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ERCKMANN-CHATRIAN

Un comité qui se distingue de ses semblables en ne faisant guère de tapage a entrepris d'honorer la mémoire d'Emile Erckmann. Un modeste monument va être élevé dans une rue de Phalsbourg à l'auteur principal du Conscrit de i8i3. Ce menu fait se dissimule humblement dans la pénombre des troisièmes pages. Il dit pourtant plus de choses qu'il n'est gros ; les commentaires qu'il inspire ne sont pas sans mélancolie.

Ne parlons point du lieu même où sera fixée l'image d'un écrivain qui chérit tendrement la France. Un des plus fervents poètes de la défense nationale exilé en Lorraine allemande ! A cette nouvelle les vieilles plaies se rouvrent. Mais le silence est la pudeur des deuils inconsolés ; nous avons là-bas d'ailleurs bien d'autres gloires captives...

Ce qui rend songeur, et profondément triste, c'est le peu qui reste, après quelques années, d'une renommée qui fut retentissante et d'un succès qui sembla d'airain. Et pourtant Erckmann-Chatrian

ont droit à un chapitre dans l'histoire de la littérature française. Ce chapitre, on ne peut Técrire qu'en consultant ceux qui étaient collégiens de 1862 à i865. Les circulaires libérales de ^ ictor Duruy permettaient enfin d'ouvrir dans les geôles scolaires quelques fenêtres sur Fair extérieur. Il nous était accordé de constituer, dans nos quartiers, de petites bibliothèques de récréation. Le Fou Yegof fut le premier livre qui enchanta nos jeudis soir. Il fallut en acheter, dans chaque étude, plusieurs exemplaires à la fois. On s'inscrivait d'avance pour assurer son droit de lecture ; ceux d'entre nous qui étaient fortement armés pour les luttes de la \ie, selon qu'ils avaient des dispositions pour la politique ou pour la conquête, se ménageaient un tour de faveur, soit en flattant le camarade bibliothécaire dans sa concupiscence des tartelettes, soit en le menaçant d'une raclée. Madame Thérèse et le Conscrit provoquèrent les mêmes enthousiasmes et suscitèrent les mêmes passions. Nous prolongions dans nos jeux les drames douloureux de ces belles histoires ; on était le sabotier Hullin, le contrebandier Marc Divès ; on s'organisait en compagnie de schlitteurs pour résister aux Croates ; la mission des Croates consistait à se laisser rosser largement... Erckmann-Chatrian furent nos Homères puérils.

Le dimanche, nous retrouvions encore les livres tant aimés sur les tables de travail de nos pères. La France entière adoptait ces robustes contes. Cependant les deux auteurs, étroitement unis, jouissaient

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de leur triomphe sans prendre place dans le Tout- Paris ; on ne savait d'eux que leurs œuvres. Ils demeuraient, en devenant fameux, presque inconnus et un peu lointains. Leur succès sentait bon l'air de la province et le travail tranquille ; on les accusa de déconseiller l'héroïsme ; ils répondirent, au jour de l'invasion, en donnant l'exemple des vertus de frontières. Relus pendant les heures de désespoir, les « romans nationaux », si bien nommés, réchauffaient les cœurs et rendaient la foi. Et puis, les années passèrent. Les bons consolateurs firent place à des écrivains plus brillants, plus habiles, plus artistes, moins salubres aussi et moins près du peuple. Leur réputation se démoda. Il se brouillèrent. Cette fraternité d'âmes aboutit à une laide querelle de propriété littéraire et à un échange de papier timbré. Le public, spectateur de cette lutte fratricide, en voulut à ses anciens favoris d'avoir eux-mêmes -déchiré leur légende.

Un procès de plus ou de moins entre gens de lettres devenus riches et célèbres, qu'était-ce que cela? On en a vu d'autres. Ce démêlé entre collaborateurs a obtenu ce qu'il méritait, le complet oubli. L'œuvre subsiste. Où en est-elle à cette heure ?

Cherchons dans les manuels et dans les bibliographies. L'historien littéraire, fût-il diplômé, met aujourd'hui de la coquetterie à traiter des sujets qui datent d'hier et à remuer des cendres encore chaudes. De bons, de gros, de savants livres abondent, très documentés, très consciencieux, où le génie de la

race est analysé depuis les balbutiements du romanisme jusqu'au volume de demain, de la Séquence de sainte Eulalie au récent sonnet néo-panthéiste. Voici un Précis d'histoire littéraire, vrai modèle de méthode patiente et de scrupuleuse impartialité ; une table des auteurs cités Taccompagne. Nous y cherchons les noms géminés d'Alexandre Chatrian et d'Emile Erckmann. — Rien ! — Prenons un autre répertoire, en plusieurs tomes celui-là : il nous entretiendra de Mlle de Scudéry et de la Calprenède, et dans son souci d'être complet, préservera l'ombre plaintive de Léo Lespès de l'ingratitude du genre humain. D'Erckmann-Chatrian pas un mot !...

N'est-ce donc pas un titre au droit de cité littéraire que d'avoir instruit, ému et ravi par milliers de jeunes et de vieux enfants ? Vivent les journalistes d'autrefois pour écrire l'histoire de leur siècle sous la dictée et pour peindre les choses de l'esprit en regardant la nature vivante I Notre maître, le prince de la Presse, J.-J. Weiss, ne s'y est pas trompé. Si le double nom d'Erckmann-Chatrian vient sous sa plume, il les louera « d'avoir publié une série d'idylles intimes ou héroïques qui leur assurent l'une des plus belles et des plus pures renommées de leur temps ». Et comme il ne craignait pas un peu d'hyperbole, ce grand défroqué de l'agrégation, il osait écrire de Madame Thérèse : « C'est une des œuvres les plus originales et les plus poétiques de la fin du xix^ siècle. » Voilà qui venge de

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l'indifférence des manuels les deux poètes de Tépopée des bonnes gens.

Quel dommage que le Jui/" po/onaw soit si connu dans tous les mondes ! S'il était possible de le faire jouer sur invitations, devant un public non informé, on pourrait tenter une épreuve curieuse. En disant d'abord que cette pièce est traduite du russe, on lui assurerait une situation de chef-d'œuvre. Ce serait lui faire un sort vraiment français.

GIOSLÈ CARDUCCI

Bologne Aient de faire à son poète Giosuè Carducci de magnifiques adieux. Le génie latin s'entend à organiser des funérailles. Rappelons-nous le jour oh nous avons conduit Victor Hugo au Panthéon. Malgré l'intervention inespérée des Béni-bouffe- toujours, cette pompe française participait de la grandeur romaine. Dans notre Paris aux cent visages, la montagne Sainte-Geneviève, avec ses grands palais municipaux, sa tour austère et la splendeur païenne de son temple, semble une colline de Rome importée chez nous.

C'était bien le cadre qu'il fallait à l'apothéose d'im surhomme de latinité. Le cortège funèbre de Carducci a traversé aussi un paysage saturé d'histoire. Les deux tours penchées, chères au poète, Asinella et Garisenda, dialoguent ainsi dans une des Odes barbares : « Moi, Asinella, je surgis du cœur de l'Italie au milieu d'un jaillissement d'hymnes. Je vis Dante lever sa jeune tête vers nous. » Et Garisenda répond : « Quand je surgis, moi, je soupirai

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en me souvenant du passé et j'inclinai mon front sur les ruines et sur les tombes. »

La cité de Bologne n'a-t-elle pas raison de vouloir garder le poète à l'ombre des deux tours ? Pourquoi faire voyager sa dépouille ? Une inscription au Panthéon de Rome, une statue à Santa-Croce de Florence et les cendres dans la terre natale, ne serait-ce pas la solution élégante du problème de piété patriotique que discute la presse italienne? Cette combinazione ne blesserait personne. Elle a chance de réussir : les choses d'Italie s'arrangent toujours. Sur cette terre de la politique, les passions finissent tôt ou tard par se fondre dans le sentiment de l'unité. Une des plus vieilles dynasties du monde mène le deuil de ce républicain. Ce poète difficile, dont la muse était hautaine et distante, est pleuré par les simples. Cette nation a la religion de sa gloire. Chez tout passant qui s'est découvert devant le char funèbre de Carducci, il y a quelque chose de la majesté du peuple romain.

Et pourtant c'était hier à peine que cet homme, comblé d'honneurs officiels, épouvantait les âmes innocentes. Notre collaborateur, M. Michel Delines, nous rappelait que VInno a Satana fut d'abord un objet d'horreur et de scandale. Ce dithyrambe rationaliste, imprimé pour la première fois en i863, ne se trouvait pas chez les libraires. Peu de gens avouaient l'avoir lu. On crut le poète atteint de démence, en l'entendant s'écrier : « C'est à toi, principe immense de l'être, matière et esprit, raison et

sens, c'est à toi que va mon vers d'un élan hardi, ô Satan ! n II existe, au pays de Machiavel, des accommodements entre le Maudit et les puissances du ciel. Une des dames les plus pieuses de la maison de Savoie devait accepter que le poète damné lui dédiât le Luth et la lyre.

Pour nous autres Français, ce satanisme, tout philosophique et littéraire, est une vieille connaissance. Théodore de Banville, aussi compétent en poésie que bon catholique et peu révolutionnaire, écrivait jadis : « Deux écrivains possèdent des natures essentiellement poétiques : ce sont MM. Louis Veuillot et Proudhon, les deux implacables adversaires de la poésie et des poètes. Dans un morceau merveilleux d'inspiration lyrique, M. Proudhon, qui n'a jamais lu un vers, s'est rencontré, presque idée pour idée, avec les Litanies de Satan, de M. Charles Baudelaire. »

Le bon Banville parlait peut-être légèrement en affirmant que Proudhon ne lisait pas de poèmes. Quel est le livre, vers ou prose, que Proudhon n'ait pas cru devoir dévorer pour satisfaire sa boulimie de la connaissance? Quant à lui, Banville, assurément il pratiquait peu les Contradictions économiques. Mais son instinct ne le trompait point quand, poète lui-même, il disait à Proudhon : « Vous en êtes un autre 1 »

A la fin du deuxième volume de la Justice, Proudhon s'abandonne sans mesure à son péché favori, la prosopopée. Il aimait à interpeller Dieu directe-

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ment, fût-ce à propos de l'impôt et du crédit. Ce paysan comtois avait fait ses humanités dans la Bible. Lorsqu'il ne prenait pas l'Eternel à témoin ou à partie, c'était le diable qu'il évoquait, « l'infatigable esprit d'analyse qui interroge et contredit sans cesse ». Et comme ce génial barbouilleur de papier était possédé de tous les démons, et surtout de celui du style, rhéteur toujours, et parfois poète jusqu'au lyrisme le plus haut, il lui arrivait de s'exprimer en strophes de prose : « Viens, Satan, viens, le calomnié des prêtres et des rois, que je t'embrasse, que je te serre sur ma poitrine ! Il y a longtemps que je te connais, et tu me connais aussi. Tes œuvres, ô le béni de mon cœur I ne sont pas toujours belles ni bonnes, mais elles seules donnent un sens à l'univers et l'empêchent d'être absurde. Que serait sans toi 1^ justice .î^ un instinct; la raison? une routine; l'homme? une bête. Toi seul animes et fécondes le travail ; tu ennoblis la richesse ; tu sers d'excuse à l'autorité; tu mets le sceau à la vertu. Espère encore, proscrit I »

Traduisez cela en beaux vers italiens et vous obtiendrez une Ode barbare : « 0 forza vindice délia razionel... »

Proudhon a donc été sataniste, et même carducciste avant Carducci. Sa prose est-elle plus belle que l'hymne du grand poète bolonais ? Pour oser se prononcer, il faudrait connaître parfaitement non seulement la langue italienne, mais encore le dialecte savant que parlait Carducci et tous les secrets de sa

métrique. Est-ce à dire qu'il faille accuser l'auteur de V Hymne à Satan de plagiat ? Oh I la chétive et laide querelle I II est d'ailleurs infiniment probable que Carducci lisait peu Proudhon. Les Italiens du Rlsorgimento ne fraternisaient guère avec le terrible chercheur de noises, qui, seul dans la presse révolutionnaire, s'était prononcé contre l'unité de l'Italie. Songez que cet incorrigible blasphémateur se plaisait à traiter Mazzini de « sectaire » et Garibaldi de « cerveau vide » . Il ne se bornait pas à écrire sataniquement, il vivait le satanisme. A l'exemple du prince des rebelles, Proudhon était banni de tous les lieux. Nous ne prétendons rien conclure. Mais on a, après tout, ne fût-ce que pour mieux ressembler à la Rome maternelle, son orgueil de Gallo-Romain. Tout au plus oserons-nous dire qu'il est peu d'aspects de l'esprit humain, vérités ou sophismes, prières ou blasphèmes, élans de révolte ou extases de foi, qui n'aient trouvé leur forme, et quelle forme I en littérature française.

DONIZETTISME

Le procès intenté à la Société des Auteurs par les héritiers de Donizetti va rendre un peu, un tout petit peu de lustre à une gloire mélancoliquement défraîchie. A défaut de cavatines, Tombre du maître de Bergame devra se contenter de plaidoyers. Où est le temps oiî Rubini, en lançant son fameux Maledetto sia Vinstante ! faisait frémir les dames des premières loges ? Elles ne frémissent plus si facilement, les « belles pleureuses » 1 Si elles sont toujours belles, elles ne daignent plus pleurer pour si peu.

Son dernier regain de renommée, Donizetti le dut à cet excellent Bertrand, qui s'avisa le premier, voici tantôt quinze ans, de démocratiser l'Opéra. Cet aimable Parisien avait passé longtemps pour un homme sans doctrine sociale, qui se contentait de diriger heureusement les Variétés. Il résolut un jour de faire pénétrer le beau dans les couches profondes du sufirage universel. Il promit d'inspirer à la foule le goût du grand art. C'est pourquoi il donna la Fa-

vorite tous les dimanches avec une ferveur méritoire et une douce obstination. Les couches profondes ne comprirent point ce que Bertrand faisait là pour elles ; elles refusèrent de se mobiliser. Les bonnes gens qui vinrent entendre la Favorite au rabais ne se recrutèrent que dans le monde des employés et dans le commerce de détail. Le prolétariat ne se rapprocha point de Donizetti. Peut-être flairait- il en cet idéal quelque chose d'orléaniste et d'aboli. Léonore exhala sa dernière roulade dans les bras du petit capitalisme bourgeois.

Le philosophe JoufTroy, que Bertrand n'avait point relu, a écrit des pages profondes sous ce titre : Comment les dogmes Jinissent. Qui nous dira comment et pourquoi finissent les chefs-d'œuvre ? A quel mystérieux moment et pour quelles causes inconnues l'admiration publique se déprend- elle d'un beau ? Si jamais homme passa pour un génie aux yeux de ses contemporains, ce fut Donizetti, en 18^0. Il consolait l'Europe du silence de Rossini. Bellini venait de mourir ; il le remplaçait sur les pianos en deuil. Soixante opéras, un Miserere, un Requiem, et des sonates, et des quatuors, du tragique, de l'élégiaque et du bouffe, du rire et des pleurs, de la terreur et de la gaieté, il fournissait et bâclait tout. Cette facilité, dont aujourd'hui on lui fait un crime, passait pour une adorable insolence ; on lui savait gré d'écrire un acte et de l'instrumenter en moins de huit jours. Il lui avait fallu une semaine pour concevoir et achever Don Pasquale. Comme quel-

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