CHODERLOS DE LACLOS 19S
filles, et encore ! Et puis nous connaissons maintenant toute la vie et toute l'âme de ce vaincu de la destinée. Sa correspondance publiée par M. de Chauvigny, le livre généreux de M. Emile Dard nous ont révélé le Laclos réel, un homme brave et un brave homme, à tout prendre, dont le vice était d'avoir à la fois toutes les aptitudes au service de toutes les ambitions. C'est infiniment trop pour parvenir. Lorsqu'on peut successivement écrire un livre immortel, renverser une monarchie, exceller dans la conservation des hypothèques, inventer les boulets creux et remplir les fonctions de général d'artillerie, on demande trop à la renommée. La gloire aime les compartiments ; Laclos exigeait d'elle toute une armoire. Elle l'a mis dans un coin, pour lui apprendre.
C'est un siècle après sa mort qu'on a su que l'abominable romancier des Liaisons dangereuses était le plus amoureux des maris et le plus tendre des pères de famille. Les contemporains de Laclos lui donnaient généreusement l'âme de Valmont. Ce prétendu démoralisateur envoyait à son fils des instructions sans pédantisme et d'une adorable bonhomie ; on dirait un Sénèque qui aurait lu la Nouvelle Héloïse. Ce pseudo-roué écrivait à sa femme, après vingt ans de mariage, des lettres de fiancé. Elle avait été délicieusement jolie, mais pour un Valmont, c'eût été une raison médiocre de l'aimer toujours. Cette charmante Marie-Soulange Duperré s'attristait de vieillir : l'embonpoint menaçait sa quarantaine. Le
bon époux eut, pour la consoler, cette trouvaille : <( De toi, plus il y en a, et mieux c'est! » lui écrivit-il. Il n'y a rien à pardonner à l'auteur des Liaisons dangereuses ; les œuvres sincères n'ont besoin d'aucune amnistie. Mais dans la prochaine édition de ce livre, si longtemps calomnié, on pourrait encore imprimer cette phrase que le capitaine Lespagnol écrivait au premier consul : « Le général Laclos est mort victime de son zèle et de son dévouement pour sa patrie. »
HONORÉ D'URFÊ
Un comité, où siègent fraternellemeiit des écrivains, des députés et un évêque, entreprend de rendre hommage à la mémoire du bon marquis Honoré d'Urfé. L'auteur deVAstrée n'a point de statue. Ses derniers admirateurs déclarent qu'ils se contenteront d'un buste. L'emplacement est déjà trouvé : ce sera la rustique commune de Virieu-le-Grand (Ain), dont Honoré habita le château, aujourd'hui en ruines, et où il écrivit la bible de l'amour courtois. En bonne justice, il faudrait deux bustes : celui de Virieu et un autre au pays du Forez, sur les rives du « doulx coulant Lignon », où Céladon pensa se noyer. La vraie patrie spirituelle du marquis d'Urfé est là, dans le décor de l'héroïsme pastoral. Il adorait son gentil Lignon dont les eaux coulent comme sa prose fluide : « Belle et agréable rivière du Lignon, sur les bords de laquelle j'ai passé si heureusement mon enfance, et la plus tendre partie de ma première jeunesse, quelque payement que ma plume ait pu te faire, j'advoue que je te suis encore grandement redevable, pour tant de contentement receu le long de ton
rivage, à Tombre de tes arbres feuillus et à la fraîcheur de tes belles eaux ! » Le lieu inspirateur de d'Urfé est le Forez ; le domaine des ducs de Savoie fut seulement son cabinet de travail. Où convient-il le mieux d'honorer un écrivain : au paradis de son rêve ou au purgatoire de sa copie ? Dans le doute, nous demandons deux bustes, au risque de prendre leur dimanche à deux sous-secrétaires d'Etat.
L'aimable commande pour un sculpteur respectueux des vieux styles ! Honoré d'Urfé était charmant. Une gravure du cabinet des estampes présente le type accompli du héros pour nymphes : toison léonine, yeux fendus en amande, moustache meurtrière, barbiche soyeuse se perdant dans l'ample collerette et le petit doigt de la main gauche coquettement détaché. A vrai dire, ce portrait pourrait être celui d'un joli sot. D'Urfé n'était pas encore l'inventeur du roman français, mais seulement un figurant assez pâle de la farce lugubre de la Ligue. Dire que ce blondin devait écrire plus de quatre mille lignes et travailler pendant vingt-cinq ans à un conte dont les personnages n'exercent aucune autre profession que le désir 1 Était-il donc devenu un professionnel passionné de la littérature ? Point: simplement un hgueur ralhé, qui, ayant pris sa retraite, écrivait pour faire quelque chose. Il eut certainement du génie sans y prendre garde, et l'extraordinaire bonheur de tenir la plume sous la dictée de sa génération. « Cet ouvrage que la paix a fait naistre », disait-il lui-même de son Astrée. Une société, saignante de la guerre civile, se mit