VI - Visite de notre Provincial le Rév. P. Dom Benoit
Durant mon séjour à Bonne-Madone, nous eûmes la visite de notre Provincial le Rév. P. Dom Benoit. Il ne sait trop que penser de notre vie mouvementée et aventureuse. Il peut facilement s'apercevoir que la vie commune et le chant de l'office reçoivent bien des accrocs. Toutefois il éprouve pour nous de l'admiration. quand il constate que nous avons gardé, au moins de temps en temps, le lever de minuit, pour la récitation de l'office.
Opposé en principe, à l'usage des armes à feu, il est littéralement transporté lorsque nous lui faisons goûter le produit de notre chasse. “Ah! mes enfants, nous dit-il, je n'aime pas la chasse, mais je l'aime bien en vous!
Nous n'avons pas de peine à le croire, car au dîner il a mangé ainsi que nous, son canard en entier!.
Notre Père Provincial, nous a amené du renfort en la personne du P. Tharcisse Schmid qui vient augnenter la communauté et nous rendre la vie plus agréable, en se chargeant du travail de la cuisine, des courses aux provisions et à la poste. Jusqu'à ce moment, j'avais apprêcé les repas quotidiens. C'était simple et rapide. Mon pain était assez réussi, les rôtis de gibier également. Mais j'étais en train de perdre ma réputation de bon cuisinier dans la cuisson des légumes, spécialement des pommes de terres frites, une spécialité de la cuisine française et j'en éprouvais un certain dépit. Cependant j'employais de la graisse de qualité, une graisse de choix que les bonnes Soeurs de Saint-Louis avaient eu la générosité de nous donner. Au bout de quelques mois, P. Voisin et moi-même éprouvions des crampes d'estomac et on se demandait anxieusement ce qui pouvait en être la cause. Un beau jour je fais part de nos troubles à Mne Revoy et lui fais remarquer que j'emploie tout ce qu'il ÿ a de mieux
en fait de graisse. "Pensez donc, lui dis-je, de la graisse des Soeurs de Saint-Louis?"...Sans s'émouvoir la bonne Dame me dit: “Montrez-moi donc cette fameuse graisse. .
Lorsqu'elle sperçut cette meule de graisse moulée dans un grand plat à laver la vaisselle, elle éclata de rire. J'en étais presque offensé. "Mon pauvre Père, dit-elle, mais c'est du suif! de la graisse de boeuf! Vous auriez eu un résultat aussi bon, en employant de la chandelle! Tenez, mélangez à ce suif, la grosse moitié de graisse de porc et vous m'en direz des nouvelles"
En utilisant cette recette notre estomac redevint normal Let notre appétit meilleur,
Le P. Schmid était expert cuisinier: il gagna notre confiance et notre estime en peu de temps. 11 ajouta les desserts à nos menus dépourvus de variété et de douceurs.
Un jour que dans ses sorties pour aller aux provisions, il avait rapporté de la rhubarbe, il voulut nous régaler en préparant de la compote à la rhubarbe. Pendant la préparation de cette recette, un arôme délicieux s'exhalait de la cuisine et on se réjouissait d'avance en pensant au plaisir de goûter à cette friandise. Pour hâter cet heureux moment, notre P. Schmid avait porté le plat de compote dehors afin de le faire refroidir plus vite, Quand il jugea le dessert à point il ouvrit la porte et...spectacle inoubliable! un petit goret attiré par l'odeur avait trouvé le plat de confitures. Les deux pattes dans le récipient et son museau dans le jus, il engouffrait avec avidité la délicieuse préparation, en poussant des grognements de satisfaction.
On fut obligé de le tirer par les pattes d'arrière pour interrompre son festin.
C'était un si joli cochon rose, d'un mois à peine, propre comme un sou, que l'on se garda bien de laisser perdre ce qu'il nous avait laissé!
VII - Préparation à construire une école Célébration de Pâques
11 manquait une école à Bonne-Madone et les enfants peu nombreux au début allaient en augmentant et devinrent vite l'objet de notre sollicitude. Aussi le P. Voisin qui entrevoyait l'avenir avec une certaine inquiétude, me dit un jour: “Il faudra penser bientôt à bâtir une école, et je me demande, si à cette occasion il ne serait pas opportun de faire appel aux Filles de la Providence pour l'enseignement", Après s'être assuré le concours de ces bonnes Religieuses, nous entreprenons immédiatement la préparation d'un couvent-école.
«Pendant l'hiver qui suit, nous allons faire chantier dans le grand bois, à l'ouest du Lac Croche et nous coupons les billots nécessaires pour la construction projetée et de plus nous les transportons à pied d'oeuvre. P. Voisin malgré son apparence chétive, est solide et fort; de plus il aime ce genre de travail. Quant à moi j'essaye de faire ma part, tant bien que mal.
Il y avait justement un bon maçon dans la colonie, un Breton du nom de Jahennyÿ. 11 se chargea de faire la fondation en pierre et peu de temps
après les murs se dressaient sur l'emplacement choisi. Les Soeurs sont venues prendre possession de leur couvent et ouvrir l'école, l'année suivante en 1905.
Au printemps 1904 comme on approchait de la fête de Pâques on se demandait comment la célébrer le plus solennellement possible. Depuis notre arrivée dans la mission, nous n'avions pas fait les cérémonies de la semaine sainte, faute d'assistants en nombre suffisant et aussi à cause du manque des articles du culte, nécessaires à cet effet. Mais cette année nous prévoyons une assistance à peu près convenable et nous avons les objets essentiels pour ces cérémonies.
Il nous manque cependant un cierge pascal. Ne pourrait-on pas s'ingénier de quelque façon pour en confectionner un qui nous rappellerait de loin les gros cierges utilisés dans les paroisses organisées?
Or, on avait recueilli les bouts de chandelles, dans le but de. les utiliser à l'occasion, pour faire des cierges ordinaires. Mais où trouver un moule assez grand pour un cierge pascal? C'était 1à une question importante et 1e temps ne nous permettait pas de le faire fabriquer par un ferblantier, En furetant dans tous les coins, mes regards s'arrêtent sur le fusil de chasse... Bon, me dis-je, voilà un moule tout fait et pas cher! 11 suffit de séparer le canon de la crosse, confectionner avec de la ficelle, une mèche maintenue au centre par un bouton de culotte introduit dans le tube de l'arme et voilà qui est parfait.
“Père Voisin! dis-je à mon compagnon, ce ne sera pas dit que nous avons étudié le Droit canon et que nous ne le mettrons pas en pratique... Notre fusil!" "Quelle idée en effet!" s'écrie-t-il joyeusement... Et tous deux nous nous mettons à l'oeuvre. Nous faisons fondre les vieux bouts de chandelles, en prenant soin d'enlever les scories; puis fixant la mèche bien au centre du canon du fusil, nous coulons soigneusement la cire fondue.
Après refroidissement nous dégageons avec précaution la pièce moulée et nous voyons apparaître à nos regards amusés, un cierge, un peu maigre, il est vrai, mais d'une longueur respectable. Une fois décoré avec des couleurs à l'eau et placé sur un chandelier, il nous donne l'illusion d'un vrai cierge pascal!
C'est vraiment le triomphe du “droit canon!"