En mission dans l'Ouest Canadien
Je viens justement de finir la lecture de vos charmantes mémoires. J'espère sincèrement que mille autres lecteurs auront le même plaisir.
Vos cinquante ans dans l'Ouest canadien ont été fructueux, même s'ils vous semblent sans incidents. Vos paroissiens aussi, surtout ceux des paroisses de Vegreville et de Lamoureux, en ont joui beaucoup. Vous n'avez pas seulement contribué au bien-être spirituel de vos gens mais aussi à leur bien-être social, les encourageant quand les temps étaient durs et gardant leur moral haut,
Les curés de campagne sont obligés de faire plusieurs choses que ceux qui demeurent dans les villes et les plus grands villages n'ont que rarement l'expérience. Ceci contribue à une plus intime connaissance entre les pasteurs et leur peuple, et l'esprit familial qui en résulte augmente l'union et la solidarité de la paroisse.
Il serait difficile d'exagérer en parlant du zèle et du dévouement des premiers missionnaires de France dans l'Ouest du Canada. Leur charité était universelle et leur formation religieuse ne laissait rien à désirer. Les travaux et les sacrifices qu'ils endurèrent, leur patience et leur persévérance dans toutes sortes de conditions, sont difficiles d'imaginer pour nous de ces temps-ci avec les améliorations annuelles des chemins et autres commodités, Vos mémoires vont nous aider tous à apprécier leur valeur et à stimuler la gratitude que certes nous leur devons.
Espérant que votre livret recevra la grande circulation qu'il mérite et priant Dieu de vous bénir, je demeure
Votrestout dévoué en N.-S.,
24 Archevèque d'Edmonton
M. l'Abbé H. Garnier Vegreville Alberta
AVANTPROPOS
11 m'est arrivé, maintes fois, de raconter quelques épisodes de la vie missionnaire à laquelle j'ai été mêlé.
Ces histoires vécues, plaisantes souvent, dramatiques parfois, semblaient captiver la curiosité de mes auditeurs. Presque tous me faisaient la même réflection: “Père, vous devriez écrire vos mémoires. Ce serait intéressant de lire le récit de vos travaux de mission et des aventures qui les ont accompagnés ."
J'avoue très simplement n'avoir jamais songé à entreprendre un travail de ce genre, car j'ai toujours pensé que le rôle joué par ma pauvre personne fut de minime importance.
Tous les missionnaires, oblats, jésuites et autres qui depuis une soixantaine d'années ont exercé leur ministère dans les provinces de l'ouest, ont eu les mêmes difficultés et les mênes aventures. Au travail spirituel, {ls ont dû ajouter le travail manuel et manier à l'occasion la scie ou la hache,
Afin de porter aux malades, aux isolés le secours de leur ministère, ils ont entrepris des voyages parfois longs et difficiles et certes, pas en auto, comme de nos jours! Ils ont bravé les tempêtes de neige, parcouru des chemins défoncés par la pluie - quand il y avait des chemins! Ils ont enduré la faim, la soif, l'isolement. ..oui, l'isolement, ce grand ennemi du missionnaire obligé de rester seul pendant des Semaines, des mois. Les, vaillants apôtres du grand nord sont deneurés des années entières sans rencontrer un confrère à qui parler, à qui confier leurs peines, leurs espérances ou leurs joies. Et peu nombreux sont ceux qui ont transmis à la postérité le récit de leurs travaux et de leurs difficultés.
Si donc j'ai entrepris le récit de mes activités passées, c'est surtout pour ne pas laisser dans l'oubli l'histoire des débuts pénibles de quelques paroisses, l'effort des premiers colons auxquels j'ai apporté Le secours de mon ministère en collaboration avec d'autres confrères; c'est aussi pour fixer certaines dates de fordations d'églises, d'institutions qui sont l'honneur des catholiques et des Français de l'Ouest Canadien.
Eh! puis, j'ai pensé également aux parents qui me restent en France. J'entends leur douce insistance, je sais leur désir de connaître en détail la vie errante de leur frère, de leur cousin qu'ils ont entrevu brièvement lors de ses visites rapides au pays natal.
C'est pourquoi je dédie ces quelques pages: À ma soeur Claire qui pendant de longues années s'est dévouée au service des églises et du prêtre; à mes cousins et cousines de France, qui s'intéressent à mes travaux; aux Filles de la Providence, qui furent une vraie providence pour moi dans les missions
de la Saskatchewan et au début de la paroisse de Végreville, en Alberta.
Que les Soeurs de la Charité d'Evron trouvent aussi mon souvenir dans ces pages, puisque ensemble et avec le P.A. Bernier. mon cher et vieux compagnon, nous avons travaillé à la fondation et la construction de l'hôpital général St.Joseph, à Végreville.
Ces pages n'ont pas la prétention d'être un chef-d'oeuvre littéraire, mais plutôt ma modeste contribution à la petite histoire de ma patrie d'adoption: le Canada.
HG.
LA BOURGOGNE, pavs du bon vin -patrie de saints ill .tres.
Dans le monde entier on connait la Bourgogne, dont les crus généreux sont universellement estimés. Qui n'a pas entendu louanger les vins tels que le Chambertin, le Chablis, le Nuits
St. Georges, ete.
Sous un autre aspect, peut-être connait-on moins cette province, dont la gloire principale est d'avoir donné à l'Eglise, une multitude de saints illustres, Pour ne nommer que les plus connus, citons:
Sainte Clotilde, reine de France.
Saint Bernard, fondateur de l'Abbaye de Clairvaux.
Sainte Marguerite Marie qui a propagé le culte du Sacré-Coeur,
Sainte Jeanne de Chant2l, fondatrice des Visitandines,
Saint Didier, évèque d'Auxerre.
Saint Hugues, abbé de Cluny.
Saint Jean Baptiste Marie Vianney, "le saint Curé d'Ars", si populaire de nos jours: proclamé patron du clergé des paroisses.
Catherine Labouré, née en Bourgogne à Fain les Moutiers.
Saint Pierre Chanel, martyr, originaire du département de l'ain.
Nous pourrions de plus, citer toute une ptétade de Saints, de Bienheureux, moins célébres, moins connus, qui ont illustré ce coin de la France.
Les hommes célèbres sont aussi nombreux. Quelques noms entre plusieurs:Sont nés en Bourgogne: Bossuet, Lacordaire, Lamartine, le maréchal Vauban, le maréchal Davout, 1e musicien Rameau, etc.
Sans vouloir prétendre à la célébrité, c'est dens le sud de cette province que je suis né, le 17 décembre 1877, dans un petit village nomé Tossiat, paroisse du diocèse de Belley, Ain.
Mes souvenirs d'enfance sont bien lointains et forcément imprécis. Cependant je me souviens que j'étais très timide, J'allais avec plaisir aux classes de catéchisme, car je rencontrais là des camarades de mon âge. Nous étions heureux d'entourer M. le Curé, d'écouter ses leçons et de chanter des cantiques sous sa direction,
Par contre j'avais une certaine répugnance pour l'école du village, où les grands garçons m'effrayaient par leurs jeux et leurs manières quelque peu rudes.
Après les heures de classe, j'aimais aller rejoindre les petits garçons de mon âge, et jouer à cache-cache entre les contreforts de l'église paroissiale.
Parfois nos jeux se déroulaient autour de la fontaine centrale encadrée de quatre énormes platanes. Qu'il faisait bon en été, jouer à l'ombre de ces arbres aux larges feuilles qui nous protégeaient contre l'ardeur du soleil. Au dessus de nos têtes des centaines de moineaux piaillaient à qui mieux mieux et semblaient vouloir participer à nos ébats.
Mes parents, modestes commerçants du village s'intéressaient vivement à mon avancement à l'école et veilleient avec tendresse à mon éducation première. Ils m'ont appris à obéir fidèlement. obéir: c'était encore à cette époque, une vertu essentielle de la vie familiale,
Je devins orphelin à l'âge de 12 ans. Une de mes tantes, soeur de ma mère me recueillit chez elle à Ambutrix, tandis que mes trois soeurs, plus jeunes que moi, allaient demeurer dans d'autres familles de la parenté.
Il y avait à Ambutrix, un bon curé, l'abbé Clerc, qui s'intéressait particulièrement à la jeunesse. Il nous réunissait souvent pendant les soirées d'hiver, pour nous apprendre le plainchant et les cantiques. C'est dans l'église de ce petit village que je fis ma première communion. Une de mes tantes m'avait acheté un magnifique cierge, que je devais porter aux différentes cérémonies de la journée. M. le Curé m'avait choisi pour lire la Consécration à la Sainte Vierge. Heureux, mais inquiet, je me demandais comment j'allais m'acquitter de cet acte solennel en présence de toute la paroisse réunie. Grande était mon émotion. Enfin, grâce à la bonne Vierge, à qui s'adressait la prière de tous 1es nouveaux communiants, tout se passa très bien.
M. l'abbé Clerc s'occupa spécialement de mon avenir, 11 fut l'instrument de la Providence, en me dirigeznt vers la Congrégation des Chanoines Réguliers de Dom Gréa, qui recevait de jeunes Oblats pour les initier à la vie religieuse. Lui-même me conduisit chez les Chanoines Réguliers à Saint-Claude dans le Jura en Juin 1690.
Dans cette école apostolique, il y avait toujours une douzaine d'enfants de 10 à 12 ans. Ils apprenaient le latin, participaient dans une certains mesure à la vie de 1a communauté.
Pendant que j'étais chez les jeunes Oblats, on nous annonça un jour, l'arrivée de deux petits Canadiens qui venaient d'outre mer pour se joindre à nous. Ils étaient conduits par le Rév. P. Don Benoit qui les avait enrôlés dans son premier voyage d'exploration au Canada. Pensez si nous étions intrigués et impatients de voir ces nouveaux compagnons. Deux Canadiens!
Notre jeune imagination s'ingéniait de toutes les façons pour se représenter la figure de ces frères venant d'un pays considéré par nous, comme au début de la civilisation. Quand arrivèrent Auguste Bernier et Antonin Dubuc, tous deux de Saint- Boniface, Manitoba, nous fümes tout à fait rassurés en les trouvant 'de même apparence que nous tous. Peut-être avaient-ils dans leur langage un petit accent spécifique, mais non déplaisant, accent agréable même, qui ne manquait pas d'exciter notre curiosité.
de fis chez les Chanoïnes Réguliers, mes études classiques. A 16 ans j'étais élève finissant de philosophie. C'est à cette époque que je vins au Canada pour ne pas interrompre mes études par le service militaire.
Tout Français valide, âgé de 21 ans, était astreint au service militaire pendant trois ans. Le gouvernement de la République donnait cependant aux étudiants la faculté d'émigrer à l'étranger avant l'âge de 18 ans, dans le but de poursuivre leurs cours, à condition de signaler leur présence chaque année, au Consul français de leur pays d'adoption,
Je vins donc au Canada en juin, 1896. J'ayais comme compagnons de voyage deux autres confrères: lé Frère J.B. Morlat et le Frère P. Benoit; ce dernier était le neveu de Dom Paul Benoit. Nous étions sous la conduite de Dom Augustin Delaroche, maître des novices à la maison-mère de Saint-Antoine en Dauphiné, r
A cause de certaines difficultés matérielles, la communauté des Chanoines Réguliers s'était transportée de Saint-Claude à Saint-Antoine dans le département de l'Isère, dans la vieille province du Dauphiné.
Il y avait là une ancienne Abbaye des moines Antonins,
C'était une vaste construction à quatre étages. Une fois restaurée elle s'adaptait parfaitement aux besoins des Chanoines Réguliers.
La communauté à cette époque comptait environ 80 membres: profès, scolastiques, novices et jeunes oblats,
Le souvenir de notre arrivée à Québec et Montréal est encore vivant dans mon esprit. Nous fimes tres intrigués de trouver ces deux villes copieusement pavoisées de drapeaux, où 1e tricolore dominait nettement. On nous expliqua qu'un événement de très grande importance et sans précédent venait de se produire: l'élection de Wilfrid Laurier, peu après acclamé Premier ministre du Canada. C'était en effet, la première fois qu'un Canadien-Français occupait ce poste élevé. T.ute la population de langue française manifestait sa joie et sa fierté à l'occasion de cetté grande victoire. Et tous comptaient sur le prestige de Laurier pour le règlement de certaines questions en litige, spécialement le sort des écoles cathoïTiques du Remi toba.
Fraîchement débarqués sur la terre canadienne, nous n'étions pas au courant des affaires publiques. Nous avons appris dans la suite que pour la fameuse question des écoles manitobaines, Wilfrid Laurier s'en tira par un compromis qui ne donna satisfaction à personne, Les Canadiens-français du Manitoba eurent à lutter pendant de longues années pour obtenir les quelques lambeaux de liberté qu'ils possèdent actuellement.
il AUX PORTES DE L'OUEST
Mais trève à la politique; pour le moment occupons nous de nous rendre à destination, c'est-à-dire à Notre-Dame-de-
Lourdes, au Manitoba, où est située la maison principale des Chanoines Réguliers.
Afin de voyager de façon économique, selon nos maigres moyens d'alors, nous avions acheté des billets de colon, et entrepris un voyage de quatre à cinq jours, assis sur des bancs de bois, comme
c'était la mode pour les émigrants à cette époque.
Malgré le manque de confort et notre maigre connaissance de la langue anglaise, nous arrivons sains et saufs à Saint-Boniface où nous attendait le Rév. P. Dom Benoit. 11 nous conduisit à la résidence de l'Archevêque, Mgr Langevin nous fit un accueil très cordial et fort encourageant.
Par une heureuse coincidence lors de notre arrivée se trouvait en nême temps de passage à Saint-Boniface, Mgr Grandin en route pour la France et l'Italie. Le vénéré Prélat nous parla de ses missions de l'Ouest et nous confia dans ce court entretien son désir de se voir remplacé sur le siège de Saint-Albert. Mes enfants, nous dit-il, je me fais vieux, ma mémoire s'en va et je suis obligé parfois de réciter le Pater pour me rappeler les mots de la langue dans laquelle je dois parler". Cette rencontre nous a vivement impressionnés car nous avions entendu souvent parler de cet admirable missionnaire,
Poursuivant notre voyage, le lendemain nous prenions "les chars" pour Rathwell et Notre-Dame-de-Lourdes, paroisse située à 75 milles au sud-ouest de Winnipeg, dans la montagne de Pembina. Les Chanoines Réguliers possédaient à cet endroit une maison très prospère et un personnel religieux d'une trentaine de membres; prêtres, étudiants dans les ordres mineurs et quelques frères convers. Dom Paul Benoit était le fondateur de ce monastère et en fut le supérieur pendant de longues années. Grand, sec et d'un aspect ascétique, il incarnait dans sa personne toute la rigidité de la Règle et de la stricte observance; s'il avait eu de la barbe, on l'aurait pris pour Saint-Benoit en personne.
Dans la communauté, on menait de front les études classiques, les cours de philosophie et de théologie, le chant complet du bréviaire, le travail manuel à certaines heures et le service des paroisses. Dom Benoit avait le titre de curé de Notre-Dame-de-Lourdes. Il avait pour assistants ou vicaires les Pères prêtres qui étaient aussi professeurs.
11 y avait à quelque distance de Notre-Dame-i-Lourdes trois paroisses administrées par les Chanoines Réguliers, résidant dans ces paroisses, Ces maisons étaient appelées: prieurés. Tels étaient Saint- Alphonse, Saint-Léon et Saint-Claude. Les Pères desservaient aussi plusieurs autres missions sans résidence.
C'est à Notre-Dame-de-Lourdes que je terminai ma philosophie et que je fis le cours entier de théologie, sous le docte magistère du Rév. P. Dom Benoit, docteur en philosophie et en théologie. Comme nous l'avons déjà mentionné, outre les études et le travail manuel, il y avait le chant complet du bréviaire. On se levait à minuit pour chanter Matines et Laudes. Puis vers deux heures on retournait prendre du repos jusqu'à six heures.
Après la toilette matinale, chant de Prime, messes privées, communion pour les ordres mineurs, et déjeuner. À huit heures: Tierce, messe solennelle avec diacre, sous-diacre et acolytes tous les jours, puis chant de Sexte.
A neuf heures, étude et classe jusqu'à l'heure du dîner. Puis récréation et travail manuel selon l'aptitude de chacun. Vers deux heures, étude et classe. À quatre heures, chant de None et Vêpres. Etude, puis souper ou collation à six heures. De sept à huit heures, réunion de toute la communauté pour la récréation et la lecture des nouvelles.
La journée se terminait par le chant tres impressionnant de
Complies. Tout cet ensemble d'études, de travail et d'observances organisé par le restaurateur des Chanoines Réguliers, Dom Gréa, renfermait certainement des beautés liturgiques insoupgonnées du public. Seuls, ceux qui en connaissaient .a merveilleuse disposition, pouvaient en apprécier la grandeur et la beauté.
Le chant de l'office avait pour moi un tel attrait et un tel charme que je ne pouvais supporter d'en être privé. Parfois, j'accompagnais le prêtre dans les missions, et malgré la fatigue de la journée, je préférais à mon retour au monastère, me lever à minuit pour chanter les Hetines rec 1a coununauté, plutôt que réciter mon office en particulier,
Cette vie de travail et de prière jointe au ministère paroissial était observée avec ferveur par la communauté de Notre-Dame-de-Lourdes. Par ce qui précède, on peut facilement se rendre compte de ce qui se passait à 1a maison-mère de Saint-Antoine en Dauphiné, où environ quatrevingt religieux chantaient l'office divin entre les heures d'étude,
En France, la préoccupation matérielle était le fait des supérieurs. Tous les autres membres de la communauté goûtaient un bonheur et une tranquillité continuels dans l'ohéissance à la Règle et aux observances de l'Institut.
Au Canada, notre vie était beaucoup plus mouvementée. Dans l'établissement de nouvelles missions, la part du temps consacrée aux travaux manuels prenait souvent une proportion considérable, surtout pour ceux qui avaient de l'aptitude pour la construction. J'avais un faible pour les travaux de ce genre; aussi j'étais toujours volontaire quand il s'agissait de bâtir une église, un couvent ou un presbytère. Pendant les six années de mon séjour au Manitoba, j'ai fait partie de l'équipe des bâtisseurs.
À Lourdes nous avons bâti l'église et le couvent. À Saint-Claude, nous avons agrandi l'église et construit le presbytère. Des travaux du même genre ont été exécutés par la même équipe à Saint-Léon, à Saint- Alphonse, à Mariapolis, etc. Le trio C. Massonat, J, M. Conte et H. Garnier était toujours prêt à partir pour quelqu'expédition, afin de construire un abri, bâtir un temple ou réparer les édifices détériorés.
Enfin se leva pour moi le grand jour de l'Ordination à la prêtrise. J'avais reçu les ordres mineurs et le sous-diaconat en France des mains de Mgr Favat, évêque de Grenoble. Le Diaconat me fut conféré par Mgr Adélard Langevin, archevêque de Saint-Boniface, dans l'église de Saint- Léon. Puis en 1901 le 21 Juillet, j'avais l'immense bonheur d'être admis à la prêtrise, en compagnie du P. Aug. Bernier revenu au Canada. La cérémonie eut lieu à la cathédrale de Saint-Boniface présidée par
Mgr Langevin. Le Révme P. Dom Gréa, supérieur général et le Rév. P. Dom Benoit, supérieur de Notre-Dame-de-Lourdes, étaient présents en cette mémorable, occasion. On nous Combla de toutes sortes de prévenances, tant à l'Archevêché qu'à l'extérieur. La famille Bernier en particulier nous témoigna beaucoup de sympathie et nous accorda la plus généreuse hospitalité.
pee En Service actif, Mes premières armes.
Quelques semaines après l'ordination, ayant terminé ma théologie, j'étais nommé vicaire à Saint-Léon, paroisse dont le Rév. P. Straub était curé. La population était entièrement de langue française, si bien que le ministère n'était pas trop compliqué. Ceci convenait fort bien au jeune débutant que j'étais. Eh! puis tous ces bons Canadiens remplis d'un grand esprit de foi et d'une grande générosité, rendaient le ministère facile au prêtre, Tous les quinze jours, le dimanche, j'allais dire la messe à Somerset distant de six milles. Cette desserte était très agréable, car 1à aussi les catholiques étaient très hospitaliers et se disputaient l'homneur de recevoir Le prêtre dans leur maison.
Ce n'était pas sons une certaine fierté et une satisfaction plus ou moins contenue que le jeune vicaire de Saint-Léon s'en allait à Somerset confortablement installé dans un "buggy" petite voiture de course, tirée par deux chevaux fringants et fougueux; trop fougueux même, car ces deux coursiers ont joué de vilains tours à leurs conducteurs, surtout lorsqu'ils tiraient de lourdes charges. Il ne fallait pas lcher les rênes un seul instant car ces malins se lançaient dans une course effrénée qui généralement se terminait par un lamenteble fracas.
Ce bon temps ne devait pas durer toujours. Aussi l'année suivante, au printemps 1902, nos supérieurs répondant à un appel de Mgr Pascal, évêque de Prince-Albert, se décidèrent à accepter une fondation dans ce diocèse de la Saskatchewan. Je fus désigné pour accompagner le Père L, Voisin dans le but d'établir une mission ou paroisse dans les prairies,
à 40 milles à l'est de Duck Lake, sur les bords du Lac Croche ou Wakaw Lake.
Lorsqu'on est jeune, l'inconnu nous attire invinciblement, et c'est d'un coeur léger, avec joie même que nous quittâmes nos paroisses du Manitoba qui commençaient à prospérer et nous donnaient un confort relatif.
Au Pays des Ranchers
Pour toute fortune P. Voisin et moi, après avoir payé notre billet de chemin de fer de Winnipeg à Prince-Albert, il nous restait vingt-cing dollars, quelques vêtements de rechange, un fusil de chasse et.... l'âme remplie d'enthousiasme et d'espoir en l'avenir!
Nous arrivämes à Prince-Albert le 24 juin, 1902, le jour de la fête de Saint-Jean-Baptiste. Le but de notre voyage était de nous mettre en contact avec l'évêque du diocèse. Mgr Pascal nous reçut avec une paternelle bonté, nous donna ses instructions et force encouragements.
Le lendemain, nous reprenions le train en direction de Duck Lake.
Durant le trajet nous nous demandions avec une certaine anxiété, de quelle façon nous allions pouvoir nous rendre à l'endroit de la mission à établir... La Providence veillait sur ses missionnaires.
A 13 descente du train un Père Oblat se présente à nous. Gros et court, les cheveux et la barbe grisonnants: sous d'épais sourcils deux yeux bleus illuminés par un franc sourire, il nous tend la main et nous déclare: Je suis le Père Gabillon et on m'a demandé de venir vous rencontrer ici pour vous mettre sur le chemin de votre destination, J'ai 1à ma voiture attelée de deux chevaux. Nous allons charger vos bagages ce qui fut très simple! - et je vais vous conduire aujourd'hui à Saint- Louis où je demeure. À
C'est parfait, lui disons-nous: et mille mercis, mon Révérend Père pour votre généreuse obligeance.
La distance, une vingtaine de milles, fut franchie en quelques heures. On devisait gaiement, et le bon Père Gabillon semblait heureux de nous conduire vers l'inconnu, mais il ne soufflait pas mot sur ce qui nous attendait. Nous pensions naturellement arriver dans un désert et trouver une masure quelconque pour ÿ passer la nuit avant. de continuer notre voyage. Quel ne fut pas notre étonnement de trouver à Saint-Louis, une petite église, pauvre, mais assez coquette, un presbytère qui passait pour confortable à cette époque. Et, à surprise’ un couvent des Filles de La Providence, abritant une douzaine de religieuseset quelques enfants pensionnaires, Le bon P. Gabillon ne nous avait rien dit à ce sujet, et maintenant il jouissait de notre joveux étonnement.
Le, repas du soir fut pris au couvent dans la petite salle à dîner réservée à L'aumônier, Puis dans la soirée les bonnes Soeurs vinrent saluer les nouveaux arrivés et nous firent comprendre qu'ayant besoin de repos, il ne fallait pas songer à nous sn aller tout de suite dans notre mission, Aussi pour fêter notre arritée, elles organisèrent un petit concert et nous eümes le plaisir d'entendre nos vieilles mélodies françaises et des chants composés pour la circonstance.
Ces braves religieuses informées à l'avance, attendaient notre passage et elles avaient préparé non seulement une soirée récréative,mais des effets de toute nature et pratiques, pour nous aider à monter notre ménage et subvenir à nos premiers besoins.
Bref, cette réception inattendue, très simple mais si cordiale, nous est restée dans l'esprit et dans le coeur. Et depuis ce temps-là. nous avons toujours considéré Saint-Louis , comme une oasis agréable où nous aimions nous arrêter dans nos voyages postérieurs à Prince-Albert.
Le surlendemain, le P. Gabillon nous conduisait à Domrény et nous confiait au curé de la petite paroisse, M. l'Abbé Barbier, Celui-ci avait déjà retenu les services d'un habitant de la place et tous ensenble nous primes Le chemin de notre mission.
Nous avions une quinzaine de milles à franchir en traversant la grande forêt de Domrémy, par des chemins tortueux, coupés par des marécages où l'on risquait à chaque instant de rester enbourbés. Vers le soir nous atteignons la vallée de la rivière Carotte, Ce cours d'eau prend naissance dans le Wakaw Lake, surnommé Lac Croche, à cause d'un angle très prononcé à son extrémité Sud-Ouest. C'est une belle nappe d'eau profonde, d'un demi-mille de large et dix milles de long, peuplée de poissons de toutes sortes.
Nous voici arrivés à la demeure d'un rancher, M. Revoy, un Français
du Jura. 11 a établi sa résidence sur le bord du lac. c'est un site enchanteur qui nous ravit et nous fait oublier la sombre forêt de Donrémy et ses fondrières. à
M. Revoy est établi 1à depuis quelques années avec son vieux père son épouse et une fille, Marguerite. Les Aarçons sont tous mariés et demeurent sur leurs terres au lac Croche ou dans les environs. Ces braves gens sont si heureux d'apprendre qu'ils voni avoir désormais des prêtres résidant au milieu d'eux, qu'ils nous offrent spontanément l'hospitalité la plus cordiale, nourriture et logement. Nous acceptons avec joie et reconnaissance cette offre généreuse qui va nous permettre d'attendre et de nous orienter avant de prendre des décisions.
Quelque temps avant notre arrivée, un groupe de Métis avait établi son campement sur les bords de la rivière Cerotte, à la lisière de la forêt. M. l'Abbé Barbier, curé de Donrény. visitait de temps à autre ces chasseurs. 11 leur avait fait construire en troncs d'arbres, une petite maison qui servait aussi de chapelle et il venait leur dire la messe occasionnellement. Mais ces braves Métis chasseurs et trappeurs ne restèrent pas longtemps à cet endroit. D'ailleurs ce n'était pas non plus un lieu central qui aurait accommodé les ranchers éparpillés plus au sud dan la prairie. Done p2$ un endroit propice pour ÿ bâtir une église.
C'est pourquoi nous demandons l'avis des gens disséninés au large et tous nous conseillent de placer la missior 2t le centre de la future paroisse à cinq milles plus au sud,
Nos ranchers nous encouragent à transporter la petite maisonchapelle et offrent d'exécuter eux-mêmes ce travail. Le conseil était sage et sans perdre de temps on se met à l'oeuvre. En quelques jours la bâtisse est démontée et tout le matériel transporté au lieu choisi.
Mais la saison des foins est arrivée, et pour les ranchers, c'es! le moment le plus important de l'année. 1is doivent couper le foin et mettre en meulons toùt le fourrage nécessaire à l'hivernement de leurs animaux, spécialement des bêtes à cornes. Chaque rancher possède en effet, outre les chevaux de travail, des troupeaux de cent à deux cents têtes de bétail, et quelquefois davantage
Après avoir transporté Le matériel de notre construction, nos gens nous disent aimablement: "En! bien, bons Pères, nous avons fait notre possible pour vous venir en aide, nous sommes peinés de vous laisser seuls pour la construction, mais nous devons aller maintenant à nos occupations les plus pressantes et quand nous pourrons, nous reviendrons vous donner un coup de main.
Jeunes et entreprenants, comme nous sommes en ce moment, cette déconvenue ne nous effraye nullement. Nous nous mettons à l'oeuvre et nous commençons immédiatement à monter le carré de notre maisonchapelle.
Chaque matin après nos messes dites à la résidence de M. Revoy, on déjeune en vitesse et....en route pour nctre chantier, à travers la prairie. Nous avons deux milles et demi à parcourir à pieds, matin et soir. Nous emportons notre dîner préparé par Mne Revoy et le travail ne cesse qu'à la tombée de la nuit.
Le retour à notre maison de pension est parfois mouvementé. Vers le soir, en effet, des nuées de moustiques sortent des herbes touffues, se lèvent à notre passage, nous attaquent avec impétuosité, et nous font
sentir leur aiguillon acéré avec accompagnement de leur musique exaspérante. Notre arme contre ces bestioles cruelles, consiste en plusieurs branches de peuplier, agitées avec rapidité. Souvent nous sommes obligés Üe nous coucher à terre et nous couvrir de notre surtout; pour avoir un moment de répit. Certains vont croire peut-être que nous exagérons à plaisir. Seuls, ceux qui ont passé par cette expérience en connaissent la dure réalité.
Peu importe, le lendemain on recommence et chaque jour on refait le même trajet, Lant et si bien que notre chapelle est prête le 15 août, fête de l'Assomption de la Sainte Vierge.
Quelle fierté et quelle joie de pouvoir annoncer à tous nos gens qu'à cette date nous chanterons la première grand'messe, le jour de la fête de 13 bonne Vierge qui devient ainsi la patronne de la paroisse naissante,
M. l'Abbé Barbier en ébauchant la maison-chapelle que nous venons de rebâtir dans un nouveau site, avait déjà dénommé la mission: "Bonne Madone". Ce nom lui est resté et désigne la petite paroisse fondée en
La Campagne de Colonisation
Quelques Canadiens français des Etats-Unis viennent bientôt se joindre aux premiers ranchers qui eux sont originaires de France et viennent du Jura. du Doubs, de l'Ardèche et de la Lozère, Peu à peu, d'autres émigrants étrangers viennent également s'établir sur les terres restées libres. Ce sont des Polonais, des Hongrois, des Ukrsiniens que l'on appelait alors des Galiciens. Bientôt la plus grande partie des terres est occupée par les nouveaux venus; et les ranchers qui autrefois étaient les maîtres du pays, se voient obligés de réduire le nombre de leurs troupeaux et entreprendre la culture des céréales, avoine, orge et blé. Actuellement c'est la culture mixte qui domine. Les débuts furent lents et pénibles, car tous ces braves gens se trouvaient loin des centres de commerce. Aucune ligne de chemin de fer dans les parages: la station la plus proche était Duck Lake située à 40 milles à l'ouest.
De nouveaux colons nous arrivaient de temps à autre et nous allions leur faire visiter les terres, faisant notre possible pour les grouper autour de l'église, dans le but de former une bonne paroisse. Malheureusement des émigrants d'origine et de langue différentes déferlaient sur ces régions ouvertes à la colonisation.
Le petit noyau de ranchers français ne devait pas tarder d'être englouti par le nombre des étrangers. D'autant plus que des centaines de familles allemandes venant des Etats-Unis avaient répandu la nouvelle que le Gouvernement Canadien leur avait réservé une quarantaine de town- Ships, à leur usage exclusif. Affirmation reconnue fausse plus tard. trop tard hélas! C'est pourquoi La colonie de Bonne Madone ne s'est pas développée librement, car la prétendue concession s'étendait jusqu'à un mille au sud de la chapelle de Bonne Madone. Toutefois les colons frangais déjà établis dans cette région ne furent pas molestés.
4 Un groupe de Français s'était fixé à Hoodoo - prononcez Houdou-
à environ dix milles au sud de Bonne Madone. De temps en temps nous allions visiter ces braves gens et leur dire la messe. A six milles plus loin se trouvaient quelques familles métisses de langue française. C'est
en revenant de faire un baptême à cet endroit que j'ai failli passer la nuit dehors par un froid rigoureux et une poudrerie épouvantable,
M. B. Ciazinski m'avait conduit à destination avec ses chevaux attelés sur une traîne indienne,
Au retour, il faisait nuit et dans cette prairie, aucun relief de terrain, aucun arbre pour marquer la direction. La neige emportée par un vent de’ tempête nous fouettait le visage et l'on échangeait quelques paroles en s'efforçant de se préserver contre le froid.
Tout à coup mon compagnon me dit d'un ton inquiet: "Père je crois que nous avons perdu le chemin et il m'est impossible d'estimer à quel endroit nous sommes"... .Au bout de quelques instants je demande à mon conducteur: Reconnaissez-vous le chemin? Non, dit-il... Bon, lui dis-je, nous allons réciter quelques dizaines de chapelet.- C'est une bonne idée, me répondit Baptiste."
Notre prière terminée. nous échangeons quelques réflexions et je suggère à mon compagnon d'abandonner les guides et de laisser les chevaux aller seuls. C'est justement ce que j'ai, fait depuis un instant, me ditil. Effectivement nos montures laissées à leur instinct nous ramenèrent sains et saufs à domicile, où dans l'anxiété nous attendait tout le personnel de la maison.
Aventures de la vie missionnaire - Je frôle la mort
Ces premières années de mission furent comme partout ailleurs en 1902, émaillées de divers événements drôles ou dramatiques dûs souvent à notre insouciance et aussi à notre inexpérience,
Au début nous étions obligés de chasser le gibier pour nous procurer notre subsistance, En été, les canards qui pullulaient sur les étangs et les lacs, nous fournissaient une nourriture saine et abondante,
Très rarement on tirait sur un canard isolé, mais on faisait feu de préférence sur les groupes nombreux et serrés. De cette façon on raflait souvent 4 ou 6 pièces d'un seul coup de fusil. En hiver, les canards disparus, il nous restait les poules de prairie et les perdrix grises, dont la chair est délicate et succulente. .
Pour rencontrer les dépenses des vêtements et chaussures, on avait entrepris la chasse aux renards.. Les peaux se vendaient assez bon prix et la chance aidant, on arrivait à se procurer les articles de vêtements les plus essentiels. C'est en poursuivant ces carnassiers, les renards, qu'il m'arriva une aventure peu banale et qui mérite d'être contée.
Pour prendre les renards, on employait des doses de strychnine enveloppées dans des boulettes de graisse. On les déposait sur les lacs, afin de ne pas contaminer l'herbe de la prairie où paissaient les animaux. Tous les deux jours on faisait là visite de ces appâts.
Or, en traversant sur la glace d'un marais, je remarquais que l'appât avait été pris et très probablement par un renard, lequel dans mon opinion était tombé à faible distance, foudroyé par le poison.
Tout excité, je dis à mon compagnon, le P. Voisin, de continuer sa route pendant que j'allais à la recherche de la victime.
Le fusil au bras j'avance avec ardeur sur la glace. Tout à coup, la couche de glace trop mince à cet endroit, cède sous mes pas; mais d'un bond de côté je m'en tire heureusement avec un bain de pied. Riant de non aventure je continue ma course, lorsque soudain je me sens glisser dans l'eau, La surprise est telle et le bain si glacé que je n'ai pas la force, ni même la pensée de crier au secours. Par un hasard providentiel, je remonte à la surface par l'ouverture faite en tombant, Instinctivement, je m'agrippe au rebord de la glace. M'apercevant alors que j'avais échappé mon fusil, je le cherche sous l'eau avec ma main restée libre, mais vainement .
A plusieurs reprises, j'essaye de remonter sur la glace qui chaque fois cède sous mon poids. ....Bientôt, je me rends compte qu'il m'est impossible de me tirer du danger. ...Je commence alors à dire mon acte de contrition et me préparer à mourir....Tout à cette pensée, j'abandonne mon étreinte et sans me rendre compte je me laisse glisser. ...l'eau effleure mes lèvres, et me rappelle à la réalité... 4
Dans un dernier et suprême effort, je reprends la lutte, tâchant ue me hisser hors de l'eau. Soudain,o surprise, la glace semble plus résistante, Avec d'infinies précautions, je me soulève à force de bras... je suis à genoux...sur la glace, au bord de l'ouverture. Tout haut je crie cette prière: “Mon Dieu, faites que la glace résiste pendant quelques secondes!" Ma prière est entendue. En quelques enjambées, je suis hors du lac; me voici sur la terre ferme. Je retrouve alors ma voix, j'appelle mon compagnon en poussant un cri spécial. Il me répond immédiatement, vient directement vers moi, traverse sans incident 1e même lac.
Arrivé près de moi et m ‘apercevant tout couvert de glace - il y avait 19 degrés sous zéro - il ne peut s'empêcher de dire: Eh! bien mon vieux, vous êtes frais! Et sans tarder il me donne ses mitaines sèches et ajoute: Je vais marcher en avant, pour vous frayer un chemin dans la neige.
Nous prenons tous deux la direction de la mission, éloignée d'un mille et demi. La marche »st difficile avec le manteau de glace qui m'entoure. Enfin, nous voilà arrivés. Ce fut une cérémonie peu ordinaire pour me débarrasser de mes vêtements glacés. P. Voisin s'arne d'un grand couteau et tranche, non sans peine, l'étoffe du haut en bas pour enlever ma carapace. ‘Vite, au lit, me dit-il, et je vais essayer de vous réchauffer".
Ce cher Père me fait avaler plusieurs tasses de vin chaud... et le lendemain, je suis sur pieds, alerte, sans même le plus léger rhume, Deo gratias!. Merci également à "Bonne Madone" la patronne de la paroisse et notre aimable protectrice.
Dans cette aventure, j'avais perdu mon fusil de chasse, l'arme indispensable au missionnaire pour sa subsistance. Je me souvins alors d'un ami rencontré au Manitoba, un M. Côté de Saint-Boniface. Je lui fis part de ma détresse et lni décrivant avec humour ma baignade daus l'eau glacée, je lui disais: Et maintenant, plus de fusil! Les poules de prairie le savent certainement, car tous les matins elles se promènent autour de la maison, assurées qu'il n'y a plus de danger à courir. À ma place que feriez-vous, cher M. Côté? La réponse ne se fit pas attendre longtemps. Deux semaines après, je recevais un colis bien ficelé, contenant un fusil de chasse à un coup. À cette vue, P.Voisin en sautait
de joie et je m'empressais de témoigner notre reconnaissance à notre bienfaiteur.
Plus tard, au mois de mai, lorsque Le beau temps fut revenu, nous eümes 1a pensée d'aller repêcher le fusil perdu au fond de ce marais de malheur. Munis d'une chaloupe, armés de longues tringles de fer nous partons un beau matin et passons une longue journée à explorer le fond du lac, sans résultat apparent. Découragés et voyant la nuit approcher nous décidons d'abandonner nos recherches. Mon compagnon saisit les rames et se dispose à regagner le rivage.
Pour lui aider à démarrer, je plonge dans la vase la tringle de fer que je tiens dens ma main et tous deux...nous percevons très distinctement le bruit d'un choc sur un métal.
Aucun doute n'est possible. Cette fois c'est certainement l'objet que nous cherchons. ..le fusil! Mais comme il se fait tard, nous sommes forcés d'interrompre notre travail, pour revenir le lendemain et terminer notre sauvetage.
Le fusil est enfin récupéré: il est couvert de boue mais nullement rouillé. Après un bon nettoyage. nous l'essayons sur les premiers canards à notre portée, et à tout coup les victimes prouvent que l'arme n'a rien perdu de ses qualités par son séjour prolongé au fond de l'eau.