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AU BANQUET DE MONTREAL

Mesdames, Messieurs,

Je me reconnais quelques titres à prendre la parole aujourd’hui, dans ce banquet charmant et fraternel. Il y a d’abord mon âge, qui n’a pas empêché le vieux pèlerin de la terre que vous voyez en moi, de venir jusqu’ici, en passant d’ailleurs par le Yellowstone. Mais il y en a un autre et que vous ne connaissez certainement pas : c’est que je suis une espèce de vieux Canadien. Non pas seulement parce que je suis passé ici, à Montréal, il y a déjà un quart de siècle, en venant cette fois des bords du Pacifique, depuis le fiord de Vancouver, parmi les paysages sublimes où l’on roule pendant deux jours à travers les montagnes, les forêts et les précipices. Mais surtout parce que, il y a quelque cinquante ans, j’ai connu un grand Canadien, un apôtre de la colonisation de ce pays, et dont beaucoup d’entre vous n’ont certainement pas perdu le souvenir. C’était le curé Labelle. Je l’ai vu chez un de mes oncles, Onésime Reclus, qui, lui aussi, fut un fervent du Canada, et en a parlé dans ses livres en un langage magnifique. J’ai donc vu le curé Labelle, et j’entends encore sa voix chaude et persuasive. Il nous persuada si bien, que je me suis trouvé, il y a un demi-siècle, propriétaire de quelques arpents de terre, moins grands, que ceux dont parla si légèrement l’imprévoyance de Voltaire. Ils se trouvaient au bord du lac Temiscaming, où l’on devait fonder une ville, baptisée en l’honneur du vin généreux qui présidait à ces beaux projets : Saint Emilion du lac Temiscaming!

Le curé Labelle est mort depuis longtemps. Le Gouvernement Canadien a racheté les terres, et j’ignore si le village au nom symbolique existe autrement que dans nos rêves disparus. Mais mes rapports avec le Canada n’en sont pas moins demeurés très étroits. Il y a vingt-six ans, les hasards d’une rencontre dans le train, entre Montréal et Québec, avec le sénateur Honoré Gervais, dont je salue ici la mémoire, fut l’origine d’une nouvelle fortune. Comme je lui parlais avec enthousiasme de l’histoire de la colonisation française, du curé Labelle, et de mes regrets d’avoir vu mes terres rachetées par le Gouvernement, il m’apporta en France, quelque temps après, en guise de consolation, un titre de concession régulière, notariée et enregistrée, de quelques acres situés au bord du lac Tremblant. Et je serais bien heureux si les hasards de notre promenade dans la rouge forêt canadienne, parmi les érables couleur de sang, me conduisaient jusqu’à ces beux, qui font de moi quelqu’un comme l’Empereur Charles- Quint, en ce sens seulement que le soleil ne se couche pas sur mes terres !

Vous voyez donc que je suis bien un vieil ami du Canada, et c’est pourquoi, j’en suis certain, vous voudrez bien me pardonner de vous avoir si longuement raconté cette histoire !...

Je viens donc ce soir, au nom des Français qui se trouvent ici, saluer en vous ceux qui sont et ceux qui demeurent les Français d’Amérique. Nous ne changerons rien au cours de l’histoire. Mais je viens de remonter l’autre jour, pendant quatre cents milles, cette vallée du Mississipi, magnifique et verdoyante, où l’on rencontre à chaque pas des villes et des villages, dont les noms sont toujours là pour témoigner que des héros de la vieille France ont foulé ces terres lointaines. Et par moments il me semblait entendre la grande voix de Chateaubriand s’élevant dans ces solitudes dans le silence de la nuit !

Quel effort magnifique ! et qui n’a pas été perdu, puisque vous

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