CE QUE LES YEUX EMPECHENT DE VOIR
Nos sens collaborent entre eux pour nous donner la notion, une certaine notion du monde extérieur et de nous-mêmes. Mais il n'est pas moins vrai qu'ils se gênent mutuellement aussi. Chacun d'eux ne s'exerce pleinement, ne fournit toute samesure que si les
autres sont abolis, ne lui font plus, en quelque sorte, concurrence. Vous souffrez d'une brûlure au doigt, vous êtes incommodé par une mauvaise odeur: qu'une fusillade éclate à vos côtés, vous ne percevrez plus la brùlure^, le relent nauséabond. Vous êtes au concert : fermez les yeux, vous n'en goûterez que mieux la musique. On sait, enfin, que l'aveugle possède une ouïe plus subtile, un toucher plus délicat que le clairvoyant.
De même il se peut que les fortes passions humaines, comme l'amour sensuel ou l'ambition, ne nous fassent vibrer, chacune à sa manière, qu'aux dépens d'autres facultés, d'autres perceptions plus intimes, réservées à ceux d'entre nous chez qui ces passions n'existent point ou se manifestent faiblement, Elles sont, ces passions, sur l'océan de notre âme, comme une houle tumultueuse, qui ne manque pas, certes, d'une beauté grandiose et tragique, mais trouble la transparence de
Teau et empêche de voir en ses profondeurs.
Quiconque vit en proie à ces agitations de surface s'ignore forcément beaucoup plus que celui qui jouit d'accalmies fréquentes, qui a pris l'habitude du recueillement, qui aime la méditation prolongée.
Si tu veux déchiffrer le mystère de ton être et des choses, exerce-toi à cultiver tour à tour chacune de tes facultés en imposant momentanément le repos aux autres. Sache te rendre sourd pour mieux voir, aveugle pour mieux entendre. Alors tu entendras dans l'ombre des bruits insoupçonnés et restera émerveillé des visions perçues dans le silence.
Il faut aller plus loin encore.
Beethoven, atteint de surdité, n'en composait pas moins d'admirables symphonies. Qui sait ? peut-être les entendait-il mieux ainsi, « en dedans», que tous ceux qui depuis les écoutèrent, exécutées par l'orchestre. Et
peut-être ne sont-elles si admirables que parce qu'elles chantèrent en lui parmi le silence absolu.
Et toi aussi, sache t'abstraire parfois de toutes les sensations habituelles, pour que rien ne gêne, n'effarouche la Psyché timide et pudique qui vit retirée dans l'appartement secret de ton être et n'osait jusqu'ici en sortir. Apprends à regarder et à écouter, là même, là surtout où il semble qu'il n'y ait rien à voir ni à entendre . . .
Où il y a ce que les yeux empêchent de voir elles oreilles d'entendre...
Va, un de ces jours, t'asseoir sur l'herbe, au flanc de la montagne, loin des hommes et des agitations humaines ! Laisse agir sur tes sens et tes nerfs le seul bruit du torrent, son bruit monotone, afin qu'il les apaise et les engourdisse. Appuie tes coudes sur tes genoux et croise tes mains sur tes yeux clos. Oublie tout, abolis tout de ce qui est extérieur à toi :
le torrent, la montagne, l'odeur du foin coupé, lèvent qui caresse ta nuque... Et plonge-toi tout entier dans ce noir, dans ce vide, comme dans un gouffre... Gela m'étonnerait fort, si tu n'y faisais bientôt des découvertes.. .
l'embellissement de la mort
Quoi qu'en dise Alfred de Vigny :
Ne me laisse j amais seule avec la Nature,
Car je la connais trop pour n'en pas avoir peur,
il semble bien que mieux nous connaissons la nature et moins nous en avons peur. Toute chose mystérieuse, inexpliquée, peut nous effrayer; une fois la cause découverte et le problème résolu, notre émoi cesse. Que de phénomènes, comme l'orage ou les éclipses, remplissaient d'épouvante les hommes d'autrefois, parce qu'ils y voyaient des manifestations hostiles de puissances occultes, des
présages de malheurs publics ! Aujourd'hui ces mêmes phénomènes excitent tout au plus j notre curiosité.
La mort demeurera peut-être à tout jamais un mystère. Mais si quelque jour nous parvenions à déchiffrer l'énigme, à savoir en quoi la mort consiste, et ce qui se cache — ou ne se cache pas — derrière, sans doute perdrait-elle aussitôt son aspect terrifiant.
Mais ce qui^ pour le moins autant que l'effroi du néant et l'incertitude sur l'Au-Delà, contribue à nous rendre la mort odieuse, c'est le caractère lugubre des cérémonies qui lui font cortège, derniers vestiges d'une croyance qui voit en elle un châtiment, une citation à comparaître devant une espèce de Cour d'Assises céleste.
Les Anciens ne représentaient point la mort comme un squelette, mais comme le frère jumeau du sommeil, sous la forme d'un Génie ailé, debout, dans une attitude pensive et les
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jambes croisées, auprès d'un cadavre, et portant dans la main droite une torche renversée, dans la gauche une couronne avec un papillon ou encore, parfois, une urne funéraire ou une corne d'abondance.
Le christianisme, par contre, avait un intérêt évident à assombrir Timage du trépas, à fortifier, plutôt que de l'atténuer, Tappréhension naturelle qu'il provoque. Cette appréhension, les prêtres l'exploitent avec autant d'habileté que de profit. C'est elle qui pousse les fidèles au confessionnal, qui les incite aux largesses rédemptrices.
Or, s'il est vrai que nos pensées, nos sentiments tendent à s'extérioriser, à se traduire en actes, réciproquement tout geste, tout signe et tout symbole tend à créer en nous une impression, une pensée correspondante. Le décor dont on entoure le trépas n'est pas indiflérent pour la conception que nous nous en faisons et les sentiments qu'il nous inspire.
A visiter les parcs charmants, pleins de ver-' dure et d'oiseaux, où les Allemands enterrent leurs défunts, on s'accoutume davantage à l'idée de mourir. *
Renonçons donc à ces chants lamentables, à cette déprimante liturgie, à ces Dies irœ, à ces larmes d'argent sur draps noirs, à ces tibias en croix, à tout cet apparat grotesque et malfaisant. Remplaçons-le par des formules d'espoir, par des musiques consolatrices, par des solennités d*où toute allusion propre à décourager les survivants soit bannie ; glorifions-la même, s'il se peut, cette mort, choisissons, en tout cas, pour la figurer, d'autres symboles que ce hideux squelette appuyé sur une faux et, du même coup, par une sorte d'effet en retour, à ces images, sinon riantes, du moins sereines, s'associera dans nos esprits une façon d'envisager et d'attendre la mort, où il ne restera plus trace d'épouvante, où il y aura mieux que de la résignation. i
Les enfants ont de certaines peurs et de certaines angoisses dont se moquent les hommes faits, parce qu'ils savent... Apprenons, en ce qui touche la mort, à devenir des hommes. Bien que ne sachant pas encore, apprenons, s'il se peut, à en sourire, d'avance... tout comme si nous savions.