LE SURHOMME
L'hypothèse d'une humanité supérieure, d'une Surhumanité future, aussi distante de l'homme actuel que celui-ci l'est du singe, est un corollaire de la théorie suivant laquelle nous aurions des [des et non les) singes pour ancêtres. Un hasard heureux, un concours merveilleux de circonstances, une sélection progressive favorisée par le milieu aurait développé dans une famille de singes des facultés nouvelles, leur permettant de ce se surmonter », de prendre le pas sur leurs congénères et, en se différenciant d'eux toujours plus, d'aboutir à la race humaine primitive, à cet « homme des cavernes » duquel nous descendons.
Or, si les choses se sont ainsi passées pour
la genèse de l'homine, pourquoi ne se passeraient-elles pas encore de même pour celle du Surhomme? J'entends : qui nous prouve que toute l'humanité se surmontera ? N'est-ce pas là un privilège réservé à quelques-uns ? L'intervalle qui sépare, dans l'humanité d'aujourd'hui, les nations civilisées des races inférieures, les aristocrates des prolétaires, les « maîtres » des « esclaves », l'élite de la foule, cet intervalle n'est-il pas destiné à devenir, en dépit des tendances démocratiques et égalitaires (ou peut-être grâce à elles), un infranchissable abîme? La majeure partie de l'humanité présente resterait à peu près ce qu'elle est, arrêtée dans son évolution par la suprématie tyrannique de la race nouvelle, tout comme furent arrêtés dans leur évolution les animaux inférieurs, chaque fois que, dans l'échelle des êtres, un échelon plus élevé eut été atteint par quelques-uns d'entre eux, tout comme nous voyons persister sous nos yeux
les échantillons, les « reliquats » de toutes (ou presque toutes) les espèces successivement « surmontées », y compris ces singes qui furent, il y a des milliers d'années, les frères ou les cousins germains de nos aïeux reculés.
Et, de même que nous traitons sans beaucoup d'égards nos « frères inférieurs », de même les survivants de l'humanité ne seront plus — qui sait? — pour les Surhommes, que des objets de curiosité ou d'étude, exposés dans les ménageries, ou un bétail, ou un gibier... c'est-à-dire moins encore que ce troupeau, au service d'une élite, rêvé par Renan et prédit par Nietzsche.
Wells, dans sa Machine à explorer le Temps, nous montre bien l'humanité future partagée ainsi en deux espèces très distinctes. Seulement ce sont les aristocrates, les oisifs qui servent de bétail aux travailleurs. Et ceux-ci ne méritent uère, autant qu'on en peut juger,
la qualification de Surhommes. Les autres non plus, d'ailleurs.
Cette hypothèse du Surhomme prête encore à d autres conjectures.
Quand Nietzsche nous enseigne le Surhomme, il entend par là, je viens de le rappeler S que l'évolution du genre humain doit aboutir à Tavènement d'une race ou caste supérieure, imposant définitivement sa supériorité au reste de ses congénères.
Mais ne peut-on supposer que, au sein de cette première élite, se constituera à son tour
I . La conception du Surhomme, dans Nietzsche, revêt d'autres formes encore : celle d'une Surhumanité, se « surmontant » tout entière, celle surtout, d'après laquelle de rhumanité demeurant, en gros, telle que nous la connaissons, surgiraient de temps en temps des individus supérieurs, les échantillons les plus élevés du type humain, comme Napoléon, Gœlhe, Nietzsche lui-même. De ces deux manières d'envisager le Surhomme je fais abstraction ici.
une élite nouvelle, puis, dans celle-ci, une autre encore, et ainsi de suite, jusqu'à ce qu'advienne enfin le règne non plus des Surhommes, mais du Surhomme, de TUnique, accaparant, concentrant en lui toute puissance, toute beauté, toute félicité, maître de l'Univers, en disposant à sa guise, ayant vaincu la mort, ayant réalisé ce Dieu, dont les hommes ont cru qu'il existait, alors qu'il semble plus plausible de croire qu'il existera?...
En tout cas nous trouvons, dans le domaine des sciences naturelles, un fait dont on peut, sans trop de hardiesse, déduire certaines prévisions — sinon des prévisions certaines — en ce sens.
On sait que le pouvoir prolifique des espèces est généralement en raison inverse de leurs dimensions ou des moyens de défense dont elles sont pourvues. En d'autres termes, un animal de forte taille et bien armé se multiplie moins vite qu'un animal petit et plus
exposé. Citons, d'une part, le lapin et le hareng (et que dire du microbe ?), d'autre part la baleine et Téléphant (sans parler de l'homme).
On peut résumer ceci, d'une façon plus significative encore, en disant que les êtres procréent d'autant moins qu'ils peuvent compter sur une longévité plus grande . Et ils procréent moins, précisément parce qu'ils en ont moins besoin pour sauvegarder l'existence de l'espèce.
Cela expliquerait, jusqu'à un certain point, pourquoi les peuples civilisés sont moins prolifiques que les peuples barbares, et les classes riches moins que les classes pauvres. La natalité a tendance à se régler sur les chances de mortalité.
Il s'ensuit que la natalité devra diminuer dans la mesure où s'élèvera la moyenne de la vie humaine. Ce sera même, aurait dit Malthus, une nécessité. Et, en fait, c'est, sauf exception apparente ou passagère, ce qui a lieu.
Or, il n'est pas défendu de présumer qu'un
jour rhomme saura prolonger son existence individuelle bien au delà des limites actuelles, saura réparer ou remplacer les organes usés ou avariés de son corps comme il le fait déjà pour ses machines, s'infusera de l'énergie vitale aussi facilement qu'il verse aujourd'hu une nouvelle provision d'essence dans un moteur. Ce jour-là l'homme ne se reproduira plus qu'avec une excessive lenteur et il n'y aura plus sur terre qu'un nombre relativement restreint d'individus.
A la limite enfin, au terme de cette évolution, qu'arrivera-t-il? L'immortalité terrestre, si elle se réalise jamais, n'entraînera-t-elle pas la solitude ? Le Surhomme immortel ne sera-t-il pas aussi, et par là même, Tunique Surhomme ? A la perpétuité de l'espèce se substituerait alors celle de son représentant par excellence. Et cet être, assuré de la pérennité, serait aussi le dernier des êtres, à qui l'infini appartiendrait. . .
A moins qu'un beau jour il ne « s'ennuie d'être seul o et, sacrifiant au besoin de sociabilité ses prérogatives sans égales, ne s'écrie : « J'abdique ma toute-puissance, je renonce à ma divine immortalité, afin que, de chacune des perles de ma couronne, une créature renaisse. Que, de ma Force épandue en émanations, revivent, pour mourir encore, tous ceux qui ont souhaité revivre, tous ceux qui l'ont mérité I Car qui dit « éternel » dit « seul », et qui dit « plusieurs » dit « éphémères».