LE BARON TAYLOR
philanthropie une profession. Aucune secte n'a droit d'accaparer son souvenir. En politique, c'était un incrédule respectueux. Entre son berceau et sa tombe, la France changea une \ingtaine de fois de félicité constitutionnelle. Toute la gamme des couleurs, sans parler des demi-teintes, se développa sous ses yeux. Il n'eut pas le loisir de s'offrir une opinion classée. Une fois pour toutes, il choisit le parti du bien public, et il lui demeura fidèle, sous l'averse des révolutions. Il ne méprisait pas les gouvernements, étant de trop bonne éducation pour cela. Les gens en place lui apparaissaient comme des factionnaires qui montaient toujours la même garde, avec des uniformes variés. Pour conserver ses entrées dans les bureaux, il avait besoin d'être en bons termes avec les ministres. Aussi honora-t-il tous les régimes de sa confiance. Avant lui, d'autres hommes avaient adopté cette philosophie supérieure aux nécessités de leur avancement. Chez Taylor, l'athéisme politique avait la beauté d'une vertu. Ne demandant jamais rien pour lui-même, il traversa, la conscience et la tête hautes, les antichambres des grands de la terre. Lorsqu'il venait les solliciter, il leur fournissait des occasions de grandir encore. Sa faveur dura de Louis XVIII au président Grévy. Il ne voyait point de différence appréciable entre les incarnations successives du pouvoir. Il nous semble que la présence de M. Viviani devant son monument ne doit lui causer aucun étonnement. Le baron Taylor, s'il
était encore de ce monde, aurait déjà adressé à notre ministre du travail et de la mutualité plusieurs demandes d'audience, cordiales et impérieuses. Peut-être, en entrant chez le ministre, le salueraitil du titre d'Excellence, mais ce serait la seule incorrection qu'il se permettrait. En l'entretenant de quelque projet, interrompu par la chute de M. de Martignac, il lui donnerait Timpression d'un contemporain. Cet homme a vécu près d'un siècle sans pouvoir vieillir : il était de toutes les générations à la fois.
Par ses manières, par son costume, par sa courtoisie, par sa verte allure de grand seigneur familier, il demeurait toutefois de la Restauration. L'ancien garde du corps persistait quand même. Il conserva, quant à l'attitude, le style de l'époque où il avait pris conscience de lui-même. Pour le voir vraiment sous son jour, il faut le chercher dans l'élégant chef-d'œuvre de Heim : La distribution des récompenses du salon de 182^. Il y semble un peu perdu, parmi les curieux illustres qui se tiennent debout, sur les banquettes, au fond du Salon carré. A quel titre Taylor figure-t-il dans la cour artistique du nouveau roi ? Il venait d'obtenir une médaille de deuxième classe, mais déjà la peinture ne suffisait plus à ses énergies.
Non loin de lui, on aperçoit Charles Nodier. Les deux amis viennent de publier la première série des Voyages pittoresques dans l'ancienne France. Quelle belle compagnie de libres esprits, et que