IMPOSTEURS PAR VERTU
Il y a des gens qui vous disent: — Oui, je vais à la messe, non que je sois croyant, mais pour donner l'exemple. Il faut une religion au peuple. — Si ces gens-là «pratiquent» vraiment pour ce motif, ils sont bien imprudents et inconséquents de laisser échapper pareil aveu. Ils devraient donner l'exemple jusqu'au bout et affirmer qu'ils croient. Ceux qui poussent la logique et la précaution à ce point, qui ont une force de caractère assez grande pour ne rien dévoiler de leur pensée
secrète, sont rares. Plus rares encore ceux qui se composent cette attitude non par intérêt de caste, non par ambition ou vénalité, mais parce qu'ils s'imaginent rendre service à autrui.
Supposons un de ces hommes exceptionnels,un homme convaincu que la croyance en question est salutaire,nécessaire,tant aux individus qu'à la collectivité. Il se peut que cette croyance soit erronée. Au point de vue pragmatique, cela n'importe guère. L'essentiel est qu'on la croie vraie. Même si celui qui la croit bonne ne va pas jusqu'à la croire vraie, il fera semblant de la croire vraie, afin que les autres continuent à la croire vraie. En agissant ainsi cet homme n'est ni un hypocrite, ni un imposteur. Du moins, son imposture, si par hasard on réussissait à la démasquer, à la prendre en défaut, n'est pas de celles qui déshonorent. Ce genre d'imposture, au contraire, exige plus de grandeur d'àme et d'abné-
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gation que la sincérité. Si cet homme ment, c'est par vertu. Il sacrifie, non sans souffrance, la vérité à un bien supérieur ou qu'il croit tel. Il poursuit un but noble et charitable. Le moyen choisi par lui est-il en effet le meilleur ? En tout cas, nul calcul égoïste n'a déterminé son choix. Ou plutôt, ce choix, il l'a fait à rencontre de son égoïsme.
Il peut arriver aussi qu'un homme, dont c'est la fonction d'enseigner une doctrine, constate ou croit constater un jour la fausseté de cette doctrine et que son premier mouvement soit de crier : « Je me suis trompé ! Je vous ai trompés ! » Puis il réfléchit que cette doctrine, bien qu'erronée — ou même parce qu'erronée — demeure, jusqu'à nouvel ordre, socialement parlant, utile, bienfaisante, indispensable et irremplaçable, qu'il y aurait de graves inconvénients à désabuser trop vite ceux qui y croient encore ou à jeter le trouble dans leurs âmes. Alors il peut arriver
que cet homme continue à enseigner cette doctrine à laquelle lui ne croit plus, et — eùt-il tort, au fond, d'agir ainsi et comprît-il mal son devoir — il peut arriver que son mensonge qui, en d'autres circonstances, serait une lâcheté, devienne, chez lui, une forme de l'héroïsme.
SOUFFRANCE DE l'ÉLITE
Fût-il exempt de toute autre souffrance, l'homme — et principalement l'homme de haute culture — reste sujet à une souffrance encore, non pas accidentelle celle-là, mais inhérente à sa condition d'homme, le tenaillant plus ou moins jusqu'au terme de sa vie, proportionnée à la conscience qu'il a du monde et de soi-même, s'exacerbant dans la mesure où s'avive en lui la notion du temps et de l'espace :une angoisse, une impatience, une nostalgie inexprimable, tantôt sourde, tantôt
aiguë ; l'impression que les jours elles années passent à la fois trop lentement et trop vite — lente dies, cito anni — que l'univers est trop vaste et l'horizon cependant trop borné ; le sentiment du désaccord irrémédiable, profond, continu entre ce qu'il voudraitet ce qu'il peut. Sentiment d'autant plus poignant que l'on peut davantage et qui va grandissant à mesure que l'on peut davantage, car ceux qui peuvent le plus sont aussi ceux qui veulent le plus, et il semble que la volonté de puissance croisse en proportion géométrique de la puissance effective . L'homme n'a que deux façons d'échapper, momentanément du moins, à cette souffrance. L'une est Y oubli de soi, qu'il cherche dans le travail, dans la contemplation des choses et des êtres environnants, dans la jouissance que procurent les arts plastiques, dans le jeu, au théâtre, etc. L'autre est Youbli du monde extérieur, obtenu par telle ou telle sensation enivrante, lui donnant
totalement ou partiellement — l'illusion d'exister seul : ivresse alcoolique, extase causée par la musique, volupté amoureuse, etc. Les heures où l'homme parvient à réaliser l'un de ces deux modes de vivre sont les seules qu'il juge vraiment dignes d'être vécues, les seules qui comptent dans sa vie ; les autres sont des heures d'ennui, de préparation, d'attente et de détente, bref, des entr'actes : entr'actes aussi pénibles qu'inévitables ! Il ne manque à l'homme, pour se sentir parfaitement heureux, que le pouvoir d'abréger à sa guise, sinon d'abolir tout à fait ces heures vides et mornes où, même exempt des souffrances proprement dites, il n'en devient que plus accessible à cette souffrance d'ordre spécial, une de celles — et sans doute la plus caractéristique — dont se paie le privilège d'appartenir à l'élite.