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STANCES AUX ANCIENS ALGONQUINS D'OKA

Aux rivages d'Oka, la nacelle algonquine

Et le nocher à 'longs cheveux Dont, légère, sur l'eau, courait la rame fine,

Ont fait leurs suprêmes adieux.

Voyant par l'homme blanc la nature asservie.

L'arbre indignement ravalé, L'ombrage s'éclaircir, pris de mélancolie.

L'enfant des bois s'en est allé.

En des vais plus cachés, au fond des Laurentides,

Il coule doucement ses jours.

Dans l'épaisse forêt, près des ondes limpides,

Ses héréditaires amours.

C'est là qu'en fictions son candide génie

Aime encore à s'épanouir.

Garde, ô terre d'Oka, la douce poésie

Qui s'attache à son souvenir.

De ses créations tu fus jadis peuplée : Dans ses contes très vieux, souvent,

Par le zéphyr, la vierge est comme ensorcellée, Car le dieu vit dans l'élément.

Dans tes sombres massifs où chuchote la brise,

Habite l'esprit du sommeil; D'autres ont leurs palais sous les vagues où puise

La coupe ardente du soleil.

Le fin Nibanabègue y cache ses embûches

Aux canotiers de ton beau lac; Sur la rive se plaît dans les pins et les pruches,

Le fugitif Imakinac.

Les Poukouaginins, épris de romanesque,

Hantent la cime du mont Bleu, Et font de gais saluts à l'aube pittoresque

Entr'ouvrant ses portes de feu.

Car, peintre de l'aurore émigré de la terre,

Leur sœur, l'étoile du matin, Pour redoubler l'éclat naissant de la lumière.

L'enrichit d'or et de carmin.

Le ciel brille et, parmi les radieux nuages

Couchés au fond de l'Orient, L'astre aimable se montre aux jolis nains sauvages

Et leur répond en souriant.

Ah! puisque le Peau-Rouge à sa terre choisie

Ne doit plus jamais revenir.

Gardez, rives et monts, la douce poésie

Qui s'attache à son souvenir.

Le Concert d'Oka^ Génie du Lac des Deux-Montagnes.

Les Secrets du Lac.

Sauvage lac des Deux-Montagnes, O mobile image du temps, Du ciel, des paisibles campagnes Comme des furieux autans î

Dès qu'une hirondelle la touche Du bout de son aile, en passant.

Ton eau lui sourit d'une bouche Dont brillent les lèvres d'argent.

Par les soirs calmes, tout l'espace Avec ses astres au plafond, Sous ton invisible surface Se reproduit vaste et profond.

Le couchant, rouge de nuages.

Te pave aussi de ses splendeurs.

D'autres fois tu bats tes rivages Avec de mystiques fureurs.

Mais, le croirait-on, la temi>ête Qui te soulève avec transport, Fait la garde autour d'une fête Et tient les curieux au bord.

Que cache-t-elle aux yeux profanes?

— De pittoresques rendez-vous Fêtés au son des chichigouanes (1) Et qu'enchantent les manitous.

La Barque-à-Rivot.

Au large, voyez-vous ces roches désolées Que voile un peu l'embrun des flots,

Où la mauve (2) s'endort entre deux envolées, Loin de la route des canots ?

L'onde en est à peine tachée ; Elles forment pourtant l'îlot Dont par l'esprit du lac la paix est recherchée Et qu'on nomme Barque-à-Rivot.

Deux affûts en cailloux y veillent sans sourire D'un seul brin de mousse aux vivants.

Le sol pierreux y siffle et la vague y soupire, En réponse aux baisers des vents.

Aux mois des feuilles purpurines.

Des rayons tièdes et doreurs; Lorsque aux aurores les collines Disputent l'éclat des couleurs.

(1) Instrument de musique propre aux Peaux-Rouges.

(2) Nom vulgaire de la mouette.

Hérons, canards, râles, sarcelles, Y vont bécoter le fretin Et se faire casser les ailes Avec des perles de satin.

Or, quand la vagite se balance Et bruyamment en fait le tour, Noire et pleine de violence, Du rendez-vous c'est le retour.

Apparition du Génie.

Voici que la tempête lève

Sa panne sombre à l'horizon;

La vague saute sur la grève

Et retombe dans sa prison;

Les joncs lui fouettent la crinière;

Elle court, l'écume aux naseaux;

Le nuage éteint la lumière

Qui scintillait sur les roseaux.

C'est l'heure où des replis de l'onde,

Emerge un manitou narquois,

Un être au buste d'Iroquois,

Et dont la face rubiconde,

Aux yeux noirs, au nez aquilin,

Au sourire amusé, câlin,

A pour sourcils deux longues plumes.

Perché sur des pieds de héron, Il bat de ses ailes d'aiglon, Court et s'envole dans les brumes, En secouant ses long cheveux.

Le voyez-vous, ondes et cieux?

C'est Oka, l'antique génie Du lac...

A sa lèvre embouché.

Chante un roseau frais arraché:

Oh! l'enivrante mélodie!

La flûte enchantée

Dans les beaux jours de juin, lorsque la fleur

Au ciel, et que la brise, [sourit

De l'aile bat les foins oti l'oiseau fait son nid,

Le noir goglu se grise De plaisir: il s'élance en l'air frais du matin,

Et là, joyeux trouvère

De la chaude lumière, Dans sa gorge de jais module son refrain.

Ainsi, ta fliîte, Oka, jouant loin de la grève, Egrène dans les airs ses modulations,

Et le lac fait un rêve

Dont le charme relève De l'orchestre mgénu des prés et des buissons.

Un feu tombé du ciel enflamme le génie; Debout sur un affût de la Barque-à-Rivot,

Il joue à fantaisie

Sa gamme indéfinie De harpe éolienne, et cependant le flot

Sur l'île sans verdure

Vient battre la mesure.

Le rendez-vous.

Enfants du lac, venez de tous les horizons :

C'est la magique flûte.

Oh! comme elle turlute!

Venez, à son appel, en savourer les sons.

Peuples que la nature

Habille de fourrure.

Changez pour le grand jour la nuit de vos terriers.

Oiseaux fiers de vos plumes,

Pimpants en vos costumes, Venez, que les autans vous servent de coursiers!

Tribu marécageuse

Brave Tonde orageuse.

Reptiles, vous aussi; venez, mailles d'argent.

De vos grottes profondes,

Sortez, écailles blondes.

Viens, bel amant des fleurs, sur les ailes du vent.

On écoute, on soupire,

On s'émeut, on délire De joie et de bonheur; on regarde, et bientôt

On vole à tire d'aile

Au divin philomèle Sur son île enchantée.

A chaque instant, le flot

Y jette la barbotte.

Le wawaron, la lotte.

Laquaîche aux yeux de lune, achigans et brochets.

Achalandent la grève;

D'une vague qui crève S'élancent, tout en feu, perchaudes et crapets.

Autour du dieu s'assemblent

Gens qui ne se ressemblent Ni d'aspect, ni de mœurs : harmonieux conflit

De couleurs, de figures.

De tailles, d'encolures :

D'un beau caprice en l'art la règle s'accomplit.

Vocalises, ramages.

Trilles, cris, babillages.

Soutiennent du roseau les modulations;

Et l'oreille, ravie,

Goiite une symphonie Où se mêlent d'accord la fliàte et les chansons.

Martin-pêcheur prend la crécelle Rat-musqué son aigre sifflet VVawaron le violencelle, Pluvier, bec fin, le flageolet

L'artiste grenouille s'entête

A . marteler son trémolo ;

Et du ciel où court la tempête

Tombe l'intermittent solo

De maints huards à voix flutée

Des milliers d'ailes vannent l'aii

Sous la sombre voûte bleutée

Où griffonne en courant l'éclair

Et puis cent troupes élégantes

De ces petits musiciens

Aux fines ailes transparentes,

Coureurs de bals aériens.

En sonnant de leurs chanterelles

Désertent l'abri du caillou

Et vont, sonores étincelles,

paire leur cour au manitou.

Vlaringouins, mouches et moustiquei Plus légers que des feux follets Et jouant tous de leurs musiques Dansent en rond de fous ballets.

Leur svelte sœur et leur émule Au long corsage velouté,

128 EN MOCASSINâ

Là demoiselle lil>ellule,

Arrive en volant de côté;

Et triste, la fleur du rivage

Qu'un papillon baise en partant,

Semble accuser d'être volage

Le cœur de son poudreux amant.

Or, sur l'îlot, la mélopée.

Pour eux, s'exhale en quarts-de-tons :

Fine dentelle découpée

Dans les rumeurs des aquilons,-

Dans les airs du vent que tamise

Le pin, cette lyre des dieux.

Et jamais cet art ne s'épuise :

Du vif l'air passe au langoureux.

Charme l'oreille des barbues

Eprises de rythme indolent.

Et règle à ravir des tortues

La ronde au pas rétif et lent.

Bien plus, merveille! des gébîes Dont on ignore les tombeaux.

Montrent leurs faces de harpies.

Le vent agite les lambeaux De leurs tuniques, et des larmes Humectent leurs yeux desséchés :

La flûte a percé de ses charmes L'ombre oti ces morts dormaient couchés.

Les voilà sortis de la terre, Rêvant au pays des aïeux; Ils sont heureux, par quel mystère?

Le bonheur semblait si loin d'eux!

Ils tirent des sons d'allégresse Des chichikoués, des tambourins :

Par une poétique ivresse Oka dissipe leurs chagrins.

Convocation des manitous.

Mais voici que se tait la flûte, Et le génie entonne un chant; C'est par un appel qu'il débute.

Le lac s'émeut à son accent.

"Esprits de l'eau, des bois sonores, "Qui chevauchez dans le ciel bleu, "Sur la croupe des météores, "Tenant leurs crinières de feu, "Venez : l'étendard de la pluie "Se déroule, noir, dans le vent; "Venez, enfants de l'harmonie:

"C'est le pathétique moment; "Le soleil luit sur cette plage "Qu'environnent les tourbillons :

"Derrière un épais mur d'orage, "Venez jouer dans ses rayons,"

Ouvrant son aile magnifique, Le manitou suit cette voix, Et le nuage qui l'indique Vole sur l'onde ou sur les bois.

L'esprit sournois qui se relègue Dans les grottes au fond du lac.

Le redouté Nibanabègue; Le nain des bois, l'Imakinac Dont les pinières sont hantées ; Les joyeux Poukouaginins, Danseurs des cimes enchantées D'après les contes algonquins; Quittent sommets, gouffres, rivages, Et se mêlent aux rayons d'or Que laissent passer les nuages Et dont les eaux brillent encor.

Et les voici tombant sur l'île, Ainsi qu'un tourbillon de fleurs, Fleurs vivantes, le pied agile Et l'aile peinte en cent couleurs.

La voix d'Oka s'est attendrie.

Pour entonner un autre chant Aux manitous, à sa patrie.

Aux fastes d'un passé touchant.

LE GÉNIE DU LAC DES DEUX-MONTAGNES 131 Le chant d'Oka.

"Esprits de la nature, ô peuple magnifique, "Ecoutez-moi : pour vous ma bouche va s'ouvrir. "L'ancien temps a passé comme un poème épique "Qu'on chante.. Berçons-nous de son grand souvenir !'*

"Orage tout-puissant, toi qui courbes les cimes "Des cèdres et des pins, toi qui creuses les eaux, "Qui ternis leur cristal, devant nous, tes intimes, "Laisse tomber du ciel tes ruisselants rideaux."

"Cache-nous dans tes plis, sympathique tempête, "Loin des yeux indiscrets, loin des lieux profanés; "Entoure cet îlot, notre arène de fête, "Car nous sommes du lac les bardes premiers-nés."

"O lac! Je ne vois plus les ombres tutélaires "Sur tes rives tomber de mille arceaux feuillus; "On t'a donc enlevé tes forêts séculaires, "La pourpre des vieux troncs et leurs bras chevelus."

"Tristes et secouant leurs pendantes ramures, "Les rares survivants de ces bois enchantés, "Semblent crier vengeance en montrant leurs

[blessures...

"Le cyclone et le temps les avaient respectés!"

"Sur ces coteaux, séjours de l'ombre et du silence, "L'Indien qui de peu fait son toit, son foyer, "D'abattre ces vieillards n'avait pas l'insolence: "Leur branches librement se pouvaient déployer."

"Dans la mousse, à leurs pieds, se couchait la che-

[vrette, 'Tranquille, avec ses faons, sous les rameaux touffus, "Et pour les endormir, à travers l'épinette, "Le vent chantait tout bas des airs qu'il ne sait plus."

"Le hurlement des loups, la voix faible des mânes, "Osaient seuls, par les nuits, affliger les échos; "Les bois étaient un temple où les regards profanes "Jamais des manitous ne troublaient le repos."

"Et dès que nous parlions, les vents et le tonnerre "Accompagnaient nos voix; et les bois solennels "S'emplissaient de rumeurs, courbaient leur cime

[altière...

"Oh! combien nous étions respectés des mortels!"

"Tel un rayon, vidant son écrin d'étincelles "Sur un tapis de mousse, à l'bri des sapins, "En orne de ses feux les velours, les dentelles ; "Tels, nous réjouissions les antiques matins."

"Chantez, lointaines voix, chantez à mon oreille! "Résonnez, vieux rochers et profondeurs des bois! "Qu'à vos accents émus ma muse se réveille! "Chantez, voix du passé, le plaisirs d'autrefois!"

"Mais à quoi bon du sort accuser l'imposture: "Qui. pourrait arrêter en sa course le temps? "Souriez au destin, enfants de la nature: "Aux bardes immortels tout parle de printemps."

*'Le plaisir des esprits ne peut être éphémère: "A son heure il revient avec les ouragans. "Oh! c'est que la nature est notre bonne mère, *'Et que nos frères sont l'orage et les autans."

"O lac, nous t'avons vus jadis en ta jeunesse, "Lorsque des Indiens tu portais les canots ; "Nous te voyons encore aux jours de ta vieillesse : "Tes bords seuls ont changé ; ce sont les mêmes flots."

"En vain, fouillant le sol, l'intrus Visage-Pâle "Voudrait de leurs séjours chasser les manitous; "De tes vagues ses nefs souillent en vain l'opale: "Rien ne peut empêcher nos divins rendez-vous."

"Le fond de notre lac a gardé ses mystères : "Quand le soleil couchant y baigne ses cheveux, "Il voit, de son œil d'or, nos retraites austères "Se creuser sous les flots qu'il crête de ses feux."

"Et l'astre que la nuit allume dans sa voûte, "Qu'elle couvre d'un voile à bordure d'argent, "C'est encore un ami qui, là-haut, nous écoute, "Et dont, au besoin, l'ombre ou le rayon descend."

Ce chant ému se mêle au lacustre murmure, Aux éclats de la foudre, au refrain de l'oiseau; Puis le barde finit son hymne à la nature, Et, de rechef, ses doigts courent sur le roseau.

Sa muse de trois sœurs est à l'instant suivie: Trois manitous qu'anime un souffle du désert. Chantent ce qu'ils ont vu dans leurs mille ans de vie. Muse, oh! répète-nous leur sauvage concert!

Chant du Nibanabègue.

**Le gouffre est mon palais, avec l'onde je coule," Reprend Nibanabègue ;" "au plus profond de l'eau, *'S'endort, à mon côté, le serpent qui se roule **Et forme l'arc-en-ciel de son immense anneau." Il

"Jadis à Métouak (1), la grande île marine *'Dont Chémanitou (2) fit sa table de travail, **Je l'ai vu façonner un monstre dont l'échiné "Noircissait du levant l'éblouissant émail."

"Avant que son auteur lui fît octroi d'une âme, "Et s'enfermât trois jours dans ses flancs ténébreux, "Pour y mettre la vie en allumant la flamme, "Mon belvédère était le rebord de ses yeux."

(1) Nom algonquin de Rhode-Island.

(2) Pour Kitchimanitou, le Grand-Esprit.

"Quand le roi des serpents, pour assouvir sa rage, "Engloutit les forêts, les montagnes sous Teau, "Je contemplai Missou, le divin, le très sage, "Des bêtes entouré, flottant sur un radeau.'*

Chant de Tlmakinac.

"Et moi qui suis tombé des étoiles sublimes, "Des chutes je suis l'âme", entonne Imakinac; "J'aime les bois rêveurs, les rochers, les abîmes, "L'an fracture sonore oii mugit un ressac."

"Je suis le confident des brises, du mystère; "J'habite avec le songe et les illusions, "Dans la grotte où se glisse une pâle lumière "Par la fente qui baille et parle aux aquilons."

"Ma race a pour séjours Québec, le cap Tourmente, "Tous les Niagara, le Saguenay, le Bic, "Oka, les Rochers-Peints oti l'onde se lamente, "Et, sur TAbbitibbi, le Sassinanabic."

"Lorsque le grand Missou, délivré du Déluge, "Fit tisser des filets aux premiers Indiens, "Michillimakinac fut leur plus doux refuge, "Et du site enchanteur nous fûmes les gardiens."

"C'est là qu'on nous offrait sous la lune sereine "Qui par solennité, ralentissait le pas, "Les calumets, le chants les grains de porcelaine, "Les prières, les vœux, les mystiques repas."

Chant du Poukouaginin.

*'Je chéris les sommets calcinés par la foudre, ''Balayés par les vents", dit Poukouaginin, "La grêle qui crépite et l'eau qui vole en poudre, **Et les nuages d'or qui voilent le matin."

"J'admire les bouleaux tordus par la tempête, "Les cèdres rabougris suspendus au rocher; "J'aime des plus grands monts à parcourir la crête, "Et, sur le bord croulant du gouffre, à me pencher."

"J'aime l'escarpement oii l'aigle fait son aire, "D'où l'écho se détourne en poussant des clameurs ; "Le sommet nu, levant sa face solitaire "Et que jamais printemps ne couronna de fleurs."

Fin du concert.

Ainsi, dans le grand lac, loin des causes d'alarme, Tant que les éléments se montrent en courroux, Tant que rage le vent et que dure le charme. Tant que le veut Oka, chantent le manitous.

Le tonnerre se tait, l'obligeante tempête Déchire ses rideaux, calme son hurlement: Le soleil reparaît ; à partir on s'apprête ; Sur un signe d'Oka cesse l'enchantement.

L'Oiseau Tonnerre.

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