GÉNIE ET FOLIE
Il se peut que le génie et la folie se tiennent ou se touchent. Le génie en est-il discrédité le moins du monde ? N'est-ce point, plutôt, la folie qu'il convient de réhabiliter ?
Le célèbre dramaturge allemand Gerhart Hauplmann a écrit un roman : Emanuel Quint, on il essaie de reconstituer la véritable figure du Christ, transportée à notre époque. La doctrine que prêche Quint est un idéal auquel, très vraisemblablement, Hauptmann, tout le premier, acquiesce ; mais, en même temps, (^uint nous apparaît comme un individu atteint de folie mystique et de
mégalomanie. Dans cette prétendue contradiction, on a cru voir une faute de technique, on en a fait grief à l'auteur. Or, qui sait si, précisément, ce ne fut point là son intention secrète : nous montrer que ces deux choses ne sont pas inconciliables, que, en fait, elles ont pu et dîi se concilier en la personne du Christ, tout comme elles se concilient en la personne de Quint.
On a cherché à dénigrer, à rendre suspecte l'œuvre de Nietzsche, sous prétexte que celui-ci aurait, d'assez bonne heure, cessé d'être sain, non seulement de corps, mais d'esprit. Pour ma part, je ne pense pas que la folie de Nietzsche remonte en deçà de janvier 1889. Mais, eût-il été déjà fou, ou demifou, lorsqu'il écrivit la Gaie Science ou Zarathoustra, que m'importe ? Que nous importe? La valeur intrinsèque de ces livres y perdrait-elle un iota ?
Qu'importe le flacon, pourvu qu'on ait
l'ivresse? Et qu'importe l'homme, pourvu que nous possédions l'œuvre ? Et qu'importe qu'elle soit, ou non, l'œuvre d'un fou? Seule, la beauté de cette œuvre importe.
Que si le génie et la folie se touchent, ne disons pas : — Tant pis pour le génie ! — mais : — Tant mieux pour la folie 1 —