LE BARON TAYLOR 20S
ces gens-là étaient intelligents, dans toutes les directions et à tous les souffles ! Taylor, cet ancien militaire de tenue si correcte, a vagabondé à travers tout le territoire pour chasser au chef-d'œuvre. Ce peintre, hiérarchiquement médaillé, est un auteur dramatique applaudi. Cet homme de tradition est en art et en littérature un romantique d'hier. Il a signé avec l'ami Nodier un drame en cinq terribles actes, qui a eu deux cents représentations : Bertram ou le Château de Saint- Aldohrand. La foule a fêté ce tragique, importé d'Angleterre. Le bon ministre de FEvangile, Robert Mathurin, un pasteur byronien qui partageait sa vie entre les psaumes de l'Eglise anglicane et des histoires de brigands, était ignoré du public parisien ; Taylor et Nodier ont traduit le plus frénétique et le plus innocent de ses ouvrages. La sombre tragédie de Bertram a enthousiasmé le jeune Victor Hugo. Taylor a fait jouer encore les Vampires et Luca Gaurocio ou le Nécromancien. Demain, commissaire royal à la Comédie-Française, il bouleversera la littérature en lançant la bombe Hernani. Il contraindra Charles X à laisser représenter la plus subversive des pièces, le Mariage de Figaro ; il osera rappeler au vieux monarque le temps où il était un jeune fou qui protégeait cette canaille de Beaumarchais ; contre Charles, il se réclamera du comte d'Artois. Homme de toutes les audaces, il donnera Tartuffe « avec les costumes du temps »... A l'avant-garde des idées, en tête de toutes les nouveautés généreuses, on le retrouve, ce baron
Taylor, n'ayant peur de rien, ne cassant rien jamais, esprit plein d'avenir, toujours de l'opinion d'après-demain. Le théâtre affranchi, nos richesses d'art divulguées, les monuments historiques confiés à la piété publique, la beauté de la France révélée aux Français, quels progrès n'a-t-il pas signés ? Et puis, toutes ces belles besognes accomplies, sans morgue, sans phrases, avec l'aisance d'un dilettante qui s'amuse, il a choisi comme divertissement final d'enseigner aux hommes l'art de s'entr'aider. A-t-il jamais prononcé le mot de « réformes » ? Ce n'était pas dans son vocabulaire. Il acceptait tels quels les hommes, les choses, les gouvernemenls, les révolutions, les réactions, le bloc d'hier, d'aujourd'hui et de demain. Tout lui était bon à faire de la bonté. C'est un des plus nobles exemplaires d'humanité qui soient sortis de la fabrique française.
Qui a-ton invité à la cérémonie du terre-plein de l'Ambigu ? Tout le monde ? — C'est risquer encore d'oublier quelqu'un.