LES BESICLES DU PÈRE CHARDIN 12S
leur chair, de leur sang, de leur âme que les artistes envoient au marché annuel. Il exhortait les critiques à rindulgence et à l'équité. « De la douceur, messieurs, de la douceur ! » répétait-il au fougueux Diderot, prompt aux généralisations meurtrières comme un journaliste pressé qu'il était. Et il terminait par cette véridique et triste parole : « Celui qui n'a pas senti la difficulté de l'art ne fait rien qui vaille. Celui qui, comme mon fils, l'a sentie trop tôt, ne fait rien du tout. » Sa conclusion semblait un refrain : « Adieu, messieurs. De la douceur I »
Chardin ne se fâcha qu'une fois : un laquais de Crozat lui ayant parlé insolemment, il le jeta dans l'escalier. Tout le reste de son existence obéit à cette loi de la douceur qu'il prêchait à la presse de son temps. Il trépassa avec les besicles magiques sur son bon gros nez de chien fidèle. Le 6 décembre 1779, Doyen écrivait à un ami : « M. Chardin a reçu le bon Dieu. » Nous sommes tranquilles sur la manière dont il accomplit son éternité. Il est impossible qu'on n'aime pas la vraie peinture française au paradis aussi bien et mieux encore qu'elle n'est aimée sur la terre. « On s'arrête devant un Chardin, disait Diderot, comme d'instinct, comme un voyageur fatigué de sa route va s'asseoir, sans presque s'en apercevoir, dans l'endroit qui lui offre un siège de verdure, du silence, des eaux, de l'ombre et du frais. » Quelle admirable définition de l'art de Chardin dans ces deux mots : « Du silence 1 »