AU BANQUET DE NIAGARA FALLS
la Floride aux plateaux brûlants du Mexique, et jusqu’à cette merveille du Monde, alors à peu près inconnue, à ce Grand Canyon du Colorado, j’avais roulé, roulé toujours, de désert en désert, de Pullmann en Pullmann, jusqu’aux rivages enchantés de la Californie, où Los Angeles, plein de fleurs, n’était pas encore Hollywood, et où San-Francisco, deux ans avant le cataclysme,
ouvrait sa porte d’or sur l’Océan sans fin, jusqu’à Seattle qui frémissait encore des tourmentes de l’Alaska, et Vancouver, et les Grandes Montagnes, et Winnipeg, et la petite ville perdue dans la campagne immense où commençait à poindre la gloire des Frères Mayo. Je les ai vus alors, j’ai vu leur père vénérable, qui portait déjà dans les yeux l’orgueil d’avoir eu de tels fils... Et maintenant je viens de les revoir. J’ai revu la petite ville, et j’ai vu ce qu’ils en ont fait. Leur œuvre est magnifique. Les fils du vieux Mayo ont élevé un monument sublime à la gloire de la Chirurgie !
Et me voici ici pour la seconde fois. Ah ! certes, je ne pensais pas, il y a vingt-six ans, lorsque je contemplais la chute magnifique et le Wirlpool, plus beau peut-être encore, que j’y reviendrais
quelque jour, après bien des années, et que j’y serais à l’honneur, comme je m’y trouve aujourd’hui.
Oui je connaissais l’Amérique, en arrivant ici pour la première fois. Mais je ne connaissais pas les Américains !
Et maintenant je les connais. Je les ai vus venir, aux jours sombres de la Grande Guerre. Je les ai vus venir, comme des chevaliers armés pour la justice ! Je les ai vus dans les batailles; je les ai vus au Bois Belleau et sur cette Marne immortelle où les soldats de Joffre ont sauvé la France et le Monde !
Je les ai vus souffrir. Je les ai vus mourir. Et j’ai vu récemment encore, au pied du roc de Montfaucon, les tombes innombrables où dorment ces héros tombés pour le devoir, sous le ciel noir rempli d’étoiles, comme est rempli d’étoiles le drapeau magnifique
qui symbolise leur patrie et qui veille sur le sommeil de ceux qui ne se réveilleront pas.
Pardonnez-moi, mes chers amis, si j’évoque ces grands souvenirs. Mais que voulez-vous que je dise qui sorte plus profondément de mon cœur ?
Je vous remercie. Je ne puis espérer vous revoir bien nombreux dans ce service de l’Hôpital Broca, où j’ai déjà eu le plaisir de rencontrer quelques-uns d’entre vous, mais où les jours me sont comptés.
Mais si quelques-uns, cependant, traversent l’Océan pour revenir dans cette France qu’ils ont vue dans des jours terribles, qu’ils viennent jusqu’à moi. Ils trouveront un homme heureux de les accueillir, et qui ne perdra jamais le souvenir des quelques jours qu’il a passés ici, parmi tous ces confrères, parmi tous ces amis, qui sont l’honneur de la Chirurgie de leur pays.
Mes chers amis : A la Gloire de la Chirurgie Américaine .
Niagara Falls, 17 septembre 1930.