En marge des vieux livres
3 et 5, rue Palatine (V7«) Tout droit de reprodaction et de trtuiuetiom réeerwi.
Aîî7
En oMatge de rOd^ôôée
EN MAHÛE DES 'VIECX LiVREi
La Sirenej?
]oMME ils approchaient de l'îlot des Sirènes, le vent tomba et les flots s'assoupirent. Les matelots plièrent
les voiles. Ulysse, se souvenant des conseils de Circé, pétrit de la cire dans ses fortes mains, et en boucha les oreilles de tous se» compagnons. Ceux-ci l'attachèrent au mât avec des cordes. Puis ils frappèrent de leurt, avirons la mer écumeuse.
Du fond de leur grotte, les Sirènes avaient aperçu le navire. Quand il fut à portée de la voix, elles s'approchèrent du rivage et se mirent à chanter :
— Venez, chers hommes, venez 1... Aucun navigateur n'a dépassé notre île sans écouter notre voix : puis il s'éloigne plein de joie, ayant appris beaucoup de choses. Car nous savons tout ce qui se passe sur la terre nourricière...
Haussant leurs corps étincelants et frais au-dessus de l'onde immobile, elles faisaient des gestes d'appel avec leurs beaux bras. Mais leur plus puissant sortilège était leur voîx, douce comme une mer laiteuse, pénétrante comme l'odeur des algues, tendre et un peu rauque comme la voix même du désir.
Ulysse s'agitait dans ses liens : mais ses compagnons,avertis d'avance, resserrèrent les cordes autour de ses bras et de ses cuisses.
Cependant, un des matelots, nommé Euphorion, se dit qu'il valait la peinç d'entendre, même au prix de sa vie, des chants qui troublaient à ce point un homme aussi consommé en sagesse que le prudent Ulysse.
Il ôta la cire de ses oreilles, et écouta...
LA SiRÈNE 6
Ce qu'il entendit fut tel, qu'il se pencha de plus en plus sur le bastingage et, au bout de peu d'instants, tomba dans les flots amers.
Les matelots hésitèrent à abandonner leur compagnon. Mais Ulysse, d'un coup d'œil, leur commanda de passer outre et de doubler l'îlot.
... De toutes les forces de son désir, Euphorion nageait vers les voix.
L'eau, luisante au soleil, s'enfonçait, assombrie, dans une grotte bleuâtre. A l'entrée, se dressaient les Sirènes, au nombre de sept. Elles ressemblaient à de jeunes femmes jusqu'au-dessous de la ceinture ; elles avaient les yeux glauques, des cheveux d'or vert, des dents pointues dans des bouches un peu grandes, et des visages enfantins. Leurs hanches étaient serrées d'une gaine d'écaiiles, et
le nageur voyait remuer à fleur d'eau les somptueux reflets de leurs queues.
Quand il fut tout près d'elles, les Sirènes cessèrent leurs chants ; puis, se jetant sur l'homme avec un grand cri, elles l'entraînèrent au fond de la grotte et le déposèrent, nu, sur une saillie de rocher où gisaient des ossements. Car ces belles personnes avaient coutume de déchirer les corps des naufragés et d'en sucer le sang avec leur bouche en fleur.
Or une des Sirènes avait paru à Euphorion plus belle que les autres et d'un visage moins impassible. Il se tourna vers elle, et lui dit :
— Je mourrai content d'avoir entendu les chants des filles de la mer. Mais je serai plus heureux encore si la mort me vient par toi seule.
La Sirène le regarda avec surprise. C'était la première fois qu'elle voyait un désir et une pensée éclairer une face d'homme : car, à
l'ordinaire, les traits et les yeux des naufragés n'exprimaient que la terreur, ou même, quand trop d'efforts les avaient épuisés, n'exprimaient plus aucun sentiment.
Elle écarta ses sœurs d'un geste en leur disant :
— Cet étranger m'appartient.
Les autres Sirènes s'éloignèrent, soit que celle qui parlait ainsi eût quelque autorité sur ses compagnes, soit qu'une convention ignorée réglât entre elles le partage des épaves vivantes de la mer.
Restée seule avec le Grec subtil :
— Ton nom ? demanda-t-elle.
Et, quand elle le sut :
— Euphorion, je t'aime, reprit-elle aussitôt. Et, bien qu'immortelle, c'est la première fois que je dis ce mot et que j'éprouve ce qu'il signifie.
— Et toi, dit le Grec, comment t'appellestu ?
— Leucosia.
e:n marge ùe l-odyssée
Les autres Sirènes, fidèles au pacte consenti, laissèrent Euphorion et Leucosia vivre à part et selon leur guise.
Il y avait, derrière la grotte, une prairie secrète, avec une fontaine d'eau douce. Euphorion buvait cette eau et se nourrissait de coquillages.
Leucosia ne le quittait point. Ils jouissaient ensemble du bercement de la vague, et de se sentir soulevés et pressés par la caresse liquide. Quelquefois, du haut d'une roche, la Sirène se laissait tomber comme une flèche, la queue droite ; il la recevait dans ses bras ei tous deux plongeaient dans le gouftVe salé. Ile s'ébattaient au soleil, dans les dentelures des criques, parmi les tourbillons d'écume. Ou bien ils jouaient avec les dauphins débonnaires, et leur faisaient des plaisanteries...
La nuit venue, tandis que les autres Sirè-
LA SIRÈNE t
nés, couchées sur l'herbe, allongeaient côte à côte leurs queues pesantes, Euphorion et Leucosia se retiraient dans un coin de la prairie ; et l'homme dormait dans les bras froids de la petite déesse aquatique.
Ils parlaient peu. Leucosia connaissait les mots qui désignent les choses essentielles à la vie d'une divinité marine de second ordre sur un récif méditerranéen. Elle savait nommer le ciel, la mer, le soleil, la lune, les étoiles, les rochers, les poissons et les diverses parties du corps. Elle savait dire aussi : Je vois, j'entends, je sens, j'aime, je désire, j'espère, je veux... Mais à cela se réduisait, à peu près, son vocabulaire de jeune immortelle.
Un jour, Euphorion lui dit :
— Lorsque, de la nef rapide, je vous ai entendues, tes soeurs et toi, vous vous vantiez de savoir beaucoup de choses ignorées des hommes. Dis-les-moi, Leucosia.
Mais elle lui fit comprendre que les Sirè-
nés mentaient, et qu'elles disaient cela pour exciter la curiosité des voyageurs.
Et, en efi'et, les paroles qu'elles chantaient, et qu'il entendait maintenant tous les soirs, n'exprimaient pas des connaissances de l'esprit, mais les sentiments qui correspondent à la grâce du matin, à la splendeur du couchant, à l'immensité et à la beauté de la mer, — ou, simplement, la joie d'avoir un corps agile et infatigable, — quelquefois la blessure d'un désir qui restait indéterminé pour les musiciennes ingénues, mais qui se précisait douloureusement dans l'âme d'Euphorion, toute chargée de souvenirs et d'expérience humaine.
Leucosia s'apercevait de ces tristesses de son ami, et l'apaisait de ses frais baisers. Sur la mer et dans le bassin de la grotte, elle était plus forte et plus souple que lui, et l'aidait, le
protégeait à chaque instant. Mais, sur la grève ou dans la prairie secrète, obligée de marcher sur les mains en traînant sa queue inutile, elle admirait et enviait les pieds adroits de son compagnon. Puis, elle sentait qu'il avait vu plus de choses qu'elle, et que son esprit était peuplé d'images et de pensées qu'elle ne soupçonnait pas.
Il résolut de l'instruire et essaya de lui faire concevoir la vie de l'humanité sur les continents et dans les grandes îles. Mais il vit bientôt qu'elle ne le comprenait pas, parce que les mots qu'il employait ne se rapportaient à aucun objet qu'il pût lui mettre sous les yeux.
Alors, il commença à s'ennuyer un peu.
Leucosia n'avait plus pour lui la saveur de la nouveauté. Elle était trop différente de lui, et d'âme trop élémentaire. Ce qui l'avait d'abord charmé lui devenait importun. Il en voulait à Leucosia de son ignorance — et de sa peau froide et salée.
Il se souvenait, avec un regret toujours
12 EN MARGE DE L'ODYSSÉIi
plus cuisant, de sa vie d'autrefois. La nui-t, dans la prairie secrète, tandis que la petite déesse à la croupe squameuse dormait près de lui, il revoyait les champs, les forêts, les fleuves, les bœufs au labour, les habitations des hommes, les échoppes des marchands, les temples sur les promontoires, les vaisseaux au port, et, dans les tavernes où Ton boit du vin aro^matisé, les petites danseuses, brunes et dorées, qui piquent des fleurs rouges dans leurs cheveux, et dont les mains sont chaudes, et qui ont des jambes...
Vers ce temps-là, un navire, attiré par les chants des Sirènes, étant venu se briser sur un écueil voisin, Euphorion vit avec horreur ces gracieuses filles planter leurs dents aiguës dans les corps naufragés et, du sang qu'elles pompaient, se gonfler comme de blanches outres. Leucosia n'avait voulu ni chanter avec ses sœurs, ni prendre sa part du festin. Euphorion lui en sut gré ; mais, en l'interrogeant, il démêla qu'elle s'était abstenue
uniquement pour ne pas lui déplaire, et que, — si l'amour, commun à la plupart des animaux, avait pu l'émouvoir, — la pitié, propre seulement aux hommes, lui était demeurée étrangère.
Les Sirènes respirent également sous les flots et dans l'air. Assisté par son amie, Euphorion avait appris à retenir sous l'eau sa respiration plus longtemps qu'aucun plongeur. Il se plaisait souvent à nager avec Leucosia à travers les bosquets de coraux et les jardins de plantes sous-marines, et à douter si les formes qui chatoyaient sourdement dans la transparence vitreuse étaient des pierreries, des fleurs ou des bêtes.
Dans une de ces promenades, il découvrit, au fond d'un vallon maritime, les débris d'un navire et, parmi ces épaves, des vases, des chaudrons, des ustensiles domestiques, des
colliers, des bijoux, des ceintures, des miroirs d'argent, des tablettes peintes qui représentaient diverses scènes de la vie humaine, — et un coffret tout rempli d'or.
Avec l'aide de Leucosia, il remonta ces objets à terre. Il lui mit un collier au cou, des bracelets aux bras, lui serra la taille d'une ceinture ciselée, et lui présenta un miroir. Elle se trouva belle et sourit. Puis il lui expliqua à quoi servaient les autres objets, et ce qui était figuré sur les planchettes coloriées.
Cette fois, Leucosia parut se former quelque image d'une vie différente de la sienne. Elle dit avec un peu de tristesse :
— Je voudrais voir tout cela; mais je ne suis qu'une déesse marine, et je ne connaîtrai jamais que la mer.
L'idée vint alors à Euphorion d'exciter davantage en elle la curiosité de la terre et de s'en servir pour s'évader de l'îlot des Sirènes. Ainsi, il méditait de se séparer de
son amie à l'instant même où elle devenait plus intelligente et où elle commençait à se rapprocher de lui.
Il ne cessa de lui faire des contes délicieux de la vie qu'on menait parmi les hommes :
— Si tu voulais venir avec moi, lui dit-il enfin, nous pourrions traverser la mer à la nage, jusqu'à une ville que l'on nomme Athènes, et qui n'est qu'à trois journées d'ici.
— Mais, dit-elle, je ne pourrai pas marcher longtemps sur la terre.
— Je t'aiderai, répondit Euphorion; et, quand nous serons dans la ville, un char magnifique, comme ceux que tu as vus sur les tablettes peintes, te transportera où tu voudras aller. Et nous vivrons heureux avec l'or de ce coffret.
Mais il ne disait pas toute sa pensée.
Une traversée de trois jours était un jeu
Il EN MARGE DE L'ODYSSÉE
pour la Sirène. Tantôt nageant à ses côtés, tantôt soutenu par elle, Euphorion lui-même n'était pas trop fatigué quand ils atteignirent le bord du continent.
L'endroit était désert. Mais une ville paraissait à l'horizon. Un long sentier rude et poudreux y conduisait.
Euphorion se fit une ceinture de feuillages afin de se présenter décemment devant les hommes.
La Sirène rampa d'abord sur les mains.
Mais elle se déchirait aux pierres, et le poids du soleil l'accablait.
Déjà Euphorion était assez loin devant elle. Elle l'appela.
— La terre des hommes est dure, dit-elle. Je t'ai porté, ami : porte-moi à ton tour.
Il n'eut pas le cœur de refuser. Il revint sur ses pas, se baissa, ofirit son dos. La Sirène lui mit ses bras autour du cou ; il se releva, et, pendant qu'il marchait, le bout de la queue squameuse balayait derrière lui la poussière.
Suant sous son fardeau, Euphorion murmurait des mots irrités. Il se demandait ce qu'il ferait de cette femme-poisson dans le pays des hommes.
Soudain, il délia brutalement de son cou les bras de Leucosia, la laissa tomber de son long sur le sol, et détala à grandes enjambées.
— Euphorion î Euphorion 1 cria plaintivement la Sirène.
Ce cri fiit tel que l'homme, touché, s'arrêta.
— Sois patiente, dit-il. Je vais à la ville et je reviendrai te prendre avec un chariot.
— Non, non, gémit-elle, tu ne reviendras pas, je le sais. Tu ne m'aimes plus parce que je ne suis pas tout à fait pareille à une femme. C'est grâce à moi que tu vis, et c'est par toi que je vais mourir, car sans doute les dieux m'ont ôté l'immortalité pour me punir d'aimer un homme.
Elle se tordait les bras, et, pour la première fois, des larmes jaillirent de ses yeux pâles. Sa queue poudreuse, et dont les beaux
m MAROB OU TIBUZ LTVIUU 2
reflets s'étaient éteints, battait faiblement le sentier.
— Euphorion 1 Euphorion I aie pitié I reprit-elle.
— « Pitié » ? dit rhomme. lu n'avais jamais prononcé ce mot.
— C'est que je n'avais pas souffert, dit-elle. Ecoute, ami. Je comprends bien que je te serais toujours une gêne. Et moi, je serais inquiète, à cause des femmes qui ont des pieds. Puis, ce que j'ai désiré voir m'épouvante à présent... Mais je suis trop faible pour regagner la mer. Porte-moi jusqu'au rivage, et je retournerai seule vers mes cruelles compagnes.
— « Cruelles » ? dit Euphorion. Encore un mot que tu n'avais jamais prononcé.
— Hélas 1 répondit-elle, c'est toi qui m'en as révélé le sens.
Euphorion, sans plus rien dire, la souleva dans ses bras : si bien que les cheveux pendants de la Sirène frôlaient les genoux de
l'homme. Elle lui souriait au milieu de ses pleurs, puis elle gémissait d'une voix si tendre, qu'il sentit plier sa volonté.
Il déposa doucement Leucosia sur la grève, tout près de l'eau.
— Adieu, ami, dit-elle.
— Ah 1 soupira-t-il, si seulement tu avais des jambes I
— Mais quoi 1 je n'en ai pas I D'ailleurs, je n'en aurai pas besoin, là-bas, dans la mer liquide... Je tâcherai d'oublier, pour redevenir semblable à mes sœurs. Car, si je me souvenais, je serais trop malheureuse de t'avoir connu, et de toutes les choses que j'ai apprises... Mais oublierai-je ?... Hélas 1 j'en ai peur, je ne suis plus qu'une pauvre petite Sirène déclassée...
Euphorion pleurait :
— Sois ce que tu voudras, dit-il. Mais, à présent, je t'aime, et je ne veux pas que tu t'en ailles sans moi. Nous deviendrons ce qu'il plaira aux dieux... Partons ensemble !..
L'homme eût assurément fait cette folie, si la bienveillante Thétis n'était apparue, en cet instant, aux deux amoureux.
— Vous m'intéressez, dit-elle, et je vous veux du bien, parce que toi, Leucosia, tu as été bonne pour un de ceux qui ont combattu naguère avec mon fils Achille ; parce que toi, Euphorion, tu as eu pitié d'une de mes filles marines au moment où tu allais réaliser ton plus cher vœu ; et parce qu'enfin vous vous êtes élevés l'un et l'autre soit en connaissance, soit en vertu. Je pourrais vous en récompenser de diverses manières. Je pourrais, Leucosia, avant de te laisser partir toute seule, t'enlever la mémoire de ce que tu as appris et qui ne peut désormais que te faire souffrir. Je pourrais, Euphorion, te donner les nageoires
LA SIRËNË 31
et la figure d'un dauphin, en te conservant sous cette forme ton esprit et tes souvenirs humains, afin que tu vives agréablement, avec Leucosia, dans la vaste mer. Mais je veux vous rendre heureux de la façon dont vous l'entendez vous-mêmes en ce moment... Leucosia, ma chère fille, renoncerais-tu, pour vivre avec lui, à ton immortalité ?
— Certes, dit la Sirène. Il faut ne penser à rien pour être immortelle avec plaisir.
— Grand merci 1 dit Thétis.
— Oh 1 dit Leucosia, je ne disais pas cela pour vous: je parlais d'une petite déesse comme moi.
— Ne t'excuse pas, mon enfant. Mais, c'est bien entendu, tu consens à être mortelle ?
— De tout mon cœur I
— Sois donc femme, et suis celui que tu aimes.
Thétis toucha la Sirène de son léger trident; et la métamorphose s'accomplit aussitôt.
n EN MARGE DE L'ODYSSÉE
— Ma fille, ajouta l'indulgente déesse, va demander une robe à la prêtresse du petit temple que l'on voit, à cent pas d'ici, sur cette colline... Puis, allez tous deux vers la ville.
Euphorion et Leucosia rayonnaient de joie. Mais Thétis, en les quittant, eut un sourire un peu mélancolique ; car elle n'était pas absolument sûre d'avoir fait leur bonheur.
(Le
oMariage de Télémaque^'^
ÉLÉMAQUE venait d'atteindre sa vingtième année. Ses parents songeaient à le marier; mais il n'était pas facile de lui trouver une femme dans la contrée, car toutes les jeunes princesses de Zanthe, de Zacynthe et de Dulichios étaient sœurs ou cousines des prétendants tués par le magnanime Ulysse, et l'on craignait qu'elles ne se fissent prier pour entrer dans sa famille. Ulysse, alors, se souvint de Nausicaa, et
(*) Ce récit s'accorde mal avec Nausicaa (dans le volume intitulé Myrrha). Mais cela n'a aucune importance. Note de l'auteur.
de sa grâce, et de son bon caractère. C'était aux parents de Nausicaa qu'il devait d'avoir revu sa patrie. « Même, dit-il, je me souviens que le roi Alcinoos, me croyant célibataire, souhaita que je devinsse son gendre. J'étais un peu mûr pour sa fille; je suis néanmoins persuadé qu'elle m'eût accepté pour mari. A plus forte raison, mon cher fils, agréeraitelle en toi un autre moi-même, plus jeune, de poil plus nouveau, et plus plaisant à voir. Peut-être n'est-elle pas encore mariée. Si tu m'en crois, dès que les vents seront favorables, tu équiperas un navire et tu iras rendre visite au roi Alcinoos, dans l'île des Phéaciens. ))
— Volontiers, dit Télémaque.
Or, le même jour, un messager de Ménélas, roi de Sparte, débarqua dans le port d'Ithaque, vint trouver Ulysse avec des présents, et lui dit :
— Voici le message dont je suis chargé pour toi. Le roi Ménélas et sa femme Hélène
ont gardé le meilleur souvenir de ton fils Télémaque. Ils doivent recevoir prochainement dans leur maison le roi et la reine de Phéacie, dont tu fus l'hôte, et leur fille Nausicaa. Si donc il plaisait à ton fils de retourner à Sparte, il y rencontrerait cette aimable enfant. Le roi Ménélas ne m'en a pas dit davantage ; mais, si Télémaque accepte son invitation, il pourrait profiter du vaisseau qui m'a conduit ici.
— Tout cela est fort bien pensé, répondit Ulysse, et je reconnais la sagesse et la bienveillance de l'illustre roi Ménélas .
— Mon père, dit Télémaque, je partirai demain matin.
Télémaque fut reçu très cordialement par le roi Ménélas et par la divine Hélène. Quand une servante l'eut lavé et parhimé et quand il eut chassé la faim et la soif:
— Où est, demanda-t-il, la princesse Nausicaa?
— Elle n'est pas encore ici, répondit Hélène. Mais nous l'attendons dans quelques jours avec ses nobles parents.
Télémaque, quoiqu'il fût bien élevé, ne put dissimuler sa déception et son chagrin. Hélène, qui était bonne, s'appliqua à le consoler et à le distraire. Elle le faisait asseoir auprès d'elle à table, et dans le jardin où l'on goûtait le frais, et sous le portique où l'on se réunissait pour voir des danses et toutes sortes d'exercices de force et d'adresse. Elle avait soin que, pendant les repas, l'aède Démodocos ne chantât que les exploits d'Ulysse; et, regardant Télémaque, elle lui souriait aux beaux endroits du poème. Elle exprimait souvent la plus vive admiration pour l'irréprochable Pénélope. Quelquefois, assise près du foyer, lorsqu'elle filait la laine pourprée, elle priait Télémaque de l'aider à dévider son fuseau. Et elle lui racontait avec
agrément les épisodes les plus intéressants du siège de Troie, se taisant toutefois sur Paris.
Hélène avait trente-cinq ans. Sa beauté, un peu meurtrie, était plus émouvante. Ses regards paraissaient plus profonds que ceux des autres femmes, et sa voix plus pénétrante et d'inflexions plus souples. Elle était sérieuse à l'ordinaire, mais d'une grâce accomplie et sûre.
Un soir, elle dit à Télémaque ;
— Le navire qui amène les souverains de Phéacie et leur fille a été signalé en vue de Pylos. Un char les attend près du port. Ils seront ici demain.
— Déjà 1 dit Télémaque.
Nausicaa avait toute la fleur de la première jeunesse ; mais cet avantage est souvent moins apprécié par les jeunes gens que par
28 EN MARGE DE L'ODYSSÉl!
les hommes mûrs et expérimentés. Télémaque fit peu d'attention à la petite princesse. Il la remercia en bons termes de ce qu'elle avait fait pour Ulysse, mais il ne trouva rien de plus à lui dire.
Il ne pensait qu'à Hélène. L'image d'Hélène agitait ses nuits. Après Thésée, après Ménélas, après Paris, après Hector, après tant d'autres héros, il subissait le charme dévorateur de la tranquille fille de Léda.
La froideur de Télémaque pour Nausicaa fut enfin remarquée du roi Alcinoos et de sa femme Arètè. Ils jugèrent que le fils d'Ulysse tardait beaucoup à se déclarer. Ménélas attribuait ces lenteurs à la timidité des deux jeunes gens, et disait :
— Patience ! le temps amène tout. Le temps m'a ramené ma femme.
Mais Hélène avait deviné les sentiments
secrets de Télémaque. Elle le prit à part et lui dit :
— Cher enfant, je ne te comprends pas. Nausicaa est fille d'un roi puissant et riche, et à qui ton père a beaucoup d'obligation. Elle est jeune, jolie, sensée, vertueuse. Elle tiendra fort bien sa maison. Ton père l'a pu voir; elle lave elle-même son linge; ce que les filles de roi ne veulent plus faire, tant le siècle est corrompu. Elle t'aime, enfin, et je sais que, ne voulant pas se confier à sa mère par fierté, elle pleure souvent, à cause de toi, dans le sein de sa bonne nourrice Euryméduse. Pourquoi affliges-tu par ta froideur une si aimable fille ? Et pourquoi refuses- tu le bonheur que les dieux t'ont préparé ?
— Je te le dirai, dit Télémaque, puisque tu désires le savoir. Celle que j'aime...
— Ne parle pas, cher enfant, interrompit Hélène. Je sais que tu es, comme tant d'autres, victime d'un mauvais charme qui émane de moi malgré moi-même. Ma triste gloire
t'a troublé l'esprit. Oui, je suis celle pour qui des milliers d'hommes se sont égorgés, et par qui tant de mères, de femmes et de fiancées ont versé des larmes à flots... Cela, sans doute, eut quelque chose de flatteur; mais depuis longtemps je n'ai plus d'orgueil. Je ne veux plus causer le malheur d'aucun homme. Je suis rassasiée d'aventures. Mon seul désir est de demeurer, paisible et régulière, auprès de mon Ménélas, à qui je dois de longues compensations. On a vraiment assez parlé de moi. D'ailleurs, je suis main- \ tenant une vieille femme...
— Ce n'est pas vrai I \
— Que veux-tu donc enfin ? )
— T'enlever.
— On m'a déjà enlevée plusieurs fois. Cette idée, cher enfant, ne te refroidit-elle pas ? j
— Au contraire. !
— Ahl malheureux 1 malheureux I Mais, j dis-moi, où me conduiras-tu ? '
— J'ai apporté ici douze talents d'or, et je
LE MARIAGE DE TÉLÉMAQUE àl
tiens de ma mère un riche domaine dans l'île de Zacynthe.
— Ainsi, tu n'aurais pas honte d'enlever la femme de ton hôte ?
— Je ne le ferai point en haine de lui. Au reste, d'autres l'ont fait avant moi. Et j'obéis à un dieu plus fort que ma vertu.
— Mais si mon mari armait des vaisseaux pour m'aller reprendre ?
— On ne recommence pas la guerre de Troie. Et puis, qu'importe ?
— II m'importe à moi, qui veux mourir tranquille. Va, laisse en paix celle qui a déjà trop voyagé. Nausicaa, elle, est intacte...
— Elle me déplaît.
— Elle se consume de chagrin...
— Elle n'est qu'une sotte.
— Hélas I cher enfant, je reconnais que c'est bien le dur amour, le dieu sinistre, qui te possède, car tu deviens méchant. Va-t'en I va-t'en I Je suis lasse de faire éclore le crime dans le cœur des hommes.
Hélène le quitta sur ces mots, et s'en fut méditer dans les vastes jardins du roi Méuélas.
Elle y rencontra, dans un bosquet écarté, Nausicaa tout en pleurs. La jeune fille se jeta dans ses bras.
— Reine, gémit-elle, cest par toi que je soufifre, et c'est pour cela que j'ai recours à toi, car tu es bonne et pleine de sagesse.
Elle dit, en paroles entrecoupées, son amour pour Télémaque, et comme l'ingrat lui semblait charmant malgré sa froideur, et le rêve qu'elle avait fait d'une vie heureuse et belle, là-bas, avec lui, dans cette île clémente de Phéacie, « où déjà je me voyais, soupirat-elle, épouse chérie et mère féconde, et tout entière à celui que j'aurais aimé le premier, uniquement et pour toute ma vie ».
A ces mois, les sourcils d'Hélène se joignirent et son front pur s'assombrit ; mais ce ne fut qu'un moment.
Toutes deux se promenèrent longtemps au jardin; et, maintenant, c'était Hélène qui parlait...
Le soir, Hélène fit en sorte de se trouver seule avec Télémaque dans un coin du portique :
— Je t'ai menti, lui dit-elle à voix basse. Je t'aime. Enlève-moi.
— J'en étais sûr, répondit simplement Télémaque, et j'ai tout arrangé pour cela. J'ai retenu, à Pylos, un navire tout équipé pour le départ. Je t'attendrai demain, sur le port, à l'heure du crépuscule.
— J'y serai, dit Hélène, avec une de mes servantes.
KM MAKes DBS rizv* (.rvmu I
... La nuit tombait. Téiémaque, debout sur le quai, vit approcher deux femmes voilées, dont l'une paraissait jeune et svelte et marchait à pas légers.
— Ah ! se dit-il, quelle jeunesse d'allure ! Hélène seule, entre les mortelles, a cette démarche de déesse.
Il vint à elle. Elle mit un doigt sur sa bouche, par-dessus son voile. Il l'aida silencieusement à s'embarquer avec sa servante, et la conduisit sur le pont, où un lit somptueux était préparé.
Le bateau s'éloigna de la rive. Téiémaque essaya de lever le voile de la voyageuse. Elle le repoussa doucement, en murmurant :
<( Demain 1 »
Il comprit cette pudeur et alla s'étendre près de la poupe, où il dormit mal, sous les étoiles indifférentes.
Dès l'aurore, il retourna sur le pont pour épier le réveil d'Hélène, — et reconnut Nausicaa et sa nourrice Euryméduse.
La jeune fille, assise sur sa couche, le regardait avec un peu d'efîroi, essayant de sourire et l'implorant de ses yeux humides.
Télémaque fut pris d'une violente colère :
— Ah I cria-t-il, le tour est beau pour une ingénue I J'ignorais que, dans ton pays, ce fût la coutume des honnêtes filles de courir après les hommes et de les prendre par ruse. Je ne t'aimais pas, Nausicaa : mais, à présent, quels sentiments puis-je avoir pour toi ?
Nausicaa fondit en larmes :
— Ce n'est pas moi, balbutia-t-elle, c'est Hélène qui a voulu. C'est elle qui m'a assuré qu'il le fallait, et que tout finirait bien. Et j'ai longtemps résisté avant de lui obéir.
— Hélène, dis-tu ? Hélène ? Mais alors...
La colère de Télémaque se tourna subitement contre Hélène. Mais, comme la divine fille de Léda était loin et qu'il ne pouvait
la battre, il s'en prit de nouveau à Nausicaa.
— Cette aventure est siupide, dit-il. Car enfin, que vais-je faire de toi ?
— Je ne sais pas.
— Si j'usais de toi comme d'une captive, puisque aussi bien tu t'es oJBferte ?
— Tu ne le feras point, car tu n'es pas vil. D'ailleurs, ma nourrice me défendrait.
— Et si je revenais à Pylos et te déposais sur le rivage, objet de risée pour les passants ?...
Nausicaa porta la main sur son cœur, appela : « Nourrice I nourrice I » et s'évanouit.
Tandis qu'Euryméduse lui donnait ses soins, Télémaque examinait la jeune fille. Il s'avisa pour la première fois que, moins belle peutêtre qu'Hélène, elle était plus fraîche et tout à fait charmante. Puis, tant de faiblesse, et à la fois tant de hardiesse candide, un si confiant et intrépide amour, tout cela, peu à peu, l'émut jusqu'au fond du cœur.
Quand Nausicaa revint à elle et qu'elle vit les yeux de Télémaque, elle comprit qu'il nfe lui voulait plus de mal. Elle se leva à demi, et retomba sur la poitrine du fils d'Ulysse, en disant :
— Sauve-moi, ami ! et fais de moi ta femme, puisque tu n'as pas d'autre moyen de me sauver.
Et Télémaque, lié de ces bras frais, et sentant contre lui ce jeune corps suppliant, se confessa vaincu :
— Nous irons, dit-il, à Ithaque, et je te présenterai à mes nobles parents... Mais la divine Hélène s'est indignement jouée de moi.
— Je lui pardonne, dit Nausicaa, riant à travers ses larmes-
La Confession d'Eùmée
ROIS jours après que le divin Ulysse eut tué les prétendants et repris possession de son palais, le porcher ^umée tomba gravement malade. Il languissait et ne pouvait manger ni dormir.
Alors il pria son compagnon, le chevrier Philétios, d'aller trouver Ulysse et de lui dire : « Maître, ton serviteur Eumée se meurt et désire te voir .»
Ulysse se rendit donc à sa maison des champs. Il y trouva le porcher Eumée étendu sur de beHêâ toisous et sous de bonnes cou-
vertures (car il ne manquait de rien), mais agité par une fièvre qui le retournait sur sa couche, « comme on retourne sur la braise, pour le griller, le ventre d'une victime, farci de sang et de graisse .»
Eumée dit à Ulysse :
« Maître, merci d'être venu. J'ai quelque chose à te dire. Ton père Laérte m'acheta quand j'étais enfant, et ta mère, Antyclée, m'éleva avec bonté et me traita presque aussi bien que sa plus jeune fille, la belle Glimène. Crois-tu que je te sois entièrement dévoué, à toi et à ta famille ?
— Je le crois, dit Ulysse.
— Ecoute donc, poursuivit Eumée. Un mois environ avant ton retour, comme je conduisais au palais un jeune porc pour le repas de Pénélope et de ses servantes, je rencontrai, à la porte de la cour, un étranger, un Phénicien, récemment débarqué, et qui portait un ballot de marchandises. A sa prière, je l'introduisis auprès de Pénélope. Il
étala devant elle des bijoux et des broderies. Mais ta vénérable épouse ne lui en acheta point, quoiqu'il fût abondant en paroles artificieuses, car elle n'avait pas souci de se parer en ton absence. Alors le Phénicien lui proposa des herbes et des poudres contre les maladies (car il se connaissait aussi en médecine). La bienveillante Pénélope lui en prit quelques boîtes, et aussi des pierres bleues pour conjurer les maléfices. Elle lui offrit à manger, et lui permit, s'il le voulait, de coucher à la maison des champs, avec moi, près de la porcherie.
« Le Phénicien s'appelait Amilcar. Il était svelte et assez petit, avec des yeux de femme, des manières caressantes et une douce voix. Il avait vu beaucoup de villes et de peuples, et racontait agréablement ses aventures ; mais on n'avait pas de peine à deviner qu'elles n'étaient pas toutes vraies.
« Le lendemain matin, il sortit de bonne heure. Je restai pour soigner mes porcs;
mais, l'après-midi, je fus au palais porter un panier de figues. Je trouvai Amilcar dans la grande salle, assis près de la table des prétendants. Il les réjouissait en chantant, non point les exploits des héros, mais de petites chansons d'amour ; si bien que le bon aède Phémios en paraissait dépité. La vénérable Pénélope était descendue de sa chambre jusqu'au palier qui domine la salle et, appuyée sur la balustrade, elle écoutait les chansons d'amour, et, se ressouvenant sans doute de toi, elle pleurait en les écoutant ; et cependant elle en redemandait toujours. Or le Phénicien, tandis qu'il chantait, regardait Pénélope avec une insolence dont ta chaste épouse ne s'apercevait pas ; et un dieu mit en moi cette pensée que l'étranger désirait la femme de mon maître.
— Mais, dit Ulysse, les prétendants ne la désiraient-ils pas aussi ?
— Ils la désiraient peut-être, reprit Eumée ; mais ils désiraient surtout ses grands
biens. Au reste, ils se surveillaient entre eux ; et puis, ils prenaient leur plaisir avec quelques-unes des servantes.
« La nuit d'après, un dieu m'éveilla en sursaut; et je vis que le Phénicien, qui couchait non loin de moi, quittait son lit avec précaution. Je le suivis dehors, sans être vu de lui. Il se dirigea vers le palais. Arrivé là, il prit une échelle cachée derrière des broussailles et l'appliqua contre le mur de la cour.
— Mais, dit Ulysse, une fois dans la cour, il eût rencontré des portes qu'il n'aurait pas pu ouvrir.
— Qui sait ? reprit Eumée. Cet homme était fertile en artifices et possédait des secrets. Peut-être aussi était-il d'accord avec quelqu'une des servantes.
— J'imagine mê.me qu'il venait pour l'une d'elles, dit Ulysse.
— Il est possible, mais je ne le crois pas, dit Eumée. Je ne le crois pas, à cause de la iaçon dont il avait regardé ta vénérable
épouse. D'ailleurs, je n'avais pas les moyens de m'assurer de ses intentions. Lors donc qu'il eut commencé à gravir l'échelle, je courus à lui, je le pris par la jambe et le précipitai sur le sol. Puis, comme il était tout étourdi de sa chute, je l'étranglai commodément. Il remua les pieds, mais pas longtemps... Ai-je bien fait, mon maître ?
— Assurément, dit Ulysse.
— Je chargeai le corps sur mes épaules, continua Eumée, et le portai jusqu'à l'étable à porcs. Je l'enterrai soigneusement dans un coin de l'étable, et fis même une petite libation aux dieux d'en bas, pour qu'il reposât en paix. Le lendemain, j'annonçai à Pénélope que le Phénicien s'était rembarqué au petit jour, ayant profité d'une occasion.
— Et comment prit-elle ce départ ?
— Elle ne dit rien, sinon : « Je lui souhaite un bon voyage ; car il est ingénieux et de propos agréables. »
— Et aprèi ?
— Je rentrai me coucher et dormis fort bien. Mais la nuit suivante je ne pus fermer l'œil ; ou bien, quand je m'assoupissais, je rêvais que je luttais avec l'ombre d'Amilcar, et que cette ombre, effroyable à voir, me terrassait et meurtrissait tous mes membres.
« Or, le lendemain matin, en entrant dans l'étable, je vis que les porcs avaient à moitié déterré le corps d'Amilcar et commençaient à le manger. Et je compris que c'était pour cela que son âme me tourmentait. Alors je transportai ses restes dans le verger (et ce ne fiit point un travail plaisant); je les enfouis profondément et les recouvris d'un tertre de gazon ; j'invoquai les dieux d'en bas ; je fis des libations de lait et de vin. Tout fut inutile. Mes nuits continuèrent d'être mauvaises. Sans doute, lorsque tu as reparu, mon cher maître, j'ai oublié mon mal pendant quelques jours, soit par la joie de te revoir, soit que les dieux aient voulu me rendre la force de t'aider contre les pré-
tendants. Mais voilà maintenant mes souffrances revenues. Je me consume et j'endure mille morts dans ma tête et dans toute ma chair. L'âme du Phénicien ne veut pas s'apaiser, depuis que son corps n'est plus dans son entier : et il n'est pas en mon pouvoir d'y remettre ce qui y manque... J'ai voulu te parler avant de mourir, afin que tu saches l'origine de mon mal, et que tu y cherches un remède s'il en est encore. Tu ne peux être irrité contre moi, mon maître, puisque c'est en voulant te servir que j'ai attiré sur moi le malheur.
— C'est bon, dit Ulysse. Attends-moi.»
Le héros alla méditer au bord de la mer. Il se demandait si Pénélope avait été émue par les discours et les regards du Phénicien : « Eumée assure que non ; mais
4fi EN MARGE DE L'ODYSSÉE
il faut cependant qu'il ait cru ma femme en grand danger pour s'être porté si roidement à son secours... Que risquait-elle pourtant, ayant autour d'elle sa nourrice et ses cinquante femmes ?... Eumée a-t-il redouté chez ma vénérable épouse un moment de faiblesse?... Ce matin, tandis qu'on la coiffait, Pénélope fredonnait une petite chanson bizarre. Etait-ce une de celles que le Phénicien lui a chantées?... Mais Eumée lui-même a-t-il agi seulement par JBdélité, ou quelque autre sentiment l'a-t-il poussé à proléger avec tant de vigueur la temme de son maître ? Eumée est un peu plus jeune que moi ; il n'a point la mine basse ; bien qu'il soit esclave, il est fils de roi, car tels sont les jeux de la destinée... Est-ce que ?... Je ne soupçonne point, dans tout ceci, d'action coupable : mais parfois, au fond du cœur des mortels, il y a des sentiments ignorés d'eux-mêmes et qui y furent déposés par une puissance inconnue... Quoique beaucoup de choses soient obscures pour
les hommes, rien, pour eux, n'est plus obscur que leur esprit... »
Ainsi méditait le sage Ulysse. Mais bientôt il réfléchit qu'il ferait mieux de ne pas rechercher ce qu'il ne pourrait jamais savoir. Puis la chaste Pénélope, l'ayant attendu vingt ans, n'était plus dans la fleur de la jeunesse ; et, depuis qu'il l'avait retrouvée, elle lui inspirait moins de désir que dans le temps où il se souvenait d'elle, au loin, sur la vaste mer.
Il revint donc vers Eumée et lui dit doucement:
— Reprends courage, fidèle Eumée. J'ai vu beaucoup de peuples et me suis enquis de leurs mœurs et de leurs religions. Je connais des dieux que tu ne connais pas. L'âme qui te tourmente est, m'as-tu dit, celle d'un Phénicien : or, j'ai longtemps habité la Phénicie,
et je sais un dieu de ce pays qui te délivrera, lorsque je lui aurai sacrifié un bouc en récitant certaines prières. Et c'est ce que je vais faire de ce pas.
Et Eumée, l'ayant cru, fut parfiaitemeiit guéri.
Réveil d^Ombteô
AR delà l'Océan, dans l'île des Gimmériens, éternellement enveloppée de brume. Des eaux mortes, des prairies d'asphodèles, des collines pâles. Là demeurent les « têtes sans force », les âmes, les ombres, les formes des morts. Les morts vivent là, vaguement, faiblement, dolemment. (Car ni l'on ne peut concevoir la vie sans le corps, ni l'on ne veut que tout finisse au bûcher et à la tombe.) « Les nerfs ne soutiennent plus les chairs ni les os... La flamme du bûcher ayant dompté neris, chairs et os,
EN MAROB OKS VL&bX UYKKS.
l'âme, qui s'en est échappée et qui garde la forme du corps, voltige comme un songe. » Les morts, « images de ceux qui n-e sont plus )), continuent de faire par habitude ce qu'ils faisaient auparavant. Achille continue de brandir ses armes, Agamemnon de porter le sceptre, Minos de rendre des sentences, Phèdre ou Léda d'appeler l'amour, la toule de servir. Mais ce ne sont presque plus que des gestes, accompagnés seulement du souvenir endormi et peu à peu défaillant des sensations et des pensées de jadis.
Lorsque Ulysse vint dans l'île des Ciramériens consulter l'ombre du devin Tirésias, et qu'ayant creusé une fosse il y eut versé le sang d'une génisse, les âmes des morts, bruissantes comme les feuilles mortes balayées par le vent d'automne, se pressèrent autour de la
fosse pour boire du sang et retrouver par là un peu de vie et de force. Mais le héros les écarta de son épée, et ne laissa boire que les ombres avec qui il lui plaisait de s'entretenir : sa mère Antyclée, Achille, Agamemnon, Phèdre, Ariane, Léda et le bel Antiloque.
Or, après le départ du prudent Ulysse, les morts qui avaient bu le sang noir conservèrent pendant quelques jours, dans leur forme moins transparente et soutenue par un semblant de nerfs, de chair et d'os, le pouvoir de sentir, d'être émus, de désirer et de faire entendre des paroles. C'était comme une demivie, fragile et lentement décroissante, qui leur était rendue.
D'abord, ils se souvinrent avec plus de précision de ce qu'ils avaient fait et souffert quand ils étaient vivants. Au milieu des autres âmes demeurées muettes, ils goûtèrent le plaisir oublié de la conversation. Et, malgré eux, quoique leur mémoire leur rappelât plus de douleurs que de plaisirs, ils regrettèrent
amèrement la vie et souhaitèrent de la recommencer. Et tous approuvèrent ce qu'avait dit Achille à Ulysse: «Ne me parle pas de la mort. J'aimerais mieux être le mercenaire d'un pauvre homme que le roi de ceux qui ne sont plus, w Ils se remirent donc à vivre, chacun suivant son caractère, autant que le leur permettait l'énergie précaire puisée dans la fosse rouge.
Dans la première joie d'un peu de vie retrouvée, ils s'étaient sentis pleins de bienveillance les uns pour les autres : « Pourquoi se jalouser, se haïr, se faire du mal ? Si les biens que nous connûmes avant la mort ne valaient pas qu'on se donnât pour eux tant de peine, plus vains encore sont les biens de la cité des ombres, et plus grande la folie de se les disputer».
Et pourtant, dès le deuxième jour, l'ombre
d'Achille et l'ombre d'Agamemnon cessèrent d'être amies. Chacun d'eux prétendait régner sur le blême troupeau des formes vides : l'un, sous prétexte qu'il fut le plus vaillant des Grecs ; l'autre, parce qu'il avait été jadis le « roi des rois » .
Les ombres des guerriers qui n'avaient pas bu le sang assistaient à cette querelle. Delégers murmures, pareils à ceux de l'herbe froissée par un souJSle, marquaient tour à tour leur faveur ou leur hostilité. Mues par d'obscurs ressouvenirs, les unes se rangèrent autour d'Agamemnon, et les autres autour d'Achille, selon que, dans leur vie antérieure, elles avaient aimé l'Atride ou le fils de Thétis. Et Agamemnon, suivi de ses diaphanes soldats, prit position derrière un étang sans couleur, et Achille établit son camp de fantômes sur une colline couleur de cendre.
Cependant Phèdre, en qui le sang de la fosse avait fait revivre son fatal amour, cherchait, parmi les ombres, celle du farouche
Hippolyte. Elle le trouva fort occupé à lancer des flèches qui se perdaient dans le brouillard. Elle l'assaillit de paroles brûlantes ; et. comme il ne pouvait parler et qu'il ne faisait que des gestes hésitants, elle crut l'avoir persuadé, se jeta sur lui et voulut l'étreindre. Mais ses bras se refermèrent sur son sein, n'ayant enveloppé qu'une image. Elle s'y reprit avec plus de précaution et de manière que cette image restât du moins enclose dans le cercle de ses bras. Mais cela ne lui faisait aucun plaisir; et, aussitôt qu'elle resserrait un peu son étreinte, l'image se dérobait. Et Phèdre recommençait encore, en poussant de petites plaintes.
De son côté Léda, encline jadis aux amours excentriques, profitait des forces retrouvées pour s'éprendre du géant Orion. L'ombre énorme du chasseur arpentait interminablement les champs d'asphodèle, à la poursuite de fauves imaginaires. Léda le guettait au coin des halliers, et, lorsqu'il
passait à grandes enjambées, elle s'efforçait d'attirer son attention par des soupirs et des mots caressants. Mais Orion ne l'entendait pas...
Pareillement, la douce Ariane avait senti renaître en elle ses dispositions affectueuses. Moins chimérique que Phèdre et que Léda, elle tourna ses vues sur Antiloque qui, ayant humé comme elle la liqueur rouge, offrait de nouveau quelque consistance.
La sombre Procris avait, elle aussi, remarqué le beau guerrier. Mais Arrtiloque lui préféra la sensible Ariane ; et tous deux, Ariane et Antiloque, s'en furent le long du pâle Achéron vers un bois d'oliviers dont les feuilles semblaient d'argent terni...
Le troisième jour (si l'on peut employer ce mot pour mesurer le temps dans le pays
M EN MARGE DE L'ODïSS!^E
qui n'a point de soleil), les armées d'Achille et d'Agamemnon en vinrent aux mains. A vrai dire, les ombres des guerriers ne risquaient pas grand'chose à s'entr'égorger.
Bientôt elles formèrent une mêlée confuse de spectres qui passaient les uns au travers des autres : en sorte que les deux armées eurent bientôt échangé leurs positions sans aucun résultat. Alors, d'un grand courage, elles s'apprêtèrent à se retraverser mutuellement.
Mais, entre les deux camps, Achille et Agamemnon luttaient de façon un peu plus réelle, à ce qu'il semblait. Car, Agamemnon ayant atteint Achille à la cuisse, des gouttes roses sortirent de la blessure. Mais, un moment après, Achille ayant enfoncé la pointe de son glaive dans la poitrine du roi des rois, la plaie ne laissa couler que quelques gouttes, non plus roses déjà, mais incolores. Puis, les cris des deux chefs s'éteignirent dans leur gorge ; et les coups d'épée ne
tiraient même plus un peu d'eau de leurs corps évanescents. Leurs formes se transperçaient réciproquement et entraient lune dans l'autre sans rencontrer aucune résistance ; et ce n'étaient plus que deux ombres qui luttaient au milieu des ombres.
A la même heure, Phèdre, attachée à l'ombre d'Hippolyte, n'était plus qu'une ombre qui embrassait une ombre.
Et Léda, s'étant mise à courir après le géant Orion, avait épuisé dans cet effort sa mince provision de sang; et elle ne s'apercevait pas qu'elle n'était plus qu'une ombre qui poursuivait l'ombre d'un chasseur d'ombres...
Et, sous les oliviers d'argent terni, au moment où Ariane et Antiloque tentaient, de leurs lèvres déjà molles et blêmes, un baiser décevant, la jalouse Procris, qui s'était glissée derrière eux, leva son poignard sur sa rivale. Antiloque se jeta au-devant de son amie, et ce fat lui qui reçut le coup. El
Procris allait s'écrier : « Ah ! grands dieux I c'est lui que j'ai tué I » Mais le cri mourut dans sa bouche. Elle vit que les deux amants n'étaient déjà plus que deux images vides et pensa : « Puisqu'il en est ainsi, lui ou elle, cela est fort indifférent. » Mais l'ayant pensé, elle ne pensa plus ; et elle ne fut qu'une ombre qui a voulu poignarder une ombre dans les bras d'une ombre...
Or, tandis que se passaient ces choses vaines, Antyclée, la vénérable mère d'Ulysse, était demeurée assise, la tête dans ses mains. Elle repassait les paroles de son fils et s'appliquait intérieurement à retenir et à préciser les visions qu'il avait ranimées dans son esprit : la maison d'Ithaque, le grand verger, les collines pierreuses, le port et la mer bleue, l'allure et les vêtements de son vieux mari
Laërte, le départ d'Ulysse pour Troie, et le noble visage de son cher enfant. Mais, à mesure que le sang, par cet efifort même, s'usait dans ses veines fragiles, tous ces souvenirs, qu'elle voulait fixer, lui échappaient. Et la vénérable Antyclée ne fut plus qu'une ombre qui, vaguement, rêve à des ombres... Tout était rentré dans l'ordre
En Marge de Vlliade^^
(*) On peut rapporter à cette série Briséis (dans le volume intitulé Mgrrha).
ThersitejP
['était l'homme le plus laid qui fût venu devant Ilion. Il était louche, boiteux, bossu, avec une tête pointue où poussaient quelques cheveux épars. D'une voix aigre, il outrageait Agamemnon : « — Atride, tes tentes sont pleines d'airain et des belles femmes que nous te donnons d'abord, quand nous prenons une ville. Que te faut-il encore?
« Et, se tournant vers les soldats :
« Lâches I Achéennes et non Achéens 1 Retournons dans nos demeures avec les
nefs. Laissons-le, seul devant Troie, amasser des dépouilles. Il verra alors si nous lui sommes nécessaires ou non. N'a-t-il pas outragé Achille, meilleur guerrier que lui, et enlevé sa récompense ? Certes, Achille a 1 ame douce ; autrement, Atride, c'eût été ta dernière insolence 1
« Mais le divin Ulysse regarda Thersite et lui dit :
« — Silence, infatigable bavard I Si je te surprends encore clabaudant comme tu fais, que ma tête tombe de mes épaules si je ne te saisis dans ma forte main et si, t'ayant mis tout nu, je ne te reconduis jusqu'aux nefs, en te rouant de cou'ps !
(( Il dit, et le frappa de son bâton royal sur le dos et sur les épaules. Et Thersite se courba, pleurant de rage. Une tumeur saignante lui gonfla le dos sous le coup du sceptre d'or ; et il s'assit, tremblant et gémissant, hideux à voir.
« Et les Achéens rirent aux éclats ; et, se
regardant les uns les autres, ils se disaient : « — Certes, Ulysse a déjà fait mille choses excellentes, par ses sages conseils et par sa science guerrière ; mais ce qu'il a fait de mieux a été de réduire au silence ce harangueur injurieux. » (Iliade, II.
Thersite, ne pouvant se venger d'Ulysse par la force, médita contre lui une ruse ingénieuse, afin de le faire souffrir dans son cœur.
Il parla longuement, en secret, à un mauvais soldat nommé Styrax, avec qui il aimait à s'enivrer chez les marchands de boissons fermentées qui avaient suivi l'armée des Achéens.
Styrax, pendant ce discours, hochait le menton en signe d'assentiment.
KN MARGE DBS VIEUX LIVRES. 6
— Tu as bien compris ? demanda Thersite.
— A merveille, répondit Styrax, et je ferai ce que tu m'as dit. Mais, que me donneras-tu ?
— Hélas I reprit le boiteux, les chefs nous volent tout le meilleur du butin. J'ai pu, toutefois, amasser quelques petites choses. Je t'en donnerai la moitié.
Le lendemain, Styrax, déguisé en marchand phénicien, alla trouver Ulysse dans sa tente.
— Divin Ulysse, lui dit-il, un naufrage m'a jeté sur la rive, non loin d'ici. Je venais d'Ithaque, où j'ai fait quelque commerce et où j'ai vu la sage Pénélope. J'ai pensé qu'il te serait agréable d'avoir de ses nouvelles.
— Comment va-t-elle ? demanda Ulysse,
— Fort bien, répondit Styrax,
THERSITB fT
— Elle ne semble pas trop malheureuse ?
— Elle m'a paru, dans le fond, un peu mélancolique. Mais elle a de bons voisins qui la consolent et qu'elle invite souvent à des festins. Ce sont les princes de Zanthe, de Zacynthe, de Dulichios, d'autres encore. Le bel Antinoos, surtout, est fort empressé auprès de ta femme et la divertit de son mieux. On ne s'ennuie pas, divin Ulysse, dans ton palais d'Ithaque I
Le héros ne broncha pas, soit qu'il fût assuré de la vertu de Pénélope, soit qu'il fût insensible à ses comportements. Mais, brusquement, il asséna sur le dos de Styrax un grand coup de son bâton royal.
Styrax s'enfuit en criant, et rejoignit Thersite derrière un tamaris.
— Eh bien ? demanda le bancal.
— J'ai fait ta commission, dit Styrax. Cela m'a valu un grand coup de bâton. Je te ie rends.
Et il le lui rendit à tour de bras-
Thersite médita une nouvelle ruse.
Il se glissa dans la tente d'Achille. Assis sur de riches tapis, le fils de Pelée demeurait silencieux et sombre.
— Illustre Achille, dit Thersite, on ne peut nier qu'Agamemnon et les autres chefs .se soient conduits envers toi d'abominable façon. Je leur ai dit leur fait. Mais Ulysse m'a cruellement frappé de son sceptre. Tu en peux voir les marques sur mon dos.
— Laisse-moi tranquille I dit le fils de Pelée.
— Tu es, continua Thei'site, le plus vaillant des guerriers, et moi, je ne suis rien. Mais les grands peuvent quelquefois se servir utilement des petits. Nous haïssons également Ulysse. Unissons nos rancunes.
Si tu voulais m'employer secrètement contre le roi d'Ithaque, il ne triompherait pas long-
temps de ton malheur ; car, si je suis faible de corps, mon esprit n'est point infertile en stratagèmes...
— Laisse-moi tranquille I reprit le héros.
Et Thersite sentit le bâton royal du fils de Pelée s'abattre rudement sur ses épaules.
Thersite, alors, jura de se venger d'Achille.
n savait de quelle amitié étaient joints Achille et Patrocle, et pensa que le mal le plus sensible qu'il pût leur faire, c'était de semer entre eux la jalousie et la haine.
Il savait aussi (car il passait son temps à rôder autour des tentes et à recueillir les malins propos) que Patrocle chérissait une de ses captives, du nom de Myrrha, et que cette belle enfant avait été remarquée par le vaillant Achille.
Or, un matin que Patrocle, devant It
70 EN MARGE DE LR-IADE
camp des Myrmidons, s'exerçait à lancer des javelots, Thersite s'approcha, et se mit à le considérer avec intérêt, approuvant chaque coup par des cris. Puis il arracha, non sans effort^ les traits enfoncés dans la cible, et les rapporta obligeamment au jeune héros.
— Merci, dit Patrocle.
— C'est admirable 1 dit Thersite. Achille lui-même serait moins adroit... Mais, lorsque les hommes ont adopté une opinion, ils s'y tiennent pour toujours et ne l'examinent même plus. Il est entendu que nul des Achéens n'est comparable au fils de Pelée.
— Et ce sentiment est fort raisonnable, dit Patrocle. Achille est le plus beau des Achéens ; il est l'archer le plus habile, le meilleur cocher, le meilleur cavalier, le guerrier le plus intrépide.
— Assurément, dit Thersite, les dieux lui ont donné la vigueur et la souplesse du corps. Ils ont octroyé à d'autres une intelligence subtile, ou le don d'enchaîner les mots, ou
celui de former des chants harmonieux. Mais les hommes ont coutume d'honorer la force par-dessus toutes choses.
— Il est vrai, dit Patrocle ; mais Achille n a pas seulement la force et la beauté. Il parle bien, et il compose des chansons qu'il chante en s'accompagnant de la lyre.
— D'autres, dit Thersite, ne le lui cèdent pas sur ce point. Tout le monde, illustre Patrocle, connaît ton gracieux esprit... Mais, parce qu'il est fils d'une déesse, Achille a pour serviteurs volontaires des hommes qui, peut-être, le valent bien... Ce que je te dis là, beaucoup de Myrmidons le pensent aussi.
— Achille est mon ami, répondit Patrocle.
Fatigué, Patrocle s'assit devant sa tente.
n EN MARGE DE L'ILIADK
Une captive lui apporta une amphore pleine de vin et une coupe d'argent ciselé.
Il invita Thersite à boire avec lui.
— Comment s'appelle cette esclave ? demanda le boiteux.
— Myrrha.
— Ah ? fit Thersite. Et il affecta un sourire mystérieux.
Il ajouta :
— Elle est vraiment fort belle.
— Je l'aime extrêmement, dit Patroclc.
— Tu n'es pas le seul, dit Thersite.
— Que veux-tu dire ?
— Oh 1 rien... Ce sont des paroles en l'air... En tout cas, rien ne permet de croire que Myrrha ne te soit pas fidèle.
— Pourquoi tous ces détours ? Tu ne parles pas comme un homme libre.
— C'est que j'ai peur de t'affliger.
— Les soupçons et le doute sont parfois plus pénibles que la vérité elle-même. Parie I ou sinon...
— Grâce I supplia Thersite. MjTrha ne déplaît point à l'illustre Achille, voilà la vérité.
— Et Myrrha, le sait-elle ?
— Il paraît.
— Et comment le prend-elle ?
— On raconte qu'elle n'en est point fâchée.
— Es-tu sûr de ce que tu dis là ?
— Par Zeus et les dieux de l'Olympe immortel, par le noir Adès et les dieux souterrains, par...
— Va-t'en I va-t'en I dit Patrocle.
Thersite s'en alla, étonné cette fois de n'être pas battu. Mais, peu après, rampant parmi les buissons, il revint à la tente de Patrocle, regarda par un trou et vit le jeune héros qui semblait presser Myrrha de questions, et la belle captive qui pleurait.
Il vit ensuite Patrocle prendre Myrrha par la main et la conduire, à grands pas, vers la tente d'Achille .
— Cela va bien, songea le boiteux. Ils vont évidemment s'égorger.
Il se cacha derrière la tente du fils de Pelée et prêta l'oreille. Il se réjouissait d'avance des paroles violentes et des outrages qu'allaient sans doute échanger les deux héros ; mais il entendit, avec surprise, Patrocle qui disait :
— Divin Achille, ami très cher, pourquoi ne parlais-tu pas ? Tu désires cette enfant, et elle te préfère à moi, ce qui est bien naturel. Si un méchant ne m'en avait pas informé, tu aurais soufifert par moi, toi que j'aime par-dessus tous les mortels et beaucoup plus que toutes les femmes. Je ne l'au-
TKERSITE
rais pas su, hélas I et tu m'aurais haï peutêtre à cause d'une captive. Mais prends-la, je te la donne, afin que tu m'aimes toujours.
— Cher Patrocle, répondit Achille, les dieux ont mis en toi une âme charmante. Mais trop de tristesse m'accable pour que je puisse aujourd'hui me plaire à ton présent.
— Laisse donc couler les heures, ami, et garde Myrrha, je t'en prie. Elle est douce, discrète, silencieuse, et sa présence du moins te sera légère.
Patrocle, à ces mots, sortit de la tente d'Achille. Il aperçut Thersite, qui parut tout décontenancé en le voyant :
— Rassure-toi, lui dit Patrocle. Je ne te frapperai pas, pauvre homme. Il n'est pas en ton pouvoir de me troubler. Tu t'irrites que les dieux aient inégalement réparti les
biens entre les habitants de la terre. Mais ta colère est inutile et, d'ailleurs, si tu regardais mieux les choses, l'injustice de ce partage te serait moins amère. La destinée a comblé Achille de ses dons : mais il doit mourir dans la fleur de sa jeunesse ; et moi, que tu envies sans doute> je ne lui sur\'ivrai guère, si même je ne meurs avant lui. Le sort t'a refusé la beauté, la force et la richesse; mais il t'a donné un esprit ingénieux , par où tu pourrais plaire aux hommes et même aux femmes, et t'en faire aimer, si tu le voulais bien. Tu serais moins malheureux si tu n'étais pas méchant et si tu considérais, au surplus, que nous sommes tous promis à la mort . . . Au revoir, pauvre Thersite.
L'infirme ne répondit rien ; mais deux larmes maigres jaillirent âcrement de ses yeux...
L^ Innocente diplomatie d'Hélène
In grand jardin s'étendait en terrasse au-dessus des portes Scées; et c'était la promenade habituelle des Troyens et de leurs femmes.
Un soir, assis sur un banc du jardin,Priam, Thimœtès, Lampos, Klytios, Anténor, Hikétaon et Ukalégon, vieillards vénérables, devisaient ensemble des nouvelles du jour.
quand Hélène vint à passer. Et alors ils se dirent les uns aux autres, à voix basse :
— Il n'est pas étonnant que les Troyens et les Achéens consentent à subir tant de maux pour une telle femme, car elle ressemble, par sa beauté, aux déesses immortelles.
Ils parlaient ainsi parce qu'ils étaient de vieux hommes, proches de la mort, et que la vue d'Hélène leur apportait une dernière joie.
Mais tout autre était la pensée de la vertueuse princesse Andromaque, femme d'Hector. Lorsque les propos des vieillards lui furent rapportés :
— On peut, dit-elle, manquer de bon sens avec des cheveux blancs. N'est-il pas monstrueux que tout un peuple supporte les maux de la guerre et que des milliers d'hommes
L'INNOCENTE DIPLOMATIE D'HÉLËNE 7S
s'entr'égorgent à cause d'une femme sans pudeur ?
— Hélène n'est pas sans pudeur, répondit Hector. Sa tenue est parfaite. Elle reproche souvent son crime à Paris et voudrait se soustraire à son amour. Elle se qualifie elle-même de la plus dure façon. Mais elle est la triste victime de la fatalité.
— Cela est facile à dire, répliqua Andromaque. Mais quoi I vous autres hommes vous êtes indulgents aux personnes irrégulières quand elles sont belles, et l'obscure vertu de vos épouses vous touche peu.
— Elle nous touche, et nous les estimons fort. Mais il est certain que la fille du Cygne et de Léda n'est point méchante et qu'elle a je ne sais quel charme en elle qui apaise les colères.
— Les hommes peuvent sentir ce charme, dit Andromaque. Mais moi, il me fait horreur, car c'est lui qui a déchaîné le malheur sur ma ville^
Andromaque et son mari échangeaient ces propos dans une des cinquante chambres nuptiales de pierre pohe, construites les unes auprès des autres, où couchaient les fils de Priam avec leurs femmes légitimes.
Mais Hélène habitait avec Paris un pavillon écarté, d'où elle ne sortait que pour aller respirer l'air, quelquefois, sur la terrasse des portes Scées. Elle était simple, réservée, un peu craintive. Elle s'étonnait de sa propre aventure, et l'attribuait de bonne foi à la volonté des dieux. La connaissance qu'elle avait de sa beauté et du sortilège qui était en elle la rendait peu sensible aux mauvais jugements et aux paroles désobligeantes. Mais toutefois, sévèrement élevée à Sparte, elle souffrait de ce qn 'il y avait d'irrégulier dans sa situation ; elle comprenait et trouvait presque juste l'hostilité des honnêtes femmes à
LnNNOCENTE DIPLOMATIE D'HÉLÈNE 81
son endroit et eût voulu la vaincre à force de modestie, de correction et de douceur.
Les femmes troyennes avaient décidé d'aller en procession au temple d'Athéné, et de déposer un voile richement brodé sur les genoux de la déesse, afin qu elle prit la ville en pitié.
Hélène sentit un vif désir de prendre part à cette cérémonie.
Depuis qu'elle avait suivi Paris, elle avait adopté les dieux et, par suite, la patrie de son ami, et était devenue fort bonne Troyenne. D'ailleurs, elle préférait aux mœurs de son ancien pays les mœurs et la vie de Troie : elle y trouvait un art peut-être moins pur, mais plus de commodités et de luxe que dans l'austère Lacédémone.
Un soir qu'elle se promenait sur les portes ées, elle y rencontra Andromaque.
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Elle S efifaça respectueusement devant l'épouse d'Hector. Andromaque passa, la tête haute, en jetant sur elle un regard glacé. Hélène rentra dans sa maison, tout en larmes.
Mais Andromaque, si peu qu'elle l'eût regardée, n'avait pas été sans remarquer rharmonie de sa toilette et certaine broderie dont sa robe était ornée. Elle avait dit, le soir, à Hector :
— Cette femme est ce qu'elle est. Mais elle a du goût, je dois le reconnaître.
Hélène le sut, et fit porter à l'une des suivantes d'Andromaque le dessin de la broderie qui avait plu à la vertueuse princesse. Elle y joignait quelques conseils sur la manière de tailler les robes, les ceintures et les manteaux.
Andromaque laissa ses femmes profiter de ces indications. Elle leur permit aussi d'exécuter la broderie et, quelques jours après, elle parut à la promenade avec cet ornement nouveau. Elle vit Hélène, qui, ce jour-là.
avait mis une robe toute simple et tout unie. Et, cette fois, elle regarda sans malveillance la compagne de Paris.
Le lendemain, Hélène rencontra, dans le jardin du roi, le petit Astyanax aux bras de sa nourrice.
Elle demanda poliment à cette femme la permission d'embrasser a le fils du plus vaillant des hommes et de la plus sage des femmes ». L'enfant, la voyant belle, lui sourit, et, avec un murmure caressant, promena ses petites mains sur le délicieux visage de la Tyndaride.
— Que ne puis-je, soupira-t-elle, avoir, moi aussi, un beau petit garçon I Mais les dieux m'ont refusé cette joie.
Et seiiyeux se mouillèrent.
— A votre âge, on peut espérer, fit obligeamment la nourrice.
— Hélas ! répondit Hélène, je crains bien que les dieux n'aient frappé mon sein de stérilité 1 (*) De toutes les marques de leur colère, celle-là m'est la plus sensible.
La nourrice raconta la scène à sa maîtresse, en présence d'Hector.
— Il faut avouer, dit Andromaque, que cette femme a gardé quelques bons sentiments.
— Ma conviction, dit Hector, c'est qu'Hélène était faite pour vivre paisible entre un mari et des enfants... Son désir de maternité le prouve bien... Visiblement, sa destinée est en contradiction avec son caractère... Son malheur est d'avoir connu mon frère
(*) Je sais bien que, d'après une tradiriun, Hélène avait eu de Thésée uae fille : Hermione. Mais j'ai délibérêmeot négligé ce détail. (.Vou d« ttu/ttur.)
Paris, qui est le plus séduisant et le plus artificieux des hommes... Mais Vénus l'a voulu ; et, sans doute, c'est encore Vénus qui la maintient stérile pour la conserver belle... Ainsi, ce qui fait sa gloire est aussi sa punition. Car enfin...
— Mon ami, dit Andromaque, prenez garde : vous la défendez trop, et vous divaguez un peu.
A ce moment, une servante d'Hélène apporta, pour le jeune Astyanax, un jouet magnifique : c'était un petit char d'argent, attelé de deux chevaux en bois de cèdre harnachés d'or.
L'enfant, charmé, battit des mains.
Andromaque, embarrassée, songeait à rendre le jouet. Mais Astyanax pleura. Hector intervint :
— Renvoyer ce petit char, ce serait, dit-il.
désoler cet enfant et offenser sans raison une femme qui eut assurément des torts, mais qui t'admire et te respecte, et qui honore la vertu qu'elle ne sut pas observer. Gardons cet objet, cela est sans conséquence ; et tu ne crains pas, j'imagine, que l'amitié d'Hélène soit dangereuse à un enfant de dix-huit mois.
Rajouta prudemment :
— Tu n'as pas à la craindre davantage pour ton mari. Hélène n'est point coquette... Tu es d'ailleurs aussi jolie qu'elle, depuis quelque temps surtout. Tu es beaucoup mieux mise qu'autrefois, et cela me fait plaisir.
Andromaque se réjouit de ces paroles, mais elle ne dit pas comment elle avait appris à se mieux parer.
Lorsque Paris, sauvé par Vénus des mains de Ménélas, rentra piteusement dans son
palais, poursuivi par les imprécations d'Hector :
— Ah I dit Hélène en défaisant sa chevelure avec art, je ne suis qu'une créature de malheur !.. Plût aux dieux qu'aujour même où ma mère m'enfanta un tourbillon m'eût emportée sur une montagne ou abîmée dans les flots, avant que ces choses fussent arrivées !.... Mais puisque les dieux avaient résolu ces maux, je voudrais du moins être la femme d'un meilleur guerrier... Heureuse Andromaque, épouse sans tache de l'invincible Hector 1... Il est vrai que celle-là a mérité son bonheur...
Andromaque fut vite informée de ces louables discours.
— Cette pauvre Hélène, dit-elle à Hector, a des excuses, quand on y réfléchit. Son mari passe pour un peu sot... Elle aurait sur Paris une très bonne influence, si Paris avait du cœur... Elle ne se glorifie pas de sa faute et respecte ce qui est respectable... Au reste,
il serait puéril de croire qu'elle est la vraie cause de la guerre. Il est clair que son enlèvement n'a été qu'un prétexte. A défaut de celui' là, les Achéens en eussent inventé quelque autre. Elle a raison de parler de fatalité. Il y en a certainement dans son cas. Elle méritait d'être vertueuse.
Cependant le jour approchait où les Troyennes devaient porter le Voile sacré dans le temple d'Athéné.
Hélène alla trouver le roi Priam, qui avait toujours été très bon pour elle.
— Père, lui dit-elle, je voudrais assister à cette cérémonie. Non certes par vanité, mais pour signifier que je suis de cœur avec les femmes de ma nouvelle patrie et qu'ellesmêmes ne me considèrent plus comme une étrangère. Je vous supplie donc de me con-
duire au temple dans le moment où les épouses troyennes y entreront, afin que je puisse me joindre à leur cortège.
— Chère fille, répondit Priam, je ferai ce que tu désires. Mais ne crains-tu pas que les épouses des Troyens, et surtout la fière Andromaque, ne te fassent quelque avanie ?
— Nous verrons bien, cher père.
La procession des femmes arrivait au portique du temple lorsque Hélène parut, conduite par Priam.
Timide et les yeux baissés, elle se glissa au dernier rang.
Mais Andromaque, T'iyant aperçue, alla vers elle et lui tendit la main en disant :
— Que vous êtes aimable d'être venue.
Madame 1...
du Zend-Avesta
Le Premier ^Mouvement
ouRiRi était un riche bourgeois de Bagdad renommé pour ses vertus.
Non seulement il secourait les pauvres en argent, au point de réduire son luxe afin de multiplier ses aumônes ; mais sa patience était admirable à écouter les plaintes et les confidences de tous les souffrants, à les réconforter par des paroles compatissantes et à s'entremettre pour eux.
Il supportait avec résignation les humbles petits ennuis qui forment la trame presque entière de toute vie humaine, il était vrai-
ment tolérant et ne s'irritait jamais qu'on ne fût point de son avis : vertu difficile et rare, car le vœu secret de tout homme est que tous les autres hommes lui soient à la fois inférieurs et semblables.
Mari d'une femme acariâtre, il lui demeurait fidèle, lui pardonnait ses humeurs et ne lui en voulait point de n'être plus jeune ni belle. Et enfin, ayant le goût de composer des vers et d'écrire des fables dialoguées pour les jeux du théâtre, il se réjouissait du succès de ses rivaux et le leur témoignait par des mots sincèrement obligeants et par toutes sortes de bons offices.
Bref, toute sa vie n'était que charité, douceur, loyauté, désintéressement ; et il passait pour un saint qui serait un galant homme.
Toutefois, il n'avait pas la sérénité qui parait ordinairement sur le visage des saints. Ses traits étaient tourmentés comme ceux d'un homme en proie à de violentes passions ou à des angoisses cachées ; et souvent on le
voyait, sur le point d'agir, baisserun moment les paupières, soit pour se recueillir, soit pour empêcher les gens de lire dans ses yeux. Mais personne n'y prenait garde.
Non loin de Bagdad, était un ascète du nom de Maitreya (*), faiseur de miracles, auprès duquel les dévots avaient coutume de se rendre en pèlerinage. Affranchi des conditions communes de la vie humaine, Maitreya observait une telle immobilité que les hirondelles faisaient leur nid sur son épaule. Sa barbe, enduite de fiente séchée, lui descendait jusqu'au ventre, et son corps était pareil à un tronc d'arbre rugueux. Et il vivait ainsi depuis quatre-vingt-dix ans parce que c'était son idée.
(*) Je mêle ici l'Inde et de la Perse ; mais qu'est-ce que eela fait 7 (A'otc de l'auteur.)
Un jour, il entendit un pèlerin tenir ce propos :
— Touriii semble par sa bonté une incarnation d'Ormuzd. Assurément il n'y aurait plus de souffrance sur la terre si un tel homme pouvait tout ce qu'il veut.
L'immobilité de Maitreya devint plus immobile encore. Il fut évident que l'ascète entrait en communication directe avec Ormuzd.
Après quelques instants, il dit au pèlerin :
— Je ne puis obtenir d'Ormuzd que Touriri ait le pouvoir de faire tout ce qu'il souhaitera : car alors il serait Dieu luimême. Mais Ormuzd permet que, à partir de demain, le premier désir formé par cet homme vertueux dans chacune des circonstances de sa vie soit aussitôt réalisé.
— Eh ! fit le pèlerin, cela revient à peu près au même. Le premier désir de Touriri, en toute occasion, ressemblera à ses autres désirs et sera donc charitable et généreux. Vaus venez, vénérable. Maitreya, de m'an-
LE PREMIER MOm'EMENT
jioncer le bonheur pour un grand nombre d'hommes, et je vous en remercie.
Si la barbe de Maitreya avait été moins impénétrable, le pèlerin eût pu surprendre une ombre de sourire sur ses lèvres de pierre. Mais, presque aussitôt, l'ascète rentra dans son rêve profond.
Et le pèlerin revint à la ville, réjoui d'avance des bienfaisantes merveilles par où se manifesterait, sans aucun doute, la puissance du sage Touriri.
Or, le lendemain matin, Touriri, au réveil, regarda sa femme encore endormie à son côté ; et celle-ci, mue par une force mystérieuse, se leva brusquement, enjamba l'appui de la fenêtre et se brisa la tète sur le pavé de la cour.
Gomme il sortait de chez lui, des mendiants l'tntourèrent. Il ne leur dit point de
paroles dures et commença même le geste coutumier de fouiller dans son escarcelle . mais, subitement, tous les mendiants tombèrent morts.
Il rencontra, à la promenade, la belle Madanika, une des plus éminentes courtisanes de Bagdad. Cet homme si sage ne lui cacha point ce qu'il voulait d'elle. Elle l'emmena dans sa maison et lui fiit complaisante. Après quoi, tandis qu'elle lui racontait sa vie et lui assurait qu'elle n'était point comme les autres femmes, elle expira soudainement dans les bras de Touriri, qui continuait à l'y serrer avec politesse.
En sortant de là, il fut arrêté dans un carrefour par un embarras de voitures, et il commençait à s'impatienter, quand soudain tous les cochers dont le défilé lui barrait le chemin tombèrent de leurs sièges, et tous les chevaux eurent les jarrets tranchés comme par une faux invisible.
Il se rendit au théâtre et s v prit de que
relie avec le lettré Çarvilaka, à propos d'un vers que celui-ci attribuait à Nisami, et que Touriri croyait être de Saadi, le poète des roses. Tout à coup, le lettré s'affaissa et vomit un flot de sang. La comédie qu'on jouait ce soir-là eut un grand succès et le public la salua de longs applaudissements. Or, un peu avant que Touriri (je vous ai dit qu'il se mêlait de théâtre) se décidât à applaudir à son tour, l'auteur de la pièce rendit l'âme à l'improviste.
Touriri rentra chez lui, épouvanté de tout ce massacre, et, dans son désespoir de n'y rien comprendre, se tua d'un coup de poignard au cœur.
L'ascète Maitreya mourut dans la même nuit.
Tous deux comparurent ensemble devant Ormuzd.
^'•"vOMav'f&re^
L'ascète songeait :
— Je ne serai pas fâché de voir traiter comme il le mérite cet homme, dont la fausse \ vertu fut longtemps admirée des Persans i presque à l'égal de la mienne, mais qui, se ! découvrant enfin tel qu'il était, se chargea, i dans la même journée, de péchés et de | meurtres innombrables.
Mais Ormuzd, souriant à Touriri : i
— Vertueux Touriri, homme vraiment bon, I mon doux serviteur, entre dans mon repos. ï
— La plaisanterie est piquante, dit l'ascète. \
— Je n'ai jamais été si sérieux de ma vie, i répliqua Ormuzd. Tu as souhaité, Touriri, I l'anéantissement de ta femme, parce qu'elle \ n'était pas douce et qu'elle n'était plus belle ; ] celui des mendiants, parce qu'ils étaient im- 1 portuns et d'aspect désagréable; celui de ta > maîtresse, parce qu'elle était sotte ; celui des | cochers et de leurs chevaux, parce qu'ils te \ contraignaient à une attente ennuyeuse ; ce- j lui du lettré Çarvilaka, parce qu'il n'était pas |
de ton avis, et celui de l'auteur de la pièce, parce qu'il avait plus de succès que toi. Tous ces souhaits étaient parfaitement naturels. Les meurtres que Maitreya te reproche furent, à ton insu, l'effet de ton premier désir, de ce désir dont nul n'est maître. On hait fatalement ce qui gêne, et fatalement on souhaite l'anéantissement de ce qu'on hait. La nature est égoïste, et le nom de l'égoïsme est destruction. L'homme le plus vertueux commence ainsi par être un scélérat dans son cœur ; et le pouvoir accordé à un mortel de réaliser, en toute occurrence, son premier vœu involontaire, aurait bientôt dépeuplé le monde. Voilà, Touriri, ce que j'ai voulu faire entendre par ton exemple. Mais c'est sur leur second désir que je juge les hommes ; car, seul, il dépend d'eux. Sans le don mystérieux qui rendit si meurtrière, malgré toi, ta suprême journée, tu aurais continué à mener une vie bienfaisante. Or, ce n'est pas la nature que je dois considérer en toi, mais ta volonté.
102 EN MARGE DU ZEND-AVESTA f l
qui fut bonne, et qui toujours s'appliqua à corriger la nature et à perfectionner mon j œuvre si mêlée. Et c'est pourquoi, mon | cher collaborateur, je t'ouvre aujourd'hui mon paradis. î
~ Voilà qui va bien, dit Maitreya ; mais, ! alors, quelle récompense me donnerez-vous, \ à moi ? î
— La même, dit Ormuzd, quoique tu ne i l'aies qu insuffisamment méritée. Tu fus un saint, mais tu ne fus plus un homme, sinon ; par l'orgueil. Tu parvins à étouffer en toi le i premier désir ; mais, si tous les hommes vi- ' valent comme toi, l'humanité serait encore i plus vite anéantie que s'ils avaient tous la : puissance merveilleuse et funeste dont j'affli- i geai un jour mon serviteur Touriri. Or, il me l plaît que l'humanité dure, parce qu'elle m'a- î muse et que le spectacle en est beau par en- \ droits. Ton effort même, misérable ascète, ne fut pas tout à fait sans beauté, et je t'en par- | donne la farouche erreur. Pour conciuie, i
j'accueille Touriri dans mon sein parce que je suis juste, et je t'y admets, Maitreya, parce que je suis bon.
— Mais.,., fit Maitreya.
— J'ai dit.
En Marge de VÉnéidè
(•) On peut rapporter à cette série Amitié (dans le volume intitulé Myrrha) .
oAnna SorojP
AND elle eut jeté à son amant fugitif sa dernière imprécation, Didon se frappa au sein d'un coup de poignard et tomba à la renverse sur son bûcher fleuri.
Ses suivantes, surprises, poussèrent des plaintes aiguës. Sa sœur Anna accourut au bruit :
— (( Ah I s*écria-t-elle, tu m'as donc trompée ! Tu m'avais dit que tu voulais brûler le portrait et les antres souvenirs du Troyen, et tu as prohté de mon absence pour monter
seule sur ce lit de mort... Hélas I du coup dont tu te frappais, tu m'as tuée moi-même, et ton peuple, et ton Sénat, et ta ville... Mais donnez-moi de l'eau, que je lave sa blessure, et, si un dernier soupir erre encore sur ses lèvres, que ma bouche le recueille... » (Enéide, IV.)
A ces mots, Anna gravit les marches du bûcher, serra sa sœur dans ses bras ; et, de son voile, elle étanchait le sang qui sifflait dans la plaie.
Didcn respirait encore. Anna la fit transporter dans sa chambre. Une vieille Egyptienne, qui connaissait les vertus des plantes et des baumes, pansa la malheureuse reine. Et, dans toute la ville, on offrit des sacrihces aux dieux pour sa guérison.
Après cpiinze jours d'extrême langueur et de vie hésitante et comme suspendue, Didon,
un matin, ouvrit les yeux, regarda autour d'elle et dit :
— Où suis-je ?
— Tu es chez toi, dans ton palais de Carthage, lui répondit sa sœur. Tu es belle, tu es encore jeune, tu es reine, et tu vis. Tout cela n'est pas peu de chose.
Didon demeura quelque temps les yeux vagues. Tout à coup, elle se souvint et fondit en larmes :
— Ah I dit-elle, pourquoi ne m'as-tu pas laissée mourir ?
Anna lui répondit :
— Parce que la vie est un grand bien, et la condition de tous les autres.
Là-dessus, elle fit apporter quelques mets légers.
— A quoi bon ? dit la malade.
Toutefois, elle consentit à manger, et ne
le fit pas sans quelque plaisir. Puis, on l'installa sur une terrasse exposée au midi, et d'où l'on voyait la ville et le port. Elle parut
jouir du soleil et de l'aspect joyeux de sa jeune capitale. Elle en nommait tout haut les temples et les autres édifices. On lui donna des fleurs. Elle les examina avec attention et les caressa de ses doigts pâles. Elle regarda voler les oiseaux et fuir les voiles sur la mer. Elle refaisait la découverte enfantine de la vie.
Quelques jours plus tard, les forces lui étant revenues, elle parcourut en litière, avec sa sœur, les rues de Garthage. Elle prit intérêt aux constructions nouvelles. Les acclamations de la foule la touchèrent.
— Tout de même, dit-elle, j'ai des devoirs envers mon peuple.
— Voilà la vérité, répondit Anna. En Rappliquant à ta fonction de reine, tu auras vite oublié ton aventure. Elle n'eut rien, au
fond, que d'ordinaire ; et il n'y avait pas là de quoi vouloir mourir.
— Tu en parles à ton aise, ma sœur ; et l'on voit bien que tu n'as jamais aimé.
— Tu te trompes, dit Anna. Tu étais trop absorbée pour y prendre garde ; mais je ne fus pas insensible aux soins d'Achate, le confident du chef troyen... Au fond de la vallée déserte où l'orage nous surprit et dispci'sa les chasseurs, il y avait deux grottes. Vous entrâtes dans l'une ; mais je me réfugiai dans l'autre avec le fidèle Achate... D était aimable ; et pourtant, tu vois, je me suis consolée... Prends exemple sur moi, ma sœur.
— Mais ton Achate était un homme sans prestige. J'ai peine à me rappeler ses traits. Il ne paraissait pas vivre d'une vie très distincte.
— Hé ! repartit Anna, Enée était-il donc si irrésistible ? Il avait toujours les dieux à la bouche et ne parlait que de ses malheurs... Il avait l'air d'un prêtre plus que d'un roi.
— Tu n'y entends rien, répondit la reine. Ces hommes pieux et mélancoliques ont parfois d'étranges séductions.
— Quand on est si sérieux, dit Anna, on est d'autant plus coupable de manquer à sa foi et de se conduire avec les femmes comme le commun des mortels.
— Tu as raison là-dessus ; sa conduite fut inqualifiable.
— Heureusement, il ne t'a pas fait tout le mal qu'il aurait pu. Suppose que tu l'aies épousé : c'était la guerre avec larbas...
La reine sembla rêver un moment, et dit :
— larbas?... Que devient-il ?
— Je ne sais... Mais c'est un galant homme... Tu l'as repoussé, jadis, quand il demandait ta main...
— J'avais juré de rester fidèle à Sichée, mon premier mari.
— Et tu n'as pas tenu parole, car les humains sont les malheureux jouets de la L talité... larbas pouvait se venger. Il pouvait
profiter de ta maladie pour envahir tes Etats. Il ne l'a pas iait... Je crois que, malgré tout, il ne te hait pas... Veux-tu que j'aille m'en informer ?
Didon repoussa cette idée avec indignation :
— Ne me parle jamais d'Iarbas ! s'écriat-elle. C'est assez d'un crime dans ma triste vie 1
— Voilà, dit Anna, des propos bien exagérés.
Cependant Didon reprenait goût à l'existence. Elle s'occupait de sa parure et du gouvernement de son peuple. Elle visitait les bâtisses commencées et encourageait les ouvriers. Elle passait souvent en revue ses petites troupes. Elle assemblait continuellement son Sénat et lui soumettait d'innom-
BK HAIMJI DBS VIBOX UVHSS. t
brables projets de loi. Elle était contente d'être reine.
Un jour, elle dit à sa sœur :
— Et larbas ?
— Tu m'as défendu de te parler de lui, dit Anna. Mais je pense que, si tu veux affermir ton règne et assurer à tes Etats la tranquillité et la durée, tu n'en as pas de meilleur moyen qu'une loyale alliance avec le roi de Numidie. Je doute seulement qu'il conçoive cette alliance sous une autre forme que celle du mariage.
— Il s'abuse étrangement s*il compte m'y réduire, répondit la reine. Néanmoins, il y a quelque vérité dans tes observations. Il serait bon, en tout cas, que je fusse instruite des secrètes dispositions du roi des Numides. Chère Anna, tu fus jadis, auprès de l'autre, mon infatigable messagère. Ne voudrais- tu pas aller trouver larbas et lui demander...
— Je l'ai déjà vu, dit simplement Anna.
— Ah ? fit Didon, à peine surprise.
— larbas t'aime toujours, et non pas froidement, comme l'autre, mais d'un amour vraiment africain. Il est tout prêt à t'épouser. Mais, si tu refrises encore, il jure qu'il brûlera ta ville el en massacrera les habitants. Et il est capable de le faire comme il le dit.
— C'est un homme I répondit la reine. Ce qu'il propose mérite réflexion... Ce n'est pas que je l'aime, au moins.
— Cela n'est pas nécessaire... larbas m'offre, à moi, la main de son capitaine des gardes, qui est son meilleur ami.
— Un autre Achate ? dit la reine en souriant.
— Situ veux... Oh I il ne m'inspire que des sentiments fort calmes... C'est que, vois-tu, ma sœur, notre beau temps est passé... Nous savons aujourd'hui que l'amour apporte plus de douleurs que de joies. S'il est convenable d'en courir l'aventure, c'est quand on est dans le plein de sa force, et qu'on a plus de jours à
llf EN MARGE DE L'ENÉIDE
vivre que de jours vécus... Tu touches à la quarantaine, et je ne suis ta cadette que d'une année. Nous venons de jeter notre dernier feu (le tien fut plus éclatant, mais j'eus aussi le mien). Il nous sied maintenant d'être raisonnables et, par là, d'être heureuses snns v-v ces, mais avec moins de risques...
— Mais... ma légende ? objecta Didon.
— Quoi, ta légende ?
— J'entends l'opinion que les hommes auront de moi et les récits qu'ils feront de mon aventure. Les femmes obtiennent la gloire, non par des sentiments modérés, tels que les tiens, mais par les mouvements désordonnés de leur cœur et par des actes déraisonnables. Si l'on sait que j'ai survécu à la fuite de mon amant et que j'en ai pris mon parti, me voilà désho- Qurée aux yeux des siècles.
— Ne t'inquiète point, répondit Anna. Ta légende est faite. Les Troyens croient à ton suicide, qui les flatte. Leurs poètes le raconteront. L'avenir ne retiendra de toi que tes cris brûlants, ton bras tendu vers la mer, la plaie de ton sein, tes yeux chavirés et tes lèvres violettes... Etil ignorera que tu as doucement passé la seconde moitié de ta vie sous ce beau soleil, dont la vue est la plus grande des joies, et que les morts ne reverront pas...
Le mariage de Didon avec larbas et celui d'Anna avec le capitaine des gardes furent célébrés le même jour.
Didon fut heureuse. Son bonheur paisible la rendit indulgente à Enée. Puis, la pratique de la royauté lui faisait mieux comprendre la « raison d'Etat » et, par suite, la vertueuse trahison du fils d'Anchise.
— Je ne lui en veux plus, disait-elle. Il avait ses dieux, son devoir et sa destinée, comme j'ai les miens... D'ailleurs, je puis bien l'avouer, ma rencontre avec lui, nos amours et sa fuite m'apparaissent comme des événements très lointains et où je suis à peine intéressée. C'est que mon corps n'est plus le même ; c'est que mon sang, lentement renouvelé après ma maladie, n'est plus le sang qui s'était échauffé pour le Troyen, et que j'avais répandu sur le bûcher funèbre.
Un jour, un marchand phénicien, venant
de la côte italique, où il avait fait quelque ! commerce, aborda à Carthage.
Didon le fit appeler, l'intermgea et apprit l
de lui que le roi des Troyens guerroyait, là- '
bas, contre les peuples du Latium, et que ses j
affaires allaient assez mal. j
LKNA SOROR lit
— Le pauvre homme ! dit-elle. Quand vous le reverrez, mon ami, dites-lui que Didon n'est pas morte, qu'elle a épousé le roi des Numides et qu'elle se porte à merveille. Dites-le-lui bien. Je tiens à ce qu'il le sache. Cela est essentiel.
— Mais ta légende ? dit Anna.
— Quoi, ma légende ?... J'aime mieux l'histoire, dit la reine en se tournant vers le robuste larbas.
Pallas, fils d'Evandre
^|allas avait dix-huit ans. Son père Evandre était roi de Pallantée, colonie arcadienne. Les habitants de ce petit royaume menaient une vie simple et rude ; à la fois laboureurs, chasseurs et soldats, car ils étaient continuellement exposés aux agressions des Volsques et des Rutules.
Enfant grave et pieux, Pallas croyait d'une foi profonde aux beaux destins de sa petite patrie.
Pallantée était un village au milieu des
champs, sur le bord du Tibre. La maison même du roi n'avait qu'un toit de chaume. Mais ce coin de terre était comme ensemencé de forces mystérieuses et consacré par des présages émouvants. Un bois proche du village inspirait une vénération particulière. Les Arcadiens disaient : « On ne sait quel dieu, mais un dieu y habite, m C'est que ce bois marquait l'emplacement futur de la ville de Rome. Mais, en ce temps-là, les loups s'abritaient et les fouines creusaient leurs trous sous le rocher surplombant qui devait être la Roche Tarpéienne, et le Capitole n'était encore qu'un tertre hérissé de buissons sauvages.
Un oracle disait que les destins heureux commenceraient pour Pallantée « le jour où un serpent d'or viendrait de la mer à la ville à travers la forêt ». Et c'est pourquoi, très souvent, dans ses chasses ou ses promenades par les hautes futaies, Paljas guettait le « serpent d'or ».
Cependant Enée venait d'aborder sur la terre italique. Conseillé en songe par le dieu du Tibre, il remontait le fleuve avec trois birèmes chargées de soldats, afin d'aller à Pallantée solliciter l'alliance du roi des Arcadiens. Et les eaux solitaires du fleuve et les forêts qui ombrageaient ses deux rives s'étonnaient de l'éclat des boucliers troyens et des peintures dont les birèmes étaient décorées.
Or, ce jour-là, le roi Evandre et ses compagnons célébraient dans une clairière, par un grand repas, la fête de leur ancien hôte Hercule. Pallas aperçut, le premier, le convoi de barques peintes, couronisées de boucliers et d'armes étincelantes, et qui semblaient serpenter à travers les grands arbres. Il cria : ce L'heure est venue. Voici le serpent d'or. »
Evandre reçut Enée avec de grands honneurs. Tandis que les Arcadiens étaient assis sur des bancs de gazon, il réserva au chef des Troyens un fauteuil d'érable, recouvert d'une peau de lion. Il lui fit visiter son agreste royaume, et conclut avec lui une sincère alliance.
Pallas était content. Il montait un joli cheval ; et le roi Enée lui avait fait présent de belles armes, telles que n'en fabriquaient point les artisans de la rustique Pallantée. Il savait pourquoi il vivait, et que sa mort comme sa vie servirait à quelque chose de grand et qui durerait après lui. Il allait à la bataille comme à une orgie sacrée.
Dans un des premiers engagements, il se trouva en face d'un jeune cavalier rutule, très beau de visage, et qui le provoqua, d'une voix harmonieuse, par des paroles vie-
lentes. Pallas fît de son mieux ; mais, après quelques passes d'armes, il reçut à la cuisse une blessure profonde, tomba de son cheval, perdit beaucoup de sang et s'évanouit.
Quelques heures plus tard, il reprit ses sens dans un enclos de pieux solides, gardé par des archers, où les Rutules avaient enfermé les prisonniers d'importance, pour des échanges utiles.
Une vieille femme vint panser sa plaie. Il ne fut point maltraité, non plus que les autres captifs. On leur donna même du vin et on leur jeta des quartiers de viande.
Le lendemain, une jeune fille entra dans Fenclos, accompagnée de deux grands chiens. Elle était vêtue d'une tunique militaire ; mais sa gorge gonflait légèrement la laine bise, sa bouche était pure et délicate, et de lourdes tresses blondes chargeaient sa petite tête sérieuse.
C'était la guerrière Camille, l'alliée des Rutules.
Pallas reconnut en elle le jeune cavalier qui l'avait blessé, la veille, d un coup de lance.
Camille annonça aux prisonniers que, l'échange étant conclu, ils pouvaient regagner le camp troyen. Elle ne les regarda qu'à peine et sortit de l'enclos en appelant ses chiens.
Pallas resta couché toute une semaine (car sa blessure n'était pas encore cicatrisée) dans le palais de chaume du roi Evandre. Son père le consolait et l'exhortait à la patience, et l'enfant Ascagne lui tenait compagnie. Mais l'adolescent demeurait triste. Il sentait vivement la honte d'avoir été vaincu par une femme et n'en pouvait détourner sa pensée.
Sitôt guéri, il fît, sur une roche de la clai-
rière, des libations de lait et de vin au dieu innomé de la forêt où Rome devait s'élever un jour. Puis il se rendit à la bataille, avec un grand désir de vengeance.
Au plus épais de la mêlée, non loin de l'endroit où il s'escrimait, il aperçut Camille aux prises avec un cavalier troyen, nommé Darès. Il poussa son cbeval et arriva près d'elle juste au moment où Darès, l'ayant désarçonnée, la tenait à sa merci.
Pallas cria : « Tue I tue ! » Mais il vit les yeux et la bouche de la guerrière ; et, comme si quelque autre que lui-même agissait à sa place, il détourna du sein de Camille la lance de son adversaire, ce qui permit à la jeune fille de se raÊfermir sur ses étriers et de porter à Darès un coup mortel...
Pallas le vit glisser à terre, remuer quelques instants ses j&mbes et ses bras, puis rendre l'âme dans un flot de sang. Epouvanté de ce qu'il avait fait, il voulut rejoindre Camille et venger sur elle la mort
de son compagnon ; mais la guerrière blonde avait disparu.
Chaque armée rentra dans son camp, la bataille étant restée indécise.
Nul Troyen n'avait vu Pallas détourner le fer qui menaçait Camille, et nul ne comprenait la douleur farouche du fils d'Evandre et son désespoir sans paroles.
Pallas songeait qu'il avait commis un double crime contre sa patrie et ses dieux, en sauvant les jours de leur ennemie et en causant la mort d'un de leurs défenseurs. Mais ces deux crimes, il savait bien qu'il n'y avait pas consenti ; et il en concluait qu'il était possédé de quelque démon hostile à la grandeur de la cité arcadienne.
En vain, pour se délivrer du sortilège, il se purifia dans les fontaines du bois sacré, consulta des sorcières, but des breuvages et
iW EN MARGE DE L'ENÉIDE
récita des formules magiques. L'ombre de Darès terrifiait ses nuits ; mais, plus souvent encore, il revoyait Camille en songe, telle qu'elle lui était apparue dans l'enclos des prisonniers, les jambes nues, la taille libre, les yeux adoucis par l'ombre des tresses d'or. Elle s'approcbait de lui; et, malgré lui, il tendait les bras à cette belle ennemie. Et, le jour venu, tandis qu'il se rappelait ce songe et s'efforçait de s'en indigner, il le continuait jusqu'au soir.
Il crut alors que le démon qu'il enfermait dans son sein ne lui permettrait plus jamais de diriger contre cette femme son glaive, ses javelots ou sa laiice, et qu'il n'avait qu'un moyen de s'affranchir de cette possession. Par son sang versé, et non autrement, il apaiserait les mânes de Darès, échapperait à Camille et au maléfice de sa beauté, expierait le tort qu'il avait fait à sa patrie et ramènerait sur elle la faveur des dieux.
Il résolut donc de mourir.
... Ce jour-là, Pallas se battit en furieux.
« Le premier que le destin amène sous ses coups, c'est Lagus. Lagus s'efforçait de soulever une énorme pierre, quand le fils d'Fr vandre lui enfonça son javelot entre les omoplates. Le vainqueur s'inclinait pour arracher le trait, arrêté dans l'épine dorsale; Hisbon se flatte de le surprendre et fond sur lui ; mais Pallas se retourne brusquement et lui plonge son épée dans les entrailles. Sthénélus suit bientôt Hisbon. Et vous aussi, vous tombez dans les champs rutules, Laris et Thymbès, intéressants jumeaux, si parfaitement ressemblants que vos parents euxmêmes vous prenaient quelquefois l'un pour l'autre. Mais le glaive de Pallas met entre vous une différence péremptoire, car il tranche la tête de Thymbès et coupe la maia
x^0 EN MARGE DE LÉNÉIDE
de Laris, qui, séparée du bras, cherche à
s'y rejoindre et agite encore ses doigts pour \
ressaisir le fer... /> {Enéide^ X, 380-397.) i
Ace moment, Pailas vit Camille qui, ayant -^
perdu son cheval, accourait, l'épée en avant, j
Le fils d'Evandre, les bras grands ouverts 1
et la poitrine oÊferte, se jeta de toutes ses |
forces sur l'épée tendue, en invoquant ses |
dieux. "l
En Marge des Evangiles^*^
(*) On peut rapparier à celte série Lilith idaus le volume intitulé Myrrha).
Les Idées de LietteJ>
A filleule Liette a dix ans. C'est une
petite fille très raisonneuse. Je lui
avais donné, pour sa fête, un bel
exemplaire des Contes de Perrault. Quand
je la revis, je lui demandai :
« As-tu lu mon livre ?
— Oui, parrain.
— Et l'as-tu trouvé amusant ?
— Sans doute, fit Liette avec une moue. Mais il y a bien du choix.
— Qu'entends-tu par là, Liette ?
— Eh bien I il y a certainement quelques histoires très jolies, des histoires qui finissent bien . , .
— C'est-à-dire ?
— C'est-à-dire des histoires où ceux qui ont été méchants sont punis, et où ceux qui ont été sages sont récompensés. Par exemple : la Belle au bois dormant, Cendrillon, Riquet à la houppe, finissent très bien. Mais les autres...
— Explique-toi, Liette.
— Voyons, parrain ; est-ce que tu admets la fin du Petit Chaperon rouge ? Voilà une petite fille qui est mangée par le loup ; pourquoi ? parce qu'elle a été polie avec lui et parce qu'ensuite elle s'est amusée à cueillir des noisettes ! Et la mère-grand, qui est aussi mangée par le loup, qu'est-ce qu'elle a fait de mal, elle, la mère-grand ?
« C'est comme la femme de l'Ogre, dans le Petit Poucet. Elle est très bonne, la femme de l'Ogre. Quand elle voit le Petit-Poucet
et ses frères, elle se met à pleurer et elle leui dit : « Hélas I mes pauvres enfants, où êtesvous venus ? » Elle les mène se chauffer auprès d'un bon feu, et, lorsque son mari rentre, elle les fait cacher sous le lit. Elle décide l'Ogre à ne les tuer que le lendemain, et elle leur porte à souper. Et comment est-elle récompensée de son bon cœur? Le lendemain matin, elle trouve ses sept filles égorgées et « nageant dans leur sang ». Est-ce que cela est juste ? Je sais bien que l^^s petites ogresses n'étaient pas jolies et qu'elles promettaient d'être très méchantes. Mais enJSn, elle les aimait comme cela, puisqu'elle était leur mère. »
Liette dit ces derniers mots avec beaucoup d'expression, — comme au théâtre.
« Est-ce tout, Liette ?
— Oh I dit-elle en hochant la tête et en secouant ses boucles, je n'en finirais pas si je disais tout.
— Nous avons le temps, Liette.
— Eh bien ! fit-elle après un moment de réflexion, il y en a, comme je te l'ai expliqué, qui sont punis et qui n'ont absolument rien fait ; mais il y en a aussi qui sont punis, non pas injustement, si tu veux, mais beaucoup plus qu'ils ne l'ont mérité.
— Que veux-tu ? c'est la vie.
— Tu dis ?
— Rien. Continue.
— Par exemple, qu'est-ce qu'elle a fait, la femme de Barbe-Bleue? Elle a été curieuse, désobéissante... Et encore elle avait bien le droit d'aller voir partout, puisqu'elle était la maîtresse de la maison... Mais est-ce qu'elle n'est pas assez punie par la frayeur qu'elle a eue dans le cabinet de l'appartement bas, et en voyant ensuite que la petite clef est tachée de sang et que le sang ne veut pas partir? ..
« Non, il paraît que ce n'est pas assez, reprit Liette d'un ton sarcastique. Il faut encore que son mari la prenne d'une main par les cheveux pendant que, de l'autre, il
lève son coutelas en l'air pour lui couper la tête . . Heureusement que ses deux frères finissent par arriver... Mais ce qu'elle a dû soufifrir, la pauvre femme I Tout ça, pour une petite désobéissance de rien du tout !
« Et dans les Fées, donc î Bien sûr que Fanchon est sotte et orgueilleuse ; mais estce que ce n'est pas une assez grande punition pour elle de voir sa cadette jeter à chaque parole des perles et des diamants et épouser le fils du roi ?... Je te le répète, je n'aime pas Fanchon... Mais aller mourir au coin d'un bois et ne pouvoir même pas se plaindre sans vomir des crapauds et des serpents, cela est vraiment trop dur.
— Mais au moins, Liette, tu applaudis à la réussite du marquis de Garabas et de son fidèle Chat-Botté ?
— Oh 1 là encore, il y aurait bien à dire. . On défend aux enfants de mentir, on les fouette quand ils ont menti, et ton fameux Chat-Botté ne fait que mentir du matin au
ISa EN MARGE DES ÉVANGILES
soir... Et puis, pourquoi manger l'Ogre qui l'a reçu civilement dans son château ? L'Ogre est bête de se changer en souris par vanité; mais ce n'est pas une raison... Et ce grand benêt de marquis de Carabas, qui devient si riche sans avoir fait œuvre de ses dix doigts, est-ce que c'est juste ?
<{ Vois-tu, parrain, c'est très joli, tes Contes de Perrault ; mais ça donne aux enfants des idées fausses... »
Quelques jours après cet entretien — le jour même de Noël — Liette, ayant rassemblé ses petites amies, Zette, Toche, Dine, Pote, Niquette et Yoyo, leur « racontait des histoires )), — ce qui est un de ses grands plaisirs.
Six paires d'yeux limpides étaient fixés s t Liette, et six bouches roses buvaient sts paroles.
Lielte disait:
« En ce temps-là, Jésus naquit dans une étable, entre le bœuf et l'âne. Marie et Joseph étaient auprès de lui, et les bergers et les rois Mages vinrent l'adorer.
« Vers la même heure, le Petit Chaperon rouge, qui ne se souvenait seulement plus d'avoir rencontré le loup, s'amusait à cueillir des noisettes, à courir après les papillons et à faire des bouquets de fleurs.
— Des fleurs à Noël ? » dit Zette.
Liette méprisa l'objection et continua:
« Elle ne s'était pas aperçue que la nuit venait. Le bois était noir. Le panier qu'elle portait à son bras, et où il y avait une galette et un petit pot de beurre, lui semblait bien lourd. Elle ne connaissait plus son chemin et se mit à pleurer. Mais elle aperçut très loin une petite lumière. Elle marcha de ce côté... et arriva à l'étable où Jésus était couché dans la crèche.
« Elle fut d'abord surprise; mais, comme l'enfant Jésus lui souriait, elle Tembrassa et
elle offrit à la Vierge sa galette, son petit ',
pot de beurre et ses bouquets. La Vierge la ,
remercia et lui dit : « Tu as bien fait de venir 1
ici, petite : sans cela, tu aurais été mangée par 1
le loup. Mais le loup n'a même pas pu man- i
ger ta mère-grand, car un homme l'a vu au 1
moment où il essayait d'entrer chez elle et i
l'a chassé à coups de pierres. » i
« Alors la Vierge commanda à l'un des ■ bergers de reconduire la petite fille chez ses
parents, qui devaient être en peine. Et l'un ^ des rois Mages trouva le Petit Chaperon si
gentil qu'il voulut l'adopter. « Allez deman- ]
der à mes parents », dit le Petit Chaperon, i
Et le roi Mage y alla ; il adopta le Petit ^
Chaperon rouge et il l'emmena dans sa cour |
avec son père, sa mère et sa mère-grand. » |
« Ce n'est pas tout, poursuivit Liette. Quand le Petit Chaperon rouge fut sorti de
l'étable, la femme de l'Ogre arriva tout en pleurs.
« Elle dit son malheur à la Vierge, et qu'elle venait de trouver ses sept filles égorgées. La Vierge lui répondit, après avoir parlé tout bas à l'enfant Jésus : « Rentrez dans votre maison, pauvre femme ; vous y trouverez vos sept filles vivantes dans leur lit ; elles seront même plus jolies qu'auparavant et, au lieu de leurs longues dents et de leurs nez crochus, elles auront de petites dents et des nez retroussés. Mais recommandez bien à votre mari de ne plus tuer les petits enfants. — Je n'y manquerai pas. Madame, dit la femme de l'Ogre. Au reste, mon mari est très fâché d'avoir tué ses filles par mégarde, et je crois que son chagrin l'a rendu meilleur — S'il en est ainsi, dit l'un des rois Mages, je le prendrai à mon service, et il sera un des Suisses qui gardent mou palais.
(( La femme de l'Ogre fit de grands remerciements et s'en alla bien contente.
« Alors, M*"*^ Barbe-Bleue entra dans 1 etable, les cheveux épars, une petite clef à la main. Elle dit son aventure à la Vierge, et combien elle craignait le retour de son mari . La Vierge prit la petite clef tachée de sang et la fît toucher à l'enfant Jésus ; et le sang disparut aussitôt.
« Et la Vierge rendit la clef à M™* Barbe- Bleue, qui la remercia beaucoup. M™® Barbe-Bleue rentra chez elle, et son mari ne sut jamais qu'elle lui avait désobéi. Il fut donc très gentil pour elle : mais, parce qu'il avait été très méchant en tuant ses premières femmes, il mourut quelques jours après d'un accident de chasse.
« Et Fanchon, la fille orgueilleuse qui avait été condamnée à vomir des crapauds et des serpents à chaque parole, vint à son tour dans l'étable de Bethléem. Elle alla vers Jésus; elle s'agenouilla, et, toute tremblante de ce qui allait sans doute arriver, elle dit : « Jésus, ayez pitié de moi. » Mais,
au lieu de vipères et de crapauds, ce furent des roses de Noël qui lui tombèrent de la bouche...
a Aussitôt que Fanchon, pleurant de reconnaissance, se fut retirée, un gentilhomme se présenta, richement vêtu et coiffé d'un chapeau à grandes plumes. Il criait aux bergers : « Place, manants, place au marquis de Carabas 1 » Et, s'approchant de la crèche, il ôta enfin son chapeau et dit à l'enfant Jésus: « Mon cousin, je vous présente mes devoirs. »
— ({ Monsieur le marquis, lui dit la Vierge, retournez chez vous, s'il vous plaît. D'abord, vous n'êtes pas marquis, puisque vous êtes le fils d'un meunier. Vous n'êtes point des amis de mon fils, car vous n'êtes pas humble de coeur, et vous n'avez d'ailleurs acquis votre grande fortune que par les ruses et les mensonges de votre chat. N'avez-vous pas honte de lui devoir tout ce que vous êtes ? Retournez chez vous, mon garçon , Pendant
que VOUS veniez ici, votre beau château s'est évaporé ; et vous n'en trouverez plus que l'emplacement. Mais, si vous vous mettez au travail et si vous avez bonne volonté, je vous promets, au nom de mon fils, que vous gagnerez très bien votre vie et que vous ne serez point malheureux.
« Et le marquis s'en alla au milieu des rires des bergers et des mages.
« C'est tout. »
Zette, Toche, Dine, Pote, Niquette et Yoyo parurent enchantées de ces récits.
J'avais écouté dans mon coin, en faisant semblant de lire mon journal. Quand Liette eut fini :
« Tu as bien parlé, lui dis-je. Tu viens de montrer dans tes inventions puériles, avec la douceur et la grâce d'une femme de France,
la délicatesse d'une conscience lentement épurée par les générations d'excellents Aryens dont tu es la petite héritière...
— Je ne comprends pas ce que tu dis là, parrain.
— Cela ne fait rien, Liette. Mais tu n'as pas parlé des fées qui sont dans les Contes de Perrault. Elles aussi vinrent adorer l' enfant Jésus dans l'étable. Et, comme elles étaieni très belles et magnifiquement habillées, l'une d'or, l'autre d'argent, la troisième de soie cramoisie, la quatrième de velours bleu-deroi, et ainsi de suite, et qu'elles étincelaient de mille pierreries, ce fut un très beau spectacle et que tu auras moins de peine à te figurer que j'en aurais à le décrire... L'enfanj Jésus reçut leur hommage; puis il changea les fées en saintes, et il les répandit dans la campagne et dans les bois. Là, elles ont soin des herbes et des fleurs avec lesquelles on lait les remèdes, et des fontaines qui guéris- »ent les maladies ; elles protègent les voya-
■H MAKOB DKi VIKUX UVMM 19
geurs ; elles détournent les troupeaux des mauvaises plantes ; elles apprennent à chanter aux oiseaux...
« Et ce fut une d'elles qui, la première, parla à ta grande amie Jeanne d'Arc, sous l'arbre des fées. . . »
Le Salut des Bêtes
A vieille Séphora habitait le village de Bethléem.
Elle vivait d'un troupeau de chèvres et d'un petit champ planté de figuiers. Jeune, elle avait été servante chez un prêtre, en sorte qu'elle était plus instruite des choses religieuses que ne le sont d'ordinaire les personnes de sa condition.
Revenue au village, mariée, plusieurs fois mère, elle avait perdu son mari et ses enfants. Et alors, tout en restant secourable aux hommes selon ses moyens, le meilleur de sa
tendresse s'était reporté sur les bêtes. Elle apprivoisait des oiseaux et des souris ; elle recueillait les chiens abandonnés et les chats en détresse ; et sa petite maison était pleine de tous ces humbles amis.
Elle chérissait les animaux, non seulement parce qu'ils sont innocents, parce qu'ils donnent leur cœur à qui les aime et parce que leur bonne foi est incomparable, mais encore parce qu'un grand besoin de justice était en elle.
Elle ne comprenait pas que ceux-là souffrent qui ne peuvent être méchants ni violer une règle qu'ils ne connaissent pas.
Elle s'expliquait tant bien que mal les souffrances des hommes. Instruite par le prêtre, elle ne croyait pas que tout finît dans la paix dormante du schéol, ni que le Messie, quand il viendrait, dût simplement établir la domination terrestre dlsraël. Le a royaume de Dieu », ce serait le règne de la justice par delà la tombe. Il apparaîtrait clairement»
LE SA.Ll)T DES BÊTES Ui!
dans ce monde inconnu, que la douleur méritée fut une expiation. Et quant à la douleur imméritée et stérile (comme celle des petits enfants ou de certains malheureux qui n'ont que médiocrement péché), elle ne semblerait plus qu'un mauvais rêve, et serait compensée par une somme au moins égale de félicités.
Mais les bêtes qui souffrent ? Mais celles qui meurent lentement de maladies cruelles, — comme les hommes, — en vous regardant d^ leurs bons yeux ? Mais les chiens dont la tendresse est méconnue, ou ceux qui perdent le maître à qui ils s'étaient donnés, et qui se consument de l'avoir perdu ? Mais les chevaux, dont les journées si longues ne sont qu'un effort haletant, une lassitude saignante sous les coups, et dont le repos même est si morne dans l'obscurité des écuries étroites ? Mais les fauves captifs que l'ennui ronge entre les barreaux des cages ? Mais tous ces pauvres animaux dont la vie n'est qu'une douleur sans espoir et qui n'ont même pas
une voix pour faire comprendre ce qu'ils endurent ou pour se soulager en malédictions ? A quoi sert leur souffrance, à ceux-là ? Qu'estce qu'ils expient ? Ou quelle compensation peuvent-ils attendre ?...
Séphora était une vieille femme bien simple ; mais, parce qu'elle était ingénument affamée de justice, elle agitait souvent ces questions dans son cœur ; et la pensée du mal inexpliqué obscurcissait pour elle la beauté du jour et les couleurs exquises des collines de Judée.
Lorsque ses voisins vinrent lui dire : « Le Messie est né ; un ange nous l'a annoncé la nuit dernière ; il est dans une étable, avec sa mère, à un quart de lieue d'ici ; et nous l'avons adoré », la vieille Séphora répondit :
— Nous verrons bien.
LE SALUT DES BÊTES IBl
Car elle avait son idée.
Le soir, après avoir soigné ses chèvres, donné la pâtée à ses autres bêtes et les avoir toutes embrassées, elle se mit en marche vers l'étable merveilleuse.
... Dans l'enchantement de la nuit bleue, la plaine, les rochers, les arbres et jusqu'aux brins d'herbe semblaient immobiles de bonheur. On eût dit que tout sur la terre reposait délicieusement. Mais la vieille Séphora n'oubliait pas que, à cette heure même, la Nature injuste continuait de faire des choses à défier toute réparation future; elle n'oubliait pas que, à cette heure même, par le vaste monde, des malades qui n'é,*aient pas des méchants suaient d'angoisse dans leurs lits brûlants, des voyageurs étaient égorgés sur les routes, des hommes étaient torturés par d'autres hommes, des mères pleuraient sur leurs petits enfants morts, — et des bêtes souffraient inexprimablement sans savoir pourquoi..*
Elle vit devant elle une lueur suave, et pourtant si vive qu'elle faisait pâlir celle de la lune. Cette lumière émanait de l'étable, qui était creusée dans un rocher et soutenue par des piliers naturels.
Près de l'entrée, des chameaux dormaient sur leurs genoux repliés, au milieu d'un amoncellement de vases ciselés ou peints, de corbeilles de fruits, de lourds tapis déroulés et de coffrets entrouverts où des joyaux scintillaient prodigieusement.
« Qu'est-ce que cela ? demanda la vieille femme.
— Les rois sont arrivés, répondit un homme.
— Des rois ? » ditSéphora en fronçant les sourcils.
Elle entra dans l'étable, vit l'Enfant dans une crèche, entre Marie et Joseph, les trois
rois Mages, des bergers et des laboureurs avec leurs femmes, leurs fils et leurs filles, et, dans un coin, un âne et un bœuf.
— Attendons, dit-elle.
Les trois rois s'avancèrent vers l'Enfant, et les bergers se reculèrent poliment devant eux. Mais l'Enfant fit signe aux bergers de s'approcher.
La vieille Séphora ne bougea point.
L'Enfant posa sa petite main d'abord sur la tête des femmes et des filles, parce qu'elles sont meilleures et souffrent davantage, puis sur celles des hommes et des garçons.
Et Marie leur dit :
— Soyez patients ; il vous aime et vient souffrir avec vous.
Alors le roi blanc crut son tour venu. Mais l'Enfant, d'un geste doux, appela le roi noir, puis le roi jaune.
Le roi noir, les cheveux tressés court et luisants d'huile, et riant de toutes ses dents, offrit au ncuveau-né des colliers d'arêtes de
poisson, des cailloux de diverses couleurs, des dattes et des noix de coco.
Et Marie lui dit :
— Tu n'es pas méchant, mais tu ne sais pas. Tâche de te figurer ce que tu serais si tu n'étais pas roi dans ton pays. Ne mange plus d'hommes et ne bats plus tes sujets.
Le roi jaune, aux yeux obliques, offrit des pièces de soie brodées de chimères, des potiches où des rayons de lune semblaient figés dans l'émail, une sphère d'ivoire curieusement fouillée, qui représentait le ciel avec ses planètes et tous les animaux de la création, et des sacs de thé cueilli sur des arbrisseaux de choix dans la bonne saison.
Et Marie lui dit :
— Ne te cache plus à ton peuple. Ne crois pas que toute sagesse soit en toi et dans ta race. Et prends soin de ceux qui ne mangent que de mauvais riz.
Le roi blanc, en habit militaire, offrit à l'Enfant des orfèvreries délicates, des armes
ciselées et niellées, des statuettes taillées à la ressemblance des plus belles femmes, et des étuis de pourpre contenant les écritures d'un sage nommé Platon.
Et Marie lui dit :
— Ne fais pas de guerres injustes. Crains les plaisirs qui endurcissent le cœur. Fonde des lois équitables, et crois qu'il importe à tous et à toi-même que nul ne soit maltraité dans ton royaume.
Et, après les bergers et les laboureurs, l'Enfant bénit les rois, dans l'ordre où il les avait appelés.
La vieille Séphora songeait :
— Cet ordre est raisonnable. L'Enfant a commencé par ceux qui ont le plus besoin de sa venue. Il fait assez entendre qu'il se soucie de la justice et qu'il en rétablira le règne, soit
dans ce monde, soit dans un autre... Sa mère, d'ailleurs, a très bien parlé... Cependant il ne songe pas à tout. Que fera-t-il pour les bêtes ? Mais Marie entendit sa pensée. Elle se tourna vers l'Enfant, et l'Enfant se tourna vers l'âne et le bœuf.
L'âne, maigre et rogneux, le bœuf, assez gras, mais triste, s'approcbèrent de la crèche et flairèrent Jésus...
L'Enfant posa une main sur le nez du bœuf et, de son autre main, il serra doucement une des oreilles de l'âne.
Et le bœuf sembla sourire ; et des yeux de l'âne jaillirent deux larmes, qui se perdirent dans son poil rude.
En même temps, un des chameaux qui étaient dehors entra paisiblement dans l'étable et allongea vers l'Enfant sa tête confiante.
La vieille Séphora comprit ce que cela signifiait, et qu'il y a aussi un paradis pour les bêtes qui souffreat...
Et, à son tour, elle s'avança vers l'Enfant
L Ecole des Rois
lORSQUE les bergers se furent retirés, les trois rois restèrent seuls avec t^^j^:^ l'Enfant, Marie et Joseph.
C'était Gaspard, dont le royaume était en Afrique ; Melchior, dont le royaume était en Europe, et Balthazar, dont le royaume était on ne sait dans quel pays.
Marie leur dit :
— Vous devez avoir faim. Voulez-vous manger avec nous ?