PETITES LUEURS DANS LES TENEBRES
La majorité des hommes vivent et meurent sans avoir conscience des ténèbres profondes qui enveloppent notre vie. Ils ressemblent à ces habitants du Royaume des Aveugles, ima-
ginés et décrits par Wells, qui ne font pas la distinction du jour et de la nuit et ne connaissent l'univers que par l'ouïe, le toucher et Todorat.
Seul, le penseur a des yeux, plus ou moins perçants, qu'il écarquille dans l'ombre, attentif aux moindres lueurs que projette, à travers les trouées des épais nuages nous séparant de la réalité, le soleil mystérieux auquel nous sommes bien forcés de croire sans l'avoir jamais vu. Toutes les fois qu'une idée lui vient, c'est comme si quelque lueur surgissait au sein de l'obscurité, lueur débile, lueur vacillante, qui s'éteint bien vite, mais pour se rallumer ensuite ailleurs. A l'aide de ces lueurs successives, il cherche à s'orienter, à reconnaître des aspects nouveaux, d'autres parcelles du monde. Que si la somme des impressions ainsi enregistrées par lui forme un assemblage assez incohérent, c'est que tant de petites lueurs éparses ne valent pas
une grande clarté unique; et, s'il s'égare souvent, c'est qu'il marche dans une espèce de labyrinthe et n'y peut avancer qu'à tâtons.
Mille sortes de lueurs peuvent poindre, clignoter, jaillir dans cette nuit qui nous entoure de tous côtés. Quel risque de les confondre et de les interpréter mail Qu'il est aisé de prendre un phare pour une étoile, un incendie pour une aurore, et ces phosphorescences qui, parfois, quand la tête repose sur l'oreiller, glissent, puis vibrent sous nos paupières closes, pour des étincelles d'un autre monde !
Et puis, qui nous prouve qu'il y a une vérité, que tous les phénomènes de l'Univers se peuvent réduire à une grande loi unique ? N'est-on pas entrain précisément de tenter la
démonstration du contraire, d'opposer au monisme le pluralisme, à savoir une théorie suivant laquelle le multiple, le discontinu, l'hétérogène constitueraient le caractère foncier des choses? S'il en était ainsi, la science, certes, conserverait quand même une valeur relative, une utilité pratique ; mais plus qu'auparavant encore elle devrait se garder de toute illusion, se résigner à admettre que, l'inconnu n'ayant pas délimites, elle n'aboutira jamais à un résultat définitif, et que, ce qui se pose devant elle, ce n'est pas le problème du monde, mais une infinité de problèmes, dont chacun ne se résoudra que pour en soulever d'inattendus. Et, dès lors, plus que jamais aussi, l'aphorisme, la pensée fragmentaire nous apparaîtrait comme la forme par excellence de l'exploration philosophique, sinon de la philosophie même.
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Mais sans doute n'est-ce là, cette décourageante hypothèse, qu une défaillance passagère de Topiniâtre foi humaine : la foi en rexistence de ce que Gœlhe appelait l'aUrphaenomen », c'est-à-dire le phénomène initial, fondamental, dont tous les phénomènes perçus ou perceptibles ne seraient que les modalités incessamment changeantes, diversifiées à l'extrême . La multiplicité et la complexité de ces phénomènes ont beau se révéler de plus en plus grandes, leurs antinomies ont beau nous déconcerter, les interprétations qu'ils provoquent ont beau se manifester tour à tour vraies et fausses, nous garderons l'espoir de les ramener, tôt ou tard, à l'unité, à la simplicité, sans laquelle le Cosmos ne serait qu'une fantasmagorie vide de sens, affolante pour notre raison. Faute d'un tel espoir, nous succomberions à ce « bain glacial » du doute absolu, oii Nietzsche se plongea délibérément avant de « lézarder » sous
les rayons du soleil qui éclaire et réchauffe la caverne de Zarathoustra.
En tout cas, avant qu'un tel espoir se réalise, avant que cette synthèse devienne possible, une analyse minutieuse, une enquête immensément vaste et longue s'impose. Cherchons, observons, travaillons, sans relâche, mais sans impatience, ohne Rast und ohne Hast^ répétait Gœthe. Et sachons que nul eff'ort de dialectique ne suppléera aux lacunes de notre savoir !
Chaque fois qu'un éclair illumine, une seconde, un coin de la nuit environnante, c'est l'aff'aire du penseur, du « voyant », de nous dire ce qu'il y a vu ou cru voir. Mais qu'il s'en tienne là ! Qu'il ne soit point le raisonneur hâtif et présomptueux s'imaginant, du peu entrevu par lui, pouvoir déduire tout le reste! Il doit savoir attendre. Attendre qu'un
autre éclair fulgure, fût-ce dans la direction opposée. Alors il nous confiera derechef ce qu'il a discerné, même si les nouveaux contours semblent se raccorder mal avec les premiers.
Ces intuitions brèves et décousues contiennent plus de vérité que le système en apparence le mieux construit. Car elles sont des révélations de la réalité la plus profonde à notre Moi le plus clairvoyant, tandis que les systèmes des philosophes de métier sont Fœuvre de ce que Nietzsche appelle notre (( petite raison ». Combien Pascal, combien Novalis, combien Gœthe, combien Nietzsche, chez lesquels le penseur se doublait d'un poète ou le poète d'un penseur, sont plus suggestifs et plus instructifs que Leibnitz, Hegel et consorts, ces raisonneurs à froid et a priori^ dont Gœthe disait : « Que les philosophes enterrent leurs philosophes ! » Quand à Nietzsche, il les traitait de «prêtres masqués»^
et, loin de penser qu'ils fussent des sources de lumières, il leur donnait encore, en jouant * sur le nom de l'un d'eux, Schleiermacher, le sobriquet de « faiseurs de voiles ».