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LEURS VEU\^S

elle était colérique et tapageuse. Au fond, elle se tenait moins bien que Thérèse. Quand Voltaire résolut d'émigrer en Prusse, elle exigea d'être du voyage. L'oncle, bon gré mal gré, écrivit à Frédéric et demanda même, pour les frais de mobilisation de sa nièce, un crédit supplémentaire de mille louis. On a beau être roi, c'était payer un peu cher le plaisir de voir de près Mme Denis. Frédéric se déroba à cette joie, en usant d'une formule bien digne d'un philosophe diplomate qui goûtait les peintures et les phrases françaises : « Je serai fort aise, réponditil à Voltaire, que Mme Denis vous accompagne, mais je ne le demande pas. » Ce n'est pas mal pour un Prussien.

Cette joyeuse boulotte, d'une laideur farce, était galante au besoin. Les méchantes gens prétendent <ju'elle distingua quelques-uns des innombrables hôtes de son oncle. A quarante-sept ans, elle prit feu pour un beau major, Samuel de Constant, auteur •d'un ouvrage intitulé Laure de Germosan ou Lettres de quelques personnes de Suisse. Un livre à lire. Marmontel déclare qu'elle était « aimable avec sa laideur ». On l'accusait, après boire, d'être particulièrement renseigné.

Ni Voltaire ni Rousseau ne furent heureux en veuves. Voltaire eut son John. La bonne petite Mme Denis, dès qu'elle eut hquidé l'oncle, épousa, dans l'ardeur de ses soixante ans, un ancien soldat, commissaire des guerres, François, dit Duvivier. Elle aimait les mihtaires. Ce fut un scandale dans

le monde de la philosophie. Diderot, ayant rencontré rheureuse Mme Duvivier au bras du successeur de Voltaire, écrivait à un ami : « Elle était dégoûtante de bonheur. »

François, dit Duvi\ner, gagnerait à être mieux connu. Lui aussi, il est calomnié. Serait-il vrai qu'il battait Mme Denis, étant moins facile à intimider que Voltaire ? Une enquête s'impose.

0 John, ô François ! qui nous dira si vous étiez dignes de votre impertinent bonheur? Héritiers de deux hommes de génie, vous fûtes tous deux vraiment aimés pour vous-mêmes. La httérature n'y était pour rien. Ah ! les heureux gaillards que ce John et que ce François !

On célébrera très prochainement, dans la jolie petite ville de Coutances, une fête qui sera celle de l'ancienne marine. La statue de TourviUe va se dresser sur la place du Parvis, en face de cette merveilleuse cathédrale dont les hautes tours guident les navigateurs. Coutances revendique Tourville. On a cru longtemps qu'il était né au manoir de la Vallée, sur le domaine de sa famille. D'impitoyables archivistes ont découvert qu'il fut baptisé à Paris, dans l'église Saint- Sauveur ; il fut enseveli à Saint-Eustache. Mais il revint toujours en son vert pays du Gotentin. Cet homme de la mer chérissait les gras herbages encadrés de haies vives. La Normandie entend ne céder à personne ce grand Normand.

Grand Normand et grand Français, s'il en fut jamais 1 Voilà une statue dont l'inauguration pourra se célébrer dans un esprit parfait de communion. Nous ne croyons pas qu'il soit possible de conspuer personne pour honorer cette haute et pure gloire. Tout au plus sera-t-il licite d'adresser quelques paroles

amères aux Marocains. Tourville fut la terreur des Barbaresques. L'heure est favorable à l'exaltation de son souvenir.

Ces héros de la vieille marine poétique méritent toutes les adorations. Tourville est peut-être le plus complet de tous et le plus magnifiquement simple. Il n'y a pas une tache dans cette vie. Sa biographie exigerait un chartiste doublé d'un poète ; à vrai dire, eUe n'est pas écrite encore. Jusqu'en ces dernières années, on a dû se contenter des Mémoires apocryphes publiés au xviu*^ siècle par l'abbé Magron, un assez fade roman dans le goût galant d'Amsterdam. M. Delarbre, trésorier général des Invalides de la marine, nous a donné un excellent h\Te, avec pièces justificatives, qui satisfait l'esprit, et c'est beaucoup déjà. Mais Tépopée de cette existence héroïque attend toujours son chanteur. On sait que le ton épique est sévèrement interdit à nos jeunes historiens ; une austère discipline les protège contre le péché de littérature.

Les « Enfances Tour>ille )^ demanderaient un Alexandre Dumas documenté. On dirait un conte pour les veillées des gens de mer. Le petit gentilhomme portait, depuis l'âge de quatorze ans, la croix blanche à huit pointes. Ce cadet devait être chevalier de Malte. Aux environs de sa vingtième année, on l'embarqua sur une galère de la Religion. Il était tout rose et tout blond, avec l'air d'une jolie demoiselle déguisée en corsaire. Les gabiers parlaient de le renvoyer aux chambres des dames. Il prit une hache

et tapa sur les Turcs. On jugea ce moinillon digne de changer de confrérie ; M. d'Hocquincourt en fit son lieutenant.

De son premier abordage à son dernier commandement, Tourville ne cesse de grandir. Le génie de la guerre maritime s'allie dans cette âme à la religion de l'obéissance. Louis XIV disait de son amiral du Levant : « Voilà l'homme qui m'a obéi à la Hogue. » Il disait cela sans remords, avec l'inconscience superbe d'un professionnel du commandement. Tourville avait prévu la défaite. L'ordre était de combattre quand même : il combattit. Les bureaux sont seuls responsables d'un désastre qui garde la beauté des victoires.

Tourville, depuis la mort de Seignelay, s'entendait mal avec les commis du secrétariat de la marine. Ce terrible manieur de haches était ménager de la vie des matelots. Il exigeait de bonnes munitions. Il se plaignait un jour que la poudre qui lui était expédiée ne portât point le boulet assez loin. Les bureaux lui firent une réponse sévère : « Que s'il ne trouvait pas aux boulets assez de portée, il n'avait qu'à se rapprocher plus près de l'ennemi. » Le rédacteur de cette instruction demeure inconnu.

Le roi accueillit noblement le fier vaincu des journées de la Hogue. « Monsieur l'amiral, lui dit-il, je suis très content de vous et de toute la marine. Nous avons été battus, mais vous avez acquis de la gloire et pour vous et pour la nation. Il nous en coûte quelques vaisseaux ; cela sera réparé Tannée qui

vient, et sûrement nous battrons les ennemis. » Le rapport de Tourville à Pontchartrain se terminait par cette phrase grandiose : « Je n'ai manqué que par une trop grande ponctualité des ordres contenus dans mes instructions et par le mallieur des vents, qui, m'ayant retardé de mon côté, ont facilité en même temps la jonction des ennemis. » Il eût dédaigné de récriminer.

On le fit maréchal l'année suivante, le même jour que Gatinat. Saint-Simon assistait à la remise des bâtons. Tourville a trouvé grâce devant ce féroce démolisseur de renommées. « La France perdit le plus grand homme de mer, de l'aveu des Anglais et des Hollandais, qui eût été depuis un siècle, et en même temps le plus modeste. Ce fut le maréchal de Tourville, qui n'avait pas encore soixante ans. Tourville possédait en perfection toutes les parties de la marine, depuis celle du charpentier jusqu'à celles d'un excellent amiral. Son équité, sa douceur, son flegme, sa politesse, la netteté de ses ordres, les signaux, et beaucoup d'autres détails particuliers très utiles qu'il avait imaginés, son arrangement, sa justesse, sa prévoyance, une grande sagesse aiguisée de la plus naturelle et de la plus tranquille valeur, tout contribuait à faire désirer de servir sous lui et d'y apprendre. »

Nous sommes certains qu'à Coutances les discours officiels seront éloquents à souhait. Il nous a même été permis de prendre connaissance d'un fort beau poème qui sera lu devant la statue. M. Maurice

Olivaint, président du Tribunal de Goutances, a chanté Tourville en poète de race. La page de Saint- Simon mériterait aussi les honneurs d'une lecture publique. On cite volontiers de lui les choses méchantes et cruelles. Il fut mauvais avec tant de génie qu'on oublie à quel point il était capable d'exceller dans la louange. Lorsque le modèle en était digne, le profond peintre se reposait de la manière noire.

Saint-Simon choyait chez Tourville le fils d'un vieil ami de son père. Il mettait au compte de sa famille la gloire de ce joli chevalier de Malte devenu vice-amiral de France et général des armées navales de Sa Majesté : « Il voyait mon père assidûment quand il était à Paris, et avec un respect qui lui faisait honneur. Je me souviens de la joie de mon père quand il fut maréchal de France et de celle qu'il témoigna en l'embrassant. »

Le plus brave des marins de l'ancienne France était un brave homme. Saint-Simon l'aÉQrme. Il faut le croire sur parole lorsqu'il dit du bien de quelqu'un. Tourville lui avait gagné le cœur. « Avec moi, tout jeune que j'étais, ce maréchal me voyait, et en toutes occasions et en tous lieux affectait pour moi une déférence qui m'embarrassait souvent. »

Et dans son incommensurable orgueil, Saint-Simon ajoute ingénument : « Ce n'est pas pour lui une petite louange. »

... L'auto stoppe : le chauffeur a soif, et il y a des chapiteaux romans à voir dans l'église. Nous troublons de tous les bruits de notre halte la paix d'un dimanche villageois. C'est im gracieux bourg du Cotentin, au sommet d'une colline parée du velours vert des herbages. La grande place est blanche de soleil ; une fontaine en occupe le centre, la plus modestement rurale des fontaines, avec un engin hydraulique d'un style innommable. Cette pompe s'appuie à [une pyramide, que surmonte un vague objet mystérieux. Un de nous parvient à découvrir qu'il y eut là jadis le simulacre d'une tête humaine. A q\iel souvenir était consacré cet hermès campagnard ? On distingue à peu près la forme de ce qui fut un buste masculin, mais de quelle époque et de quel travail 1^ Tout modelé s'est effacé sous les bonnes pluies normandes. Un vestige de perruque nous révèle que ce dieu terme est postérieur aux croisades. Qui est-ce donc ? Ce [rébus votif finit par nous intri-

guer. Une fillette aux cheveux pâles vient remplir son double seau. Les dames lui donnent du chocolat pour gagner sa confiance. On lui demande le nom du bonhomme de marbre. « Sais pas, mon bon m'sieu ! C'est saint... comment dire? Un saint, quoi ! Sais plus quel saint 1 . . . »

Le problème devint angoissant. A quel saint nous vouer, pour identifier le pieux personnage moderne qui mérita d'être canonisé ici en effigie ? Un promeneur nous tire d'embarras, peut-être le clerc du notaire ; c'est un aimable indigène, dont les manières se ressentent encore du certificat d'études primaires. Ce lettré nous prodigue les renseignements ; il nous révèle que la borne-fontaine est couronnée d'un buste de saint... Evremond.

Nous sommes dans la commune natale de Charles de Saint-Denis, sieur d'Evremond ; cette masse amorphe représente le grand homme de la localité. Avec Bœdeker, un peu de bonne volonté et beaucoup d'imagination, nous aurions pu deviner que c'était lui.

Charmant homme, qui n'abusa jamais de rien, et qui aujourd'hui encore se plaît à faire un usage modéré de la gloire. On ne lui reprochera point d'importuner la postérité. Il vécut plus de quatrevingts ans, et toujours à flanc de coteau, à quelques mètres au-dessus des pensées vulgaires et un peu au-dessous du génie, pas le premier venu et point un grand homme. Sa petite compatriote qui vient puiser de l'eau sous son buste commet une inno-

cente erreur en le prenant pour un saint ; ce fut quelque chose de moins et de mieux : tout à fait un sage.

Un sage très humain qui avait appris la sagesse à l'école de la folie. D'ahord fringant et piafiFeur, ainsi qu'il convenait d'être à un enseigne de cavalerie, issu de bonne race guerrière ; fine lance et fine langue, escrimeur de salle d'armes et de ruelle, maniant le propos railleur et la botte secrète avec une adresse magistrale, redouté des hommes et chéri des belles. Louis XIY le haïssait et Ninon l'a aimé. Les circonstances firent de ce curieux hardi sinon un révolutionnaire, du moins un homme d'opposition. Une lettre du sieur de Saint-Evremond, confisquée par la police de Colbert, critiquait la paix des Pyrénées ; c'en était assez, même après la mort de Mazarin, pour encourir la disgrâce royale. Que reprochait Saint-Evremond à la politique du roi de France ? D'avoir conclu la paix trop tôt, sans épuiser le succès, d'avoir négligé l'occasion de prendre les Flandres. Pas plus tard qu'hier, un maître historien reprenait cette critique à son compte et regrettait fc cette plus grande France » que Louis XIV eût pu créer. Saint-E\Temond avait le coup d'oeil du politique et de l'avenir dans l'esprit. Chez le brillant officier philosophe, la colère royale a peut-être tué un homme d'Etat.

Cette âme libre eût été dépaysée dans les geôles magnifiques de Versailles. Condamnée à l'exil, elle s'en fit une habitude et une volupté. En un siècle de

domestication universelle, Saint-Evremond incarna une vertu désapprise : l'indépendance.

Indépendant, il le fut absolument, mais sans fracas, sans rhétorique, sans pose et sans phrases. Il sut être un mécontent et un banni de bon goût.

La vie anglaise finit par lui plaire. Lorsque le roi se décida à lui pardonner, il préféra demeurer à Londres, avec ses livres, quelques amis de choix et la compagnie de cette Hortense Mancini, dont il s'était fait le chevalier. Tout en méditant sur les secrets de la grandeur romaine, il fila l'amour courtois aux pieds d'une dame mûre jusqu'à l'âge de quatre-vingt-six ans. Il perdit son adorée duchesse ; on disait qu'Hortense s'était empoisonnée en voyant sa propre fille lui être préférée par un amant. Cette mort tragique désespéra le bon vieillard ; il écrivit à un ami : « Assurément, elle disposait de ce que j'avais plus que moi-même. Les extrémités où elle s'est trouvée sont inconcevables. Elle a eu tant d'indifférence pour la vie qu'on aurait cru qu'elle n'était pas fâchée de la perdre. Les Anglais, qui surpassent toutes les nations à mourir, la doivent regarder avec jalousie. »

L'ancien railleur ne s'essaya plus qu'à bien finir. Peu à peu, cet ironiste avait connu le prix de l'indulgence et la beauté de la douceur. Il murmurait :

Je perds le goût de la satire ; L'art de louer malignement Cède au secret pouvoir de dire Des vérités obligeamment.

Dire des vérités obligeamment, ce fut tout cet homme délicieux. Sainte-Beuve, qui adorait les renommées discrètes et les génies de demi-teinte, a dit de Saint-Evremond : « C'est un esprit de première qualité pour le bon sens et qui sait entrer dans toutes les grâces. » Si jamais la gentille commune de Saint-Denis-le-Gast voulait remplacer la borne-fontaine de sa grande place par un monument plus solennel, elle pourrait emprunter au critique des Lundis cette inscription lapidaire.

Mais quoi ! voyez-vous le monument de Saint- E-\Temond mis au concours ? Il se commettrait des excès de zèle. Des gens bien intentionnés se rencontreraient pour faire prédire la Révolution française au patito d'Hortense Mancini. Laissons les choses en l'état ; elles sont mieux ainsi. Ce terme défiguré parles pluies, dont il faut deviner le secret, n'est-ce pas ^Taiment Timage de ce défunt esprit de la vieille France, qui ne laisse de lui qu"im nom illustre et une œuATe oubliée ? Saint-Evremond n'aurait que faire d'une autre pompe, fût-elle expiatoire. « Le vaste est toujours un >"ice », disait-il prudemment.

... Mais voici lauto qui remplit Tair de sa menaçante musique de départ. Le chauffeur est content ; il a identifié différents cidres. Et nous aussi, nous sommes heureux d'avoir salué un joli symbole en traversant le pays normand.

RÉPARATION A RÉRANGER

Il est rare que les membres du gouvernement soient lyriques, même pendant les vacances. Quelques-uns d'entre eux l'ont été abondamment ces jours derniers. Nous sommes loin de nous en plaindre. Nous avons vu d'abord le moins sentimental de nos ministres s'attendrir, en fort beau langage d'ailleurs, au souvenir de sa jeunesse et à la vue de son coin natal. Le même jour, à l'autre bout de la France, le chef de l'État rendait un peu de lustre aux grâces fanées de Réranger. C'est une bonne action, presque courageuse, que M. Fallières a accomplie là. Cette renommée, jadis triomphale, se prescrivait tout doucettement. Pour interrompre la prescription, il ne fallait rien de moins que le fait du prince. Notre président de la République vient d'exercer, à l'égard de Réranger, la plus précieuse de ses prérogatives : celle de faire grâce à un condamné. Protéger un poète contre l'ingratitude, c'est plus méritoire, et moins facile, que de dispenser un apache de l'échafaud. La mémoire de Réranger va-t-elle échapper

au couperet de cette implacable guillotine invisible qui se nomme Tindifférence ? Est-ce une commutation de peine ? Il est à craindre que ce ne soit qu'un sursis.

Aimer Béranger ! Comme ce sentiment semble loin de nous ! Il serait intéressant, et navrant aussi, d'interroger sur la vente du chantre de Lisette la chambre syndicale de la librairie. L'œuvre du chansonnier tombera, l'an prochain, dans le domaine public ; les éditeurs ne se disputeront guère l'héritage. Cinquante ans auront suffi pour ensevelir dans le silence un des bruits les plus retentissants qu'ait faits sur terre la voix d'un chanteur.

A vrai dire, la génération actuelle n'y est que pour très peu. Lorsque Béranger mourut, en 1867, il ne faisait plus depuis longtemps que se regarder mourir. Un tout autre idéal, profondément aristocratique, exaltait les poètes d'alors ; le lyrisme savant et livresque se détournait avec dédain de la chanson. En politique, Béranger n'était plus le porte- voix d'aucun parti. Le bonapartisme victorieux boudait le barde de l'Oncle, qui était resté muet pour le neveu. Les républicains l'accusaient d'avoir stupéfié la conscience du peuple avec le narcotique de la légende. L'Eglise en voulait au libertin, la philosophie au bondieusard, les artistes du vers au rimeur lâché, les vieilles gens au bonnet rouge incorrigible, les jeunes au vaincu résigné, les femmes au roquentin fourbu. Il eut néanmoins un bel enterrement. La Sûreté générale lui infligea des obsèques policières ; on ne

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