DONIZETTI
qu'un disait devant lui que Rossini avait eu besoin de quinze journées pour composer le Barbier, Donizetti s'écriait gentiment : « Il est si paresseux I » L'improvisateur de Bergame réalisait le type du musicien abondant, illustre, amoureux, aimé. Un peu de désordre de moeurs augmentait son prestige. Ce que nous appelons vilainement « la noce » se nommait alors « l'abus des plaisirs ». Rien ne manqua à sa gloire, pas même une mort cruelle, dans le style du Tasse. Il disparut en i848, comme un météore, dans l'orage des révolutions.
Lucia di Lammermoor fut l'opéra troublant par excellence. 0 helV aima inamorata ! Flaubert se serait reproché, comme une inexactitude d'histoire psychologique, de griser Emma Bovary d'une autre musique. Cette tragédie, qui se termine par une cavatine, marque une date du sublime pervers. Ce mélodieux gargarisme a sécrété de subtils poisons. La Fille du régiment faillit être méconnue. Le public n'en comprit pas d'abord toute la beauté. Cela tint sans doute à ce que Marié crut devoir chanter faux le premier soir. Mais peu à peu toute l'humanité lyrique revint à résipiscence. En usant d'un ingénieux stratagème, Bayard et Saint- Georges forcèrent l'admiration à s'avouer vaincue. Grâce à la plus subtile des ruses, la Chanson des grenadiers du 21* fit son tour de France. Elle célébrait, cette chanson (Martiale .'), le régiment par excellence, terreur des maris et des amants, le seul, disait le texte, « à qui l'on fasse crédit dans les cabarets du monde entier » .
Pourquoi de tels privilèges, le dernier surtout, n'auraient-ils appartenu qu'au seul 21* et qu'aux seuls grenadiers ? Bayard et Saint-Georges, non par esprit de lucre, mais par souci d'équité, sentirent qu'il y avait là une injustice. Ils autorisèrent les tournées de province à modifier le poème : on changea le numéro du régiment idéal suivant les garnisons des différentes villes. Chaque cité connut ainsi l'illusion qu'elle possédait la garnison préférée des dieux. Tyrtée mondial et local à la fois, Donizetti subjugua les oC&ciers, alors que depuis longtemps il tenait les femmes. — Oui ou non, était-ce là de la gloire ?
Chères candeurs envolées I II y avait alors, comment dire ? de la beauté facile à suivre, tout un idéal portatif, à la ressemblance du « pays légal » et à l'usage des classes moyennes. Des hommes heureux et modérés se résignaient à n'avoir du génie que dans une certaine mesure. Ce beau secondaire répondait à un besoin d'équilibre social. Aujourd'hui, quand les Bovary veulent s'affoler, il leur faut au moins le deuxième acte de Tristan. Et encore ! Il paraît que le nirvanisme schopenhauerien ne suffit plus. C'est en musique que le progrès va le plus vite. Le sextuor de Lucia s'en est allé rejoindre le centre gauche au firmament des lunes éteintes. Il faut évidemment s'en féliciter... Mais que de choses ainsi se « donizettisent » I