LE RETOUR ETERNEL
La théorie nietzschéenne du Retour Éternel, formulée, en même temps que par Nietzsche, par le D"* Gustave Le Bon, et, avant eux, par Blanqui, par Henri Heine, voire par les Stoïciens, cette théorie fameuse me semble reposer sur de fausses prémisses.
Elle part, en effet^ de ce principe que le temps est inhni, tandis que notre système stello-planétaire ne l'est point. Les combinaisons auxquelles peut donner lieu le nombre incalculable, mais limité nonobstant, des atomes qui constituent notre monde ont dû,
par suite, être déjà réalisées toutes, nous diton, dans l'infini du passé et ne sauraient plus que se renouveler sans cesse dans l'avenir, oc Ce que j'écris en ce moment dans un cachot du fort du Taureau, je l'ai écrit et je l'écrirai pendant l'éternité, sur une table, avec une plume, sous des habits, dans des circonstances exactement semblables » (Blanqui).
« Homme ! toute ta vie, comme un sablier, sera toujours à nouveau retournée et s'écoulera toujours à nouveau, chacune de ces existences n'étant séparée de l'autre que par la grande minute de temps nécessaire pour que toutes les conditions qui t'ont fait naître se reproduisent dans le cycle universel; Et alors tu retrouveras chaque douleur et chaque joie, et chaque ami et chaque ennemi, et chaque espoir et chaque erreur, et chaque brin d'herbe et chaque rayon de soleil, et toute l'ordonnance de toutes choses » (Nietzsche, Œuvres posthumes. Le Retour Eternel, 25). « Cette
vie, telle que tu la vis maintenant et telle que lu l'as vécue, tu la revivras encore une fois et encore un nombre infmi de fois i et il ne s'y trouvera rien de nouveau, mais chaque douleur et chaque joie et chaque pensée et chaque soupir et tout ce que ta vie a d'indiciblement petit ou grand, tout reviendra fatalement pour toi, et reviendra dans le même ordre et la même suite, et de même reviendront fatalement cette araignée et ce clair de lune entre les arbres, et de même cet instant et moi-même » (Nietzsche, le Gai Savoir, 34i).
Cette hypothèse, on a dit qu'elle était indémontrable. On doit, si je ne m'abuse, aller plus loin encore et hardiment la déclarer insoutenable.
En effet, s'il est bien vrai que le temps est infini, tandis que notre monde, celui qu'atteignent et explorent nos yeux et nos télescopes, est fini, quelle raison avons-nous de croire que le monde soit fini ? Non seulement
le temps, l'espace également est infini. Or, ne semble-t-il pas naturel et logique de penser que notre monde n'est pas le monde entier, qu'il ne vogue pas seul à travers l'espace sans bornes, qu'il existe d'autres mondes innombrables, voire en nombre infini, bref que la matière, la substance, le Cosmos est infini; comme l'espace et comme le temps. Dès lors, le nombre des combinaisons possibles devient pareillement infini, car il est difficile d'admettre qu'aucun de ces mondes, que notre monde demeure éternellement isolé des autres, sans contact avec eux. Il n'y a pas des mondes distincts. Il y a TUnivers, et ce que nous appelons notre monde n'est qu'une infime, qu'une infinitésimale partie de cet univers, la partie que nous en distinguons actuellement et qui s'élargira de plus en plus dans la mesure où se perfectionneront nos instruments et nos méthodes d'investigation.
Les combinaisons de forces et d'atomes (par dispersion et concentration alternative) s'effectuent non seulement entre les éléments de notre monde, mais, à un moment ou à Tautre, entre tous ceux du Cosmos illimité. Il n'y a donc aucune nécessité à ce qu'elles se renouvellent. Que dis-je ? Il y a impossibilité à ce qu'elles se renouvellent autrement que par à peu près, en gros. Une répétition fortuite^ n'arrivant qu'une fois ou deux, est inconcevable. Si elle avait lieu une fois, elle devrait, en vertu des causes qui l'ont amenée déjà, se renouveler à l'infini.
Nous nous trouvons donc en présence de l'alternative :
Ou bien notre monde, évoluant à l'écart, est soumis à la loi (exacte dans cette supposition) du Retour Eternel ;
Ou bien notre monde, en contact permanent avec le Cosmos infini, est soumis au con-
traire à la loi de ce que j'appellerai l'Eternelle Unicité.
J'ai essayé de démontrer que cette seconde solution était la vraie et que le poète a raison qui s'écrie :
Nous n'aurons plus jamais notre âme de ce soir!
Supposons maintenant que cette démonstration ne vaille rien, que le Retour Eternel s'impose peu à peu au genre humain comme une fatalité inéluctable. Qu'en résulterait-il pratiquement ?
Ne nous évertuerions-nous pas plus âprement encore qu'aujourd'hui, désespérément et par tous les moyens, à éviter les sensations douloureuses, à prolonger, multiplier, accumuler les minutes de joie ou tout au moins de non-souffrance ? Et l'impossibilité, à laquelle
se heurtent la plupart, de vivre une vie où la joie prédomine, ne les pousserait-elle pas à chercher de bonne heure un refuge dans la mort, à écourter cette existence mauvaise qui, tôt ou tard, dans cent mille ans ou dans cent milliards d'années, doit recommencer, exactement la même, et recommencera ainsi un nombre infini de fois ?
Actuellement, nous nous consolons, à la rigueur, de nos peines en songeant : « Ce qui est passé est passé ! » L'espoir nous reste : l'espoir du néant qui abolit tout ou d'un Au-Delà inconnu recelant des éventualités toujours nouvelles.
Mais si cet espoir est un leurre, si tout passé est aussi un futur, quelle perspective épouvantable les misères de la vie présente ne nous ouvrent-elles pas? Sans doute cette perspective nous déterminerait à agir comme le négociant qui liquide plutôt que de risquer, en s'obstinant, la faillite.
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Il vaut mieux, comme on dit, se couper le doigt que le bras . Nous préférerions la mort, qui interrompt l'expérience, à l'incertitude de ce que nous réserve ultérieurement notre destinée terrestre, cette destinée qui, une fois accomplie, doit se renouveler immanquablement, perpétuellement. Et, redoutant pour nos enfants pareil sort, nous en viendrions à ne plus en faire ou à les tuer, sitôt nés. Bref, la croyance au Retour Eternel n'aurait-elle pas pour conséquence le suicide de l'humanité?
Je ne le pense pas. La situation ne m'apparaît pas sans issue. On pourrait s'en tirer encore et recouvrer le courage de vivre à l'aide du raisonnement que voici : « Certes, ce que nous connaissons de la vie présente et des chances qu'elle nous offre n'est, pour la plupart d'entre nous, rien moins qu'encourageant. Mais le cycle des combinaisons possibles laisse sans doute place, pour
chaque individu , à de nombreuses existences. L'existence actuelle est, par rapport à l'ensemble des autres, d'une durée minime, a — qui sait? — tout juste Timportance d'une larme au milieu d'une journée de rires. Et qui nous dit que cette larme n'est pas la condition de ces rires ? Ne l'essuyons pas avant Theure. Vivons cette vie jusqu'au bout ! »
Nietzsche, qui, comme le prouvent certaines notes retrouvées et publiées après sa mort, s'était préoccupé de l'effet que produirait sur l'humanité sa doctrine du Retour Eternel, ne semble pas l'avoir envisagée sous cet aspect. Il y a vu avant tout un stimulant, une idée fortement éducatrice. Il pensait que, cette idée fùt-elle fausse, il était utile que l'humanité y crût, afin de ne pas s'endormir dans la patience et la résignation, afin que chacun de nous réalisât — ou cherchât à réaliser — une vie qui lui parût digne d'être de nouveau vécue^ une vie telle qu'il pût et dût souhaiter
la revivre indéfiniment. Mais la pensée lui vint aussi sans nul doute que son hypothèse avait de très grandes chances d'être exacte, et lui-même avoue que cette pensée l'angoissait. De fait, si la crovance au Retour Éternel peut effectivement servir d'aiguillon à l'effort et au progrès, il y a des cas, une foule de cas, oii l'on n'en voit que trop les suites décourageantes : ceux où Tindividu, malgré tout, se trouve condamné, par la fatalité des circonstances, à une vie de misère et d'esclavage, sans que cette détresse lui soit imputable en rien. Nietzsche, d'ailleurs, ne condamne-t-il pas lui-même une partie — la majeure partie — de l'humanité à l'esclavage, aux travaux forcés ? N'est-ce pas une dérision cruelle que de venir dire à ces gens-là : « L'homme doit vivre de telle sorte qu'il désire recommencer sa vie. » Quelle consolation offrir à ces déshérités, le jour où le Retour Eternel s'imposerait à eux comme une vérité
irréfutable, voire simplement comme une probabilité ?
Eh bien ! je le répète, même s'il fallait y croire, à cette étrange doctrine, même si notre monde fini, isolé au milieu du Cosmos sans bornes, suivait dans son évolution éternelle non pas une ligne droite, non pas une parabole ou une spirale, mais une circonférence immuable, même si cela était vrai, ce ne serait pas encore, pour des âmes moins bien trempées que celle de Zarathoustra, pour les victimes du sort, une raison de désespérer. Rappelez- vous la plus heureuse journée de votre vie? Fut-elle tout à fait exempte d'ennui ? Un nuage, si mince fût-il, ne voila-t-il point, ne fût-ce qu'une seconde, le radieux soleil de ce beau jour? Nos misères terrestres, dans le cycle total de nos existences, sont peutêtre ce nuage, rien de plus...