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HONORÉ D'URFÉ

au régime rafraîchissant de la politesse pastorale. La France d'Henri IV était lasse de rugir. De son besoin de bêler, elle créa une élégance, et de tous ces bêlements à l'unisson d'Urfé eut l'heureuse fortune de faire un chef-d'œuvre.

Car VAstrée mérite le nom de chef-d'œuvre, ou alors ce nom ne veut plus rien dire. Lorsqu'un écrivain enchante son siècle, le ravit et l'affole parce qu'il l'exprime, s'il n'est pas un maître, qu'est-ce que la maîtrise ? J'entends bien l'objection : « UAstrée ne se lit plus ! » Voilà en vérité une belle raison de mépriser un livre ! Lorsqu'il s'agit des curiosités littéraires, nous ne sommes pas assez bibelotiers. On recherche les reliquaires du xu* siècle pour y serrer des cravates et l'on transforme les colombes eucharistiques en vide-poches ; posséder dans sa salle de billard le chefd' un saint le plus souvent hideux, devient le signe d'une intellectualité raffinée. Cette fureur d'antiquailles a même donné naissance à une de nos industries les plus prospères. C'est à merveille, mais les vieilleries de la pensée ont leur charme aussi. h^Astrée, c'est un des monuments les plus vénérables du musée des âmes, quelque chose comme un vieux miroir où tout un monde reconnut son image, et dont la clarté s'est ternie. Sous l'épaisse couche de poussière et d'oubli, vous découvrirez, en regardant bien, le visage de la France ancienne, toute dolente encore de la Ligue, dont un suave récit d'amour berçait la convalescence.

C'est long, désespérément long, pour notre automobilisme cérébral, mais les lecteurs du marquis d'Urfé

n'étaient point pressés. Ils dégustaient une première partie de leur cher roman et ils en attendaient la suite pendant quatre ou cinq ans. Pour tromper leur curiosité, ils relisaient les volumes parus. L'auteur se fût d'ailleurs reproché comme un manquement au code de l'amour de précipiter son dénouement. Il sentait bien que tôt ou tard Céladon devrait épouser sa bergère. Le bréviaire de « Thonneste amitié » aboutissait fatalement aux délices permises de Thymen. Sans doute, mais Céladon ne souffrant plus et Astrée consentante, autant tarir les eaux du Lignon ! A force de reculer les noces de ses héros, Honoré d'Urfé trépassa sans les avoir mariés. Il laissa cette besogne prosaïque à son secrétaire. Peut-être avait-il contre l'institution du mariage une secrète rancune. Une légende, dans le goût pastoral et espagnol, prétendit longtemps qu'il avait secrètement aimé damour la femme de son frère et souffert mille morts, ni plus ni moins qu'un berger des temps druidiques, dévoré par cette passion coupable. Patru et Huet, évêques d'Avranches, se sont attelidris sur ce beau crime. L'érudition moderne a déchiré ce poème de ses mains impies. Il est exact que le marquis d'Urfé épousa la femme de son frère ; toutefois il ne 1 avait pas aimée du jour où elle était devenue sa belle-sœur, pour plusieurs raisons, dont une suffirait : il n'avait à cette époque que neuf ans. L'aventure conjugale de l'auteur de VAstrée verse à flots le désenchantement. Le frère aîné d'Honoré, Anne, marquis de Bagé, épousa Diane de Chàleaumorand, lorsqu'elle avait treize ans. Elle était belle,

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mais le latin du pape explique pudiquement pourquoi l'époux de cette superbe personne abdiqua au bout de vingt années de désunion. « Ob impotentiam et frigiditatem ipsius Annœ », dit le document pontifical prononçant la nullité du mariage. Anne d'Urfé préféra entrer dans les ordres. Alors Honoré se dévoua pour que la dot de sa belle-sœur ne quittât point la famille. Il recueillit toute la succession de son frère, femme et fortune : un bloc. Diane de Châteaumorand manquait de mansuétude et de propreté ; elle faisait coucher dans son lit une meute de lévriers; elle portait, pour garantir la fraîcheur de son teint, un masque enduit de substances fétides ; sa beauté, dont elle était si vaine, s'acheva en obésité monstrueuse. Honoré d'Urfé était le poète de la patience, mais il avait tant dépensé de cette vertu dans la littérature qu'il ne lui en restait plus pour la vie privée. Il congédia cette bergère ; il se sépara de corps, non de biens disent les mauvaises langues, et rentra dans son cher idéal où les gens ne se marient qu'à la dernière extrémité. Il a peint merveilleusement Céladon, mais l'âme avisée du berger Hylas habitait en lui. Cet Hylas ne perd aucune occasion de blasphémer la constance ; c'est le seul habitant de la vallée du Lignon qui soit expéditif. Entre nous, je soupçonne le bon d'Urfé d'avoir toujours eu pour Hylas une inavouable préférence. Sous les règnes d'Henri IV et de Louis XIII, les hommes de lettres excellaient à peindre des sentiments qu'ils n'éprouvaient point

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