DE L’ACADEMIE ROYALE DE CHIRURGIE
Discours prononcé à V Académie de Médecine le 7 octobre 1931
Monsieur le Président de la République,
Monsieur le Ministre,
Mesdames, Messieurs,
Pour bien comprendre Faction de l’Académie Royale de Chirurgie, et le rôle qu’elle a joué dans l’évolution de cette science, il faut se rendre compte de ce qu’était la Chirurgie Française, à l’heure où quelques hommes, qui marchaient avec l’esprit de leur temps, se réunirent pour discuter ensemble des problèmes qui l’intéressaient.
Ambroise Paré était mort depuis un siècle et demi. Je ne reviendrai pas, ayant eu l’occasion d’en parler ici même, il y a un an, sur l’œuvre de ce grand réalisateur, qui n’eut d’autre maître que lui-même, et qui ne mérite ce beau nom de « Père de la Chirurgie » que parce qu’il avait pris pour guide l’observation personnelle, et qu’il avait su s’affranchir, en bien des circonstances, des erreurs du passé.
Avec lui finissait le xvie siècle. Mais le xvne, si grand par tant de côtés, ne nous offre aucun de ces noms dominateurs qui survivent, au cours des âges, aux hommes qui les ont illustrés.
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Il semble qu'aux grandes époques, où l’esprit humain subit une sorte de fermentation qui s'épanouit en œuvres magnifiques, la force qui soulève les âmes et conduit aux sommets les facultés humaines ne puisse s’étendre en même temps à toutes les branches du savoir universel.
Il en a toujours été ainsi, même à l’époque du « Miracle grec », où la philosophie, où l’art dramatique nous ont donné des œuvres immortelles ; où l’architecture, où la sculpture ont atteint une perfection qui ne fut jamais égalée, mais où la science ne participa que faiblement à cette merveilleuse floraison intellectuelle.
Il en fut de même au xvii® siècle, qui serait resté pour nous le grand siècle, si le xix9 ne fut venu, qui a connu toutes les gloires et changé la face du monde! Grand ministres et grands capitaines, — un Richelieu et un Colbert, un Turenne et un Condé, — et Vauban qui fut tout à la fois... Et combien d’autres : magnifique phalange littéraire, philosophique et scientifique, avec les grands écrivains, auxquels nous devons la forme définitive de cette pure et parfaite langue française, qu’il nous faut défendre aujourd’hui contre les entreprises des barbares, avec Descartes, élevant un monument sublime à la puissance de la raison, avec Pascal, succombant dans l’angoisse devant les problèmes éternels que son génie avait illuminés d’éclairs l
Pendant le siècle entier la Chirurgie vécut sur le passé. Pas un grand nom. Et ce fut d’ailleurs une époque où médecins et chirurgiens s’occupaient davantage de batailler entre eux sur des question de préséance que d’aller chercher dans la nature la source de leur inspiration.
Ce fut l’Académie Royale, dont je n’ai point à vous apprendre l’histoire, que mon ami Ch. Lenormant vient de nous raconter de façon si attachante, mais dont il m’incombe d’étudier
l’influence, qui vint réveiller la Chirurgie Française de son sommeil séculaire.
En réalité, pendant tout le cours du xvne siècle, celle-ci, paralysée par des luttes stériles, n’avait vu surgir aucun maître. Et cependant, il y avait eu, pendant ce temps, des découvertes capitales, à commencer par celle de Harvey, sur la circulation du sang. Une révélation de cette grandeur eût dû faire sentir son influence sur les progrès de la chirurgie comme sur ceux de la médecine. Mais les découvertes, même les plus géniales, sont lentes à faire sentir leur action. Elles suscitent même, le plus souvent, des oppositions passionnées, et il y a toujours des contradicteurs pour nier l’évidence, surtout quand cette évidence se manifeste à l’encontre des idées reçues. Nous le voyons bien aujourd’hui ! Il en était de même autrefois, où la diffusion des connaissances était beaucoup plus lente et où le respect pour la tradition galénique et les théories des anciens s’exerçait sous la forme d’une sorte de fétichisme. Et le Diafoirus de Molière nous montre, quelque peu exagérée sans doute par la verve puissante du grand comique, la résistance instinctive des médecins de l’époque aux découvertes les plus lumineuses.
Il est probable que, sous ce rapport, l’esprit de réaction des chirurgiens ne différait guère de ce qu’il était chez les médecins, et cela explique en partie comment, pendant tout le cours du xvne siècle, aucun homme de talent ne put marquer de son empreinte la chirurgie française, qui ne différait guère, à la mort de Louis XIV, de ce qu’elle était, un siècle auparavant, à la mort de son aïeul Henri IV.
L’Académie Royale, en animant la chirurgie d’un esprit nouveau, allait lui infuser la jeunesse et la vie, et la diriger vers des destinées inconnues sur les routes de l’avenir où, après des péripéties qui faillirent lui être fatales, elle devait aller si loin.
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La lecture de ses Mémoires est pleine d’intérêt pour nous. Elle suffirait à nous corriger du péché d’orgueil. Car elle nous montre combien nos prédécesseurs avaient d’idées justes et jusqu’où pouvait aller leur hardiesse. Que n’auraient-ils pas fait s’ils avaient eu la notion précise de l’infection ! Mais le temps de Pasteur n’était pas venu. Ambroise Paré, aussi, était hardi, et, malgré la crédulité de son siècle, pénétré d’un souverain bon sens. Cependant, deux siècles après lui, voici qu’apparaît quelque chose de vraiment nouveau et qui fut, précisément, l’esprit de l’Académie Royale. C’est l’observation scientifique, souvent accompagnée des constatations de l’anatomie pathologique. C’est la réunion en faisceau d’un nombre de plus en plus grand d’observations comparables. C’est la discussion à leur sujet permettant d’en tirer des conclusions. C’est en somme l’application d’une méthode sur laquelle vivent, depuis cette époque, toutes les sociétés scientifiques, à commencer par notre Société Nationale de Chirurgie, plus jeune de cent ans — et déjà centenaire — , héritière directe et continuatrice de l’Académie Royale.
Les fondateurs de celle-ci en avaient parfaitement conscience, et voici ce que nous trouvons dans la préface des Mémoires :
« Les observations et les expériences physiques, ces secours « si nécessaires, ne conduisent pas séparément aux vérités « cachées qui peuvent enrichir notre art. Les observations « influent sur les expériences, et les expériences influent sur les « observations. Elles se prêtent un appui mutuel. Non seulement « l’observation rectifie l’expérience physique, elle en suggère « encore de nouvelles, qu’on ne tenterait point sans elle ». Ne dirait-on pas ces quelques phrases extraites du livre de Claude Bernard ?
Et plus loin, en tête du second volume : « L’Académie Royale « est une société à laquelle seraient rapportées les observations « et les découvertes, et où elles seraient mises à l’épreuve d’une
« critique judicieuse, pour être ensuite communiquées au public « et composer une espèce de Code de la Chirurgie ! »
Nous ne faisons pas autre chose, à la Société de Chirurgie et dans la plupart des Sociétés savantes, que de nous conformer à ce programme, établi il y a deux cents ans.
Il suffît de parcourir les cinq volumes des Mémoires pour se rendre compte de l’étendue des connaissances chirurgicales des hommes du xvme siècle, de leur expérience, de leur hardiesse, — à une époque où, il faut bien s’en souvenir, l’anesthésie n’existait pas. — et souvent aussi de leur bon sens.
Nous ne pouvons ici qu’effleurer les grandes lignes des nombreuses questions traitées dans ces recueils, mais il n’en faut pas davantage pour nous rendre compte de la haute valeur du travail qui s’élabora dans le sein de l’Académie, pendant les soixante années de son existence.
On est étonné du nombre de travaux parus sur la trépanation. Les chirurgiens en usaient et peut-être même en abusaient. Quesnay la recommandait dans les fractures du crâne et surtout les enfoncements. Il se rendait parfaitement compte que la perte de connaissance immédiate est due à la commotion cérébrale, alors que, lorsqu’elle est tardive et progressive, elle est au contraire produite par un épanchement sanguin intracrânien, qu’il y aura lieu d’évacuer pour décomprimer le cerveau.
La Peyronie, un des plus grands noms de l’Académie, savait fort bien qu’il est possible d’enlever des fragments du cerveau sans entraîner la mort, et même quelquefois sans provoquer de troubles sérieux. Il savait encore, et, sans aucun doute, beaucoup d’autres savaient avec lui, que la douleur de tête fixe, accompagnée de fièvre et de paralysie, est un signe d’abcès cérébral ; que la paralysie siège du côté opposé à celui où se trouve l’abcès, et que c’est sur ce dernier que doit porter la trépanation.
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La hernie étranglée, avec ses accidents foudroyants, provoquait de fréquentes communications. On en voyait un grand nombre à cette époque, et beaucoup étaient gangrenées. Louis, qui fut un des membres les plus actifs et les plus persévérants de l’Académie, en parle à diverses reprises. On savait qu’il y a des hernies anciennes à anneaux larges, qu’il faut traiter par le taxis ; des hernies, au contraire, qu’il faut opérer immédiatement ; « dans les vingt-quatre heures », disait Saviard. Disons-nous autre chose, aujourd’hui ? Et Louis affirme qu’il faut non seulement inciser l’anneau, mais ouvrir le sac, et débrider son collet. Ritsch conseille même, une fois le sac ouvert, d’attirer l’anse intestinale, afin de s’assurer de l’état de ses parois, avant de la rentrer dans le ventre. La gangrène, je le répète, était fréquente à cette époque, où les malades étaient vus trop tard. Les anus contre nature étaient communs. On s’occupait de la meilleure façon de les fermer, et on discutait sur la possibilité de la résection de l’anse nécrosée et de sa suture. Il ne faudrait pas remonter bien loin dans les Bulletins de notre Société de Chirurgie pour y rencontrer des discussions de même nature.
Les communications de J.-L. Petit sur la nécessité d’ouvrir les collections de la vésicule biliaire et d’en enlever les calculs ont fait à cette époque une impression dont le souvenir n’a jamais été perdu. Il n’y manque que le mot de cholécystite.
On est étonné de voir à quel haut degré de hardiesse était parvenue la chirurgie du rein. La néphrotomie dans la lithiase rénale a provoqué des discussions assez fréquentes. La plupart pensaient qu’il n’y a lieu d’aller ouvrir le rein pour rechercher la pierre qu’il contient que lorsqu’il y a un abcès ou une fistule, grâce à laquelle, disait Lafitte, la nature montre au chirurgien la route qu’il doit suivre. Mais on discute aussi sur l’extraction de la pierre du rein, en dehors de toute suppuration « pourvu qu’elle se fasse sentir au tact ».
C’est en 1752 que Daviel parla pour la première fois du traitement de la cataracte par l’extraction du cristallin, qui lui avait, donné 182 succès sur 206 opérations. Et ce n’est pas tous les jours qu’il est donné d’entendre, dans une Société savante, une communication qui suffit à rendre immortel le nom de son auteur.
Que de choses sur le cancer et son traitement !
Le Dran conseille l’opération, de préférence aux caustiques, dans le cancer de la peau, et fait une étude sur le cancer du sein, dont il connaissait les métastases pulmonaires. Il parle d’une femme atteinte de cancer bilatéral du sein, opérée des deux: côtés par Foubert en une même séance, et restée guérie huit ans. Il fallait qu’il y eût, à cette époque préanesthésique, des chirurgiens courageux — et des malades héroïques !
Que de communications encore sur les questions les plus diverses : sur le traitement du bec-de-lièvre, qui revient souvent ; sur la trachéotomie, que Louis conseille de pratiquer le plus tôt possible dans 1’ « esquinancie inflammatoire », qui n’était autre que le croup. Le même Louis avait étendu la trachéotomie aux corps étrangers des voies aériennes, dans un excellent travail auquel nous n’aurions aujourd’hui rien à reprendre. Nous trouvons encore des mémoires sur les courbures de la colonne vertébrale et le moyen d’y remédier. Les moyens violents avaient été essayés et les corsets ne datent pas d’hier. Faget avait donné de très bons conseils dans le traitement des abcès du périnée. Les corps étrangers de l’œsophage étaient enlevés, exactement comme aujourd’hui, par l’incision latérale de ce conduit, et ceux de l’estomac par la grastrotomie, bien avant que Labbé eût étonné ses contemporains de 1873 avec l’histoire de l’homme à la fourchette.
L’anatomie pathologique des fractures du col du fémur était bien connue, — leurs symptômes l’étaient aussi — , et si les
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anciens laissent aux modernes les enchevillements et les sutures, le traitement par les appareils d’extension était appliqué, comme il l’était aux fractures de cuisse et à certaines fractures de jambe.
Il y a encore, dans le dernier volume, des choses bien intéressantes : un anonyme parle du rôle du périoste dans la régénération des os ; et le volume se termine sur la communication d’un homonyme dont j’ai lieu d’être fier, — le chirurgien Faure — , qui, après une diatribe énergique sur les onguents de toute espèce qui faisaient partie de la pharmacopée encore en usage, « et dont « la plupart ne sont que des parties d’animaux et de végétaux, « lesquelles introduites ou appliquées sur les ulcères se pourris- « sent et produisent souvent la pourriture des parties qu’elles « touchent », — préconise avec une ardente conviction de traitement par la chaleur et en particulier l’insolation. Rien de nouveau sous le soleil, pas même l’héliothérapie !
On discutait aussi sur les interventions abdominales. Il y a, dans les Mémoires, bien des traces de ces discussions. Petit fils s’occupe des épanchements sanguins du bas-ventre et Bordenave, qui apporte de nombreuses observations de plaies de l’abdomen, parle de l’aggravation subite au moment où se détache la paroi intestinale nécrosée à la suite d’un traumatisme.
Mais il y a mieux : Le Dran donne l’observation d’un kyste de l’ovaire guéri après une ouverture et une assez longue suppuration. De la Porte se demande s’il ne serait pas possible d’enlever le foyer de la maladie, c’est-à-dire la tumeur formée par l’ovaire, et Morand, qui a souvent donné des preuves de sa haute valeur, après avoir étudié les signes qui permettent de reconnaître ces tumeurs à leur début, se range à l’avis de De la Porte. Sans doute ces chirurgiens n’ont pas fait l’ovariotomie. Mais cette discussion nous montre quel était l’état d’esprit de ces hommes, qui, bien avant l’anesthésie, devançaient de cent ans les chirurgiens qui ont exécuté ce qu’eux-mêmes avaient conçu.
Boucher rapporte les observations de 120 blessés de Fontenoy atteints de plaies articulaires ou para-articulaires, dont beaucoup avec fractures, qui, traités sans amputation, ont tous guéri. « C’étaient des blessures par mousqueton ou par pistolet, les « ravages du boulet ou de la bombe ne laissant guère de « ressources à l’art ».
165 blessés, non amputés, ont également tous guéri, alors que la mortalité des amputations a été d’environ les deux tiers. Sommes-nous en 1745 ou en 1918 ?
Mais lorsque l’amputation est nécessaire, plus elle sera précoce, et plus elle aura de chances de succès.
Comme toujours, les avis sont contradictoires, et Faure en tient pour l’opération retardée. Après six semaines, 10 amputations faites à Douai, toujours sur les blessés de Fontenoy, lui ont donné 10 succès.
Il est évident que ces résultats si différents tenaient à des conditions particulières inhérentes au chirurgien ou aux sources d’infection locale : la plupart des blessés de Boucher succombèrent au tétanos.
Plus tard, La Martinière a fait sur le traitement des plaies par armes à feu un travail rempli d’idées justes et qui représente assez exactement les notions admises à cette époque. Il faut débrider largement, enlever les corps étrangers, les esquilles, faire des contre-ouvertures aux points déclives, mettre des mèches d’un orifice à l’autre, « assez larges, pour ne pas faire la corde ». Avons-nous donc fait autre chose, pendant la grande guerre, après notre éducation des premiers jours, et avant que les progrès réalisés dans le transport des blessés, et la précocité des interventions, aient permis, dans bien des cas, la suture après épluchage et désinfection parfaite des plaies ?
La Martinière proscrit enfin les effets nocifs des médicaments « gras et pourrissants ».
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La chirurgie utérine ne les effrayait pas. Levret, qui porte un grand nom, a émis sur le traitement des polypes utérins des idées auxquelles nous n’avons pas changé grand’chose, et je pense que les accoucheurs d’aujourd’hui accepteraient sans observation les conseils qu’il donne à propos de la délivrance.
S’il n’y a rien : attendre.
S’il y a des sécrétions fétides : pratiquer des injections intra-utérines.
S’il y a quelque hémorragie sérieuse: délivrance artificielle.
Simon fixe les indications de l’opération césarienne. Ce sont à peu près celles d’aujourd’hui. L’Académie avait eu à ce propos connaissance de 8 opérations, dont 7 suivies de succès.
Parmi les indications, il range la « conception ventrale », qui n’est autre chose que la grossesse ectopique abdominale, et qu’il accompagne d’une assez bonne description.
« L’extraction du fœtus par le ventre, dit-il, serait très grave, « à cause des adhérences du placenta aux viscères. Cependant « elle est indiquée au moment du faux: travail, si l’enfant est « vivant ». N’oublions pas que ces lignes sont écrites il y a près de deux cents ans. Personne à cette époque n’avait aucune idée de la pathogénie de la grossesse ectopique. Mais Simon savait ce qu’il disait.
Les travaux les plus intéressants sont peut-être ceux qui se rapportent au traitement des plaies et des fractures, parce qu’ils nous montrent avec évidence la supériorité, je ne dis pas des chirurgiens, mais de la Chirurgie du xvme siècle sur la Chirurgie du xixe. Il y a eu pas mal de batailles au cours du xvme siècle, bien que le xixe... hélas ! et le xxe n’aient rien à lui envier sous ce rapport. L’homme est resté le même.
La bataille de Fontenoy, en particulier, dont beaucoup de blessés avaient été transportés à Lille et à Douai, a donné lieu à de bien intéressantes communications.
Telle était, en somme, la doctrine établie. On se rendait compte de la nécessité des larges débridements, de la supériorité de la chirurgie à ciel ouvert, de ce large drainage, que Ton faisait alors, non avec des drains qui n’existaient pas, mais avec des tentes, mais avec des mèches destinées à laisser ouvert le foyer d’infection et à permettre l’évacuation des liquides infectés. La chirurgie n’a pas changé et les grands principes demeurent les mêmes. Nous pensons encore aujourd’hui que les foyers gravement infectés doivent être laissés largement ouverts.
Nous avons vu, précisément par les blessés de Fontenoy, les beaux succès de la chirurgie de ce temps, et si les chirurgiens du xvme siècle ont été si loin dans leurs entreprises, c’est qu’ils obtenaient des résultats magnifiques.
Trois quarts de siècle plus tard, au début du xixe siècle, il n’en était plus de même. Il y a eu, à cette époque, une formidable régression dans la pratique de la chirurgie, devenue terriblement meurtrière.
L’Académie Royale a-t-elle eu, par ses enseignements quelque responsabilité dans cette sorte de catastrophe, qui a fait de la chirurgie des trois premiers quarts du xixe siècle une sorte d’entreprise inconsciente de meurtres organisés ? Reclus (1) n’est pas loin de le penser, « car c’est l’Académie Royale, dit-il, qui « bannit de la thérapeutique des plaies opératoires et acciden- « telles les essences, l’esprit de vin, les sels d’argent et de cuivre, « et les sels de mercure ».
Malgré l’autorité de Reclus, je pense que l’Académie doit être lavée de cette accusation, qui suffirait à ternir sa gloire d’une tache ineffaçable. Elle n’a jamais, par la voix d’aucun de ses membres, conseillé l’abandon des pansements désinfectants, elle n’a jamais préconisé les pansements gras. Bien au contraire.
(1) Gaz. des Hôp., 1906.
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nous avons vu l’anathème lancé contre les onguents par l’apôtre de l’insolation !
« La nature fait tout, dit Pibrac, et l’art ne doit consister qu’à la favoriser et à éloigner les obstacles qui pourraient l’empêcher d’agir utilement ». Donc supériorité des pansements rares avec le même médicament. Et Cannac ne traitait-il pas une jambe écrasée par un obus avec « un gros de sublimé corrosif dissous dans une chopine de vin rouge un peu chaud » ?
En réalité, à cette époque, et jusqu’au jour où certains esprits clairvoyants, comme Holmes, à Boston, et Semmelweiss, à Vienne, en 1847, et plus tard comme Le Fort et Tarnier, eurent conscience de la contagiosité de la fièvre puerpérale, personne avant Pasteur et Lister n’eut et ne pouvait avoir une idée claire de ce qu’étaient l’infection et la pourriture des plaies.
Pendant tout le cours du xviii® siècle, la pharmacopée du Moyen âge continuait à régner sans opposition. Il y eut des médicaments de toute espèce et de toute origine, auxquels on attribuait, sans raison valable, toutes sortes de propriétés. Il y avait les médicaments suppuratifs, émollients, détersifs, carminatifs, desséchants, etc. Tout a été employé, depuis les mixtures les plus saugrenues jusqu’aux substances comme l’alcool, le vin aromatique, le sublimé, l’essence de térébenthine, qui possèdent des propriétés antiseptiques, sans que ceux qui les employaient eussent une idée quelconque de ce qu’était l’antiseptie.
L’Académie Royale est donc innocente. D’ailleurs l’abandon des anciens pansements ou de quelques-uns d’entre eux ne peut suffire à expliquer une aussi radicale transformation des résultats de la chirurgie. Le mal est déjà fait, et l’infection est profonde, lorsque le pansement, dont l’action ne peut être que superficielle, vient recouvrir les tissus empoisonnés par des contaminations multiples et répétées. Nous verrons dans un instant quelles sont les causes véritables de cette régression
lamentable, dont les plus anciens d’entre nous n’ont pas perdu le souvenir. Mais cette régression ne commença guère qu’un quart de siècle après la fin de l’Académie Royale. Cette assemblée conserve au contraire la gloire légitime d’avoir été la source des progrès provoqués dans la chirurgie par l’introduction de l’esprit vraiment scientifique, de l’amour de la recherche, de l’instruction mutuelle des chirurgiens par l’étude des observations cliniques bien prises, par les discussions, par la méthode, enfin, qui demeure encore aujourd’hui, développée par les moyens modernes que nous avons à notre disposition, mais dont l’armature est restée la même.
Telle est l’œuvre de l’Académie Royale de Chirurgie, œuvre dont la Chirurgie moderne doit lui rester reconnaissante et qui doit suffire à sa gloire !
L’Académie travailla pendant un demi-siècle. Mais une certaine lassitude se faisait sentir. Les grands protagonistes du début, convaincus de la grandeur de leur rôle, avaient disparu. Leurs successeurs, qui ne connaissaient plus les joies profondes du triomphe, qui avaient soutenu et enflammé l’esprit des Mareschal et des La Peyronie, devenaient de moins en moins assidus, et, depuis 1774, aucun nouveau volume ne succédait au cinquième tome des Mémoires.
Et voici que, en quelques années, des événements prodigieux, qui devaient ébranler l’univers, se succédaient avec une rapidité foudroyante. Un monde nouveau surgissait sur les ruines de l’ancien monde, et pendant vingt-cinq ans la France allait devenir la terre des héros, des martyrs, des prodiges et des catastrophes ! Elle vida jusqu’à la lie la coupe débordante de larmes et de sang ! Elle connut le désespoir et le vertige de la gloire ! Et la Révolution Française, commencée par des esprits sincères et convaincus, continuée par des hommes qu’exaltaient jusqu’au délire les dangers de la Patrie, mais qui surent mourir
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comme ils avaient su tuer, glissant aux catastrophes, et puis écrasée, mais relevée et déchaînée à travers l’Europe et jusqu’aux confins de l’Asie par l’Homme qui se disait — et qui fut en effet, — « le soldat de la Révolution », la Révolution Française passa comme un cyclone, en balayant tout devant elle.
L’Académie Royale, qui ne demandait qu’à mourir, fut emportée dans la tourmente.
Ah ! sans doute, on pourrait discuter avec abondance sur l’utilité des Académies — et ce n’est pas ici le lieu de le faire. Il est en tout cas certain que, malgré ce qu’en pouvaient penser la Convention, ou plutôt les Conventionnels qui n’avaient sur elle, comme il peut arriver aux parlementaires de tous les temps, que des idées imprécises, l’Académie Royale n’avait pas été inutile. Mais on vivait dans un temps, on respirait une atmosphère où presque tous pensaient qu’il fallait porter la hache dans toutes les institutions de la vieille France.
« La République n’a pas besoin de savants », devait dire un peu plus tard, au défenseur de Lavoisier, le président du Tribunal Révolutionnaire, ce Coffinhal que ces paroles eussent déshonoré, si son rôle de pourvoyeur du bourreau n’y eût déjà largement suffi.
Lavoisier ! Qui donc saura jamais le drame qui dut se jouer dans le cerveau de ce grand homme, conscient de son génie, et qui venait de révéler au monde les fondements de la chimie et de la physiologie modernes ? Quelle stupeur dans son âme stoïque, quel tumulte dans ses pensées, quelle révolte dans son cœur, pendant cette heure affreuse où, dans la charrette fatale, à travers la fouie démente, il s’acheminait lentement vers cette place de la Révolution, où les victimes apercevaient au loin, se dressant vers le ciel, les deux bras de la guillotine !
Que de grandeurs dans cette Histoire, mais aussi que d’atrocités!
L’Académie Royale n’était plus. Ses débris allaient se confondre
avec ceux de la Faculté et de la Société Royale de Médecine, dans cette Ecole de Santé où « s’oublièrent enfin les haines « héréditaires et où se scella, par un enseignement commun, « l’union nécessaire de la médecine et de la chirurgie « (1). Car la Révolution sut construire les institutions du monde nouveau, aussi vite qu’elle avait détruit celles du monde anéanti.
Il fallait des médecins aux armées de la République, et les Ecoles de Santé devinrent bientôt des Ecoles de Médecine, où l’on enseignait en même temps médecine et chirurgie. Les vieilles distinctions n’existaient plus, et si quelque hostilité demeurait encore dans l’âme de ceux qui avaient assisté aux luttes périmées, si de fortes divergences doctrinales subsistaient dans l’esprit de ceux qui avaient pris part aux discussions anciennes, les jeunes hommes qui allaient porter leur science et leur dévouement sur tous les champs de bataille de l’Europe ne les connaissaient plus. Leur diplôme leur donnait le pouvoir d’exercer en même temps la médecine et la chirurgie. Une sorte de renouveau se produisit dans l’enseignement, et il ne faut pas oublier que c’est de cette époque que date l’institution de l’Internat des Hôpitaux de Paris, qui s’est étendu à toutes les grandes villes de France et, depuis plus de cent ans, a vu passer dans son sein l’élite des médecins et des chirurgiens français.
La méthode chirurgicale était fixée, et nous avons vu que ce fut, en réalité, la grande oeuvre de l’Académie Royale. Elle se développa peu à peu, et les guerres qui, pendant vingt-cinq ans, ensanglantèrent l’Europe, ne fournirent que trop souvent l’occasion de réaliser et de perfectionner tout ce qui, de près ou de loin, se rapportait à la chirurgie d’armée. Quant à la chirurgie civile, elle trouva dans Dupuytren l’homme qui comprit le mieux la nécessité d’en développer le côté purement scientifique. C’était un élève de Desault, chirurgien de haute valeur, mort en 1795,
(1) Paul Reclus. Gaz. des Hôp. 1906. Loc. cit.
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qui écrivit fort peu, mais qui travailla beaucoup et qui, par son exemple, par sa valeur clinique et son enseignement, a laissé une empreinte durable sur ceux qui l’ont connu. Dupuytren travailla, lui aussi, au développement de cette méthode anatomoclinique, créée par Morgagni au milieu du xvm siècle, et qu’à côté de lui, un homme d’un génie profond et qui fut peut-être la plus grande et la plus pure gloire de la médecine française, Laennec, conduisit aux plus hauts sommets, en créant toute cette pathologie nouvelle du cœur et des poumons, qu’il a portée du premier coup à la perfection, et à laquelle, depuis plus d’un siècle, ses successeurs n’ont pour ainsi dire rien ajouté.
Comment se fait-il donc qu’à cette époque, au fur et à mesure que se perfectionnaient les méthodes d’observation et la connaissance des affections qui relèvent de la chirurgie, comment se fait-il qu’on ait assisté à une effrayante régression des résultats souvent admirables que donnait jusqu’alors la pratique de la chirurgie ?
Si nous en croyons Lecène, cette décadence, et même cet effondrement, furent l’œuvre de Broussais. Et je ne puis mieux faire que de laisser ici la parole au jeune maître disparu, qui a tracé d’une main véritablement vengeresse un tableau auquel je me reprocherais de changer un seul mot : « Au temps de « Dupuytren vivait une sorte de despote médical, furieux et « sanguinaire (« son service d’hôpital, disent des témoins oculaires, « ruisselait de sang »), un doctrinaire dont la violence de langage « n’avait d’égale que la pauvreté d’esprit : c’était le breton « François Broussais. Cet homme, dont l’influence fut si néfaste, « quand on regarde les faits à un siècle de distance, n’avait « absolument rien compris à l’évolution des sciences médicales « pendant le xvme siècle. Il n’avait surtout pas, comme « Dupuytren et Laennec, saisi la valeur de la méthode anatomo- « clinique, ou plutôt il n’en avait aperçu que l’extérieur et la
« forme. En effet, Broussais faisait des autopsies, mais pour y « voir ce que son « système » voulait y trouver, en particulier « la fameuse endartérite généralisée, (qui n’est qu’une lésion « cadavérique banale), ou la gastro-entérite qu’il rencontrait « partout, et non pour y rencontrer des lésions viscérales « précises, correspondant à des symptômes définis et bien « observés. Avec ce scolastique, qui apportait en médecine la « brutalité des camps où il avait longtemps vécu, la pathologie « médicale devint très simple : la lésion essentielle de toutes les « maladies, c’est la gastro-entérite ; elle explique tout, depuis le « banal embarras gastrique par excès de table, jusqu’à la fièvre « typhoïde la plus grave, en passant par l’infection puerpérale... « Mais laissons ce fatras systématique dont je défie un médecin « d’aujourd’hui, si patient soit-il, de soutenir plus de cinq « minutes la lecture fastidieuse, et arrivons à la conséquence la « plus triste qui résulte de l’influence de ce terrible doctrinaire, « c’est-à-dire à la thérapeutique qu’il déduisait de cette « pathologie imaginaire et désordonnée. « La nature n’a aucun « pouvoir de guérison naturelle » : tel est un des aphorismes « de Broussais : fatale erreur que les bons médecins du passé « n’avaient jamais commise, eux qui avaient invoqué si souvent « et si heureusement la vis medicatrix naturæ ; par conséquent, « il faut faire « avorter la maladie » par un traitement énergique « où la diète, les sangsues et les saignées copieuses et répétées, « joueront le rôle principal. On voit d’ici les résultats de cette « furieuse thérapeutique en médecine ; mais ce n’est pas mon « sujet, et je passe. En chirurgie les conséquence de la « thérapeutique « à la Broussais » furent tout à fait désastreuses. « Il est étonnant qu’un homme de la valeur de Dupuytren se « soit laissé séduire et entraîner par les idées de Broussais; mais « le fait est malheureusement incontestable. Pour prévenir la « fièvre traumatique ou « l’inflammation locale » qui allait se
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« produire après une opération, il fallait se hâter de conjurer « ces accidents, en mettant le blessé ou l’opéré à une diète « sévère, en le saignant copieusement et en plaçant, chose plus « grave encore, des pommades, du cerat et des cataplasmes « fréquemment renouvelés sur la blessure ou la plaie opératoire; « toutes ces mesures énergiques étaient destinées à combattre « l’inflammation locale ; car, pour Broussais et son école, c’était « là que se trouvait le foyer de la maladie qui allait provoquer « la fatale gastro-entérite, si on ne se hâtait de l’éteindre par un « traitement approprié... »
A vrai dire et malgré ces anathèmes justifiés, je ne pense pas que Broussais et Dupuytren soient les seuls coupables, et je suis convaincu que la modification des pansements n’a eu qu’une influence secondaire sur les désastres chirurgicaux de cette époque.
La grande cause a été la transformation du milieu hospitalier, car l’infection ne se produisait à ce degré que dans les hôpitaux. C’est parce que, sous l’influence de la nécessité des temps, ceux-ci se sont multipliés, et ont été de plus en plus envahis de malades infectés, — ne fût-ce que par les blessés innombrables des guerres de la Révolution et de l’Empire, — qu’il s’est établi des foyers de plus en plus virulents d’où l’infection ne pouvait plus sortir.
Et puis aussi, le perfectionnement même des études, cette fièvre de savoir qui s’était emparée de tous et qui a fait faire de si grands progrès à l’anatomie pathologique, la pratique de plus en plus régulière des autopsies, qui souillaient les mains d’une façon irrémédiable, car il a fallu un siècle pour en venir à la pratique aujourd’hui universelle des gants imperméables. Comme les médecins, les chirurgiens vivaient dans les salles d’autopsie, d’où il était facile de passer à la salle d’opérations. Combien d’entre nous se souviennent encore de l’invraisemblable
salle d’opérations de la clinique de la Pitié, avec sa galerie circulaire d’où les pieds des assistants envoyaient la poussière sur l’opéré et sur l’opérateur, et qui était située immédiatement au-dessus du sombre et lugubre caveau où plusieurs d’entre nous ont vu faire des autopsies, quand ils ne les ont pas faites de leurs propres mains.
Il est en outre évident que certaines des découvertes qui ont transformé la chirurgie concoururent au même résultat désastreux. Cet immense et bienfaisant miracle de l’anesthésie, un des plus beaux dont puisse s’enorgueillir la médecine, fut sans aucun doute un des principaux facteurs de cette sorte de catastrophe scientifique. En effet, cette merveilleuse suppression de la douleur, qui réalisait tout d’un coup un des rêves de l’humanité, contribua à développer dans des proportions inouïes l’activité de la chirurgie. Les opérations se multiplièrent, et les conditions dans lesquelles elles se pratiquaient alors nous permettent de tout comprendre. Les chirurgiens travaillaient dans les milieux infectés, avec des mains et des instruments souillés des germes les plus virulents, qui pullulaient dans les hôpitaux, qui se trouvaient partout, dans les salles de malades, dans les boîtes à charpie et les linges à pansements, sur les tables et sur les lits, sur tous les objets qui traînaient autrefois dans les salles d’opérations, dont beaucoup d’entre nous ont connu des exemples qui nous font frémir aujourd’hui. Nous savons pourquoi, nous comprenons comment, dans ces milieux maudits, les infections les plus graves éclataient de toutes parts et s’il faut s’étonner de quelque chose, c’est que, de temps en temps, quelque opéré pût échapper à la contagion.
Les facilités nouvelles qui entouraient les opérations furent donc une des causes des conditions effrayantes qui firent de la chirurgie une besogne sinistre, et d’une telle tristesse que personne n’en voulait plus faire, et qu’à l’heure même où cette
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abominable situation allait prendre fin le recrutement des chirurgiens des hôpitaux de Paris fut près de se tarir.
Et puis, en quelques années, ce fut la résurrection et la vie ! Pasteur était venu, et Lister qui l’avait compris, et pour nous, en France, Championnière qui avait compris Lister, et la phalange illustre des maîtres qui marchèrent derrière lui à la conquête d’un monde nouveau. Car ce fut un monde nouveau que cette chirurgie moderne, qui a dépassé tous les rêves et accompli tous les miracles, et qui, dans sa partie technique, est arrivée si haut, qu’il est presque permis de dire qu’elle ne peut plus que descendre... Elle descend même déjà, puisqu’elle se voit arracher, par des méthodes nouvelles, et qui n’en sont encore qu’à leur début, des affections qui semblaient devoir lui appartenir à jamais.
Et maintenant, où allons-nous ? où allons-nous ? Ah ! certes, il y a encore de beaux jours pour la Chirurgie. Mais nos successeurs reverront-ils jamais se déployer devant leurs yeux les horizons magnifiques qui, il y a quarante années, s’ouvraient devant nos espérances ? Nous avons le droit d’en douter. En chirurgie opératoire, que trouvera-t-on de nouveau ? — Ah ! les grandes entreprises d’autrefois, celles que nous avons connues et parfois tentées dans notre jeunesse, où tout semblait permis aux enthousiasmes de ceux qui venaient de contempler la fin des jours maudits, et d’assister à l’aurore des temps nouveaux, — ces grandes entreprises qui, par les espérances qu’elles permettent de concevoir, portent en elles-mêmes leur raison d’être et leur justification, — ne s’offriront plus aux tentatives des jeunes chirurgiens de demain. Toutes ont été réalisées. Elles ont donné tout ce qu’elles pouvaient donner, et ceux qui viendront après nous ne les reverront plus. La technique opératoire est fixée, à quelques détails près, et les hommes de notre génération peuvent dire qu’ils ont vécu les grands jours de la Chirurgie. Les temps sont révolus. Notre domaine se restreint chaque jour. Que
sera-ce plus tard, si quelque médecin de génie ou quelque •travailleur pensif et solitaire dans le silence de son laboratoire, trouve quelque jour le remède qui nous délivrera de la malédiction du cancer ? Ce jour-là sera un grand jour pour l’humanité. Mais ce sera un jour néfaste pour la gloire de la Chirurgie, qui trouve encore dans la lutte contre le monstre, malgré ses amertumes et ses déceptions, l’occasion de ses plus beaux triomphes, et l’expression la plus haute de ce qu’il peut y avoir, dans une intervention chirurgicale, de grandeur véritable et de puissance contre la mort !
Les jeunes chirurgiens se rendent compte mieux que nous, leurs anciens, de l’importance des études de laboratoire et des indications qu’elles donnent dans la préparation des opérations, et beaucoup s’orientent déjà vers les recherches de cette nature. Ils ont raison. Nous avons épuisé les possibilités techniques de notre art. Ils n’ont, de ce côté, qu’à nous suivre. Emportés par la passion pour cette technique qui, à notre époque, était à créer, nous avons trop négligé, sans doute, l’étude approfondie des maladies que nous combattions, d’abord parce que nous étions mal préparés aux études de laboratoire, et puis aussi, pour un grand nombre, parce que nous n’avions pas de laboratoires, ou que, si nous en avions, ils étaient insuffisants, mal installés et plutôt faits pour nous détourner du travail que pour nous y encourager !
Il y a, dans ces recherches, bien des mystères à dévoiler, et que nos successeurs dévoileront un jour. Ils n’auront pas sans doute les mêmes joies que nous, qui nous sommes lancés de toute notre âme dans le champ presque inculte qui s’ouvrait devant nous. Ils en connaîtront d’autres. La joie de la recherche est profonde, — car la recherche apporte avec elle sa récompense et la découverte, quand on a le bonheur de la mettre au jour,
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est la félicité la plus pure, peut-être, et la plus profonde, qu’il soit donné à l’homme de ressentir !
J’ai souvent dit que le véritable laboratoire du chirurgien était sa salle d’opérations. Je le répète encore. Mais cela était vrai pour nous. Aujourd’hui, si la salle d’opérations est et doit rester le centre principal de son activité, il faut que le chirurgien ait à côté de lui ce laboratoire, qui lui devient nécessaire, à l’heure où nous revenons, pour ainsi dire, à la médecine d’autrefois, à l’heure où nous commençons à connaître l’influence de la constitution des humeurs sur les entreprises de la chirurgie. Que, s’il ne peut y travailler lui-même, il ait à côté de lui des aides capables de l’éclairer pour le bien des malades, et d’entreprendre des recherches nouvelles pour le bien de la science et de l’humanité.
Mais il faut, pour y parvenir, — et je tiens à le dire ici, à cette tribune, en un grand jour comme celui-ci, parce qu’il faut que ces choses-là soient dites, — il faut, pour y parvenir, avoir des laboratoires dignes de ce nom, dans lesquels on puisse travailler, et travailler avec allégresse. Mais il faut aussi des travailleurs, et qui puissent vivre de leur travail.
Or, ceux qui, comme moi, et comme beaucoup de ceux qui sont ici, ont couru de tous les côtés à travers le monde, savent ce qu’il faut penser des moyens de travail que la France met à la disposition de ses savants. Et si quelques-uns d’entre eux ont fait de grandes choses, — et même les plus grandes choses qui aient jamais été faites, — ce n’est pas grâce aux laboratoires qui leur avaient été donnés, mais malgré ces laboratoires et malgré les conditions désastreuses dans lesquelles ils étaient obligés de se livrer à leurs recherches.
Et pour ne pas sortir de cette enceinte, d’Arsonval pourrait nous dire dans quelles conditions a travaillé Claude Bernard, que son laboratoire a tué. Mme Curie pourrait nous dire dans
quelles conditions misérables elle a, elle aussi, travaillé à côté de celui dont elle porte le nom et dont elle partage la gloire. Et Roux, enfin, pourrait nous dire dans quelles conditions a travaillé Pasteur, et dans lesquelles il a lui-même fait de si belles choses, à côté du grand homme qui a changé la face de la terre et les conditions d’existence de l’humanité !
On l’a dit bien souvent, mais je tiens à le redire ici, dans ces circonstances solennelles, parce qu’on n’a pas été entendu.
Sans doute, quelques efforts ont été réalisés ; ils ne sont rien à côté de ce qu’il reste à faire. Oserai-je dire qu’il y a trois ans, les crédits des laboratoires de la Faculté de Médecine de Paris, dont tout le monde connaît la situation, indigne des hommes qui les dirigent, ont été amputés de 200.000 francs. Tel fut le cadeau de nouvel an des pouvoirs publics aux professeurs qui ont l’honneur d’appartenir à l’une des premières Facultés du monde. Je me demande comment il est possible que, dans un pays comme la France, de pareilles mesures puissent être prises, et quel en est le coupable, si toutefois l’on parvient à le retrouver dans le maquis des paperasses et l’éparpillement des responsabilité. Je m’accuse d’ailleurs, avec mes collègues, car, nous aussi, nous avons été coupables, en acceptant cette mesure devant laquelle nous aurions dû refuser publiquement de nous plier.
N’avons-nous pas vu quêter misérablement dans les rues pour les laboratoires de France ? Et ne sommes-nous pas réduits à accepter des secours qui nous viennent d’ailleurs, de ces mécènes Américains, qu’une noble émulation entraîne à distribuer des centaines de millions pour les Universités, les recherches scientifiques, et les œuvres sociales de leur grand pays et des nations de l’Europe et du monde.
Cette situation humiliante, cette sorte de mendicité collective et presque officielle, doit cesser une fois pour toutes.
Que ne ferait-on pas, je vous le demande, si l’Etat prenait
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enfin conscience de la nécessité de sortir de la condition misérable où nous nous trouvons aujourd’hui, et qui, — tous ceux qui ont pu voir ce qui se passe au loin le savent aussi bien que moi, — porte à la France un préjudice incalculable dans l’esprit des autres nations ?
Qui ne sait ce qu’ont fait, aux jours tragiques de la guerre, ces hommes de laboratoire, dont quelques-uns sont devant moi. Ce sont eux qui ont vaincu la fièvre typhoïde, ce sont eux qui ont vaincu le tétanos, ce sont eux qui ont vaincu le typhus exanthématique, et la peste en Orient, et, dans une large mesure, les ravages du paludisme. Ce sont eux qui ont fait que, pendant toute la guerre, et malgré les conditions terribles de la dure vie des tranchées, il y avait aux armées moins de malades qu’il n’y en a, en temps de paix, dans les camps et dans les casernes. Un de nos collègues, qui a rempli avec honneur, pendant les jours tragiques, la lourde charge de diriger le service de santé, a pu dire que la France avait gagné la guerre avec ses blessés, guéris et retournés au front. Quel eût été le sort de la Patrie, si, à côté des médecins, les chirurgiens n’avaient pas été là pour arrêter la mort ?
Ce sont eux encore, ce sont les hommes de laboratoire, dont le plus grand peut-être nous a quittés, qui ont organisé, et même quelquefois créé de toutes pièces, avec les gaz, cette affreuse chimie des batailles !
L’action de ces hommes, de ces savants, est donc d’une importance dont nul ne peut mesurer l’étendue. Et si, malgré la volonté de paix qui remplit le cœur de tous les Français, le malheur des temps et la folie des hommes voulaient qu’il fallût mettre encore tout notre courage et toutes nos énergies au service de la Patrie, — que deviendrait la France, sans le labeur obstiné de ces hommes, qui travaillent dans l’ombre et restent inconnus,
et dont le nom devrait, comme ceux des autres vainqueurs, rayonner à travers l’histoire ?
En vérité, on demeure confondu de l’incompréhension qui règne encore en France, dans certaines hautes sphères, sur la nécessité de doter comme elles doivent l’être les institutions scientifiques, — aussi bien dans leur construction, leur aménagement, leurs installations, leurs possibilités de recherches et de travail, que dans les facilités de la vie accordées à ceux qui consacrent leurs temps, leur talent, et parfois leur génie à ces travaux difficiles. Car il faut des hommes, il faut des chercheurs, il faut des laborieux et des passionnés, pour ces études et pour ces découvertes. Et comment les trouvera-t-on, si on ne leur donne pas de quoi vivre sans le souci du lendemain ?
Ah ! sans doute, il faut de l’argent ! Je le sais. Il en faut même beaucoup. Je le sais encore.
On engage des milliards dans des lois discutables, et que beaucoup jugent nuisibles, où la servitude électorale a peut-être plus d’influence que le souci du bien du public. On vote des millions et des millions et des centaines de millions pour soulager les victimes des catastrophes. On a raison ! Mais quelle catastrophe plus terrible, si nous devions revoir les mauvais jours, que le martyre de la France? On dépense huit cents millions pour lancer à travers les mers un cuirassé qu’un instant peut anéantir, mais qui pourrait aussi, — on a failli le voir aux Dardanelles, — changer le cours de l’Histoire, si l’étincelle venait à l’heure fatidique illuminer l’âme du chef. On a raison ! Mais qui pourrait penser que l’action des savants de France ne pèse pas plus qu’un bateau dans la balance du Destin !
Alors 1 Alors ! comment ne comprend-on pas ? Comment ne voit-on pas, avec la clarté de l’évidence, qu’il est nécessaire pour la grandeur de la Patrie, pour sa sécurité et peut-être pour son salut, de donner aux laboratoires de France les ressources dont
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ils ont besoin ? C’est pourquoi nous avons le droit de penser, et le devoir de dire que ceux qui ont la charge des destinées de la Patrie doivent à leur raison, doivent à leur conscience, doivent à leur pays, d’écouter enfin la plainte douloureuse qui, depuis trop longtemps, monte des laboratoires de France, et qui ne cessera de se faire entendre que lorsqu’on aura donné à ceux qui y passent leur vie les moyens d’y travailler avec fruit et d’y vivre avec joie, sans le souci de l’heure présente, et avec confiance dans l’avenir !
Nous voilà loin de l’Académie Royale de Chirurgie. C’est cependant elle qui nous a conduits jusqu’ici. Et ce serait un service de plus qu’elle aurait rendu à la Science, si cette commémoration pouvait convaincre ceux qui ont la faculté d’entreprendre et le pouvoir de réaliser, de la nécessité de nous délivrer enfin d’une situation humiliante, dangereuse, et qui peut devenir fatale, — ce serait un bienfait de plus pour la Science, que nous servons tous, et pour la Patrie, que nous voudrions pouvoir mieux servir !
7 octobre 1931.