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LEURS VEUVES

de l'Etre suprême. Quand il la connut, alors qu'elle tenait le linge à l'hôtel Saint-Quentin, il lui avait promis « de ne l'abandonner et de ne l'épouser jamais )). Ce double engagement fut strictement exécuté. L'Assemblée nationale et la Convention n'y regardèrent pas de si près ; elles prirent Thérèse en tant que veuve légale et lui accordèrent douze cents livres de pension. Les vingt et quelques années pendant lesquelles dura ce veuvage sont mal connues. Thérèse aurait donné pour continuateur à Jean- Jacques un palefrenier irlandais, nommé John, dont l'histoire a trop respecté l'incognito. Il ne nous déplairait point d'être documenté sur John. On entrevoit bien sa psychologie, et tout permet de supposer qu'elle ne manquait pas de simplicité; il possédait probablement une santé meilleure que celle de Rousseau, avec des sentiments plus conservateurs. Mais on n'instruit pas le procès d'un mort sans étudier les pièces de son dossier. L'énigme de John demeure irritante. On prétend qu'il mangea dans les cabarets la rente nationale et en rossa sans retenue la titulaire. On raconte encore que sous le Consulat, Thérèse, en haillons, mendiait à la porte de la Comédie- Française. Tendait-elle la main aux passants en qualité de veuve Jean-Jacques ou de veuve John? Ce sympathique palefrenier était-il mort?... Peut-être apprendrons-nous un jour ou l'autre que John fut un grand calomnié...

Calomniée, après tout, Thérèse l'a bien été, elle aussi, dans une certaine mesure ! Le service quoti-

dien des malaises et des humeurs de Jean-Jacques exigeait, en somme, quelque chose qui ressemble presque à de la vertu. Voltaire en parlait à son aise, quand il reprochait au « chat huant » de Genève d'avoir « une chouette » pour compagne. Une duchesse eût hésité à accepter l'emploi. Voltaire faisait de la personnalité de Thérèse un de ses principaux griefs contre Rousseau, Dans le poème de la Guerre civile, il se plaît à désigner la gouvernante de son ennemi sous le pseudonyme désobligeant de « Vachine ». Rousseau, qui, au demeurant, eut le beau rôle dans ce duel de haine, craignit ou dédaigna de riposter.

Il eût pu le faire. Au point de vue de la « Vénus ancillaire », le châtelain et le vagabond n'avaient rien à se reprocher ni à s'envier. Mme Denis portait des atours plus coquets que Thérèse et mettait du rouge pour jouer les princesses de tragédie. Mais la « Marie-Louise » du seigneur de Ferney mérita-t-elle plus de lauriers que la pauvre Levasseur ?

Ce qui sauve Mme Denis, c'est son comique. Cette grosse petite mère réjouie, qui cuisinait génialement et mangeait de ses plats jusqu'au danger de mort, désarme à force de bouffonnerie. « La nièce de Voltaire est à mourir de rire », disait Mme d'Epinay. Et l'aimable mauvaise langue d'ajouter aussitôt, pour qu'on n'en ignore : « Elle adore son oncle en tant qu'oncle et en tant qu'homme. Voltaire s'en moque et la révère. » Il devait en avoir secrètement peur;

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