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LE SENS DE LA VIE

La vie a-t-elle un sens?... Et, par sens, il faut entendre à la fois une signification et une direction... La vie a-l-elle un sens, Thumanité un but ?

« Oui », répondent la plupart des religions et certaines philosophies. «Et voici l'explication delà vie, voici la raison d'être de Fhumanité, le chemin qu'elle suit ou doit suivre. »

(( Oui, la vie a ua seDs I » ont répondu d'autres sages, u Seulement, nous ignorons lequel. Nous l'ignorons encore. Mais patience ! Cherchons I Nous finirons bien par le découvrir. » Beaucoup de savants s'expriment ainsi.

« Oui, la vie a un sens î » ont répondu un petit nombre d'autres, plus sceptiques encore. « Mais jamais, jamais nous ne saurons lequel. Ignorabimus ! »

« Non, la vie n'a pas de sens ! » ont répondu, en dernier lieu, les plus sceptiques de tous. « Vous affirmez que la vie a tel ou tel sens ou qu'elle en a, en tout cas, un, dussions-nous l'ignorer toujours ! Pure illusion de votre esprit ! C'est vous qui prêtez ce sens, un sens à la vie. En soi, elle n'en a point. Voilà Tunique, la grande vérité pour qui ne se paie pas de mots ! »

Réponse plus désolante encore que la pénultième. Comment vivre une vie dont on

sait qu'elle n'a pas, n'aura pas de but ? Gomment ne pas désespérer?

Ceux qui, de bonne foi, soutiennent pareille chose, n'ont que deux façons d'échapper au suicide: ou bien, après avoir réduit à néant toute illusion, ils ne tardent guère à s'en forger inconsciemment de nouvelles ; ou bien, ne croyant plus que la vie ait une fin quelconque qui la dépasse, que la vie doive indéfiniment croître en durée ou en qualité, du moins s'eff'orcent-ils de la vivre avec toute l'intensité possible, cherchent-ils à s'étourdir en prenant pour devise la tirade de Faust: (1 Je m'abandonne au tourbillon de la vie. . .Tout ce dont l'humanité peut jouir ou souffrir, je veux l'éprouver en personne..., puis, finalement, disparaître comme elle-même disparaîtra un jour. ))

Est-ce tout? Vraiment tout? N'y a-t-ii point d'autre issue? Ce pessimisme radical est-il irréfutable? Même en admettant que la vie,

en soi, ne comporte aucun sens, que l'humanité évolue sans qu'un but ait été assigné à cette évolution, devons-nous abandonner toute espérance, renoncer à tout effort, nous désintéresser de Tavenir? Une perspective lointaine, voire illimitée, ne nous demeuret-elle pas encore ouverte? N'existe-t-il pas une suprême éventualité, grâce à laquelle la vie nous apparaîtra autrement que comme une impasse? Une éventualité assez peu chimérique, d'une réalisation suffisamment probable pour nous rassurer, nous rendre le courage, le désir, la fierté, la joie de vivre ?

Si.

Cette éventualité, cette probabilité existe.

Elle est même quasiment une certitude.

Il se peut que la vie, en soi, n'ait pas de sens.

Mais ne pouvons-nous, par la pensée et la volonté, lui en créer un ?

Entendons-nous bien. Je dis a créer » dans

la pleine acception du mot et de la chose.

Il ne s'agit plus, cette fois, de prêter, d'attribuer à la vie un sens, un but, n'ayant qu'une valeur subjective ; il ne s'agit plus d'affirmer: « Nous allons vers ceci, ou vers cela », et d'y croire, et d'y faire croire les autres, et d'attendre les événements.

Il s'agit de donner un sens, un but à la vie, qui n'en a pas. Il s'agit de dire: « Je veux, nous voulons tous que la vie ait tel sens et tel but » ! et de réaliser ce sens et ce but.

Il y a dix mille ans, trois de nos ancêtres suivaient le bord d'un fleuve, se frayant péniblement un chemin à travers la forêt encore vierge. Ils aperçurent soudain, échoué sur une grève de sable, un tronc d'arbre creux. C'était un tronc de saule qu'une inondation avait déraciné^ puis porté jusqu'à cet endroit. Jamais encore ces trois hommes primitifs n'avaient rencontré semblable objet. « Qu'estce » ? s'écria l'un. « A quoi cela sert-il »? —

« Qui donc », fit le deuxième, « a creusé ce tronc et Ta déposé là? Sans doute un de nos dieux. Que voulait-il en faire » ? — « Il l'a peut-être creusé sans raison », reprit le premier . « Ou bien ce n'est l'œuvre ni d'un dieu ni de personne. Gela s'est fait tout seul. Gela ne sert à rien. » Ils allaient se remettre en route, quand le troisième, qui avait gardé le silence, vit passer juste à ce moment sur le fleuve une grosse branche, cassée par la foudre et entraînée par le courant. Sur cette branche se trouvait un nid, resté, par miracle, intact, et la mère continuait à couver, tandis que le mâle, inquiet, voletait en pépiant autour d'elle. Gela lui donna à réfléchir. « J'ignore, proféra-t-il, comment il se fait que ce tronc d'arbre soit creux, ni s'il a jamais servi à quelque chose. Mais nous pouvons, je crois, le travailler de telle sorte qu'il nous devienne d'une grande utilité. » Ayant ainsi parlé, il prit sur le sable un silex plat et

pointu, élargit la cavité du saule, en façonna grossièrement les contours, pais, avec l'aide de ses compagnons, poussa dans l'eau cette ébauche d'embarcation. Elle bascula aussitôt et coula. Il la ramena sur la grève, en régularisa mieux encore les formes et, après de longs tâtonnements, fit si bien qu elle se maintint en équilibre sur l'eau. Alors, il y prit place avec les deux autres et, par ce moyen, dérivant sur le fleuve, ils atteignirent, beaucoup plus vite et sans tant de peine qu'en suivant à pied la rive, le terme de leur voyage.

Faisons de la vie ce que cet homme fit de ce tronc d'arbre, où seul le hasard des lois naturelles avait produit une cavité, laquelle était, en soi, dénuée de sens et ne répondait à aucun but.

La vie, de même, ne répond à aucun but préétabli. Mais elle en aura un, si nous le voulons, si nous sommes assez intelligents et

tenaces pour lui en donner un. La vie, en soi, ne sert à rien ? Nous ne sommes pas nés en vue d'une fin quelconque ? Bon. Mais ne pouvons-nous faire en sorte que la vie. que notre vie serve à quelque chose ?

A quoi donc ?

Bien entendu l'homme ne saurait arbitrairement, au gré de son seul caprice, fixer le but lointain de son existence collective et de son activité séculaire. Le sauvage que nous prenions tout à l'heure pour exemple, ne pouvait raisonnablement songer à faire du tronc d'arbre creux un vêtement ou un engin de pêche. L'objet ne s'y prêtait en rien.

Pareillement, nous devons tenir compte des données que nous fournit la réalité, des indications que nous offre l'histoire. Notre initiative doit se borner, sous peine d'échec, à parfaire avec intention l'œuvre déjà ébauchée accidentellement, inconsciemment par la nature. Pour cela nous mettrons habilement

i profit les circonstances propices, les res-

ources de tout genre que nous pourrons

encontrer, à l'instar du sauvage ramassant un

aillou plat et pointu pour transformer en

irogue le tronc de saule.

Une dernière condition de réussite, enfin,

e sera de croire non- seulement à Futilité de

entreprise, mais à sa possibilité, à sa réus-

ite, d'y croire fermement, inébranlablement.

otre sauvage, après que sa barque informe

ht coulé d'abord, ne se découragea point, et

i persévérance autant que son intelligence

t de lui l'inventeur de la navigation.

Par le jeu de hasards encore inexpliqués,

î lois encore mal définies, il s'est trouvé que

)tre espèce a pris le pas sur toutes les

itres espèces animales, s'est développée

squ'à présent avec une rapidité, une sûreté

evYeiWeuse. Jusqu'à présent... Nous ne pos-

dons, en ce qui concerne l'avenir, aucune

rantie absolue. Rien ne prouve que l'hu-

manité, si elle marchait « au petit bonheur », si elle se laissait entraîner à l'aventure^ ne rétrograderait pas, en vertu d'autres lois, d'autres hasards moins propices. Rien ne prouve qu'elle ne subirait pas le sort de certains peuples qui, après avoir atteint un degré avancé de civilisation, retombèrent à la barbarie. Voilà ce qu'il faut, à tout prix, empêcher. L'indéfectible progrès, individuel et social, du genre humain, Tenfantement graduel du Surhomme, voilà un but digne de nos efforts, le but auquel, tous tant que nous sommes, nous devons viser, que pas un instant nous ne devons perdre de vue, voilà la tâche à laquelle chacun doit collaborer dans la mesure de ses forces.

Mais l'humanité court un autre péril, moim problématique, celui-là, ou plutôt, semble-t-il inéluctable. C'est que tant de peine soi dépensée en pure perte, que l'humanité fina lement périsse avec ou sur la planète qui 1{

porte. A cela aussi il nous faudra songer sérieusement un jour. L'homme devra s'habituer il ne voir dans la terre qu'un séjour provisoire et précaire. Il sera tôt ou tard acculé à la nécessité de se préparer une autre demeure, de chercher, entre tous les astres, lequel présente pour lui les meilleures conditions d'habitabilité, les plus grandes facilités d'adaptation, et il ne lui restera plus qu'à découvrir le moyen de s'y rendre.

Chimère ! dira-t-on. De quel droit ?

Engendrer le Surhomme^ fuir cette terre, dès qu'elle menacera de devenir intenable, pour un autre globe, conquérir l'immense espace, tel est le but que dès maintenant il nous est permis d'entrevoir et de nous proposer. Nous proposer! Car il est à peu près certain que ce but ne se trouvait pas posé a priori par une volonté occulte, supra-terrestre et omnipotente. C'est à nous qu'il appartient de le créer, de le réaliser.

Donnons un but, ce but à la vie, un but qu'elle n'avait pas !... Donnons-le-lui non seulement en pensée, mais en fait... Donnonsle-lui si bien, qu'elle ait effectivement un but, celui-là et nul autre !

Que la vie prenne une forme, que révolution du genre humain, aiguillée par nos mains expertes, s'oriente irrévocablement dans la voie choisie par nous !

Soyons les potiers, les sculpteurs pétrissant la vie à leur guise pour la rendre utile et belle !

La vie n'avait pas de but. Eh bien ! elle en aura un désormais, parce que l'homme l'aura voulu...

Mais, objectera-t-on en dernière instance, qu'est-ce que vous appelez un but? Le Surhomme, dites-vous, la conquête de l'Espace?... Et après?... A quoi bon?... Ce que vous appelez le but, ce n'est, au fond,

qu'un moyen encore... Le but, le but proprement dit, je ne le vois pas !

A ce compte, il faut récuser toute espèce de but, quel qu'il soit ou quel qu'on l'imagine.

Le but n'est pas le terme. Il n'y a pas de fin qui ne soit un commencement. Il n'y a pas de but qui, une t'ois atteint, ne devienne aussitôt un moyen, le moyen d'atteindre un autre but plus éloigné.

N'est-ce donc rien que de gagner du temps ? d'assurer le genre humain contre le recul, la stagnation et la mort?

Après? demande-t-on. Eh bien! après, on verra...

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