LE HURON AU CONGRÈS DE VERSAILLES
Pendant la nuit de mercredi dernier, il a été donné à l'hôtel des Réservoirs, déserté par les congressistes, un souper qui marquera dans les fastes de l'occultisme.
Quelques Parisiens des deux sexes recevaient l'hospitalité d'un savant audacieux qui excelle depuis quelque temps à dérober les secrets de l'au-delà. Le principal convive du docteur R... n'était autre que l'esprit, évoqué et matérialisé pour la circonstance, d'Hercule de Kerkabon, cet Ingénu, jadis débarqué de Huronie en Basse-Bretagne, dont M. de Voltaire a conté l'édifiante histoire.
L'Ingénu se comporta toute la soirée comme il sied à un Huron philosophe qui a mérité pendant sa vie mortelle l'honneur du baptême et le commandement d'une compagnie de cavaliers. Il venait d'assister dans la tribune diplomatique aux opérations du Congrès de Versailles. Aussi l'impatience était-elle grande de connaître ses sentiments. La première interrogation fut posée par une de nos plus char-
mantes comédiennes, désireuse de savoir pour quelle cause il portait à l'épaule gauche un nœud de rubans noirs.
« C'est, dit-il avec une mélancolie touchante par sa simplicité même, que je conserve dans l'autre monde le deuil de Mlle de Saint- Yves, qui fut pour moi, en celui-ci, la plus indulgente des marraines et la plus sensible des amantes. »
Les dames furent attendries. Aussitôt chacun des convives le pressa de questions,
« J'observe, répondit l'Ingénu, que les Français demeurent vifs et interrogants. Mais, ainsi que je le disais à la table du bon prieur de Notre-Dame de la Montagne, quand il me traita, en compagnie de son aimable sœur, du receveur des tailles et du plus curieux des baillis : comment voulez-vous que je vous réponde, quand vous m'empêchez de vous entendre ? »
Le reporter d'un grand journal du matin, s'emparant de la parole au nom de tous, somma le fantastique convive de se laisser prendre une interview. Il fallut lui traduire le sens de ce mot.
« J'admire, lit l'Ingénu, qu'un peuple dont le vocabulaire a été fixé heureusement par les écrits de M. Arouet, croit nécessaire de recourir à un terme étranger pour définir le penchant naturel des Français à l'indiscrétion. Mais le délicieux philosophe, qui fut mon père spirituel, enseigne que nous devons tout recevoir des Anglais. »
Ces paroles furent interprétées comme une allu-