DO
mission supérieure, à accomplir soit dans cette vie, soit dans une vie prochaine, mission d'autant plus haute que sont plus dures et plus longues les épreuves qu'il subit et qui n'ont d'autre but que de l'éduquer, de le préparer à cette mission. C'est en ce sens, je suppose, que Dostoïewski écrivait : « Celui à qui il a été donné de souffrir davantage, c'est qu'il est digne de souffrir davantage. »
CALLOSITE DE LAME
Le pâtre qui va toujours pieds nus ne sent point la meurtrissure des pierres du chemin. En revanche, quand il marche sur un gazon touffu, il n'en sent pas non plus la suave et fraîche caresse. L'ouvrier aux mains calleuses ne souffre pas d'une écorchure ou d'une brûlure comme l'artiste aux mains délicates. Mais il n'éprouve pas non plus la même volupté à
palper une étoffe soyeuse, un beau fruit, un marbre pur, une gorge ferme. Il en est peutêtre ainsi de notre àme. Une couche de corne, toujours plus épaisse, la revêt, lorsqu'il lui faut affronter d'incessantes douleurs. Celui que trop de malchance assaille finit par se cuirasser contre les flèches du destin. Mais à quel prix ? Ne devient-il pas par làmôme moins apte à goûter ces petites joies quotidiennes, qui sont comme la menue monnaie du bonheur? A force de se défendre des larmes, ne désapprend-il pas le sourire?
EXPLICATION DE l'uNIVERS
L'explication de l'Univers ne peut se trouver hors de lui, car, par définition, il n'y a rien hors de l'Univers, c'est-à-dire du Tout. Dieu ?... Mais Dieu, lui aussi, ferait partie de ce Tout et devrait, comme le reste, être expli- (jué. L'explication de l'Univers, c'est dans
l'Univers qu'il la faut chercher. Et j'imagine qu'il n'est pas nécessaire, pour en déchiffrer rénigme, de connaître l'Univers tout entier, ni même d'en connaître une grande partie. Il suffirait, j'imagine, d'en bien connaître, d'en connaître à fond le moindre objet. Ce morceau de papier, sur lequel j'écris, j'imagine qu'il renferme en lui le grand secret. Mais, de ce papier, que sais-je ? J'en ignore la nature exacte, intime. Je sais comment on le fabrique, j'en connais les propriétés, la constitution chimique ; on a pu déterminer la façon dont se meuvent les molécules qui le composent et la vitesse de ce mouvement. Quant à ces molécules elles-mêmes !... Encore une fois j'imagine que, si l'on connaissait tout de ce papier, on saurait par là-même tout de tout; avec cette modeste, cette seule feuille de papier on expliquerait l'Univers.