OUVRIERS DE QUELLE ŒUVRE
N'est-il pas évident que l'homme demeure toute sa vie la dupe d'une illusion surprenante? Le mal qu'il se donne n'est-il pas toujours disproportionné au but qu'il atteint? quand il Tatteint ! . . . Il se figure travailler pour soi et, lorsque son ambition est assouvie, il s'aperçoit qu'il est vieux, ou il lui faut employer les richesses lentement acquises à soigner — je ne dis pas : à rétablir — sa santé ruinée par le surmenage et le souci. Ou bien la mort vient lui ravir prématurément le fruit de ses peines. Il se console parfois — c'est le cas du savant, de l'inventeur — en songeant qu'il a du moins travaillé pour la postérité .
Mais la satisfaction lui manque, même alors, de savoir à quoi tout cet effort doit aboutir, de prévoir, avec certitude, ce qui sera.
Nous sommes des millions d'esclaves condamnés à un labeur qui apparaît sans fin — et peut-être sans but, ignorant jusqu'au nom du maître auquel ils appartiennent, et qui, entassant pierre sur pierre^ se réjouissent naïvement devoir grandir l'édifice, bien qu'ils n'en connaissent point les plans et ne sachent ni à quelle hauteur il s'achèvera ni s'il sera Tour ou Pyramide.