UN IDÉALISTE
me rendant la foi, me rendra la force et la paix. »
Il se mit donc à la recherche des apôtres et des disciples qui avaient vu Jésus ressuscité. Mais la plupart étaient morts ; et quant aux survivants. — à peine Ozias arrivait-il dans la ville où on lui avait dit qu'il les trouverait, — toujours, par un hasard inexplicable, ces saints pasteurs venaient d'en repartir.
Il parcourut ainsi l'Egypte, l'Italie, l'Achaïe et l'Asie Mineure ; s'attai'dant parfois aux tavernes où sont les joueuses de flûte ; puis, plus sombre, se rejetant à la poursuite de l'insaisissable témoignage.
Un jour, enfin, il put joindre l'apôtre Thomas. Il lui dit : « Vous L'avez vu après sa résurrection. J'étais là, il y a quarante
&H HAltaS DBS VIEUX UVR8S1 \û
ans, quand vous en fîtes le récit. Redites-lemoi, et de nouveau je croirai. »
Thomas redit abondamment ce qu'il avait vu et entendu. Il dit les trous des mains et le trou du côté, la couleur des cicatrices, la maigreur de la poitrine et la saillie des côtes, l'étofife de la robe et les propos de Jésus, el le nom des poissons que Jésus avait mangés...
Mais Ozias ne crut point. Il remarqua que le vieil apôtre ajoutait à son récit des détails qu'il n'avait pas donnés la première foiS;, et aussi qu'il se trompait sur l'heure de l'apparition. Il le jugea d'ailleurs d'esprit trop simple, crédule dans sa grosse finesse, et affaibli par l'âge.
Il s'enfuit comme un fou. On le trouva, le lendemain matin, pendu à la lanterne d'un carrefour...
de la Légende Dotée
OnsLe Millième Vierge
Ithérius, roi païen d'Angleterre, ayant demandé la main d'Ursule, fille du roi de Bretagne, cette princesse lui avait donné trois ans pour se convertir à la foi chrétienne.
Elle résolut de faire, pendant ces trois années, un grand pèlerinage à Rome. Elle même et chacune de ses dix filles d'honneur seraient accompagnées de mille vierges. Le roi son père publia donc un édit par lequel il invitait ses sujets à lui envoyer onze mille vierges dans un délai de trois mois.
La Bretagne les fournit aisément.
Elles arrivèrent en foule au palais du roi, et bientôt elles furent au nombre de dix mille neuf cent quatre-vingt-dix-neuf.
Celle qui manquait était Cordula, fille de pauvres pêcheurs ; enfant bonne et pure, mais que la destinée, semblait-il, avait condamnée à être toujours en retard.
Elle était venue au monde après terme, sa mère l'ayant portée neuf mois et demi dans son sein. Quand elle connut l'édit du roi, elle se mit à filer du lin pour s'en faire une belle robe blanche et figurer décemment dans le cortège virginal. Mais son écheveau s'embrouillait à chaque instant, ou son fuseau se rompait. Ensuite le tisserand fut malade et ne put livrer sa toile au jour promis. Puis la couturière, ayant mal pris les mesures, fut obligée de recommencer la robe... Si bien que, lorsqu'enfin Cordula se présenta au palais du roi, les vierges, qui l'avaient longtemps attendue, venaient de partir sur onze trirèmes
pour la ville de Tita, sise à l'embouchure du Rhin.
Cordula ne se découragea point. Elle loua une petite barque, et recommanda au batelier d'aller le plus vite qu'il pourrait.
Mais, quand ils eurent quitté le rivage, le batelier, la voyant fraîche et jolie dans sa robe neuve, fut ému d'un désir coupable et voulut le lui signifier.
Elle fit alors cette prière :
— Mon Dieu, je sais que vous n'imputez point à vos créatures les actes involontaires. Ce n'est donc pas pour moi, mais c'est pour votre gloire que je vous prie de me sauver de ce péril. Car il ne serait pas convenable et il serait indigne de vous qu'une des onze mille filles qui vous rendront témoignage à Rome hit secrètement souillée. Non, vous ne souffrirez pas que, par le crime d'un homme grossier, il y ait une pie parmi ces colombes.
Et, S adressant au batelier ;
— Au reste, ajouta-t-elle, si vous insistez, je fais chavirer la barque. Mais, si vous m'épargnez, le salut de votre âme est certain : car je le dirai là-bas à mes compagnes, et onze mille brebis sans tache prieront pour vous.
L'homme, en qui tout bon sentiment n'était pas éteint, se rendit à ces raisons. Il se mit à ramer de toutes ses forces et sans oser même lever les yeux.
En approchant du port de Tita, Cordula vit les onze navires et se crut au bout de ses peines. Mais ils étaient vides : Ursule et les vierges étaient en train de remonter le fleuve sur des bateaux plus petits.
— Oh I dit Cordula, puisqu'elles remontent le courant, elles n'iront pas très vite, et je les rejoindrai sûrement.
N'ayant plus d'argent, elle fit la route à
pied. Elle mendiait de village en village ; elle couchait dans les greniers, ou à la belle étoile.
Une fois elle lava dans le fleuve sa robe souillée par la poussière et la boue des chemins. Elle comptait que le soleil la sécherait rapidement. Mais la pluie survint. Cordula attendit deux jours et finit par remettre sa robe encore toute mouillée.
Une autre fois, étant entrée dans une chaumière isolée pour y demander du pain, elle y trouva une vieille femme couchée et malade, et qui n'avait personne pour la soigner. Cordula s'installa auprès d'elle et ne la quitta point qu'elle ne fût guérie. La pauvre fille y eut d'autant plus de mérite qu'elle était torturée par la fuite des heures et par l'idée que, pendant ce temps-là, l'armée des vierges s'éloignait toujours davantage. Et cette bonne action lui fit perdre encore une semaine.
Un soir, enfin, elle atteignit la ville de
Bâle. Sans regarder le fleuve d'émeraude ni les découpures violettes des clochers et des pignons sur le ciel tout en or, elle s'enquit du passage des vierges et apprit qu'après avoir été reçues en grande pompe dans toutes les églises, elles étaient reparties depuis trois jours.
Elles avaient de l'argent ; elles étaient bien nourries ; elles avaient loué onze cents charrettes ; et, plus tard, elles traversèrent les Alpes sur onze mille mulets.
Cordula n'avait que ses jambes. Elle reprit, à pied, sa route interminable. Elle marchait, marchait, sans souci des pierres, des ronces, de la poussière, de la pluie ni du vent, les yeux de l'esprit ardemment fixés sur le but de son voyage. Et, les jours succédant aux jours, à force de marcher, elle vit, un beau soir, Rome à l'horizon.
. . . On lui dit que les vierges avaient passé un mois à Rome, dans de saintes réjouissances, qu'elles avaient été fêtées par le pape, qu'elles étaient reparties la veille, pour se rendre à Cologne, et qu'ainsi elles devaient être à une journée de marche.
Cordula se remit en route, guidée par l'odeur de lis que l'armée virginale laissait derrière elle.
Or, « deux chefs des troupes romaines, hommes pervers, Maxime et Africanus, voyant à Rome cette grande multitude de vierges, et que beaucoup d'hommes et de femmes allaient les consulter, avaient craint que la religion chrétienne n'en reçût un accroissement considérable. Et, alors, ils avaient envoyé des émissaires à Jules, leur parent, prince des Gètes et des Huns, afin que, marchant contre elles avec ses soldats.
il les tuât lorsqu'elles seraient arrivées à Cologne. » Légende dorée.
C'est pourquoi, lorsque Cordula approcha de la ville (quelques heures trop tard), elle vit dans une grande prairie, avec la princesse Ursule et ses dix filles d'honneur, les onze mille vierges en robes blanches, sur qui les Gètes et les Huns décochaient leurs flèches avec régularité. Les petites martyres aux fronts bombés se tenaient toutes droites, et chacune, attendant sa flèche, faisait le geste d'écarter doucement une grosse mouche, comme on le peut voir dans les images que Memling a peintes sur la châsse de sainte Ursule. Elles tombaient sagement, les coudes au corps, par files entières, avec de peUts cris modestes.
Et ce fut bientôt une immense jonchée de robes blanches, tachées de sangçà et là ; et
la prairie ressemblait à un étrange champ de neige semé, par traînées, de vifs coquelicots.
Cordula eût voulu se joindre à sescompagnes. Mais sa robe, après ses longs voyages, était en si piteux état, qu'elle en eut honte, et qu'elle ne se jugea pas assez bien habillée pour le martyre.
Et peut-être aussi qu'elle eut peur.
Elle se réfugia dans un bois et s'y endormit. Un ange lui apparut pendant son sommeil:
— Tu me fais tort, chère Cordula, lui dit-il. Le Seigneur a envoyé onze mille onze anges pour recueillir, au sortir de leur prison de chair, les âmes saintes d'Ursule, de ses dix suivantes et <fes onze mille vierges. C'est moi qui devais emporter la tienne : voudras-tu que je retourne au paradis les mains vides, et que les autres anges se rient de moi ?
Le lendemain, Cordula se présenta seule aux barbares, qui Tégorgèrent dédaigneusement. Et son supplice solitaire fut assurément plus douloureux et plus méritoire que celui des vierges qui étaient mortes toutes ensemble.
Pourtant on loublia dans la liste des martyrisées et dans la fête annuelle qui fut instituée en leur honneur.
Mais elle apparut à un saint abbé qui avait une dévotion spéciale pour les onze mille vierges (sans en préférer aucune), lui conta son histoire, et lui exprima timidement le vœu que l'on célébrât sa lête le lendemain de celle de ses compagnes.
Ainsi fut fait ; et elle eut sa messe pour elle loulf seule.
Certes elle l'avait bien gagné, cette patronne ingénue des ratés, des malchanceux, des retardataires, — de tous ceux qui « manquent le train » .
Sainte oMarthej?
'azare et ses sœurs, Marie et Marthe, vivaient ensemble à Béthanie.
Marie était belle, brillante, passionnée ; Marthe était gentille, sensée et modeste. Elle admirait sa sœur, et avait pris depuis sa petite enfance l'habitude de s'effacer devant elle et de lui céder en toutes choses.
Lorsque Marie commença à se mal conduire, Marthe en eut un grand chagrin ; mais elle lui demeura indulgente et fit ce qu'elle put pour apaiser la colère de Lazare. Elle dissimulait de son mieux les désordres
de Marie, et payait de ses propres deniers les dettes de la jeune femme chez les marchandes de modes, les joailliers et les parfumeurs.
En même temps, elle s'occupait du ménage, tenait la maison en ordre, et dirigeait habilement la ferme qui y était attenante.
Ce fut peut-être ce dévouement silencieux qui éveilla les premiers remords dans 1 ame de Marie.
Marie ayant rencontré Jésus et changé de vie pour lui plaire, Marthe crut aussi au nouveau prophète.
Jésus venait souvent dans la maison de Béthanie^ Marie s'asseyait à ses pieds, et n'en bougeait plus. Marthe, pendant ce temps-là, préparait le dîner.
Un jour, elle dit à Jésus :
— Seigneur, trouvez- vous juste que ma
sœur me laisse seule pour servir ? Dites-lui donc de m'aider.
— Marthe, Marthe, lui répondit Jésus, vous vous inquiétez de beaucoup de choses. Une seule est nécessaire. Marie a choisi la bonne part, qui ne lui sera pas ôtée.
— Seigneur, dit Marthe, je ne parlais pas sérieusement. Je sais que Marie est plus intelligente que moi. Il est bien naturel que vous ayez du plaisir à causer avec elle, car elle comprend tout ce que vous dites. Je suis d'ailleurs aussi heureuse de vous servir qu'elle peut l'être de vous écouter. J'ai donc également choisi la bonne part, puisque j'ai choisi celle qui me convient.
Quand Lazare mourut, les deux sœurs eurent ensemble l'idée d'appeler le Rabbi.
Mais, tandis que Marie restait à pleurer dans
sa chambre, Marthe alk au-devant de Jésus assez loin hors de la ville.
Et quand Lazare, les pieds et les mains liés de bandelettes, et le visage enveloppé d'un linge, fut sorti de sa tombe, Marthe, ingénue et pratique, lui apporta tout de suite à manger : t car, disait-elle, d'avoir été mort pendant quatre jours, cela doit bien vous affaiblir. »
Or, quelque temps après la mort de Jésus, t Lazare, Marie, Marthe et sa servante Matille, Maximin et Gédon, l'aveugle-né que Jésus avait guéri, furent mis par les païens dans une barque sans voile et sans gouvernail, et livrés aux flots, afin d'y périr. ^ {Légende dorée.)
Un bâtiment remorqua l'esquif, puis l'abandonna en pleine mer.
Lorsque les martyrs furent seuls au milieu des flots, Marthe dit à ses compagnons ;
— L'homme qui nous a conduits ici par l'ordre des infidèles n'était ni méchant ni insensible au gain. Je lui ai donné quelques pièces d'or, moyennant quoi il m'a laissé cacher quelques vieilles planches, une hache et des clous au fond de cette barque, et emporter ce panier de provisions.
Cédon, qui avait été charpentier, façonna une planche en forme de gouvernail, et la fixa à la poupe avec de vieilles cordes. Le bâton épiscopal de Maximin servit de mât, et la robe de Marie fit office de voile.
— Gela, dit Marthe, nous permettra peutêtre d'à I tendre la rencontre d'un vaisseau qui nous recueillera.
— Dieu, répondit Marie, n'a pas besoin de cela pour nous sauver. Que lui coûte un miracle ?
— Un miracle ? reprit Marthe. Nous devons nous en croire indignes, et ne l'espérer du moins qu'après avoir fait tout ce que nous pouvions.
Dieu daigna, en effet, pour montrer sa condescendance en même temps que son pouvoir, se servir des humbles engins dus à la prévoyance de Marthe. Il gonfla d'un tel souffle la robe transformée en voile, que la barque atteignit en trois jours le port de Marseille.
« Comme personne, dans la ville, ne voulait les recevoir, les nouveaux débarqués se réfugièrent sous le portique d'un temple, et attendirent que le peuple accourût au temple pour adorer les idoles. » {Légende dorée.)
— Parle-leur, dit Marthe à Marie. Ils t'écouteront, parce que tu es belle.
Marie parla. Elle annonça le Christ, fils de Dieu, et l'humanité rachetée ; et beaucoup furent émus par les paroles qui sortaient d'une si belle bouche.
Lazare parla à son tour, et produisit quel-
que effet par le récit de sa propre mort et de s? résurrection.
Cependant Marthe allait de groupe en groupe et disait :
— C'est pour les pauvres gens surtout que Jésus est venu. Il n'aimait pas les riches. Son règne sera celui de la justice et de la bonté.
Et, bien qu'elle ne fût ni belle ni éloquente, elle touchait plus d'âmes que Marie et que Lazare.
Dans la petite maison où ils s'installèrent d'abord, Marthe faisait la cuisine et lavait le linge. Elle allait au marché, causait avec les marchandes, et en convertissait beaucoup. Plus tard, quand les fidèles furent plus nombreux, elle nettoyait l'église et prenait soin des vêtements sacerdotaux de son frère.
Mais Marie, mal à son aise parmi les hommes, se retira dans une grotte, sur une
montagne. Pour mieux signifier son dégoût des choses terrestres et son désir de s'en passer, elle avait choisi un endroit complètement aride, sans arbres, sans herbes, sans eau.
Là, vêtue seulement de bcs cheveux, qu'elle avait à la vérité fort longs et fort épais, elle passait sa vie dans la prière et la contemplation ; et, de temps en temps, des anges invisibles la soulevaient de deux coudées audessus de terre.
Marthe se réjouissait des faveurs merveilleuses accordées à sa petite sœur,
— Elle les mérite bien, disait-elle. Mais moi, outre que j'en suis indigne, je crois que cela ne m'amuserait point Je n'ai pas assez d'esprit pour toujours prier et contempler.
Elle apportait tous les jours à Marie une cruche d'eau et un pain. Un jour Marie lui dit '■
— Ne prends plus cette peine, ma bonne Marthe. Je n'ai plus besoin de manger ni de boire, car Dieu me nourrit de la musique des anges.
— Voilà qui va bien I dit Marthe. J aurai donc plus de temps à donner aux pauvres de Jésus.
Et, tandis que Marie, dans son manteau de cheveux, écoutait les musiques célestes, Marthe raccommodait les habits de Lazare et de Maximin, faisait jouer les petits enfants, soignait les malades et les vieillards. Et réunissant auprès d'elle des veuves et des jeunes filles qui ne désiraient pas se marier, elle fondait le premier couvent de Petites Sœurs des pauvres.
Or, Dieu voulut récompenser cette sainte modeste et sensée en accomplissant par elle, sans l'en prévenir, un miracle particulièremen; brillant et pittoresque.
« Il y avait alors, le long du Rhône, dans un bois entre Arles et Avignon, un dragon qui était comme un poisson à partir de la
moitié du corps, plus gros qu'un bœuf, plus long qu'un cheval, qui avait la gueule garnie de dents énormes ; et il attaquait tous les voyageurs qui passaient sur le fleuve, et il submergeait les embarcations. Il était venu par mer de la Galatie, où il avait été engendré d'un serpent marin. Et ce dragon s'appelait la Tarasque. » {Légende dorée. ^
Un jour, les habitants de la ville voisine résolurent d'aller combattre le monstre et de l'exterminer. Au nombre de trois ou quatre cents, armés de lances, de faux, de haches, d'arbalètes, coiffés de casques, revêtus de cuirasses ou de cottes de mailles, ils marchèrent bruyamment vers le bois, sous la conduite d'un certain Tartarinus.
Marthe se joignit à eux pour soigner les blessés (car il y en aurait sûrement).
Mais ils se trompèrent de chemin, et Marthe, qui s'était un moment séparée d'eux, se trouva, on ne sait comment, seule en face du monstre.
Se jugeant perdue, elle fit le signe de la croix. Et aussitôt le monstre vint à elle d'un air de soumission ; et Marthe lui passa au cou sa ceinture et le mena hors du bois.
Elle rencontra, au bord du fleuve, la troupe des combattants. Ils furent bien étonnés de la voir en cet équipage : mais la plus étonnée était encore Marthe elle-même. Ce qu'il y avait de théâtral dans l'aventure gênait sa simplicité. Il lui semblait qu'elle n'était pas la sainte de ce miracle-là.
— Mais non, mais non, répondait-elle aux compliments ;je n'y suis pour rien, je vous assure. C'est Dieu d'abord, bien entendu, que nous devons remercier. Mais il faut dire aussi que le monstre vous sentait dans le voisinage ; et sans doute il aura eu peur.
Alors les guerriers, retrouvant leur courage, voulurent le tuer à coups de lances et de pierres.
— Oh 1 dit Marthe, ce ne serait pas bien maintenant qu'il est devenu inoffensit. Vous
SAINTE MARTHE a«7
feriez mieux de le garder dans un coin du jardin de la ville. Il se contentera de gros pain de seigle et de son, et vous le montrerez aux voyageurs pour de l'argent, dont vous donnerez une part aux pauvres et l'autre à l'Eglise. De cette façon, la Tarasque amusera et nourrira dès hommes au lieu d'en manger
— Vous avez raison, pécaïre 1 dirent le* chrétiens de Tarascon.
Ce miracle est le dernier trait que l'on connaisse de la vie de sainte Marthe.
On sait que cette sainte si raisonnable et si modérée devint, par la suite, la patronne la plus populaire des Méridionaux. Ainsi le voulut l'indulgente ironie divine.
^a 'Seconde %)ie
des Sept Dormantô
['étaient sept chrétiens d'Ephèse qui s'appelaient Maximien, Malchus, Marcien, Denis, Jean, Sérapion et Constantin. Murés vivants, au temps de l'empereur Dèce, dans une caverne du mont Célion, ils s'y étaient endormis parla volonté du Seigneur.
Or, la trentième année du règne de Théodose, des maçons, ayant besoin de pierres, avaient ouvert la caverne ; et les sept Dormants s'étaient réveillés, croyant n'avoir dormi qu'une seule nuit. Mais on leur fit
connaître qu'ils avaient dormi deux cents ans et que, durant leur sommeil, la religion chrétienne avait remplacé dans tout l'empire le culte des faux dieux.
... Une procession vint chercher dans leur antre les sept Dormants réveillés, pour les conduire à Ephèse. Après deux siècles de sommeil, ils avaient le teint fort reposé et des visages frais comme des roses. Et leur esprit avait gardé la même fleur de jeunesse.
Tandis qu'ils descendaient les sentiers de la montagne, ils tâchaient de se figurer ce qu'ils allaient voir.
Ils avaient laissé l'Eglise petite encore et persécutée, mais resplendissante des plus saintes vertus. Les chrétiens, alors, pratiquaient la justice, la pauvreté, l'humilité, la charité, la chasteté. Maintenant que l'Eglise était victorieuse et que l'empereur lui-même
ii'était que le premier des fidèles, le monde entier pratiquait sans doute ces vertus ; et ce devait être un spectacle délicieux.
Ils s'imaginaient une immense société de frères s'entr aidant et mettant leurs biens en commun ; sobres, doux et purs, et animés d'une gaieté innocente; répandus dans des maisonnettes sous de beaux ombrages et chantant des cantiques du matin au soir ; plus d'armée, de magistrats ni de police ; bref, une ébauche terrestre du royaume de Dieu.
Ils entrèrent dans Ephèse par la porte principale, qui était surmontée d'une croix, gibet d'ignominie devenu signe d'honneur. Ils se réjouirent du son des cloches ; ils virent avec satisfaction le nombre et la grandeur des églises, les boutiques où l'on vendait des crucifix et des images saintes, les inscriptions
pieuses qui consacraient les édifices publics^ et tout ce qui attestait le règne assuré de la religion nouvelle, de la foi pour laquelle ils avaient souffert deux siècles auparavant.
Mais, aveuglés par l'éclat de la fête, assourdis par les acclamations, ils ne remarquèrent pas tout d'abord que, dans le moment où des femmes richement parées leur jetaient des fleurs du haut des galeries de leurs palais, des policiers repoussaient durement la foule des petites gens qui voulaient toucher les vêtements des sept triomphateurs ingénus.
On les mena dans la plus riche église d'Ephèse. On les installa dans des fauteuils dorés, devant l'autel. L'évêque, étincelant d'or et de pierreries, célébra leur sainteté. Il expliqua qu'ils avaient été, dans les mains de Dieu, les instruments d'un grand dessein. Car, des hérétiques s'étant élevés récemment qui niaient la résurrection des morts. Dieu avait voulu les confondre en ressuscitant les sept martyrs.
L'église était toute revêtue de mosaïques, de marbres et de métaux précieux. Sous leur bure deux fois centenaire, qu'on leur avait laissée, soit par respect, soit par goût du pittoresque, les Sept Dormants étaient entourés de femmes élégantes et de hauts fonctionnaires qui considéraient avec curiosité leurs visages roses et sans rides. Mais le menu peuple était refoulé dans le bas des nefs par de somptueux officiers d'église armés de hallebardes. Et les Sept Dormants se rappelaient la nudité des catacombes et l'égalité des premiers frères..
Ils furent à la mode. Un patricien donna pour eux un grand dîner. Ils étaient tellement étonnés de leur aventure, ou tellement déshabitués de la parole, qu'ils avaient peine à s'exprimer. Leur accent suranné faisait sourire. On les interrogeait sur ce qu'ils avaient
éprouvé pendant leurs deux siècles de sommeil; ils répondaient qu'ils n'avaient rien éprouvé du tout. On les questionnait alors sur les mœurs, les usages et les événements du temps de l'empereur Dèce ; mais, comme c'étaient des hommes simples et qui n'avaient jamais été de grands observateurs, ils ne faisaient que des réponses insignifiantes et brèves. On finissait donc par les laisser tranquilles et on parlait d'autre chose.
Ils furent surpris que les dames qui étaient là observassent peu, dans leurs habits et même dans leurs discours, la modestie chrétienne. Une d'elles regardait l'un des martyrs, le plus jeune, de telle sorte qu'il fut contraint de baisser les yeux.
Les vins étaient exquis, les mets abondants autant que raffinés, et tort propres à émouvoir, dans les veines des convives, les puissances obscures du sang et de la chair. Les propos devinrent plus libres. Les Sept Dormants apprirent, par la conversation des
m» HAKOB DM TnBDX UYHBS. Il
autres invités, que maints fidèles des deux sexes manquaient couramment à la règle des mœurs ; que beaucoup de ces hommes baptisés étaient avares, fourbes, menteurs, injustes, impudiques ; qu'il y avait encore, non seulement des riches et des pauvres, mais des oppresseurs et des opprimés, et qu'un nombre infini de chrétiens vivaient exactement comme avaient vécu les adorateurs des faux dieux. Et ils virent aussi qu'il y avait toujours des esclaves, et que même on les traitait assez strictement.
Dans le couvent de moines où ils étaient logés, ils découvrirent, par les discussions auxquelles ils assistaient, que, depuis deux cents ans, la doctrine de l'Eglise s'était chargée de subtilités que les premiers fidèles avaient ignorées et où les Sept Dormants n'entendaient rien. On les prenait pour ar*
bitres. lisse récusaient honnêtement, ce qui diminuait leur prestige. Mais ils ne pouvaient s'empêcher de voir que ces savants moines, qui raffinaient tant sur le dogme, oubliaient la pratique des plus élémentaires vertus évangéliques et vivaient grassement du revenu des terres que leur avait données l'empereur, c'est-à-dire du travail des pauvres.
Quand les Sept Dormants se promenaient dans les rues, ils étaient scandalisés à chaque pas. Des femmes de mauvaise vie y tendaient aux passants leurs pièges diaboliques. Partout des théâtres, où la pudeur était constamment offensée. Un jour, un entrepreneur de spectacles voulut les engager dans sa troupe. Il leur demandait de raconter au public leur histoire et leurs « impressions » et de mimei ensuite quelques « scènes des catacombes ». Et il s'ébahit de leur refus indigné.
Us visitèrent les quartiers misérables. C'est là qu'à force de chercher ils trouvèrent enfin quelques âmes pareilles aux leurs. Mais ils ne
concevaient pas que, dans un Etat où tous les citoyens et le souverain lui-même professaient la foi de l'Evangile, il pût y avoir de telles souÉfrances, et qu'on ne les secourût point
Ils se disaient : k Que fait donc l'empereur ? )) Et, comme ils se disaient cela, ils apprirent que Théodose, empereur très chrétien, venait de faire égorger sept mille hommes dans l'hippodrome de Thessalonique.
Leur cœur, chaque jour, s'emplissait d'amertume. Ils étaient plus malheureux qu'au temps où, poursuivis et traqués par les infidèles, ils se terraient dans les tombeaux.
On avait compté qu'ils feraient des miracles ; et. Dieu n'ayant pas permis qu'ils en fissent, il en était résulté pour eux un peu de déconsidération. Et comme, en même temps.
ils s'enhardissaient à blâmer les mœurs publiques et privées, on avait fini par les trouver gênants.
Maintenant, c'était pire, on les oubliait. La curiosité qu'avait inspirée leur cas s'était vite émoussée. Et ils en soufi&'aient, quoiqu'ils fussent humbles de cœur.
Ils se sentaient dépaysés, même dans leur couvent, oii leur sainteté semblait archaïque et fossile. Ils s'y ennuyaient, et cependant ils n'avaient plus le courage d'en sortir.
Un jour qu'ils racontaient à un vieux prêtre plein d'expérience leur déception et leur douleur d'avoir trouvé si peu de dififérence entre les mœurs de l'empire chrétien et celles de la vieille société païenne, et qu'ils se demandaient avec angoisse : « Le Christ serait-il venu en vain ?» le vieillard leur répondit :
— Mais non, mais non. Ne vous frappez pas I II y a tout de même du changement, je vous assure. Il y a, malgré tout, plus de vertu et de douceur, un affinement de la conscience, un enrichissement de la sensibilité morale. Il existe de par le monde des âmes très saintes, d'un héroïsme tout nouveau, et dont on n'avait pas vu d'exemplaires aux siècles païens... Quant aux autres... c'est déjà quelque chose que de connaître et d'accepter la vérité, même si on n'y conforme pas toute sa conduite... Nous avons beaucoup de bonnes morts, ou, tout au moins, de morts correctes... La foi nouvelle opère un bien considérable chez les barbares ; elle adoucit leur rudesse, elle les plie à la pitié, elle les dompte par l'espoir ou l'appréhension d'une autre vie... Vous vous plaignez que les préceptes de l'Evangile ne soient pas strictement observés? Mais il faut bien avouer d'abord que ni le commerce, ni l'industrie, ni l'art, ni les intérêts et la défense d'un
LA SECONDE VIE DES SEPT DORMANTS a7V
grand empire ne sauraient toujours s'en accommoder. Jene les vois entièrement praticables que dans de petits groupes d'artisans, de laboureurs ou de pasteurs errants. Je dirai plus : une société fondée sur ces préceptes absolus de renoncement, d'égalité, de pauvreté en commun, ne serait viable que si tous ses membres à la fois les observaient, autrement dit, s'ils étaient tous des saints : sur quoi il serait peu raisonnable de compter... L'Eglise a dû atténuer la rigueur de ces commandements, et elle a bien fait : car, s'il arrivait un jour que certaines de ces maximes fussent professées hypocritement et appliquées par des hommes sans vertu et sans foi, elles n'engendreraient que le désordre et l'anarchie... Ces préceptes extrêmes proposent un idéal vers lequel on doit tendre dans la vie privée : introduits dans les institutions, ils y seraient inefficaces ou dangereux... Car enfin... Mais les Sept Dormants, de surprise et d'horreur, s'étaient voilé la face.
Le vieux prêtre reprit sans s'émouvoir — Vénérables frères, si vous deviez prendre si mal les choses, pourquoi vous êtesvous réveillés ?
Les Sept Dormants continuèrent quelque temps leur vie douloureuse et scandalisée.
Une tradition (suspecte, il est vrai) rapporte que deux d'entre eux tournèrent mal. Le plus jeune, Malchus, se laissa prendre aux artifices d'une femme perverse, à qui il parut plaisant de séduire un miraculé et d'avoir pour ami un jeune homme de deux cent vingt ans. Un autre. Maximien, prétendit rétablir dans sa pureté la religion corrompue. Il prêchait dans les carrefours, tonnant contre 1^ riches et les prêtres, et ne réussit qu'à se faire mettre en prison.
La douleur, la détresse et l'ennui des cinq autres Dormants en furent redoublés. Ils
comprirent qu'ils ne pourraient jamais s'accoutumer aux choses qu'ils avaient revues ; et, un soir, ils prièrent Dieu de les rendormir jusqu'au jugement dernier.
Le lendemain, on les trouva morts dans leurs cellules. Leurs visages avaient gardé « la ù-aîcheur des roses >.
Table deâ Matièteô
En Marge de l'Odyssée.
La Sirène 3
Le Mariage de Télémaque 23
LaConfesion d'Eumée. ....... 38
Réveil d'ombres 49
En Marge de I'Iliaob.
Thersite 63
L'Innocente diplomatie d'Hélène. ... 77
En Marge dc Zend-Avbsta.
Le Premier mouvement ....... 93
En Marge de l'Enéidb.
Anna soror . . • 107
Pallas, fils d'Evandre 120