LES MILLE ET UNE ROUTES
Il faut juger un homme, non d'après un acte isolé de son existence, mais d'après son existence tout entière. Disons plus : il ne faut pas juger trop vite un homme d'après Tensemble de ses actes. Presque tous, nous valons mieux que notre vie. Nos gestes ne sont pas toujours à la hauteur de nos pensées, nos ambitions les plus nobles, quand elles n'avortent pas, n'aboutissent trop souvent qu'à des réalisations mesquines. Ce qui
constitue la valeur sociale d'un être humain, ce sont ces actes. Ce qui fait sa valeur morale, c'est ce qu'il a voulu, ce à quoi il a aspiré, non ce qu'il lui fut donné de manifester. Nous serions sans doute moins pessimistes, nous mépriserions moins l'humanité en général, nous aurions meilleure opinion de tel individu en particulier, si nous pouvions lire dans les cœurs, deviner quels mobiles se cachent derrière tant de démarches maladroites, ridicules ou répréhensibles, quelles agonies spirituelles, quels doutes insurmontables, quelles impuissances désespérées — après des efforts titanesques — précipitent tant de créatures dans le marasme, le cynisme, la folie ou le crime !
Combien d'entre nous ne s'égarent que pour s'être courageusement — sinon opportunément — écartés des sentiers battus ! Ne valent-ils pas mieux que ceux qui se contentèrent de suivre « le droit chemin » ? N'y a-
t-il pas autant de mérite parfois, et parfois un mérite supérieur à essuyer les plus écrasantes défaites qu'à rencontrer les plus brillantes réussites ? Ceux-là seuls ne font jamais naufrage, qui n'affrontent point l'océan. Il ne suffit pas d'accorder notre indulgence et notre compassion aux vies manquées. Pour quelquesunes il ne serait que juste de les glorifier.
Ceux qui s'assignent les buts les plus élevés sont aussi les plus exposés à choir. Ceux qui s'imposent les tâches les plus rudes et les plus longues sont aussi les plus exposés à succomber. Car, plus le but est lointain, moins la route est sure.
Un dramaturge allemand, Johannes Schlaf, met dans la bouche d'un de ses personnages cette exclamation : So ciel Kraft mit iinsicherem Willen ! (Tant de force avec une volonté incertaine !) Ne peut-on, en bien des cas, s'écrier, sous une forme un peu différente, en apparence paradoxale : « Tant de
volonté avec tant d'incertitude ! » Incertitude non sur le but, mais sur les moyens.
Il existe des recettes connues et sûres pour faire une paire de souliers, une montre, une maison, pour apprendre à lire, pour cultiver le blé. Il n'en existe point pour donner la santé ou plutôt il en existe trop. Presque chaque médecin a les sienues. Combien le malade en devra-t-il essayer, avant de découvrir la bonne, c'est-à-dire celle qui le guérira, lui ?
Les médecins de notre âme ne s'entendent pas davantage entre eux, hélas! Les prêcheurs d'idéal préconisent tant de moyens de « faire son salut », de conquérir le royaume des cieux ou le royaume terrestre, de devenir des « enfants de Dieu » ou « des Surhommes », que nous ne saurions choisir sans embarras. Sans un embarras tel, que le choix en devient presque impossible.
Et pourtant, une voix secrète nous souffle :
<v II faut choisir. Il le faut. Tu ne peux t'en dispenser. Et tout dépend du choix que tu auras fait. » Cette voix est peut-être menteuse, quand elle nous affirme impérieusement que la vie a un sens et qu'il ne nous arriverait pas malheur, si nous ne la prenions à contre-sens. Mais, pour notre malheur (ou pour notre bonheur?), elle ne se tait point, cette voix, elle s'obstine et nous obsède, et nous sommes bien forcés d'agir ou de vouloir agir comme si elle disait vrai, ne serait-ce que pour nous délivrer — au moins momentanément — de son obsession, ne serait-ce que « par acquit de conscience ».
Est-ce notre faute, si nous ne savons où aller, si nous ignorons oii est le bien, où est le mieux, si, au carrefour des mille et une routes, nous hésitons, car rien n'indique à l'avance quelle est la bonne, celle qui mène sûrement au but.
Ce n'est pas le courage qui nous manque .
Oh! non. Nous ressemblons à ce malade que j'entendais s'exclamer, drôlement... et tragiquement: u Je supporterais chaque matin l'amputation d'une jambe, si cela devait me rendre bien portant pour le reste du jour. »
Non, ce n'est pas le courage qui nous manque, c'est une certitude. C'est la foi. Non plus cette foi aveugle qui s'appuie sur l'autorité, mais une foi basée sur...
Sur quoi?
Sur l'expérience.
Mais que d'expériences inutiles ou funestes, avant de réussir ! Combien de routes nous faudra-t-il explorer, avant de découvrir la bonne ! Aurons-nous la chance de la découvrir assez tôt?
De quels efforts, de quels sacrifices ne serions-nous pas capables, le jour où nous connaîtrions, de science certaine, non seulement le but, mais le moyen !
Après tout, peut-être faut-il qu'il en aille
— Gide la sorte. Si c'était là précisément notre destinée, d'être condamnés à chercher, à hésiter, à errer, à sombrer !... Cet effort méritoire a peut-être sa nécessité, et ce qu'il y a de plus indispensable dans nos efforts, c'est peutêtre leur incertitude même .
Qui sait si tous ces tâtonnements, toutes ces vaines tentatives, toutes ces mésaventures, toutes ces audaces auxquelles la fortune refuse de sourire, ne constituent pas une partie même du moyen ardemment cherché?
Si, comme osait déjà le nier Lessing, la ligne droite est toujours la plus courte? Si la longue route, et la plus douloureuse, n'est pas en même temps, et par cela même, la meilleure? Si l'efficacité du moyen n'est pas en proportion du temps que nous aurons mis, de la peine que nous aurons eue à le découvrir?
Qui sait s'il ne vaut pas mieux, pour notre sort à venir, tâtonner longuement vers la lumière, que d'y entrer de plein pied ?
La vie est uu champ d'expériences illimité. Sommes-nous les cobayes immolés pour le bonheur de Thomme futur ?
La vie d'un homme est trop courte pour qu'il puisse faire toutes les expériences... j'entends : toutes celles qui restent à faire. Faut-il donc envier ceux qui ne voient qu'une seule route et la suivent opiniâtrement ou qui, en distinguant plusieurs, en choisissent une au hasard ou s'en laissent indiquer une, puis s'y engagent résolument, sans se retourner, sans plus jamais regarder à droite ni à gauche, convaincus que cette route est la bonne?
Nous sommes, nous, pour notre malheur (ou pour notre bonheur ?), de ceux qui, après avoir essayé plusieurs pistes et les avoir reconnues fausses, reviennent sur leurs pas et, se retrouvant au carrefour, hésitent mortellement, désespérément, en face des mille et une routes qui s'offrent, craignant de manquer, encore une fois, la bonne, et sachant —
sachant de toute certitude — qu'ils n'auront pas le temps de les explorer toutes !