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LES BESICLES DU PÈRE CHARDIN

un gilet à fleurs pour aller danser au bal du quartier. La mignonne Marguerite Sainctar lui prit le cœur. Elle passait pour avoir du bien. Les parents de Chardin trouvaient assorti ce mariage entre leur académicien et une héritière. Au cours des fiançailles, Marguerite perdit sa famille et sa fortune. Chardin le père, qui n'était que menuisier du roi, lui découvrit aussitôt moins de charmes. Chardin fils persista à la voir à travers ses lunettes enchantées. Il la conduisit à Saint-Sulpice, et de leurs deux misères il essaya de faire un bonheur.

Fragile bonheur qui ne dura pas ! La jeune femme épuisée, maladive, mourut au bout de quatre ans, laissant au pauvre veuf un fils à élever.

L'éducation de cet enfant mal venu, ce fut la seule folie que se permit Chardin . Il rêva pour son fils une carrière comme celles de M. Van Loo, de M. de Troy, de M. Niatoire, du latin et du grec, le prix de Rome, l'école des élèves protégés, la commande royale, tout le fastueux officiel de la grande peinture. Pierre Chardin avait de génie tout juste ce qu'il en faut pour faire un raté. Mauvaise tête, fumeuse et troublée ; trop d'intelligence pour ne pas se sentir impuissant, trop de vanité pour en convenir. La seconde femme du père est-elle absolument innocente du naufrage lamentable de cette vie ? Chardin s'était remarié, en prose cette fois, avec une voisine déjà mûre, propriétaire d'un immeuble et veuve d'un ancien mousquetaire. Le pastel de Marguerite Pouget, que le maître exposa avec son propre portrait au Salon de

1776, nous révèle une rusée ménagère, aux lèvres minces, vrai type de Normande énergique, dont la tendresse ne devait pas être le défaut. Solide tâcheronne avec cela, probe et entendue, qui aidait son mari à remplir les fonctions de trésorier de l'Académie. L'illustre Compagnie manquait de ressources ; son budget s'équilibrait Dieu seul et le roi savaient comment. Mme Chardin mettait un ordre de fourmi dans cette comptabilité de cigales. « Sans ses secours, écrivait Chardin à M. d'Angiviller, j'aurais été souvent fort embarrassé de bien des détails de cette place très étrangère aux arts. » C'est à merveille, mais quel accueil put bien recevoir de cette caissière modèle l'orphelin ombrageux et taciturne qu'était le petit Pierre?... Sans doute nous calomnions cette bonne dame, sous prétexte que son image est inquiétante. Peut-être ne fut-elle pour rien dans la fin tragique du pauvre fruit sec de l'école de Rome, qui s'alla noyer à Venise, par désespoir de n'être point un homme de génie. D y a un mot de Chardin, douloureusement sincère et très profond, où tout le drame de la vie de son fils se laisse deviner. Chardin se promenait au Salon avec Diderot et d'autres gens de lettres. Déjà les artistes redoutaient et récusaient les critiques, déjà prompts aux apothéoses et aux anathèmes. Mieux que personne, Chardin connaissait ses compagnons de rêve, leurs besoins, leurs passions et leurs misères. Ses pairs l'avaient choisi pour placier des tableaux de l'exposition. Il savait par expérience que ce n'est pas seulement de la peinture, mais de

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