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En marge du Temps

Ces chroniques, que le journal Le Temps a bien voulu accueillir, ont été écrites au caprice des événements et au hasard des souvenirs.

Elles trouvèrent parfois en vous un juge indulgent. Laissez-moi les placer sous votre patronage, maintenant qu'elles forment, sinon un livre, du moins un volume.

En voyant votre nom en tête de ces pages, le lecteur me fera confiance et croira à ma sincérité.

La popularité dont le théâtre fait briller la maréchale Lefebvre ne doit pas effacer le souvenir de son mari. Le prince consort de Mme Sans-Gêne mérite d'être honoré pour lui-même. Cet homme si brave était tout à fait un brave homme et le contraire d'un naïf. On s'imagine trop complaisamment qu'il était d'esprit un peu court ; les historiens caricaturistes lui feraient jouer volontiers le rôle du Ramollot de l'Epopée. Ce paysan alsacien était au contraire confit en finesse. Hoche, dont il avait été sergent instructeur, lui écrivait de Bonn, à la date du i3 germinal an V: « Les avis que tu peux me donner, mon cher Lefebvre, seront toujours de ceux que je suivrai le plus volontiers. Tu sais que ta franchise t'honore autant à mes yeux que ta valeur et tes talents. Eclaire-moi donc sur les hommes que tu appelles des flatteurs. Tu m'obligeras. » Si Hoche avait assez vécu pour devenir empereur, il n'eût pas manqué de nommer Le-

febvre membre du Sénat conservateur. A défaut de Hoche, Napoléon se chargea de ce soin.

Lefebvre est pour la postérité un « sympathique » , parce que, devenu maréchal, préteur du Sénat, duc et millionnaire, il resta peuple jusqu'à la moelle des os. Les grandeurs ne le firent changer ni d'âme ni d'orthographe. A-t-il prononcé la magnifique parole qu'on lui prête : « Je suis un ancêtre ! » ? C'est d'une rédaction un peu bien httéraire ; il a dû dire quelque chose comme cela, mais autrement et mieux. Un vrai mot de lui, c'est sa déclaration aux ingénieurs du siège de Dantzig : « Je n'entends rien à vos affaires. Fichez-moi un trou, et je me charge de passer 1 » Ici, il n'y a pas trace de Uttérature. C'est du Lefebvre pur.

Ceux qui aiment à déboulonner les renommées insinuent volontiers que l'honneur d'avoir pris Dantzig n'appartient pas à Lefebvre, mais à Chasseloup- Laubat. Il est sage, en ces délicates matières, de s'en rapporter à la compétence de Napoléon. La correspondance de l'empereur, en rendant justice à chacun, laisse au maréchal Lefebvre la meilleure part. « Je compte, écrivait le maître, que pour mon bouquet du i*"" mai, vous m'enverrez les clefs de Dantzig. » Et l'empereur ajoutait, sachant bien à qui il parlait: « C'est lorsqu'on veut fortement vaincre que l'on fait passer sa vigueur dans toutes les âmes. » Lefebvre voulait fortement être vainqueur. Parfois, un peu embarrassé parmi tant de techniciens, il avait ses heures d'indécision et d'angoisse. Le réconfort lui venait

avec le courrier impérial : « Je vous croyais plus de caractère et d'opinion... Chassez de chez vous, à coups de pied au c..., tous ces petits critiqueurs... Ne prenez conseil que de Chasseloup et de La Riboisière, et moquez-vous du reste... Ne doutez jamais de l'estime que je vous porte. » Même après la victoire, le maréchal tremblait comme un conscrit de la peur d'avoir mécontenté Napoléon. Il avait pourtant reçu ce satisfecit d'une simplicité sublime : « Je vous fais mon compliment de la prise de Dantzig. » Mais visà-vis du vaincu, le général prussien Kalckreuth, il craignait d'avoir exagéré la chevalerie. Le soldat de la Révolution s'était piqué de gentilhommerie envers un vétéran de la guerre de Sept ans. Le comte de Kalckreuth, élève de Frédéric, jouissait d'un bon renom dans l'armée française. En 1798, il avait permis aux Mayençais de sortir de la place avec les honneurs de la guerre. Sa générosité avait autorisé le déj&lé de ces troupes, que Goethe vit passer devant lui, « sérieuses et mécontentes, mais non abattues ni humiliées. Une colonne de Marseillais, petits, noirs, bariolés, déguenillés, s'avançait à petit pas ; on eût dit que le roi Edwin avait ouvert la montagne et lâché sa joyeuse armée de nains. Tout à coup, la musique fit entendre la Marseillaise. L'effet fut saisissant et terrible » . Nous devions à Kalckreuth, alors qu'il capitulait dans Dantzig, une égale courtoisie. Lefebvre le traita mieux encore qu'il n'avait traité les Mayençais. Le vieux seigneur prussien, rompu depuis l'enfance aux façons françaises, prit congé de

rennemi presque tendrement. Lorsque Suchet prononça à la Chambre des pairs, dans la séance du 12 juin 182 1, reloge funèbre du maréchal Lefebvre, il donna lecture de la lettre du comte de Kalckreuth à son vainqueur. Le « Nestor de l'armée prussienne » s'exprimait ainsi :

« Monsieur le maréchal, je ne laisserai point partir M. le général Jarry, dont j'ai tout lieu de me louer, sans remercier Votre Excellence de cet accompagnement et de toutes les bontés que vous m'avez manifestées. Je ne les oublierai jamais, monsieur le maréchal; j'attacherai désormais le plus grand prix à votre amitié... Je répète aussi ce que j'ai dit à M. le général Jarry, que je suis bien aise de ne pas avoir connu Votre Excellence principalement avant le siège; il m'en aurait trop coûté de m'occuper à vous faire du mal. Jouissez, monsieur le maréchal, partout où se tourneront vos pas, de vos succès, de votre gloire bien méritée, dans une félicité inaltérable. Quand je reverrai des Français, demander des nouvelles de Votre Excellence sera toujours une question initiative. C'est ainsi, mon respectable adversaire, que je vous fais mes adieux. »

Relire cette lettre, adressée par un soldat des anciennes guerres à un héros de l'armée nouvelle, ne trouvez-vous pas que cela repose des articles de M. Hervé? Lefebvre, sous sa rude écorce, se sentit atteint en plein cœur. Toutefois la terreur de n'être point approuvé par l'empereur troublait sa joie. Napoléon avait bien envoyé un mot d'ordre de généro-

site, (< voulant donner à Kalckreuth une marque particulière d'estime, due à son caractère et à la conduite qu'il a toujours tenue avec les Français ». Mais que dirait-il en apprenant que la garnison prussienne avait été autorisée à garder ses fusils ? Lefebvre écrivit à l'empereur pour expliquer sa conduite. La réponse ne comporte aucun blâme; à peine un regret s'y laisse-t-il deviner : « Je n'en suis pas moins très satisfait de vos services. Je vous en ai déjà donné des preuves que vous apprendrez aux premières nouvelles de Paris et qui ne vous laisseront aucun doute sur le cas que je fais de vous. »

C'était le duché. Le maréchal et Mme Sans-Gêne ne l'avaient pas volé. Un imbécile quelconque complimentait le nouveau duc de la magnificence de son costume : « Ma foi, oui, monsieur, lui dit Lefebvre, mon habit est superbe. Mais il y a vingt-cinq ans qu'il est commencé et il n'y a pas longtemps qu'il est fini. » Thiébault raconte, dans ses Mémoires, un autre trait qui montre chez le duc de Dantzig bien de la malice, sous la bonhomie du garde-française. Un parasite, qui dînait chez Lefebvre, s'extasiait sur la somptuosité du repas, sur la richesse des meubles, sur la vaisselle et sur le couvert. Le vieux soldat madré sentait l'envie percer à chaque mot. « Vous voudriez bien, s'écria-t-il, avoir tout cela I Je suis tout prêt à vous le donner. Allez vous mettre de l'autre côté de ma cour ; je vous tirerai deux cents coups de fusil; si après cela vous vivez encore, tout ce que vous admirez ici sera à vous. » L'invité trouva que

c'était trop cher. « Moi, lui dit le maréchal, j'ai gagné tout ce que vous voyez au prix de dix mille coups de fusil, qui m'ont été tirés de plus près que je ne vous les tirerais. » L'invité persista à refuser.

Le mari de Mme Sans-Gêne, avec quelques vertus, avait donc de l'esprit par-dessus le marché. Quelqu'un disait à Rapp: « Vous ne manquez pas de finesse, vous, avec votre visage innocent. » Rapp répondit: « Il y a un homme qui en a davantage. C'est le maréchal Lefebvre. — Pourquoi donc? — Parce qu'il a l'air encore plus bête que moi I ^ »

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