VOLTIGE ET VERTIGE
Successivement ils escaladent le tremplin, les jeunes gymnastes ; ils saisissent le trapèze volant et, levant les pieds, s'élancent ; puis, quand l'appareil a presque atteint le terme de sa course oscillatoire, il s'agit pour eux de le lâcher au moment voulu, de façon que, franchissant l'espace en vertu de la vitesse acquise, ils puissent, après être restés une seconde sans appui dans 1 air, rattraper un autre trapèze, qui les entraînera vers l'extrémité opposée de l'ai ène.
Parmi ces apprentis de la voltige, il en est d'agiles, de hardis^ qui, assez vite, voire du premier coup, réussissent Texpérience ; d'autres ont peur, ne veulent plus lâcher le trapèze, y restent accrochés ou reviennent au point de départ; d'autres le lâchent trop tôt ou trop tard, calculent mal leurs distances
et, au lieu de rattraper le second trapèze, choient plus ou moins lourdement à terre : parfois ils se contusionnent ou se cassent un membre. Il en est qui jamais n'auront l'habileté, la force, l'audace requise et qui, après un certain nombre d'essais infructueux, renoncent.
L'homme, cet acrobate de la pensée, nous offre un spectacle analogue avec ses élans répétés, parfois couronnés de succès, parfois aboutissant à de piteuses chutes sur le nez, vers ce qui pour lui représente l'autre trapèze, l'autre bout du cirque où se joue sa destinée. Et il semble que l'homme moderne, en particulier, se trouve à Tune de ces minutes décisives où, ayant lâché le premier trapèze et suspendu encore dans le vide, il se demande avec angoisse s'il va pouvoir saisir le second qui se balance là, devant lui, tout près de ses yeux et de ses mains, ou bien si, pris de vertige, il ne va pas tomber, ridiculement ou
tragiquement, quitte à recommencer l'expérience : tout de suite, s'il s'est relevé sain et sauf ; sinon^ le jour où il sera remis de ses blessures,.,