’hôpital Saint-Louis, — où je l’ai vu bien souvent opérer et où venaient défiler les chirurgiens de tous les pays, — c’est Péan, dis-je, qui a enseigné au monde entier les immenses bienfaits de l’hémostase, que celle-ci soit préventive, temporaire ou définitive. Et c’est ainsi qu’il a contribué, plus que qui que ce soit, à simplifier non seulement la technique de la grande gynécologie, mais celle de la chirurgie tout entière, en reculant jusqu’à l’infini les possibilités de son action. C’est là la grande œuvre de Péan. Elle est à lui et bien à lui. C’est d’ailleurs celle dont il était le plus légitimement fier.
Nous pouvons donc aujourd’hui, dans l’apaisement des passions et la vérité de l’histoire, dire que si Kœberlé a été le premier à se rendre compte du merveilleux emploi que l’on pouvait faire des pinces hémostatiques, Péan a été celui qui a ouvert à l’hémostase les champs illimités de la chirurgie universelle. Que leurs grands noms soient donc associés dans la gloire qui leur est due, car ils ont tous les deux, par leur travail et leur génie, rendu à l’humanité un de ces services qui ne sauraient payer le bronze indestructible où le marbre éternel et qui ne peut trouver sa juste récompense que dans la reconnaissance des hommes!
La guerre de 1870 avait détourné Péan de ses occupations ordinaires, et, comme il le dit lui-même, de cet entraînement qui
le portait surtout du côté des opérations sur les viscères et plus particulièrement sur ceux de l’abdomen et du bassin. Il s’occupa presque exclusivement, comme d’ailleurs tous ses collègues, de chirurgie d’armée. Mais il en profita pour se convaincre encore davantage de la valeur de l’hémostase préventive et des avantages qu’on en pouvait tirer dans les opérations de toute nature.
C’es alors qu’enhardi par ses succès, ou plutôt obéissant à l’impulsion irrésistible de son merveilleux tempérament de chirurgien, il se lança d’une façon de plus en plus active dans les grandes entreprises de la chirurgie abdominale, et en particulier dans la lutte contre les fibromes.
Celle-ci était encore particulièrement grave, et nous savons aujourd’hui pourquoi, car c’est une opération autrement importante que d’enlever un kyste de l’ovaire. A moins de cas extrêmement compliqués, avec adhérences intestinales, comme il y en avait d’ailleurs pas mal à cette époque, où l’on n’opérait guère que des cas avancés, — il suffit en effet de ponctionner le kyste pour qu’il vienne pour ainsi dire tout seul. L’extirpation d’un fibrome demande au contraire des manœuvres intrapéritonéales souvent importantes et compliquées, qui favorisent toutes les infections. D’autre part, les facilités que donne pour les manœuvres intrapelviennes l’universel usage de la position déclive, alors inconnue, n’existaient pas encore. On en était réduit à pratiquer ces opérations à pédicule externe dans lesquelles on se bornait à enlever la plus grande partie de la tumeur utérine, en laissant la région cervicale, maintenue dans la paroi par des broches et des liens élastiques destinés à l’hémostase.
Péan fut, pendant quelques années, le seul chirurgien qui, par sa réputation, sa situation morale, sa hardiesse et ses succès retentissants, se trouva en situation, dans ce centre universel
l’œuvre de péan
qu’était encore Paris, malgré les terribles événements de la guerre, de se lancer dans ces grandes interventions. Mais il ne pouvait pas, sous ce rapport, devancer son temps. Même entre ses mains, l’opération demeurait sérieuse, et ce n’est qu’une trentaine d’années plus tard qu’avec l’adoption du plan incliné, la généralisation de l’asepsie et les merveilleux perfectionnements techniques de la chirurgie intrapelvienne, elle est devenue l’admirable opération que nous pratiquons aujourd’hui.
Et c’est ici que Péan donna cours à cette sorte d’intuition géniale dont il a fourni tant de preuves, mais qui ne pouvait naître que chez un homme comme lui, rompu à toutes les difficultés opératoires, et qui avait coutume de ne reculer devant rien.
Il avait, plus que quiconque, l’habitude de la voie vaginale. Dès 1866, il présentait à l’Académie une malade ainsi débarrassée d’un assez gros fibrome utérin. L’extraction par cette voie de fibromes plus ou moins pédiculés dans la cavité utérine n’avait rien d’original, et Amussat l’avait recommandée depuis longtemps. Mais Péan en avait une certaine pratique, et c’est sans aucun doute ce qui l’engagea à inaugurer une méthode nouvelle qui, pendant une vingtaine d’années, a permis de sauver d’innombrables existences.
Il s’était parfaitement rendu compte de l’absurdité d’attendre, pour opérer les fibromes, qu’ils eussent atteint un trop gros volume et entraîné des accidents qui aggravaient singulièrement l’opération, et il pensait qu’on aurait d’autant plus de chances de les guérir qu’on les opérerait plus tôt. Pourquoi, dans ces conditions, ne pas les enlever par les voies naturelles ? Car il avait en outre l’obscur sentiment qu’on éviterait ainsi les complications péritonéales qui rendaient encore si graves les grandes interventions par la voie haute.
C’est en 1882 qu’il commença cette magnifique série
d’hystérectomies vaginales, et qu’il s’entraîna peu à peu à ce morcellement des fibromes, que sa hardiesse et son habileté naturelles lui permirent de porter à un haut degré de perfection. Si bien qu’il finit par enlever des tumeurs remontant jusqu’à l’ombilic, en abaissant la mortalité, qui était alors d’environ 25 p. 100 dans les mains des meilleurs, jusqu’au chiffre invraisemblable de 2 p. 100. Ceux qui ne connaissaient pas Péan et qui se refusaient à aller le voir travailler, trouvèrent plus simple de contester ces chiffres admirables. Ils n’en étaient pas moins rigoureusement exacts.
C’est ainsi qu’il inaugura cette série de travaux, ou plutôt d’opérations, — car ses opérations étaient ses véritables travaux, — qui le conduisirent à créer de toutes pièces cette chirurgie du morcellement vaginal des fibromes, qui fut son œuvre personnelle, qui n’appartient qu’à lui, et qui suffirait à elle seule à la gloire d’un chirurgien. La mortalité des opérations pour fibromes s’abaissa tout à coup, nous l’avons vu, dans des proportions extraordinaires et, pendant une quinzaine d’années, elle a sauvé des malades sans nombre. Elle n’avait qu’un seul défaut : la difficulté de son exécution. Aussi eut-elle, tant que dura sa fortune, de très nombreux détracteurs, d’ailleurs parfaitement sincères : c’étaient ceux qui reculaient devant elle parce que, la connaissant mal, ils se sentaient incapables de la mener à bien. Ils incriminaient l’opération, alors qu’ils n’auraient dû s’en prendre qu’à eux-mêmes. Car si l’on veut bien exécuter une opération, il faut commencer par se donner la peine de l’apprendre, et pour l’apprendre, il faut aller voir opérer ceux qui la connaissent. Combien, je le demande, combien de détracteurs du morcellement vaginal des fibromes avaient été voir opérer Péan ?
L’exceptionnelle maîtrise qu’il avait acquise dans ces opérations par voie basse l’entraîna peu à peu à en étendre les indications.
i/œuvre de péan
C’était l’époque où les chirurgiens, délivrés des mortelles inquiétudes qui, quelques années plus tôt, accompagnaient toutes les opérations abdominales, s’attaquaient quotidiennement à ces affections si communes, si rebelles et souvent si graves que constituent les infections des annexes de l’utérus. On a même pu dire qu’ils s’y attaquaient un peu trop. C’est possible, mais il faut faire la part de l’enthousiasme qui accompagnait la foi nouvelle. En effet, les mêmes chirurgiens qui, quelques années auparavant, voyaient succomber toutes les opérées, trouvaient admirable d’en guérir 85 p. 100 par une opération qui rendait à la santé et à la vie sociale un très grand nombre de femmes, autrefois condamnées à mourir misérablement ou à traîner pendant des années une existence lamentable.
C’est alors que Péan, poussé par son instinct, — ou par son génie, — conçut l’opération qui porte légitimement son nom, et qui consiste à traiter les infections ovariennes, tubaires et périutérines par l’hystérectomie vaginale. Dans les cas relativement bons, l’extirpation première de l’utérus permet d’enlever les annexes qu’il entraîne avec lui, et dans les cas compliqués et graves, — comme il arrive souvent dans les suppurations péri-utérines, lorsque l’utérus est entouré de poches infectées constituées par les trompes et les ovaires, et baigne littéralement dans un lac de pus, — l’extirpation de l’utérus permet d’ouvrir ces multiples poches sans enlever les organes malades. En faisant sauter, comme disait Péan lui-même, la bonde qui ferme le bassin par en bas, on obtient un drainage très large de la cavité pelvienne qui amène la guérison. Ici, comme pour les fibromes, la mortalité tomba au chiffre infime de 2 à 3 p. 100, alors qu’à l’époque de sa communication à l’Académie, qui date de 1893, la mortalité par voie haute était voisine de 20 p. 100. Bien entendu, comme pour les fibromes, ces chiffres furent contestés. D’ailleurs sa communication avait été mal comprise.
Péan, dont le cerveau lançait des éclairs quand il s’agissait d’une conception chirurgicale, n’était, il faut bien le dire, ni un orateur brillant, ni un écrivain parfaitement clair. Je viens de relire cette communication. Aujourd’hui, même pour ceux qui connaissent bien la question, elle présente quelque obscurité. Il fallut, pour qu’elle obtînt le succès qu’elle méritait, que Segond, qui voulut en avoir le cœur net, eût le courage d’aller voir opérer Péan, — car il fallait du courage, à cette époque, pour aller voir opérer Péan, et pour braver ainsi les jalousies puissantes qui se dressaient contre ce précurseur, — il fallut que, grâce à sa parole éloquente et parfois magnifique, il pût faire comprendre à tous la pensée directrice qui avait inspiré Péan.
Entraînés par Segond, qui avait déjà adopté le morcellement vaginal des fibromes, et acquis une grande expérience de ces opérations difficiles, un grand nombre de chirurgiens suivirent l’exemple de Péan. Mais il y eut de fortes résistances et des discussions retentissantes. En réalité, l’hystérectomie vaginale pour suppurations pelviennes est une opération quelquefois très simple, quelquefois extrêmement difficile, beaucoup plus difficile que l’hystérectomie abdominale. Ceux qui ignoraient ses secrets, sans d’ailleurs se rendre compte de leur ignorance, mettaient sur le compte des difficultés inhérentes à l’opération ce qui ne tenait, en réalité, qu’à ce qu’ils connaissaient mal toutes les ressources de la technique opératoire.
Voilà pourquoi, pendant dix ans, on batailla ferme entre vaginalistes et laparotomistes, jusqu’à ce qu’un jour, comme dans le Cid, le combat finît faute de combattants.
En effet, pendant ces dix années de travail assidu, années qui s’étendent à peu près de 1890 à 1900, l’éducation de tous s’était faite, depuis le chef de service jusqu’au dernier des infirmiers, et tout le monde avait appris ce qu’était l’asepsie. Les salles d’opérations s’étaient outillées, la stérilisation était devenue
l’œuvre de péan
parfaite, les règles définitives de la méthode aseptique s’étaient établies telles à peu près qu’elles le sont aujourd’hui, et les résultats différaient peu de ceux qu’on obtient actuellement dans le monde entier.
La mortalité de l’hystérectomie abdominale était tombée à 5 p. 100, ou au-dessous, au même niveau que celle de l’hystérectomie vaginale. Alors, pourquoi discuter ? On ne discuta plus. Tout le monde revint à l’hystérectomie abdominale, et l’opération de Péan, — le maître n’étant plus là pour la défendre, — fui abandonnée. Elle fut même presque oubliée, du moins en France, car les chirurgiens d’éducation germanique l’emploient encore très souvent, et je n’y vois d’autre raison que celle qui, entre 1890 et 1900, entraînait un grand nombre de chirurgiens français, — c’est-à-dire sa gravité moindre. Nous avons, sous ce rapport, marché plus vite que nos collègues étrangers, et cela tient, — je ne crains pas de le dire, parce qu’il ne faut jamais craindre de dire la vérité, — à la supériorité de la technique française, qui a singulièrement simplifié ces opérations, aussi bien en ce qui concerne les méthodes opératoires, que dans la réduction du nombre des aides qui y participent. Quoi qu’il en soit, beaucoup d’internes de nos services n’ont actuellement jamais vu d’hystérectomie vaginale. Et si nous n’étions pas encore quelques chirurgiens décidés à ne pas la laisser mourir, la tradition en serait bientôt perdue ! Car il ne faut pas la laisser mourir, puisqu’il est encore des femmes qu’elle est seule à pouvoir sauver. Les femmes surinfectées, les obèses, les épuisées, les moribondes, qui succomberaient infailliblement à l’épreuve d’une laparatomie, guérissent par une intervention vaginale. Voilà pourquoi cette opération ne doit pas disparaître, et pourquoi, tant qu’il y aura une chirurgie utérine, l’opération de Péan perpétuera le nom du grand chirurgien qui l’a conçue.
Telle est l’histoire de l’opération de Péan. Ceux d’entre nous
qui l’ont vécue commencent à se faire rares. Il est facile de la rétablir, maintenant que les événéments sont révolus et qu’il est possible de les comprendre. C’est ce que j’ai essayé de faire, comme un des derniers témoins de cette glorieuse époque de la chirurgie française, et comme un de ceux qui ont pu se rendre le mieux compte, pendant le dernier quart de siècle, de l’évolution de la grande gynécologie opératoire.
Pendant plus de vingt ans, Péan a donc pris, en France et dans le monde entier, une part prépondérante à ce grand mouvement. C’est là, sans aucun doute, avec l’hémostase, son plus beau titre de gloire, et c’est là son œuvre durable que le temps n’effacera pas.
Malgré sa prédilection pour les opérations vaginales, — qui, je le répète, à l’époque où il en était le créateur, étaient non seulement justifiées, mais supérieures aux opérations par voie haute, lesquelles n’avaient pas encore bénéficié des miracles de l’asepsie, — Péan n’en demeurait pas moins un des grands pionniers de la chirurgie abdominale. Il est un de ceux qui nous en ont ouvert les portes. Car s’il n’a été pour rien, absolument pour rien, dans la grande révolution qui nous a donné l’antisepsie d’abord, et l’asepsie ensuite, — révolution à laquelle il était d’ailleurs très sincèrement convaincu d’avoir travaillé, — il n’en est pas
moins vrai qu’il a apporté dans la chirurgie abdominale, comme
partout ailleurs, ses magnifiques qualités d’opérateur conscient de sa force et dont les difficultés mêmes, devant la tâche à accomplir, exaltaient les facultés créatrices, le sang-froid et la lucidité d’esprit.
En 1867, il avait enlevé la rate. C’était la première fois que cette opération était pratiquée avec succès. Elle n’avait pas été faite de propos délibéré, mais exécutée au cours d’une laparotomie pour une tumeur que l’on croyait être un kyste de l’ovaire. Rencontrant une rate énorme, Péan avait suivi son inspiration, ou plutôt l’irrésistible impulsion de son tempérament, et démontré
l’œuvre de péan
ainsi victorieusement, non seulement que l’ablation de la rate était possible, mais qu’elle n’entraînait aucun trouble particulier.
Dix ans après, il franchissait d’un seul bond la limite des opérations que l’on croyait possibles. Fidèle à cette idée que, — dans son langage pittoresque et souvent quelque peu brutal, mais qui parfois ne manquait pas de grandeur, et qui a donné lieu à mille imitations devenues légendaires, — il a sans doute exprimée: — à savoir que tout cancer qui peut être enlevé doit être enlevé, — il enleva un jour un cancer du pylore. C’était en 1879.
Très simplement, il sectionna, d’un côté le duodénum, de l’autre la portion pylorique de l’estomac, enleva la tumeur, et réunit les deux tranches de section, rétablissant ainsi la continuité du trajet gastro-duodénal.
C’était la première fois qu’un chirurgien osait s’attaquer à un cancer de l’estomac, et c’est à Péan que l’on doit d’avoir démontré la possibilité de cette opération, qui connaît aujourd’hui une si haute fortune et sur laquelle s’exerce l’activité des chirurgiens du monde entier.
C’est pourquoi nous l’avons appelée, en France, l’opération de Billroth.
Eh bien ! je dis qu’il faut que justice soit faite ! Elevons-nous donc au-dessus des petitesses et des jalousies... Un homme comme Péan ne pouvait pas ne pas avoir d’adversaires : il en avait. Les passions humaines sont de tous les temps et de tous les milieux, et ceux qui voient la renommée élever chaque jour autour d’un homme, en même temps que la gloire, toutes les douceurs de la vie, qu’ils ne connaissent pas eux-mêmes, peuvent parfois sentir sourdre au fond de leur cœur une certaine amertume... Péan a été attaqué, il a été combattu, et je n’entreprendrai pas de rappeler ici l’histoire de ces discussions dont le caractère purement scientifique n’était pas toujours évident. Depuis ces temps lointains, la mort a fait son œuvre. Tous dorment maintenant
dans la grande paix de la tombe. Nous ne connaissons plus les adversaires d’autrefois réconciliés dans la souveraine impartialité de la mort !
Oui, nous avons appelé en France la résection du pylore : l’opération de Billroth. Or celui-ci n’a exécuté sa première opération qu’un an environ après la publication de celle de Péan, et nous avons le droit de penser que la première opération de Billorth a été directement inspirée de celle de Péan. A qui revient la responsabilité première de cette appellation frauduleuse ? Je n’en sais rien ! Qu’elle ait paru pour la première fois dans la littérature médicale d’au delà du Rhin, c’est possible, et cela n’est pas pour nous étonner. Mais qu’elle ait été acceptée en France, imprimée dans nos livres... Cela non ! Que cette injustice soit due à quelque hostilité préméditée contre le nom de Péan, pour l’honneur de ceux qui l’ont commise, je ne le pense pas, et Péan est trop haut pour qu’une manœuvre semblable puisse le rabaisser. Il est plus que probable que cette erreur, si nous voulons reculer devant un mot plus sévère, n’est due qu’au fétichisme pour tout ce qui paraissait dans la littérature germanique, qui nous a empoisonnés pendant toute une génération, et auquel je m’honore de ne m’être jamais laissé entraîner.
Rendons à César ce qui appartient à César. La première résection du pylore cancéreux, faite par Péan, est l’opération de Péan. Je l’ai dit et je l’ai redit. Il y a quinze ans, en 1915, dans un article sur « l’histoire de la chirurgie française dans les cinquante dernières années ». Je l’ai dit en 1919 dans ma leçon d’ouverture à l’hôpital Broca. Je l’ai dit à la Société de Chirurgie...
Péan n’en a pas besoin pour sa gloire. Ce n’est qu’un fleuron de plus ajouté à une couronne royale. Mais il faut que, d’une tribune comme celle-ci, jaillisse enfin la nécessaire et solennelle réparation d’une injustice qui a trop duré.
Voilà donc ce qu’était Péan et ce dont il était capable. Il
l’œuvre de péan
transportait d’ailleurs ses qualités naturelles d’audace et de puissance dans toutes les branches de la chirurgie. Et je me souviens de ma stupéfaction, la première fois que j’allai le voir opérer à l’hôpital Saint-Louis, lorsqu’en face d’un jeune homme atteint de polype naso-pharyngien, je lui vis introduire derrière le voile du palais* dans le naso-pharynx, un instrument que lui passa Mathieu, le constructeur qui l’assistait dans ses opérations, instrument que je ne connaissais pas, qui consistait en une sorte de pince recourbée, entre les mors de laquelle glissait une scie flexible, et grâce auquel je lui vis enlever, en quelques secondes, un polype gros comm un œuf ! Rien ne l’étonnait, rien ne l’arrêtait. Il employait toujours, dans les opérations de chirurgie générale, des moyens d’une extrême simplicité. Et puis, dans les grandes opérations, il se servait de cette hémostase préventive, qu’il avait érigee en une véritable méthode, dont il abusait même quelque peu, et qui a été, avec l’anesthésie et la lutte triomphante contre l’infection, une des trois grandes raisons des progrès immenses que l’art chirurgical a accomplis, dans les trente années qui ont séparé la guerre de 1870 de la fin du siècle dernier. Et c’est à juste titre qu’il considérait avec fierté cette grande œuvre de sa vie.
Et que n’eût-il pas fait, lorsqu’il était dans la force de l’âge, s’il avait pu, dans ces opérations abdominales qu’il ne craignait pas d’entreprendre, donner libre carrière à son génie ! Mais, même entre ses mains, la chirurgie du péritoine était encore chose grave. Cependant, les temps étaient révolus. Un vent nouveau soufflait à travers le monde !
Pendant qu’il travaillait, pendant qu’il trouvait la solution du problème en mettant au point cette admirable chirurgie de l’hystcrectomie vaginale, qui suffirait à sa gloire, d’autres travaillaient aussi, qui devaient lentement édifier une œuvre immortelle! Championnière, par sa lutte opiniâtre et courageuse
de tous les jours et de tous les instants, transformait les habitudes, les méthodes et les idées, et engageait la Chirurgie française dans la voie révélée par Lister, et dont elle ne devait sortir que pour aller plus loin encore sut la route de la vérité, et enseigner à la Chirurgie universelle la doctrine définitive. Car Terrier était là, dont le labeur nous a conduits aux sommets où nous sommes, à cette asepsie triomphante, qui ne changera plus.
Péan ne prit aucune part personnelle à ces travaux mémorables. Il n’était pas homme à se plier aux méticuleuses nécessités des méthodes nouvelles. Il s’y adaptait tant bien que mal, comme la plupart des chirurgiens de sa génération, et ce fut là, sans
doute, en grande partie, la cause profonde de ses travaux
magnifiques sur les opérations par voie vaginale, qui furent en réalité une de ces innovations lumineuses, qui ne germent que dans l’esprit de ceux qui portent en eux-mêmes cette
puissance créatrice, ce génie opératoire et cette sorte de divination qui vient aux grandes heures inspirer certains hommes, comme elle inspirait autrefois le jeune Bonaparte aux champs de l’Italie !
Comment donc, avant l’époque où la chirurgie devint, pour ainsi dire, possible à tout le monde, comment Péan pouvait-il obtenir les succès qu’il fut, pendant de longues années, à peu près seul à connaître à Paris ? Aujourd’hui que nous savons, il est facile de nous en rendre compte. Il suffit d’avoir vu Péan faire une opération. Il suffirait presque de voir un tableau
célèbre, qui le représente, avec une parfaite ressemblance et une grande vérité d’expression, au moment où, avant de commencer une opération, il raconte, comme il en avait l’habitude, l’histoire de son opérée.
Ces leçons à l’amphithéâtre, — si l’on peut donner ce nom aux considérations assez primitives dans lesquelles il se lançait, — n’ajouteront rien à sa gloire. Elles étaient improvisées et débitées comme au hasard, de cette voix rude et raboteuse qu’aime de
l’œuvre de péan
temps en temps à nous imiter le meilleur de ses élèves, notre ami Delaunay, qui garde sa mémoire vivante parmi nous, ainsi que notre vieux confrère Brochin qui, depuis soixante ans, vit dans le culte de son maître.
Péan opérait en habit. Il ne se rendait pas très bien compte, à cette époque, des nécessités inéluctables de la chirurgie moderne et il serait sans doute tenté de sourire s’il nous voyait aujourd’hui, dans nos blouses stérilisées, casqués et gantés, comme des chevaliers d’autrefois enfermés dans leur vieille armure. Il aurait tort, car nous ne faisons aujourd’hui que ce que le devoir nous commande. Mais, il y a quarante ou cinquante ans, qui donc connaissait ce devoir ? Quelques-uns l’entrevoyaient à peine ; mais lui, le chirurgien triomphant, celui qui avait vaincu si souvent, alors que les autres avaient succombé, il ne comprenait pas encore. Il ne pouvait pas comprendre. Et nous, à notre tour, nous aurions tort de sourire de lui. D’aucuns ont voulu voir dans ce costume, qui, même à cette époque, n’était pas le costume idéal pour une opération, une marque d’ostentation. Il serait permis de le croire, quand on l’a vu, comme beaucoup d’entre nous, roulant dans sa voiture traînée par deux chevaux, dont le cocher, connu de tout Paris, s’apercevait de loin au large ruban d’or entourant son chapeau. Mais je suis tenté de penser que s’il opérait en habit, dans cet amphithéâtre de Saint-Louis, où l’on voyait bien peu de chirurgiens de Paris, mais où l’on rencontrait en revanche des chirurgiens venus de partout, c’est qu’il considérait ses opérations comme une sorte de sacerdoce, comme une de ces leçons solennelles qui comportent une tenue particulière, que ce soit la robe rouge, ou que ce soit, précisément, l’habit noir ! Et n’était-ce pas toujours pour lui une première leçon, puisque ses auditeurs, ou plutôt ses spectateurs, se renouvelaient sans cesse, et qu’il était là, lui, Péan, pour exécuter sous leurs yeux, pour
la première fois, ces opérations merveilleuses dont s’émouvait le monde entier.!
Quel que fût le fond de sa pensée, il s’attachait autour du cou une serviette sous laquelle son plastron blanc restait immaculé. Il retroussait ses manches de quelques centimètres et, de ses mains puissantes, il maniait avec une délicatesse infinie des instruments, qu’il exigeait toujours d’une propreté rigoureuse et qui semblaient sortir de chez le constructeur. Il semblait que ce chirurgien, qui ne reculait devant rien, eût horreur du sang. Il avait été le grand ouvrier de l’hémostase opératoire ; il ne voulait pas voir le sang dont ses mains étaient à peine souillées. Il ne touchait pas aux opérés, il ne touchait pour ainsi dire à la plaie que par l’intermédiaire de ses instruments, et c’est à cette raison qu’il faut attribuer, sans aucun doute, ses merveilleux succès. Il opérait les kystes de l’ovaire, et plus tard les fibromes, sans mettre les mains dans le ventre et sans infecter ses malades. Tel fut également, sans aucun doute, la raison des succès de tous ceux qui, avec lui et avant lui, les Spencer Wells, les Lawson Tait, les Atlee et les Kœberlé, réussissaient, en Europe et en Amérique, ces ovariotomies qui apparaissaient alors comme des miracles.
Cependant, l’inflexible limite d’âge était venue. Mais Péan était encore en pleine possession de tous ses moyens. Il lui fallait quitter cet hôpital Saint-Louis, où il avait travaillé si longtemps, où il avait attiré de tous les pays de la terre des hommes désireux de voir ce chirurgien qui remplissait le monde de l’éclat de son nom ; où il avait connu tant de journées de dur labeur et de juste fierté ; mais où, sans doute, il avait souvent éprouvé l’âpre morsure du souci, comme nous tous, quand nous sentons profondément quelque faute cachée, quelque erreur peut-être fatale.
Mais il était Péan ! A soixante-deux ans, il se sentait encore de taille à agir et à enseigner par l’exemple. Il fit donc construire un hôpital qui porte aujourd’hui justement son nom, dans
l'œuvre de péan
lequel, assisté de ses élèves, il continua son travail et où j’allais de temps en temps passer une matinée qui n’était pas perdue.
On s’est étonné, à cette époque, ou plutôt certains chirurgiens, — qui ne voyaient pas sans quelque satisfaction disparaître des hôpitaux, où il avait tenu une si grande place, ce collègue un peu encombrant, — s’étonnèrent et crièrent presque au scandale en le voyant continuer son action sur un autre théâtre. Ils ne comprenaient pas que cet homme, qui ne voulait pas, qui ne pouvait pas, qui ne devait pas disparaître de la scène du monde où s’enseigne la chirurgie, rendait encore service aux malades et à l’art qu’il avait aimé pendant toute son existence, en continuant à travailler.
On s’étonnerait moins aujourd’hui, où depuis cette époque nous avons vu s’élever beaucoup d’hôpitaux privés, comme il en existe d’innombrables à l’étranger, et pour n’en citer qu’un exemple, cette clinique des frères Mayo, que je viens de revoir après vingt-six ans, et qui, je ne crains pas de le dire, constitue aujourd’hui une œuvre prodigieuse.
Mais nous sommes en France, et à l’époque où il a créé son hôpital, Péan, comme en tant d’autres choses, était un précurseur. Il a donné, à cette occasion, des preuves de désintéressement, de générosité et en même temps de bon sens que peu d’hommes étaient alors capables de donner.
D’ailleurs, il lui restait encore une tribune, celle de notre Compagnie, où il avait fait, dans le courant de sa carrière, tant de communications retentissantes.
Car il était des nôtres depuis quelques années, ayant été élu le 22 novembre 1887. Ce ne fut pas d’ailleurs sans quelque difficulté, et l’histoire de ses candidatures et de son élection montre bien que, s’il fut appelé parmi nous, ce n’est pas particulièrement grâce à l’aide que lui apportèrent ses collègues de la section de Chirurgie.
Il se présenta pour la première fois le 12 avril 1882. Mais la section de Chirurgie ne crut pas devoir l’inscrire sur la liste de présentation, — où il fut adjoint par l’Académie. Il obtint cependant 10 voix contre 45 à Cusco.
Nouvelle candidature le 17 juillet 1883. Cette fois la section de Chirurgie n’avait pas osé passer son nom sous silence et il fut proposé en sixième ligne. Lannelongue, dont le succès était d’ailleurs pleinement justifié par des travaux qui braveront les injures du temps, fut nommé par 54 voix. Mais Péan, sixième de la liste dressée par la section, en obtenait 26. Cela prouve que ses collègues des autres sections le connaissaient bien, le tenaient en haute estime, et surtout que la jalousie meurtrière n’avait pas exercé parmi eux ses honteux ravages.
Troisième tentative le 22 novembre 1889, où, présenté en troisième ligne, il passa par 47 voix contre 34 à Terrier, qui n’avait pas encore, à cette date, atteint les sommets où il s’est révélé comme le créateur de l’asepsie et l’un de ces hommes, tels que nous en avons quelques-uns parmi nous, qui auront droit, dans les siècles à venir, à la reconnaissance de l’humanité.
Péan allait aussi au Congrès français de Chirurgie, alors dans tout l’éclat de sa jeunesse, car il n’avait point à sa disposition la tribune de la Société de Chirurgie, dont les membres n’avaient pas cru devoir appeler parmi eux cet homme qui, dans le cours de son siècle, est sans doute celui qui a le mieux travaillé aux progrès de cette science. Peut-être en a-t-il ressenti quelque secrète amertume, mais il est permis de penser qu’il trouvait en lui-même des motifs de consolation, en songeant que, parmi ceux qui ne l’avaient pas cru digne de siéger à leur côté, il y en avait beaucoup qui laisseraient dans l’histoire de la chirurgie un nom moins retentissant que le sien !
Il allait donc au Congrès de Chirurgie, et je me souviens, comme si elle était d’hier, de cette séance mémorable du Congrès de 1893,
l’œuvre de péan
que n’ont certainement oubliée aucun de ceux qui y ont assisté. Je vois encore Péan, avec sa tête puissante, son front dépouillé, ses favoris grisonnants, son nez robuste, son menton volontaire, assis parmi la foule aux premiers rangs du grand amphithéâtre de la Faculté.
Tout à coup, un -jeune homme aux cheveux blonds taillés en brosse, aux yeux clairs et d’un bleu limpide, vint piquer au tableau quelques planches. Il parla sur l’hystérectomie vaginale dans les suppurations pelviennes, sur cette opération de Péan qui, à cette époque, faisait tant de bruit. Il se livra avec un feu, avec une ardeur, avec une éloquence admirables à une attaque de grande allure, non pas contre l’opération de Péan, dont il défendait le principe, mais contre la technique particulière employée par Péan lui-même, à laquelle il reprochait la multiplicité des pinces laissées à demeure, — en proposant de lui en substituer une autre, — la sienne. Ce jeune homme, qui faisait ainsi dans la bataille un début foudroyant et qui ne craignait pas de s’attaquer à ce géant de la chirurgie qu’était Péan, ce jeune homme s’appelait Doyen.
Péan, un peu pâle, dressa sa haute taille ! Sa voix grave, que j’entends toujours, se faisait plus profonde encore : « M. Doyen », dit-il en commençant, « ne semble pas avoir bien compris la « méthode dont je fais usage ». Et puis il se livra pendant quelques minutes à la défense de son opération et à une critique serrée de celle de Doyen. « Enfin », dit-il en terminant, « j’ai la prétention « de croire que les succès de notre pratique n’ont pas encore été « dépassés par ceux de M. Doyen, qui a eu le bonheur de naître à « une époque où il lui était vraiment trop facile de profiter de « nos découvertes ».
Trente-sept ans ont roulé dans le torrent des âges, emportant avec eux, parmi les cataclysmes sans pareils dans l’Histoire, les trois quarts de l’Humanité vivant à cette époque ! Tous
deux sont morts, et combien restons-nous, parmi les témoins de cette lutte passionnante entre ces deux hommes, entre ces deux colosses de la chirurgie française, — et je ne crains pas de le dire, parce que j’ai vu de mes yeux travailler dans ma vie assez de chirurgiens pour être sûr de ce que j’avance, — de la chirurgie universelle, — dont l’un se dressait encore dans toute sa gloire et dont l’autre se révélait tout à coup comme un homme qui devait, lui aussi, connaître la gloire, et qui serait resté comme une des plus grandes figures de l’histoire de la chirurgie, s’il avait possédé ce sens de la mesure qui doit être, avec la conscience, la première de nos vertus, et si son jugement avait été à la hauteur de son génie !
Les voilà tous les deux réconciliés dans la sérénité de la mort, et de cette bataille d’un jour il ne reste qu’un grand souvenir !
Péan n’était pas fait pour se voir lentement détruire par la morsure insensible des jours qui succèdent aux jours. Il ne connut pas la déchéance de la vieillesse. Comme le grand chêne de la forêt, il fut abattu d’un seul coup. Il eut cependant le temps de voir venir la mort, et il la vit s’approcher d’un œil calme et d’un cœur résolu.
Pozzi, qui parla sur sa tombe, a eu le courage de dire tout haut ce que beaucoup pensaient tout bas. Il a parlé avec justice de la grandeur de son œuvre. Il a parlé avec énergie, en les appelant par leur nom, des passions hostiles qui l’avaient suivi pas à pas sans altérer sa sérénité ; il a parlé de la beauté de sa mort. Mais il s’est élevé plus haut ! « J’affirme, dit-il, que je n’ai jamais vu « de morts plus courageuses, ni plus nobles, que celles des « médecins ». Avait-il le pressentiment qu’il nous donnerait lui-même, quelque vingt ans plus tard, l’exemple d’une mort stoïque ! Car lui aussi a vu venir la mort d’un œil calme et d’un cœur résolu, bien qu’il n’ait pas eu le temps de s’y préparer. Ah ! je le sais, la mort planait partout à ces heures tragiques. Elle nous
l'œuvre de péan
était familière. Mais dans le drame de sa fin, dans ces heures d’angoisse où se jouait le sort de la Patrie, nous ne pouvons que nous incliner devant la sérénité de son âme, en face de l’abîme qui s’ouvrait sous ses pas !
Un tiers de siècle, débordant à la fois de prodiges et de
calamités, un tiers de siècle a passé sur la tombe où repose Péan. Le tumulte des passions s’est depuis longtemps apaisé et nous pouvons parler, dans une atmosphère où ne doit plus régner que la justice, de ce grand chirurgien. Car pour qui donc pourrions-nous réserver l’épithète de grand, si nous la jugions excessive pour un homme de cette taille ? Aucun des secrets de la chirurgie de son temps ne lui fut étranger, et il a ouvert à grands coups de hache des routes nouvelles dans la forêt ténébreuse d’une chirurgie inconnue. On en pouvait douter il y a cinquante ans. Mais nous le savons aujourd’hui, et l’heure de la justice est venue !
L’éclat de ses premiers triomphes avait attiré sur lui, alors qu’il était jeune encore, en même temps qu’une juste renommée, tout ce que celle-ci put apporter de satisfactions et de joies pendant les quelques années que nous pouvons passer sur cette terre, si pleines par ailleurs de tristesses, de deuils, d’espérances détruites ! Il arriva donc ce qui devait arriver : l’envie secrète, la jalousie cachée et parfois même inconsciente, étendirent autour de lui l’invisible réseau de leurs calomnies. On contesta ses découvertes, et en particulier celle à laquelle il tenait le plus, la part prépondérante qu’il avait prise au développement de l’hémostase opératoire, et si certaines réclamations pouvaient paraître légitimes venant de Kœberlé, elle ne l’étaient pas de tous ceux qui participèrent à ces controverses néfastes et passionnées. On l’accusa d’être un homme d’argent, — et j’ai jadis entendu raconter, non sans indignation, des histoires qui, aux jours où nous vivons, n’indigneraient personne, et peut-être même ne pourraient que faire sourire les hommes qui n’ont aucune
prétention à faire étalage d’une vertu supérieure à la vertu moyenne de notre pauvre humanité ! Mais ce que l’on ne disait pas, ce que l’on tenait caché, — et sur quoi il faisait lui-même le silence, — c’était sa bonté pour les malheureux, c’était son inépuisable générosité, et ceux de ses élèves qui ont vécu dans son intimité, et qui l’ont aimé par delà la mort, comme seuls peuvent être aimés ceux qui l’ont mérité par les qualités de leur cœur, s’accordent tous à dire qu’il ouvrait largement sa bourse à ses malades d’hôpital, qu’il leur procurait très souvent les appareils dont ils avaient besoin, et que, lorsqu’il s’agissait d’opérations graves, et pour la convalescence desquelles il demeurait convaincu qu’il était nécessaire d’avoir une alimentation qu’on ne pouvait trouver à l’hôpital, il les faisait entrer, à côté de ses malades privés, chez les Sœurs Augustines de la rue de la Santé, où il payait tous les frais et subvenait à tous leurs besoins, avec une simplicité, un tact et une discrétion qui donnaient plus de prix encore à sa générosité.
L’œuvre de Péan a été ce qu’il a été lui-même. Cet homme portait en lui, dès sa jeunesse, le génie de la chirurgie. Ni sa naissance, ni les premiers éléments de sa culture, — ne nous a-t-il pas dit lui-même qu’il voulait être peintre, — ne semblaient le désigner pour entreprendre ces concours difficiles que nous connaissons tous, et dans lesquels, cependant, il réussit rapidement, — ce qui nous montre bien que, sous sa rude écorce, se cachait un esprit solide. Mais dès qu’il put mettre en œuvre ses qualités naturelles, et donner sa mesure, il dépassa du premier coup les limites de que l’on pouvait à cette époque raisonnablement espérer. Et qu’on ne dise pas que, lorsqu’il se lança dans cette entreprise terrible qu’était à cette époque une ovariotomie, il le faisait par esprit de hardiesse et de témérité, et pour attirer sur son nom l’auréole que donne le succès. Non, car s’il n’avait pas eu dans l’esprit de but plus élevé, s’il n’avait pas eu dans le sang
l'œuvre de péan
l’ardeur brûlante du travail et la passion de cet art de la chirurgie, pour lequel il se sentait né, et qu’on ne peut bien servir que lorsqu’on l’aime avec passion, il n’aurait pas été plus loin ! Mais quand on est, comme lui, monté jusqu’aux sommets ; quand on a pu donner l’exemple d’un maître incomparable ; quand on est, en quelques années, devenu le grand animateur de la chirurgie viscérale ; quand on a été le premier à entreprendre des interventions suffisant aujourd’hui à la gloire de ceux qui n’ont fait que le suivre ; quand on est, à plusieurs reprises, entré dans des voies nouvelles ; quand on a révélé au monde des conceptions opératoires qui sont de lui, et qui ne sont que de lui ; — alors ceux qui ont assisté à cette ascension progressive ont le droit de dire que cet homme, que la nature avait créé pour la grandeur de la chirurgie, a suivi d’un pas régulier la route magnifique tracée par son destin.
Pendant un quart de siècle, il a été le représentant le plus éclatant de la Chirurgie Française, et les leçons qu’il a données, pour n’être pas toujours écrites dans des livres, se sont répandues dans le monde entier, par ceux qui sont venus puiser auprès de lui des enseignements qu’il n’avait reçus de personne. Son cerveau robuste, ses mains puissantes, ont jeté par le monde des exemples et des leçons qui font aujourd’hui partie du patrimoine commun. Beaucoup de ce que font et de ce que sont les chirurgiens du monde entier vient uniquement de cet homme, qui a ouvert des voies nouvelles, et qui a élargi, d’une façon démesurée, les chemins tracés avant lui.
Il n’a pas été seulement, — comme il le disait dans cet amphithâtre de Saint-Louis, témoin de tant de labeur et dans lequel il a de ses mains forgé sa gloire impérissable, au cours de cette leçon d’adieux où il rappelait, avec une fierté légitime, l’œuvre de sa vie, — il n’a pas été seulement un bon ouvrier ! Oui,
il a été un bon ouvrier, mais il a été plus encore, il a été le créateur qui nïontre le chemin aux ouvriers de l’avenir !
Le temps, qui détruit tant de choses, n’effacera pas l’œuvre de Péan. Ce qu’il y a de durable et parfois même d’éternel dans l’œuvre d’un homme, ce n’est pas toujours ce qui garde son nom et le préserve de l’oubli : c’est ce qui est passé dans le bien commun, et qui semble venir de la foule anonyme.
Péan est un de ces hommes qui laissent après eux une trace profonde, et si les mystères de l’avenir voulaient que son nom même vînt quelque jour à s’effacer de la mémoire des hommes, il serait toujours là, comme ces astres éclatants cachés derrière les nuées, mais dont les rayons obscurcis suffisent cependant encore à dissiper les ombres de la nuit !
Académie de Médecine, 25 novembre 1930
LEON LABBE
Eloge prononcé à l’occasion de son Centenaire
(Extraits)
Nous sommes encore touchés de cette émotion délicate qui, il y a quelques jours à peine, remplissait ici tous les cœurs, dans cette fête de famille, d’une si rare nouveauté, qui nous réunissait autour de notre admirable doyen, dont cent années d’une vie de travail continu et d’activité souriante n’ont pu courber la haute taille ni déflorer la jeunesse d’esprit !
Quelle leçon pour nous, qui connaissons la fragilité de la vie humaine, qu’un souffle suffit à briser ! Quelle leçon que de la voir parfois si puissante et si prolongée ! Vingt existences successives nous conduisent au temps où César, à travers les forêts des Gaules, tentait cette grande aventure, d’où devait naître un jour la France; où, sous le ciel de la Judée, nul ne pouvait prévoir encore le drame que, cent ans plus tard, le sang du Golgotha devait déchaîner sur le monde...
Et voici maintenant un autre centenaire ! Après Péan, Léon Labbé, son contemporain, son émule, et qui, s’il ne posséda pas le puissant génie créateur de ce géant de la chirurgie, dont j’ai
retracé, ici même, l’œuvre toujours vivante, et qui vivra toujours, fut peut-être le seul qui ait été de taille à se mesurer avec lui.
Sans doute, pour créer de tels hommes, y avait-il, dans le sang de leurs pères, quelque chose de la flamme qu’avaient allumée au cœur des enfants de la France les événéments presque fabuleux qui avaient accumulé sur la Patrie à la fois tant de gloire et de calamités !
Ah ! certes, je ne pensais pas, lorsque le hasard m’a mis pour la première fois en présence de Léon Labbé, que j’aurais quelque jour l’honneur de venir à cette tribune, rappeler ce que fut cet homme. Mais notre première rencontre me montra le fond de son âme avec une telle clarté que j’ai voué depuis ce jour à ce maître de la chirurgie l’affection, le respect et la gratitude que je conserve à sa mémoire.
Ce jour-là, j’ai jugé Labbé. Ce jour-là, j’ai appris de lui comment il faut, en suivant sa conscience, parler aux malades hésitants et qui ont bien, après tout, le droit d’hésiter. Mais j’ai appris mieux encore, car j’ai pénétré dans son âme, j’ai senti sa grande bonté, cette bonté naturelle qui sortait de son cœur comme l’eau d’une source claire. Depuis ce jour, j’ai eu pour lui le respect que l’on doit aux hommes de sa trempe, l’affection que méritent ceux dont le cœur est bon, et que je me suis efforcé de lui témoigner jusqu’à l’heure où, vingt ans plus tard, il nous a quittés pour toujours.
Et c’est avec un cœur reconnaissant que je viens aujoud’hui, dans cette enceinte qui l’a si souvent entendu, apporter à sa mémoire l’hommage qu’il mérite et que nous lui devons.
Un instant, il songea à se présenter à Saint-Cyr. Les soldats
LÉON LABBÉ
d’Algérie, qui bâtissaient dans l’Afrique du Nord une France nouvelle, couvraient d’une gloire sans tache les drapeaux de l’Armée française. Et puis, malgré la longue paix qui avait succédé aux guerres révolutionnaires, l’uniforme du soldat français gardait encore son prestige. Rien n’est plus difficile, dans le recul du temps, que de se rendre compte de l’évolution des esprits. Mais, à l’époque où Labbé, sortant du lycée, allait choisir une carrière, tous les hommes de soixante ans se rappelaient de leur jeunesse. Ils avaient oublié les douleurs et les catastrophes, mais tous les souvenirs des grandeurs disparues et d’une gloire sans pareille vivaient encore dans leur cœur.
Un très grand nombre étaient à Waterloo et dans les neiges de Russie !
Mais il y avait encore des soldats d’Autsterlitz, d’Iéna, de Friedland, de Wagram et de Montmirail ! Beaucoup avaient vu, de leurs yeux, parmi la fumée des batailles, l’Homme à la redingote grise, galoper sut son cheval blanc ! Ils avaient vu le nouvel Annibal, le Consul de la République, fondant un jour, comme l’aigle des cimes, du haut des Alpes éternelles, lancer la foudre à Marengo. Quelques-uns même, aux champs immortels d’Italie étaient de ceux qui virent le jeune Bonaparte s’élancer sur le pont d’Arcole et franchir le pont de Lodi !
D’ailleurs, depuis dix ans, l’Empereur était revenu. Ainsi qu’il l’avait désiré, il reposait sur les bords de la Seine, au milieu du peuple français, dormant aux Invalides, entouré de ses maréchaux.
L’Aigle de la légende commençait à prendre son vol. Ses grandes ailes étendues, il s’en allait vers le soleil ! Aujourd’hui son ombre géante se déploie sur toute la terre, et le cœur des hommes tressaille au nom seul de Napoléon!
J’ai vu, dans ma jeunesse, des vieux soldats de l’Empereur, qui m’ont dit cette Grande Histoire. Ils portaient tous, sur leur poitrine,
la médaille de Sainte-Hélène, le ruban vert rayé de rouge, que nous revoyons aujourd’hui, ressuscité dans notre Croix de guerre...
Car il l’était au plus haut degré. Il avait tout : le courage opératoire, qu’il fallait posséder à cette époque lointaine où toute intervention était chose grave, l’habileté technique, le sang-froid, la fermeté d’âme. Comme tous ceux que la nature a créés pour la Chirurgie, et qui vont au-devant des grandes émotions de leur art, il se sentait attiré vers les opérations difficiles et qui mettaient à l’épreuve toute la force d’âme de celui qui les entreprend. Ah ! je le sais ! Il n’y a qu’un temps pour ces luttes héroïques contre les puissances du mal. Et c’est le temps de la jeunesse, quand l’invincible espoir soulève l’âme enthousiaste, quand des revers multipliés ne sont pas encore venus refroidir le feu qui l’anime et briser son courage, et quand, dans la bataille contre la mort, la foi dans la victoire demeure plus puissante que la crainte de la défaite, et l’amertume de l’échec. Oui, Labbé était de ces hommes, et je l’ai vu, alors qu’il n’avait plus la jeunesse envolée, en conserver l’ardeur, et l’indestructible espérance.
Quand je le vis pour la première fois, il était près de sa retraite. J’allais, presque chaque matin, voir opérer, dans leur service, tous les chirurgiens de Paris. Je n’ai jamais perdu mon temps. Il opérait, ce matin-là, une tumeur de la poitrine, qui, sous la clavicule, surgissait de la profondeur. Ce fut une dure besogne. Le sang coulait de toutes parts. Nous nous demandions tous comment finirait la bataille. Mais lui seul était sans émoi et travaillait paisiblement dans le calme et dans le silence. Quand il se releva, la tumeur était enlevée, le sang ne coulait plus.
Ce jour-là, j’ai compris pourquoi Labbé, pendant quinze ans,
LÉON LABBÉ
avait connu une si haute fortune. Car les jours n’étaient pas venus où l’exercice de la chirurgie ne demande d’autre vertu, comme nous le voyons aujourd’hui, que l’audace de se déclarer chirurgien, et où la foule des malades se précipite vers ceux que désignent, à
défaut de titres éclatants ou simplement solides, les échos complai-
sants de la renommée.
Si Labbé n’eut pas l’inspiration créatrice de Péan, s’il n’eut jamais de ces coups d’aile qui élèvent ceux qui les donnent au-dessus même de l’élite, il fut celui qui, par sa haute valeur de clinicien, par son habileté opératoire, par son courage devant les responsabilités, par la puissance enfin de son tempérament chirurgical, se montra le plus digne de marcher à côté de lui.
D’autres hommes cependant, à cette époque où la chirurgie allait s’engager dans des voies nouvelles, travaillaient à une œuvre immense ! Il y avait Championnière, il y avait Terrier, qui, entraînant les jeunes enthousiasmes, détruisaient les idées anciennes et élaboraient les règles définitives de la chirurgie contemporaine. Mais leur heure n’était pas venue, et, à cette époque incertaine, où la révolution qui ébranlait sur ses bases la chirurgie agonisante n’avait pas encore imposé les règles de celle qui allait s’élever sur ses ruines, la grande chirurgie quelque peu brutale gardait encore son prestige. Pour des hommes comme Péan et comme Labbé, ce fut donc l’heure du triomphe, et du triomphe justifié. Mais si Péan avait été désigné à l’attention de tous par ses succès opératoires et ses présentations à l’Académie de malades guéries de kystes de l’ovaire, Labbé conquit, d’un seul coup, une renommée confinant à la gloire. Ce fut l’opération de 1’ « homme à la fourchette » qui réalisa cette sorte de miracle. Elle frappa tout le monde d’une sorte de stupéfaction. Je m’en souviens parfaitement encore, bien que je ne fusse, à cette époque, qu’un jeune collégien tout à fait étranger aux choses de la médecine. Je n’ai jamais, depuis ces jours lointains, oublié le nom de Labbé.
En vérité, nous avons peine à comprendre, aujourd’hui que la chirurgie de l’estomac nous permet d’accomplir tant de miracles quotidiens, qu’une intervention aussi simple ait pu soulever autour d’elle cette vague d’admiration.
Il faut nous reporter au* temps où elle eût lieu, et Labbé, qui m’a raconté lui-même les circonstances qui accompagnèrent son exécution, m’a dit à ce sujet une parole qui m’a profondément frappé.
Avant de venir à Paris, le malade était resté deux mois à Lyon, dans le service d’Ollier. Nous savons tous quelle était la valeur du chirurgien lyonnais. Chaque matin, passant devant le lit de « l’homme à la fourchette », il s’arrêtait, absorbé dans ses réflexions : « Comme il serait beau, tout de même », disait-il à ses élèves, « comme il serait beau d’enlever cette fourchette ! » Et puis il continuait sa visite. Ces quelques mots d’Ollier montrent, mieux que tous les commentaires, quel était alors l’état d’esprit des maîtres de la chirurgie.
« Eh bien ! moi, j’enlevai la fourchette, voilà tout », me dit Labbé.
Voilà tout ! Eh oui ! Voilà tout ! Mais tout est dans ce simple mot — ou plutôt dans ce mot si simple. Il est la marque d’un esprit résolu et le symbole du courage.
Labbé, je l’ai déjà dit, écrivait peu ; il publiait moins encore ; de temps en temps, la relation de quelque opération nouvelle, comme la première extirpation du larynx faite en France, en 1885, intervention qui donne une idée de sa hardiesse. Et ce n’est pas par ses ouvrages sur les fibromes de la paroi abdominale et sur les tumeurs bénignes du sein, qui sont cependant de bons
LÉON LABBÉ
livres, demeurés classiques, que Labbé restera dans notre mémoire.
C’est lui qui appliqua le premier l’aspiration, que Dieulafoy venait d’inventer, à la ponction de la vessie. C’est également à lui que nous devons la chloroformisation goutte à goutte, et il était de ceux qui, aux premiers jours de la chirurgie abdominale, ne reculèrent pas devant elle.
Il écrivait peu, mais il travaillait beaucoup, c’était sa façon d’enseigner. Car, ce n’est pas tant par leurs livres que par leur exemple que les chirurgiens se survivent. Et si, de temps en temps, l’un d’entre eux peut laisser, par la découverte de quelque arme nouvelle contre la maladie et contre la mort, un nom qui ne périra pas, beaucoup connaissent la fierté que peut donner le sentiment que leur œuvre persistera par l’intermédiaire des élèves qui apprennent à leur côté la méthode qui guérit ou le geste qui rend la vie et les transmettent après eux.
C’est ainsi que Labbé fut un grand éducateur. C’était une haute ambition que d’obtenir chez lui une place d’interne. Et nombre de ceux qui l’obtinrent et qui furent, jusqu’à ces dernières années, l’honneur de la chirurgie française, ont été, les uns après les autres, rejoindre leur vieux maître. Mais quelques-uns sont toujours là.
Vous permettrez à ma vieille amitié de n’en citer qu’un seul, parce qu’il fut peut-être le plus profondément aimé. Et si Labbé pouvait m’entendre, il serait heureux, je le sais, de voir associer à son nom le nom de celui qui lui fut le plus cher. Notre collègue Témoin qui, pendant près de cinquante ans d’une magnifique et bienfaisante activité, a déroulé, dans le silence et dans la solitude, une des plus belles carrières chirurgicales qu’il soit possible de rêver.
Mais, Messieurs, il y a dans la vie de Labbé, autre chose que son œuvre chirurgicale. Il a son œuvre parlementaire.
En 1892. il entrait à la Haute Assemblée, comme sénateur de son département, qui lui est resté fidèle jusqu’à sa mort.
En 1894. Fimplacable limite d'âge lui ayant enlevé ce beau service de Beaujon. qu’il aimait et où il avait donné de si grands exemples, il abandonna complètement l’exercice de la chirurgie.
Pendant vingt-cinq ans, il s’est donné toute entier à ses fonctions parlementaires où l’on peut, suivant la façon dont on les remplit, faire tant de bien, mais aussi faire tant de mal !
Car, s’il était entré au Parlement, c’était avec le désir profond de ne pas seulement servir le département de l’Orne, sa petite patrie, mais sa grande patrie, la France ! On l’a bien vu, aux mauvais jours. Ce n’était pas, comme tant d’autres, poussé par le désir de détenir quelques lambeaux de cette puissance publique qui, si elle permet quelquefois de réaliser des oeuvres utiles et de faire de grandes choses, ne sert trop souvent qu’à satisfaire les ambitions et les appétits, suivant les méthodes et les habitudes dont nous avons chaque jour sous les yeux le déplorable exemple! Car les meilleurs eux-mèmes se voient trop souvent entraînés dans les batailles des partis par les vices irrémédiables d’un système vieilli, dont les bons côtés disparaissent à mesure que s’accentuent les tares imposées par les nécessités, je dirai même par les fatalités de la servitude électorale.
Labbé ne s’était pas installé dans son fauteuil sénatorial, pour y sauver des ministères ou les renverser par son vote, alors même qu'il était absent et se promenait dans ses terres. Il s’était fait une plus haute idée de ses devoirs. Il songeait au bien de la France, et même à son salut. Car, aux jours sombres, il fut parmi les hommes clairvoyants, vivant sur cette terre et non dans les nuées, qui virent approcher l’orage et travaillèrent à en limiter les ravages autrement que par des discours.
Il avait rapidement acquis, parmi ses collègues, une haute situation morale. La juste renommée qui entourait son nom, sa
LÉON LABBÉ
droiture, sa franchise, son désintéressement, cette sorte de rayonnement personnel qui émanait de lui et aussi ses interventions à la tribune, où il montait de temps en temps, et qui mettaient en relief son inaltérable bon sens, lui avait donné une grande autorité, qui ne fit que s’accroître, lorsqu’en 1903, il fut appelé à l’Académie des Sciences.
C’est à Labbé, et à lui seul, a-t-on le droit de dire, que fut due l’adoption de la loi qui porte son nom, de cette loi Labbé, qui institua dans l’armée la vaccination obligatoire contre la fièvre typhoïde. Cette loi est du 28 mai 1914. Mais Labbé avait depuis longtemps préparé les esprits à son adoption par son intervention décisive à la tribune du Sénat, un an auparavant, le 22 mai 1913.
Dans ce discours, qui est un modèle de documentation, de logique et de précision, il montra les bienfaits évidents de la vaccination antityphique sur les troupes de l’Afrique du Nord, à l’époque glorieuse de cette pénétration française au Maroc, qui fut peut-être l’œuvre coloniale la plus belle et la plus bienfaisante qui ait jamais été menée à bien, et dans laquelle, à côté de nos soldats, sous l’impulsion merveilleuse du grand colonisateur que fut le maréchal Lyautey, le corps médical a joué un si grand rôle.
Dix-huit mois à peine après cette intervention presque prophétique, à la fin de cette année 1914, qui avait vu se déchaîner le fléau qui devait embraser le monde, des milliers et des milliers de typhiques encombraient tous nos hôpitaux, et nous nous demandions avec angoisse, à l’heure où commençait à peine cette guerre de tranchées qui devait durer si longtemps, et où des miracles ont été accomplis pour rendre moins meurtrières les terribles conditions d’existence des hommes qui, dans le froid, dans la boue, sous le fer et le feu, y défendaient le sol de la Patrie, — nous nous demandions avec angoisse ce qu’il adviendrait de la puissance de l’armée française, si la fièvre typhoïde continuait à étendre ses ravages. C’est alors qu’on vit les effets de la loi salu-
taire qu’un an à peine, auparavant Labbé avait imposée aux décisions du Parlement.
Reportons-nous à ces jours tragiques qu’on paraît vouloir oublier, et dont il semble maintenant qu’il soit défendu de parler, comme si la meilleure façon d’en éviter le retour n’était pas de s’en souvenir, et de nous montrer prêts, en forgeant notre cuirasse, à faire ce qu’il faut pour qu’ils ne puissent revenir.
Souvenons-nous donc de ces jours douloureux et des angoisses que nous avons connues ! Oui, souvenons-nous bien qu’après la bataille immortelle qui, dans ces Champs Catalauniques où vinrent se briser les hordes d’Attila, sauva pour la deuxième fois les destins de la France, — alors qu’une immense espérance remplissait tous les cœurs et qu’aucun de nous ne pensait que les calamités de la guerre pussent se prolonger si longtemps, — ceux d’entre nous, qui savaient ce qui se passait dans les hôpitaux du front de nos armées, se demandaient avec angoisse jusqu’où s’étendraient les ravages de cette fièvre typhoïde, qui chaque jour se montrait plus maligne et plus redoutable. Allait-elle décimer l’armée et compromettre la victoire, cette victoire magnifique que notre invincible espérance attendait pour le lendemain ?
Mais à ce moment même des hommes travaillaient, préparant une autre victoire, la victoire du génie de l’homme sur les puissances de la mort. Et cette vaccination contre la fièvre typhoïde, dont Labbé avait expliqué l’action merveilleuse et fait voter l’obligation, allait en peu de temps délivrer notre armée du fléau qui la décimait, — comme au même moment la sérothérapie préventive la délivrait du tétanos, qui, aux premiers jours de la guerre, avait trouvé les chirurgiens impuissants et désespérés, devant ce mal terrible qu’ils ne connaissaient plus.
Ah ! Messieurs, il ne faudrait pas cependant que l’habitude que nous avons de voir au milieu de nous, dans la simplicité de leur vie, les hommes qui ont rendu de tels services à la Patrie et qui ont,
LÉON LABBÉ
dans le silence de leurs laboratoires, accompli de si belles choses, nous fît méconnaître la grandeur de leur œuvre et la gloire que leur présence fait rejaillir sur nous.
Certes, dans ces années tragiques nous avons tous, tant que nous sommes, travaillé de toutes nos forces. Et si notre action collective nous a permis, à nous, chirurgiens, de sauver de la mort des milliers et des milliers, et des millions de blessés, qui ont gagné la guerre en retournant au feu, notre œuvre individuelle, quelque active qu’elle ait été, n’est rien à côté de celle de certains hommes. Qu’avons-nous fait à côté des Maîtres de l’Institut Pasteur, qui ont vaincu le tétanos comme ils avaient jadis vaincu la diphtérie ? Qu’avons-nous fait à côté de celui, que je vois au milieu de nous, qui a chassé de nos armées la fièvre typhoïde, et qui a pris ainsi à la Victoire de la France une part plus grande peut-être, — et non moins glorieuse, — que celle de certains grands chefs, dont l’image de marbre ou de bronze s’élève déjà sous le ciel, comme un hommage fervent et mérité de la France reconnaissante?
Telle fut, au Sénat, l’œuvre capitale de Léon Labbé. Et dès le jour où il eut la vision prophétique des événements qui allaient ensanglanter le monde, — il a, lui aussi, bien mérité de la Patrie.
Qui n’a gardé vivant le souvenir de cet homme, tel qu’il était dans la pleine force de l’âge, — tel qu’il est resté jusqu’au bout !
Il était grand, avec de larges épaules, qui donnaient la sensation de force et qui ne se voûtèrent quelque peu que vers la fin de sa vie.
Il portait droit une tête énergique, dont les traits tourmentés ne peuvent pas sortir de la mémoire. Il avait un front dégarni, des cheveux longs, rejetés en arrière, des sourcils épais, des yeux pénétrants, d’une vivacité incroyable, et qui reflétaient l’ardeur de son caractère bouillant, qui l’emportait parfois dans des colères aussitôt apaisées, pour laisser la place à une bonté naturelle, qui ne connaissait pas de bornes. Il avait un nez large, aux narines irrégulières, une bouche charnue dont la lèvre inférieure s’avançait quelque peu. Sa moustache rebelle allait sur les côtés se perdre dans les broussailles de sa barbe.
Sa face colorée, mobile, extraordinairement expressive et vivante rappelait certaines figures que l’on rencontre aux tableaux des vieux maîtres flamands. Il avait une main fine, des doigts d’une souplesse et d’une agilité merveilleuses. Au cours de la conversation la plus simple, il saisissait d’une main un bouton de votre gilet, et vous attirait vers lui, tandis que, de l’autre main, il vous prenait par l’épaule, comme pour vous immobiliser et retenir votre attention.
Sa parole était difficile heurtée, parfois incorrecte ; mais l’effort visible que provoquait chez lui le moindre discours, retenait l’attention de ses auditeurs et ne donnait que plus de force à ses arguments, car il avait des arguments et n’aimait pas, comme tant d’autres, à parler pour ne rien dire. Il n’en eut que plus de mérite à prendre la parole au Sénat, à cette haute et solennelle tribune qui paralyse tant d’orateurs et écrase tant de talents.
Que dirait-il donc maintenant, ce grand honnête homme, qui, il y a vingt ans, sentait le doute envahir invinciblement son esprit ? Que dirait-il après ce que nous avons vu pendant la guerre, et
LÉON LABBÉ
plus encore peut-être, depuis que le canon s’est tu sur les champs de bataille et que nous l’avons vu remplacé dans les conférences ou dans les congrès par des armes empoisonnées, moins brutales sans doute, mais peut-être plus dangereuses ? Que dirait ce grand honnête homme, en voyant s’affirmer l’égoïsme de ceux que les hasards de la politique poussent, presque partout, au gouvernement des nations ?
De quoi ne douterait-il pas, comme nous tous, hélas ! en voyant aujourd’hui la tragédie confuse et douloureuse où se débat le monde ?
Nous sommes, cependant, la France ! Qui donc, qui donc saura mettre au cœur des Français l’énergie, le courage, la volonté, et, dans leur âme la raison ?
Tout à coup, la foudre éclata ! Et les premiers jours de la guerre, en dehors des angoisses qu’il ressentait pour la patrie, lui réservèrent, comme à tant d’autres, comme à nous tous, de cruelles inquiétudes pour ceux de ses enfants que le destin poussait sur les champs de bataille.
Son petit-fils, le fils de Lermoyez, était de cette course à la mer, où les soldats de Foch disputaient pied à pied le sol de la Patrie contre des forces écrasantes, qui, cependant furent clouées au sol le long de cet Yser, misérable ruisseau fangeux, dont le nom franchira l’Histoire !
Il fut blessé gravement à la cuisse, dans les environs de Dunkerque. Tuffier, qui se multipliait déjà, comme il le fit pendant toute la guerre, le transporta jusqu’à Paris dans sa propre voiture. Labbé, que sa situation parlementaire avait entraîné à Bordeaux, accourut immédiatement. Son petit-fils était confié à l’admirable chirurgien qu’était Ricard. La gangrène gazeuse, cette terrible
complication des blessures par éclat d’obus, que nous commencions à connaître, avait déjà fait son apparition. Le vieux lutteur, devant la mort qui menaçait son petit-fils, sentit bouillir son sang de chirurgien. Ricard intervint sans retard et Labbé le poussait à étendre encore ses larges incisions et ses débridements. Et son petit-fils fut sauvé.
Et maintenant, hélas ! De tous ceux qui vécurent ces heures douloureuses, que reste-t-il ? Labbé, Tuf fier, Ricard, et le jeune blessé lui-même, emporté plus tard brusquement ! et son père qui n’a pu lui survivre ! Tous morts ! Tous disparus !...
Labbé au moins, est parti le premier, et la destinée fatidique, en abattant le grand vieillard, a suivi l’ordre prescrit par la nature.
Il avait quatre-vingt-trois ans. Il travaillait encore pour le bien du pays. Il était demeuré un des membres les plus influents de la Commission de l’armée, dont il ne manquait pas une seule séance.
Mais la résistance humaine a des bornes.
Il souffrait depuis longtemps de crises d’asthme et de suffocation. Plusieurs fois même on avait craint des accidents de pneumonie. Le 12 mars 1916, il fut repris sérieusement. Il sortit cependant le 15, pour aller remplir son devoir. Et les accidents s’aggravèrent. Pendant deux ou trois jours son état parut stationnaire. Le 20, même, il se sentit mieux. Il écrivit une lettre, la dernière qu’il ait écrite. Elle était adressée au président de la Commission de l’armée, à Clemenceau, qui n’était encore que l’impitoyable critique des opérations militaires, avant d’être le grand vieillard héroïque et sublime, qui sut communiquer à tous la flamme qui lui brûlait le cœur et dont l’énergie surhumaine devait faire avant bien longtemps, l’animateur de la victoire et le sauveur de la Patrie.
Il s’endormit paisiblement. Le lendemain matin, quand on pénétra dans sa chambre, il était entré pour toujours dans la sérénité de la mort.
LÉON LABBÉ
Pendant ce temps, le canon de Verdun, nuit et jour, ébranlait la terre. Depuis un mois, là-bas, sur les âpres collines couronnées de noms immortels, à travers les arbres hachés dont quelques-uns dressent encore, sur ce sol à jamais sacré, le spectre de leurs troncs blanchis, les rafales de fer et de feu abattaient par milliers, sur la terre abreuvée de sang, de jeunes soldats faits pour vivre, et que la criminelle folie de quelques hommes, toujours vivants et toujours impunis, avait lancés dans Phécatombe.
Qu’était donc ce vieillard, couché parmi les fleurs, dans l’obcurité silencieuse d’une chambre où veillaient près de lui ceux qui l’avaient aimé ? Qu’était-ce donc ce vieillard auprès des cadavres sans nombre, qui, à cette heure même, sur la terre maudite, ouvraient vers le ciel noir leurs yeux enveloppés des ombres de la mort ?
Léon Labbé, par ses hautes fonctions, avait droit à tous les honneurs. En ces jours de deuil et de gloire, les cortèges funèbres se déroulaient dans la ferveur et l’émotion qui planaient sur tous les esprits. Mais quelle poignante grandeur !
Et, parmi les jeunes soldats qui s’avançaient autour de son cercueil, et qui, comme leurs frères d’armes, allaient partir pour le front des armées, d’où beaucoup ne reviendraient pas, la foule anxieuse et recueillie cherchait des yeux ceux qui allaient mourir !
Et maintenant, il repose là-bas, au flanc de la colline qui domine la grande ville. Et parmi les milliers de tombes qui remplissent la cité des morts, la sienne est parmi les plus humbles.
Mais il est là, sous la dalle funèbre, couché dans l’éternel silence, et son nom, gravé sur la pierre, suffit pour rappeler au passant solitaire l’homme d’action qui travailla avec courage, et qui, sur cette terre des vivants, fit son devoir jusqu’à son dernier jour.
Seize années ont passé depuis que le vieux maître dort à côté des siens. Un siècle entier s’est écoulé depuis le jour de sa naissance.
Il est de ceux qui virent se transformer le monde. Que se passera-t-il pendant le siècle qui commence ?
Ah ! sans doute, l’homme vainqueur du temps et de l’espace,
parcourra la terre et les airs et les flots mouvants de la mer.
Mais verra-t-il jamais la raison souveraine guider l’Humanité vers des destinées moins cruelles que celles qui l’ont entraînée vers les abîmes que nous avons connus ?
Nos enfants ont vécu dans le sang et dans la douleur. Il ne faut pas que leurs enfants remontent le même calvaire.
Et si Labbé, qui sentit un jour le doute amer pénétrer dans son âme, pouvait, aux heures troubles où nous sommes, revenir au milieu de nous, il leur dirait : « Fils de la France, survivants « douloureux de la grande épopée, qui vivez aujourd’hui dans un « monde encore agité des grands remous du cataclysme, si vous « voulez que vos enfants, que ceux qui montent aujourd’hui, dans « la jeunesse et l’innocence, vers cet avenir inconnu que les « passions des hommes peuvent faire sombre ou radieux, — si vous « voulez que vos enfants vivent dans l’ordre et dans la paix et ne « connaissent pas ce que vous avez vu, — retrouvez l’énergie dont « vous avez donné, aux jours des catastrophes, tant de preuves « sublimes ! Enseignez à vos fils, avant tout, le courage ! 4 Apprenez-leur la volonté !
« Parlez-leur du travail plutôt que du repos ; de leurs devoirs « plutôt que de leurs droits.
« Parlez-leur de la Discipline, plutôt que de la Liberté, car la « liberté de chacun n’a d’autre garantie que la discipline de tous. « Et l’apostrophe de Madame Roland à la statue de la Déesse « indifférente au sang qui coulait à ses pieds, n’a pas cessé d’être « actuelle : « O Liberté, que de crimes on commet en ton nom !... » « Liberté ! Liberté ! que deviens-tu dans notre France, où les lois « de la République permettent à des criminels et à des fous
LÉON LABBÉ
« de prêcher la guerre civile, et de pousser à la révolte et à la « désertion les jeunes soldats de la France ?...
« Plutôt que de l’Egalité, parlez à vos enfants de la supériorité « nécessaire de la raison sur la folie, des savants sur les ignorants, « des travailleurs sur les paresseux, des bons sur les méchants, des « justes sur les criminels.
« Mais parlez-leur surtout de la Fraternité. Dites-leur bien que « les hommes sont frères, mais qu’ils ne peuvent le rester qu’en « obéissant à l’honneur, à la bonne foi, à la parole donnée.
« Et les peuples sont comme les hommes. Si vous voulez que les « peuples soient frères, qu’ils vivent donc enfin dans le respect « les uns des autres, dans la justice et dans la loyauté. Car on ne « fraternise pas avec la haine, le mensonge et la trahison !
« Ecoutons donc la voix qui sort du tombeau du vieux Maître :
« Réveillez-vous, fils de la France. Vous voyez ce que sont les « lendemains de la victoire. Si vous voulez que votre mère vive et « demeure à jamais l’immortelle Patrie qui, pendant tant de « siècles, comme l’étoile du matin, a dirigé l’Humanité dans les « ténèbres de l’Histoire ! Si vous voulez ne pas revoir ce que vous « avez vu, — soyez loyaux, justes et généreux. Mais gardez le front « haut, le cœur ferme et le bras solide ! »
Académie de Médecine .
13 décembre 1932.