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LE PARADIS PERDU D'APRÈS LES HURONS-IROQUOIS

S'il faut en croire les Hurons-Iroquois, Taronhiawagon créa l'homme sur la terre et la femme dans le ciel. Comment la future mère du genre humain émigra-t-elle vers ce bas monde? — Un épisode de leur fantastique genèse le racconte.

Le narré s'ouvre entre le ciel et Teau, avant la formation du continent américain. A cette épo^que reculée dont plus d'un nuage nous séparent, la mer est le séjour de tous les animaux. Les premiers hommes au nombre de six, l'habitent aussi, non toutefois à la manière des poissons et des amphibies : ils ne vivent pas dans les eaux, mais dessus; ayant pour tente la voûte étoilée, et pour foyer le soleil.

Jour et nuit, le vent les cingle et le flot les ballotte. Enfants de la nature et frères des météores, ils chevauchent sur les marsouins ou se reposent sur le dos d'énormes tortues qui viennent dormir au soleil, à la surface des eaux.

Longtemps sans barque et sans armes, ils inven-

tent enfin le canot en peau de loup-marin, l'arc et la flèche en os de baleine, la ligne de boyau avec, pour hameçon, une écaille de siquenoc (1) Et les voilà, contents de leur sort, qui chantent avec les oiseaux, leur bonheur, au Maître de l'univers.

Hélas! ce bonheur naît en partie d'une illusion: ils se pensent immortels. Si gais sont les matins et si beaux les soirs, les nuits réparent si bien leurs forces, le printemps a si bien l'air de restaurer complètement la vie, qu'ils se laissent tromper. A leurs yeux inexpérimentés, Matcomeck, le dieu de l'hiver, grisonne aimablement leurs cheveux; les lunes, sans allusion à la vieillesse, s'encadrent fidèlement dans les saisons afin de mieux marquer les étapes de l'année.

O nuage des apparences suspendu devant la réalité ! O temps qui dis : confiance, et tiens d'une main cachée l'arme fatale, ta tunique d'imposture a des bâillements sinistres .par lesquels ton glaive finit par être vu; alors s'envole, comme les hirondelles devant la bise, la famille d'illusions chanteuses qu'avait fait naître le printemps.

Ils ont vieilli les six premiers hommes; avec persistance, leurs membres moins dispos, leur vue affaiblie, la mort des autres animaux, les avertis-

(1) Limule Polyphème.

sent de leur déclin. "Les êtres vivants, se disentils, passent comme Teau toujours nouvelle entre les mêmes rives. Leur vie les consume, car elle est un feu, et ce qu'elle brûle ne renaît pas de ses cendres."

Pleins de ces tristes pensées, ils tiennent conseil dans leur pirogue primitive. C'est l'heure de l'aurore. La mer calme dans laquelle ils se mirent, les brumes flottantes qui les entourent, la tiède lumière matinale, semblent favoriser leur émotion. Leurs ])aroles mesurées alternent avec de longs silences. "Mes Frères", dit l'un d'eux, ''l'esprit funèbre doit rompre le fil qui nous attache à la vie, faisons donc notre chant de mort et confîons-le aux échos de la mer". D'une voix entraînante il entonne et ses frères répondent:

"Nos cheveux ont pris la couleur de la brume, et, comme le brouillard que dissipe le soleil du matin, nous allons disparaître. La vague s'abaisse et se tait pour s'élever et chanter encore; mais l'homme mort, devenu la pâture des oiseaux et des requins, se taira pour toujours. O vague fugitive, tu n'as rien à nous envier! Et vous non plus, ô monstres de l'abîme, qui léguez à vos enfants votre vie et vos diflformités : moins heureux que vous, les hommes ne laisseront point de traces ; pas une goutte de leur sang ne leur survivra! Sous les larmes indifférentes de l'orage, sous les cruels

baisers du vautour, le dernier d'entre nous dormira, les yeux ouverts, son dernier sommeil."

"O mer, nous avons longtemps chanté avec tes flots, qu'ils pleurent avec nous maintenant notre sort lamentable ! Dans la tempête et dans la nuit, qu'ils redisent désormais nos noms; qu'ils les mêlent à leurs gémissements, à leurs immenses clameurs; qu'ils nous prêtent leur voix, lorsqu'un aimable zéphire les fera chanter en cadence, et nos mânes en seront consolés !"

''Echos, répétez nos plaintes! Nuages, pleurezi sur nous ! O vent, ne nous refuse pas tes soupirs, ni toi, ô foudre, tes rauques sanglots ! Que la nature au moins se souvienne de nous!"

Un long silence succède à ce chant funèbre.

''Mes Frères," dit enfin l'un des patriarches nommé Agohao, c'est-à-dire Le-Loup : "La gaîté du soleil descend jusqu'au fond des eaux : nos cœurs seraient-ils plus tristes que l'abîme?... Voyez cette douce lumière, ce moment même et cette buée qui voile un peu la mer: si vous saviez quel souvenir précieux ils me rappellent!... Ecoutez mon récit, ensuite je vous confierai mon dessein et vous me direz si l'espoir ne renaît pas dans vos cœurs découragés."

"C'était par un matin semblable à celui-ci ; je chassais, seul, à la faveur d'une brume légère, et voici que j'aperçois, étendu sur la mer, un gigantesque

serpent. Je lui lance une flèche, le perce de part en part, et aussitôt le monstre se débat, se tord; enfin il agonise. Au-dessus des eaux, je vois tantôt sa queue en spirale, tantôt sa gueule ensanglantée aux longs crochets blancs entre lesquels s'agite une fourche ardente. Autour de lui sautent follement les vagues souillées d'écume et de sang."

''Que fallait-il de plus pour répandre l'émoi et attirer la gent curieuse et vorace des oiseaux? De tous les horizons, ils viennent et s'assemblent. Sur la mer, leurs ombres petites et grandes passent, tournent, s'entrecroisent, et du sommet des airs tombent leurs mille cris discordants."

"La plupart, ailes planantes, circulent au-dessus du spectacle. D'autres, nombreux aussi, posés sur les vagues, leur font des crêtes hérissées de têtes blanches et noires. Cependant, le cou tendu en flèche entre deux ailes arquées, des oiseaux de proie s'élancent sur le reptile mourant, et du bec et des griffes déchirent sa peau verdâtre."

"Mais ceci n'est que la circonstance et non ce que je veux raconter."

"Déroulés sur les vagues, les anneaux du serpent, mort enfin, ondoyaient, et, avec eux, les vautours acharnés à cette proie facile. En même temps volaient au-dessus de ma pirogue plusieurs oiseaux d'espèces différentes, beaucoup plus gros que leurs semblables et que je me plaisais à admirer."

**0 surprise! Je crois remarquer soudain que ces oiseaux géants ont des voix articulées. J'écoute... Vraiment ils parlent... Impossible d'en douter... "Ce sont des ancêtres, me dis-je, et ils sont animés par les esprits protecteurs de leurs espèces." Or, ce qu'ils disaient, je l'ai compris et, si vous aimez à le savoir, faites-moi seulement grâce de leurs paroles effacées en partie de ma mémoire."

"Au-dessus des nuées s'étend le paradis, région oii tout est beau et bon, aréable et vrai. Séjour enchanté du parfait bonheur, le paradis est le lieu céleste oti Taronhiawagon a placé un être mystérieux qui nous ressemble comme la lumière ressemble au soleil et la grâce à la beauté.

"En s'envolant jusqu'au sommet de l'arc-enciel, les oiseaux voient cet être auquel ils donnent le nom de femme, car là commence le paradis et coule une fontaine à laquelle tous les jours la femme vient puiser."

Des exclamations d'étonnement interrompent Le-Loup.

"Ne doutez pas de ma sincérité," continue Agohao : "Je suis prêt à vous la prouver en tentant l'ascension périlleuse des airs."

"Ouah!" font les cinq patriarches, comme abasourdis.

"Oui", reprend avec assurance Le-Loup, " les mêmes oiseaux qui sont allés au paradis m'y enlè-

veront. Il ne s'agit que de les attraper. Je connais ceux qu'habitent les ' esprits: si j'en puis saisir un seulement, je fais comprendre mes ordres et suis sûr du succès."

Agohao communique à ses frères sa conviction, et les voici, tous les six, qui rient de contentement et d'espérance. De nouveau, il tiennent conseil, inventent une ruse de chasseur qui leur fera prendre de nombreux oiseaux, et fixent tous les détails de l'héroïque exploit. Le-Loup ira chercher la femme céleste dont ils ne peuvent comprendre qu'ils aient été si longtemps séparés.

* * * Quelques jours plus tard, un amas d'algues flottantes attire dès l'aube la gent ailée. Il en sort de longs cheveux gris, des pieds et des mains inertes. Avec défiance, les vautours et les pigargues tournent quelques temps au-dessus. Des yeux brillants les regardent à travers les tiges limoneuses, mais eux ne voient que des jambes et des bras immobiles, et finissent par s'abattre sur ce qu'ils prennent pour un cadavre humain.

Muni d'un filet et de cordes à nœuds coulants, Agohao les attendait. Mais de ressusciter ce n'est pas déjà le moment : plein de défiance, les oiseaux géants se tiennent encore au large. S'ils feignent parfois de se lancer sur le mort, ils ne descendent qu'à mi-chemin et remontent dans les airs.

Cependant des autours et des corbeaux commencent à déchirer les pieds du Loup qui reste immobile. Son sang coule et c'est là précisément le nœud de la ruse. Aussitôt, le croyant mort, deux grands oiseaux intelligents : l'ancêtre des aigles à tête blanche et celui des vautours, se jettent sur le cadavre qui à l'instant se réveille. Rapide comme l'éclair, son filet vole et retombe sur la troupe imprudente.

Au milieu d'une confusion d'ailes agitées, entouré d'une furie de serres et de becs menaçants, Le-Loup secoue les alques ruisselantes; attache par les pieds pigargues et vautours, cormorans et frégates ; fixe à sa taille et à ses épaules les bouts libres des cordes et s'assure le contrôle de chacune de ses bêtes. Alors il enlève le filet qui les retenait captives et sourit en voyant leurs plumes se hérisser, leurs becs claquer de colère et leurs serres se crisper dans un effort impuissant.

L'eau revole sous les coups d'aile, les yeux ronds flamboient : efforts perdus, inutile • fureur : d'une main ferme Le-Loup tient les rênes. Les coursiers doivent obéir au dompteur qui leur ordonne de l'enlever, de le conduire au ciel, et met à ce prix leur liberté.

Dans l'azur, au milieu d'un grand sifflement d'ailes, Agohao, hissé par des vautours, des goélands,

Agohao partant pour le Paradis.

d'autres longipennes; appuyé sur deux aigles d'énorme taille, s'élève triomphant. Une main aux guides, il arrache de l'autre les débris d'algues pris aux serres des oiseaux et les jette à la mer. De leur barque, ses frères voient ses yeux briller de joie dans la prénombre des ailes. Sous ses pieds l'océan s'éloigne, bleu, rayé de plus en plus fin par les vagues. Bientôt il voit, semblable à une plume noire, flottante, la piroque de ses compagnons; semblables à des brins de neige, les mouettes qui voltigent au-dessus des eaux. Enfin la mer ellemême s'efface et le voici, seul, parmi les nuages, dans l'immensité bleue.

Des nuages, il y en a des flottes, des montagnes volantes, des entassements vertigineux, troués de labyrinthes où la lumière s'égare; il y en a des déploiements fantastiques. Dans les brumes blafardes, veinées d'éclairs, l'équipage aérien s'enfonce, et la pluie tourbillonne au vent capricieux des ailes.

D'un vol alourdi, haletants et l'œil en feu, les oiseaux dépassent la région des nuages; mais leur respiration sifflante et l'eau qui suinte à la gorge des vautours inquiètent Le-Loup. Aucun rivage n'apparaît encore, si ce n'est pourtant que, vers le haut, une ligne un peu plus sombre se dessine dans l'azur.

La voix du héros excite ses farouches coursiers. Seules quelques frégates semblent infatigables.

Placées au sommet de l'attelage volant, et plus libres, elles se balancent doucement sur leurs longues ailes noires, presque immobiles, et de leur vue perçante sondent les espaces.

A grands coups de rémiges, les oiseaux continuent d'escalader des cieux monotones où il n'y a plus même de nues.

Plus haut, toujours plus haut, en des azurs apparemment sans bornes, ils montent.

Cri unanime des aigles, des goélands, des vautours, des cormorans et des frégates, qui lèvent toutes leurs têtes. Le-Loup regarde... Encore très haut, vers le midi, l'azur intense se découpe en cimes de montagnes sur un fond de lumière blanche... On monte...

Des nuées jaunes maintenant, puis des monts vertigineux, des forêts, des rochers à formes de rêves, deviennent visibles...

On monte, on monte...

Saisi d'émotion, Agohao répète : ''Le paradis, le paradis !

Bouche bée, respirant à peine, le voici qui contemple de tout ses yeux, le merveilleux paysage de plus en ni us nettement distinct.

Le bord du paradis ressemble à ces côtes sauvages qu'on verra plus tard sur la terre, à, ces rives que se disputent les arbres aux longues racines plongeant dans les eaux. Mais ici, les eaux sont l'azur le plus transparent, et les racines ont des teintes de nacre et de corail. Elles s'allongent, se tordent, s'enchevêtrent, ébauchent mille formes fantastiques, s'épanouissent en un chevelu qu'on dirait taillé dans l 'arc-en-ciel, s'effacent à mesure qu'elles descendent et se fondent enfin complètement dans le bleu uniforme de l'air sublime.

Par un effort suprême, les oiseaux s'élèvent plus haut que ce rivage, puis se laissent glisser sur leurs ailes immobiles, de nouveaux les agitent avec violence et posent délicatement leur glorieux fardeau sur un gazon paradisiaque, auprès d'une fontaine.

Démesurément dilatés, les yeux d'Agohao n'expriment pourtant pas encore toute la grandeur de son admiration... O pureté du ciel!... O sublimité des monts!... O lointains inimaginables!... O grâce des coteaux, fantaisie des formes, des couleurs, des groupements d'arbres!... O rochers ayant pour mantes la dentelle des lichens, panachés d'une végétation féerique et mirant dans les eaux leur ruine pompeuse !...

Un lac, en effet, reçoit l'eau de la fontaine et l'endort dans un dédale de rochers pittoresques.

Un mouvement de ses oiseaux, tire pour un ins-

152 EN MOCASSlMâ

tant Le-Loup de son extase. Vite, il attache à l'arbre le plus voisin l'attelage trépignant, et, de nouveau ravi hors de lui-même, les bras écartés, les cheveux soulevés par la plus délicieuse des brises, il contemple.

Tout ici est nouveau pour cet enfant de la mer: feuilles bordées de vive lumière, que le moindre souffle fait osciller et changer de nuance, fleurs chatoyantes comme l'œil du lynx ou le dos des tourterelles, fruits lustrés ou satinés, ailes peintes traversant avec une rapidité d'éclair les rayons de soleil échappés des futaies.

C'est pour lui un charme indéfinissable, un enchantement divin, que d'entendre les trilles, les vocalises, les si joyeux concerts d'oiseaux, que de humer les émanations des prairies et des bois célestes.

En face de lui, au fond d'une grotte, la fontaine jaillit en bouillonnant, franchit le bord de son bassin, sort de l'ombre en cascadant sur la pente d'un roc pourpre, revole en gouttelettes lumineuses, fait ruisseau, s'enfuit en gazouillant sous des retombées d'arbustes, et des entrecroisements de rameaux, des accolades de hautes pierres penchées, et s'enfonce dans un frisson du lac, sous l'ombre flottante d'une côte boisée.

Devant la grotte, des papillons se plaisent à vol-

tiger, à se poser sur le gravier verdâtre, tout près de l'eau courante.

Leurs ailes, grandes comme des feuilles de nymphéa, se disputent l'éclat des diaprures. Il y en a de pourpres zébrées de safran; de noires, ocellées d'orangé vif; il y en a d'un rouge-chair, vergetées d'émeraude; d'un indigo sombre, ponctuées d'or et largement bordées de minium.

Sur le gazon très fin, piqueté de fleurettes étincelantes, des battues partent de la fontaine et s'en vont disparaître au tournant des rochers. Le- Loup y remarque des traces de pieds humains plus petits que les siens et sourit de joie en songeant à la femme dont parlaient les oiseaux.

Un léger bruit de pas arrive, à peine distinct, jusqu'à la fine oreille d'Agohao et attire ses regards vers l'ombre syl vaine dont le lac est bordé. Et voici qu'à travers un réseau de branchettes graciles, il aperçoit une silhouette humaine.

Des clarières ensoleillées qu'elle passe, mettent en relief sa taille svelte, sa tête haute à long cheveux flottants, ornés de plumes, et l'urne rosâtre qu'elle porte sous son bras.

Cachée lontemps par des rideaux de lianes, elle reparaît enfin hors du bois, en pleine lumière, non loin de la fontaine.

Les yeux éblouis d'Agohao voient nettement l'être céleste, sa figure délicate au teint feuille-morte, plutôt clair; sa chevelure noire à reflets bleus; sa robe blanc-de-nacre, ornée de dessins en plume de colibris ; ses mocassins brodés de perles ; son triple collier, ses bracelets et sa ceinture, en porcelaine brillante; son urne rose, incrustée d'anogny mauve.

Les yeux de la femme d'un éclat ravissant, Le- Loup a juste le temps de les voir, car, à l'aspect de cet étranger, elle les baisse aussitôt avec une modestie qui ajoute encore à sa beauté. Visiblement surprise, un peu confuse, elle n'est cependant pas effrayée, car l'appréhension du danger, inconnue au Paradis, n'en peut ternir le bonheur.

Ce n'est pas sans effort que l'habitant des mers peut maîtriser son émotion. Sans doute qu'en face de cette beauté, il se sent plus fier de son exploit; mais le brillant costume qu'il admire, le rend un peu confus dans ses habits de loup-marin encore souillés de limon. Il se ressaisit néanmoins et, d'une voix solennelle et douce, s'écrie : ''Qu'elle est belle, Etre céleste, la lumière qui t'éclaire! N'es-tu pas la femme dont j'ai entendu les oiseaux louer la merveilleuse beauté? Dis-moi ton nom, afin que je sache si je dois croire mes yeux ou si, jouet d'une illusion, je ne vois pas un délicieux fantôme créé par la malice des esprits." • D'une voix musicale et de l'accent huron le plus

pur, l'être répond: Oui, je suis la femme connue des oiseaux, et je m'appelle Atta; mais toi, mon Frère, d'où viens-tu"?

Grave et respectueux, Le-Loup fait quelques pas vers la femme céleste (que le crissement de ses mitasses raidies par le sel marin, à Tair de surprendre un peu) et, non sans emphase, répond: "J^ viens de la mer lointaine, située au-dessous des espaces azurés, et je suis l'un des six hommes qu'y créa Taronhiawagon, le Maître de l'univers."

Atta lui montre une large pierre sur laquelle elle s'assoit à côté de lui. Là, curieuse de connaître son histoire, elle l'interroge, et Le-Loup, modestement, sans trop se faire prier, lui raconte ses merveilleuses aventures depuis que, avec ses cinq frères, il a pris conscience de lui-même sur le dos d'une énorme tortue. Il lui dit comment, autour de la complaisante carapace, il apprit à nager, et lui décrit la misère des commencements alors que, sans armes, ses frères et lui ne comptaient que sur leur force et leur adresse. C'étaient des corps-à-corps avec les monstres de l'abîme, des poursuites acharnées ou des fuites éperdues sur l'océan, des randonnées sur la croupe des marsoins. Il lui peint les différents aspects des eaux immenses, les furieuses tempêtes, les trombes jaillissant du gouffre, l'effarement des oiseaux devant les cyclones qui creusaient l'océan et y soulevaient des montagnes. Il lui raconte l'invention de la flèche et du

canot, la perfidie des années, le départ des illusions. Il lui répète son chant de mort en chœur avec ses frères, et termine par la chasse au serpent qui lui fournit l'occasion d'entendre parler d'elle.

Tour à tour émerveillée, joyeuse, émue, pensive, Atta reste suspendue à ses lèvres éloquentes. Elle ne se lasse pas de l'entendre. Il lui semble revoir un frère revenu d'un voyage lointain et périlleux, rempli de fabuleuses aventures. Elle ne lui cache pas son admiration pour son courage et se montre touchée d'avoir été l'objet de tant de recherches, le but d'exploits si héroïques, la récompense d'une si longue attente, la trésorière de tant de bonheur.

Cédant à ses instances, Agohao lui dit encore les péripéties de son ascension et son arrivée au paradis dont le calme heureux, succédant à tant de périls, le tranporta d'allégresse.

Alors, d'un sac en peau de loutre dont l'usure raconte aussi les misères pasées, Le-Loup tire plusieurs gros coquillages qui contiennent ses provisions : des mets inconnus au ciel et mis en conserve dans de la graisse d'ours aussi blanche que la neige.

Avec les précautions requises, Atta l'aide à étaler sur le gazon céleste, les éléments d'un rustique festin. Cela fait, elle va d'un pas léger, cueillir de beaux

itl^Ll

Le paradis perdu IS?

fruits, sa nourriture ordinaire, et les dépose sur le même gazon, en face de la fontaine.

Là maintenant, assis tous deux, comme fêtes par le sourire des fleurs et la musique des oiseaux, mêlant les aliments célestes à ceux de la terre, ils prennent ensemble le repas symbolique des engagements de rhymenée.

Tout heureuse qu'elle est, Atta ne peut dissimuler complètement une secrète inquiétude. Trop expressifs sont ses yeux pour ne pas trahir ses sentiments au regard pénétrant d'Agohao. Au reste, elle voit bien qu'il la devine et prépare même, par de délicates questions, la voie aux plus intimes confidences, et cela ne fait qu'augmenter son trouble.

Un moment arrive où l'impression produite sur son époux, par sa figure irrésistiblement pensive et ses regards distraits, ne lui permet plus de prolonger ses réticences. A voix basse, un peu altérée, elle lui apprend enfin que l'hymen lui a été défendu par le Roi du ciel et le Maître de l'univers, Taronhiawagon.

Atta parle encore, lorsque Le-Loup voit apparaître derrière elle un être majestueux, formidablement grand, à l'air courroucé. D'une main puissante, Taronhiawagon, car c'est lui, saisit la coupable, et, avant qu'elle n'ait le temps de pousser un seul cri de détresse, en présence de son époux paralysé de surprise, il la lance en bas du ciel et disparaît.

Comme réveillé par un songe efiirayant, Le-Loup

court, éperdu, à ses oiseaux, les détache, s'enlace dans ses cordages, crie à plein gosier, secoue les rênes et détale.

Sous un parachute d'ailes immobiles, le voici qui descend en décrivant d'immenses spirales; mais en vain ses yeux cherchent sa céleste épouse déjà disparue parmi les nuages.

Retournons à la mer. Sur l'eau calme, la Mère des tortues se laisse flotter au soleil, et son œil rond, comme perdu dans le vague des espaces célestes, semble exprimer le rêve antique et ténébreux de l'océan. A l'instar des aigles, elle fixe sans fatigue les hauteurs éblouissantes. Là, au fond du bleu intense, de petits chapelets lumineux, visibles encore pour elle seule, brillent par intervalles. Elle en voit trois qui voisinent comme les courants d'un triple collier, et deux autres minuscules et mobiles de chaque côté des premiers. A force de les fixer, elle finit par distinguer' une silhouette plus sombre que le ciel, encore un peu vague, qui les accompagne, s'agite, descend et se trouve à chaque instant cachée par des nuages.

La Grande Tortue, ancêtre par lequel pense l'esprit de sa race, cherche à deviner ce qu'elle aperçoit, épie le moment oii cela reparaîtra entre deux nuages, et chaque fois le revoit plus près et plus distinctement. ''C'est un être vivant, pense-t-elle, car cela

s'agite; mais sûrement, ce n'est pas un oiseau. Ne dirait-on pas des bras et des pieds humains?... Ne dirait-on pas de longs cheveux flottants?... Dans toutes les positions que prend l'être mystérieux, son profil ne révêle-t-il pas toujours une forme humaine? Le voici tête bêche... puis couché... puis debout, tenant d'une main une espèce de manteau qui lui sert de parachute."

Elle remarque tout cela, la fine tête penchée sur la carapace patriarcale, et voici que, subitement, une certitude s'établit dans son cerveau. Il lui est impossible de douter, elle qui connaît le secret du Paradis. Elle aurait même dû y penser plus tôt. Inutile de chercher et de conjecturer : c'est la femme céleste qui tombe. '*I1 faut la sauver!" s'écrie-t-elle à l'instant. Son sentiment spontané ne se démentira pas, et de sa voix la plus forte elle appelle incontinent tous les animaux. Les premiers arrivés sont, comme de juste, les ancêtres qu'animent les esprits gardiens de leurs espèces.

Leur dire ce qu'elle voit et ce dont elle est convaincue; leur enjoindre de faire l'impossible pour empêcher la femme de se noyer, leur proposer de construire une île dont sa propre carapace sera le iKjyau et sur laquelle pourra choir, sans se tuer, l'illustre rejet du ciel, voilà ce que fait rapidement a bête héroïque ; " car, ajoute-t-elle, un seul instant Jcrdu pourrait avoir une conséquence fatale".

N'est-elle pas la tortue qui reçut et berça sur son dos les six patriarches à peine sortis des mains du Créateur? On se le demande...

Quoi qu'il en soit, un concert d'approbation s'élève autour d'elle, et les bêtes possédées se dispersent en appelant leurs nombreuses familles.

D'immenses volées d'oiseaux, comme il s'en voi aux époques de migration, arrivent de tous côtés. Les autres animaux viennent à la nage, et l'assemblée disparate grossit, devient innombrable. C'est un sillonnement en tous sens des airs et des eaux, une confusion de cris sauvages, et bientôt, l'accumulation de toutes sortes d'objets autour de la carapace épique. Brin à brin, les oiseaux apportent, qui des algues, qui des joncs, qui des roseaux; les palmipèdes se dépouillent de leur édredon ; les passereaux charroient les plumes qu'ils trouvent flottantes.

Du fond de l'océan les castors, les loutres, les ratsmusqués, tirent de la terre et des racines, des éponges et des coquillages. A tout cela s'ajoutent les apports^ de la mer elle-même, car le vent s'élève et les vagues massent, autour de l'ouvrage, les algues dont elles charroient de larges tapis verdâtres.

Cependant la tortue Mère, aidée de sa puissante famille, pousse lentement l'île flottante vers le midi, à l'endroit présumée comme terme de l'émouvante chute. D'un œil attentif elle suit en effet minutieusement la dramatique aventure dont, par bonheur,

d'épais nuages retardent le dénoûment, car ils servent d'appui à la femme participante de leur légèreté céleste. Aussi la bienfaitrice d'Atta, anxieuse, le cou dressé au milieu des goémons glauques, la voitelle embrasser éperdument ces vapoureuses planches de salut, tomber de flocon en flocon ou se reposer sur des montagnes volantes que disloque le vent.

Sur l'aile capricieuse d'une rafale, elle remonte parfois et disparaît dans un nimbus gonflé d'orage. Puis de nouveau, la tortue voit ses bras éplorés s'agiter dans une ombre bleu-noir ou sa silhouette continuer, par glissades le long des nuages blancs ou violâtres, sa descente tragique.

Longtemps, l'épouse d'Agohao, jouet des météores, reste suspendue à des hauteurs vertigieuses audessus de la mer. Enfin, perdant son dernier appui, elle tend désespérément les bras, tombe avec une rapidité d'étoile filante sur l'île et y demeure inerte.

^ Une épaisse couche de plume dans laquelle Atta s est enfoncée en tombant, lui a sauvé la vie.

Peu à peu, elle recouvre l'usage de ses sens, se remet de sa fatigue et de ses émotions inouïes. Elle :onserve même sa beauté céleste que font ressortir îes vêtements brodés en plume de colibris, son triple xjlher et ses bracelets si brillants que, du fond de

Tempirée, ils la révélèrent aux yeux perçants de la tortue.

Mais que va-t-elle devenir?

— L'île qui Ta reçue, noyau de l'Amérique, destinée à s'agrandir toujours, imitera, avec moins de splendeur, les paysages du Paradis. Il y poussera un jour des forêts, des rochers et des montagnes. Les eaux de pluie y apprendont à cascader sur les jDentes, à courir de méandre en méandre, à sommeiller sous les ombrages, à se couvrir de feuilles et de fleurs. Une partie des animaux ira l'habiter et des tribus nombreuses y représenteront la postérité de la femme céleste.

Elle reste belle, certes, la divine Atta, mais au fond de ses yeux à jamais privés de leur candide sérénité, se voient maintenant des ténèbres. Depuis sa désobéissance au Maître de l'univers, le remord est entré dans son âme et le péché continue d'y exercer ses ravages. Ses goiits, son esprit, son cœur, se sont corrompus. Sur l'île primitive, sa nourriture préférée se compose de serpents, de lézards, de vipères, des animaux les plus immondes.

Autant le ciel l'a connue inoffensive, autant la terre la trouvera méchante. Sa cruauté n'épargnera pas ses propres enfants qui lui devront tous leurs malheurs. Aussi ne l'appelleront-ils pas simplement Atta, mais Attahentsic, cest-à-dire Atta-la-Noire. Mais n'anticipons pas sur le reste du récit.

Attahentsic n'eut pas de fils, mais une fille unique et deux petits fils nommés Jouskéha et Tawiscaron.

Isolés dans leur île, les deux frères ont une heureuse jeunesse. De bonne heure ils s'exercent à chasser et à pêcher, à se fabriquer des armes et à les essayer. Dès que les roches commencent à croître sur la terre, ils inventent le tomahawk et s'en servent pour simuler entre eux des combats.

A ce jeu plein de danger avec une arme dont ils ignorent encore la puissance, Jouskéha frappe à la tête son frère et le tue.

Son fraticide involontaire ne l'empêche pas d'être le Bon Jouskéha. Père des Hurons et des Iroquois, il leur a appris à allumer du feu, un art qu'il tenait lui-même de la Grande Tortue. Depuis longtemps parti pour les mystérieux séjours d'outre-tombe, il continue de les protéger. Du soleil où il jouit d'un palais, il leur dispense la chaleur, ouvré ou ferme à leur demande les écluses de la pluie, car il est devenu le dieu des moissons. Il est aussi celui de la guerre, sans doute à cause de son invention, le tomahawk, et de son adresse à le manier. En allant au combat, ses fils l'invoquent sous le nom d'Areskouï.

Mais le Bon Jouskéha ne peut défendre sa postérité contre les persécutions de sa grand'mère. A lui le jour, mais à elle la nuit. Atta-la-Noire, établie

dans la lune, oppose son action néfaste aux bienfaits de son petits-fils. Amante des ténèbres qui favorisent ses instincts pervers, elle attend le coucher du soleil pour quitter son repaire céleste, et descend sur la terre pendant le sommeil de ses enfants. Sur les grèves solitaires battues par l'onde orageuse, dans l'ombre des bois ou des palissades, ses yeux ne brillent qu'au clair de l'astre argenté.

Que vient faire cette ombre parmi les vivants ? — Etant reine des mânes, Attahentsic vient chercher des sujets pour peupler son royaume. Aussitôt que la nuit déploie sa tente étoilée, gare au canotier imprudent ou peu averti : elle profite de ses moindres distractions et le pousse vers les écueils; gare au chasseur trop aventureux : d'une voix lamentable elle l'appelle au bord d'un précipice ou le fait dévorer par les loups. C'est elle qui, de village en village, transporte les maladies contagieuses; elle qui allume le feu des discordes fécondes en assasinats et en combats meurtriers. L'herbe-à-la-Puce n'est qu'une des cent plantes vénéneuses qu'elle a semées près du lac Ontario.

Dans le voisinage des tombeaux, on entend, la nuit, des voix grêles et plaintives, celles des mânes qu'elle chasse vers le pays des ancêtres.

Sur cette région peu connue règne avec elle son petit-fils, le Bon Jouskeha. Ils y habitent le même palais et s'y entendent pour faire le bonheur des âmes ;

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Attahentsic, Visiteuse nocturne et malfaisante de ses Enfants.

lis s'y donnent tout entiers aux morts, au lieu que, dans leurs palais célestes du soleil et de la lune, ils s'occupent surtout des vivants : Atta pour les faire mourir, Jouskeha pour les protéger.

Ce pays des ancêtres est situé très loin vers l'ouest. C'est là néanmoins que les pauvres mânes, nonobstant l'énorme distance, doivent tâcher de se rendre. Dès que les chairs des défunts ont fini de se consumer, leurs âmes se mettent en voyage. Celles des enfants et celles des vieillards, généralement trop taibles, restent seules, errantes, dans le voisinage de leurs sépultures. Toutes les autres, chargées des présents dont leurs parents ont garni leurs tombeaux, doivent partir, et leur voyage peut durer des mois et même des années.

Légères, inconsistantes, mais lestées par leurs fardeaux, elles peuvent, dans une certaine mesure, affronter les vents. Hélas! cette stabilité ne laisse pas d'être onéreuse, de creuser les coups de pointe des branches sèches et les écorchures que leur font aux pieds les aspérités du sol. Ajouter à cela la traversée de déserts balayés par les aquilons, celle d'immenses lacs sur des écorces flottantes, de torrents et de rivières sur de fines branches à peine capables de soutenir le pas léger d'un écureuil, c'est oublier encore une foule de misères imprévues.

Le croirait-on ? c'est au moment de saisir l'éternel bonheur qu'elles courent leur plus grand danger.

Un torrent défend l'entrée du pays des âmes. Encaissé entre des murs d'abîme, il rage parmi les rochers et déchaîne au fond des gouffres son étemelle tempête. Un pont unique le traverse dont un affreux chien garde la sortie. Un saut périlleux pardessus ce cerbère, ou à côté, en dehors du pont qu'il ne quitte jamais : telles sont les deux seules chances de salut.

Malheur à l'âme qui ne saute pas assez haut : le dogue l'attrape, la mord sans pitié et la rejette sur le pont.

Malheur aussi à celle qui ne s'élance pas assez loin à côté du pont : elle manque le rivage, le torrent l'emporte et le grand abîme l'engloutit. Elle est à jamais perdue.

La force, l'adresse et l'entraînement, sont les gages du succès et introduisent les mânes dans leur dernier séjour.

Ils s'y trouvent en un pays moins beau que le ciel, bien qu'enchanteur. C'est une île bordée de caps et dont l'intérieur est une plaine ondulée, avec étangs, ruisseaux et cascades. Sur les crêtes qui en séparent les vallées, des passages naturels se cherchent et se rencontrent parmi les rochers. Ceuxci forment parfois des dédales oii l'on s'égare délicieusement entre des parois vert-bronze, craquelées et mouchetées de lichen, vrais sanctuaires du silence et de l'ombre, où l'on ne pourrait être vu que des nuages, où les échos saisissent et se relancent les moindres bruits.

De ces hauteurs descendent des vallons étroits, dans lesquels on marche sur des ombres de feuillage percées de rayons, et sous des plafonds de verdure pleins de brise chuchotante, de chants d'oiseaux et de bruits d'ailes. Le demi-jour d'un tel vallon s'ouvre souvent sur un panorama ensoleillé, aux vastes pentes fleuries, fléchées de sapins bleu-noir; ou en face d'eaux calmes dans lesquelles éclate, à peine adouci, le feu des couleurs environnantes.

En dépit de ces beautés, une vague mélancolie inonde cette terre des mânes. Presque toujours voilée de légères nuées rosâtres, la lumière, avec un charme indéfinissable, y chante et pleure en même temps. A cette poésie faite de nuances s'ajoute le murmure sombré des eaux souterraines. Elles se montrent par instants, ces eaux sauvages, dans une petite buée céruléenne, mêlée à l'ombre des anf ractuosités ; elles se brisent dans les éboulis de pierres, lancent leurs gouttes lumineuses et disparaissent pour continuer, en s'éloignant sous terre, leurs rumeurs de trépassés.

Les fleurs elle-mêmes contribuent au mystérieux enchantement de cette nature, oii le printemps est en permanence et a l'air aussi vieux que l'automne. Bien que brillantes, elles ont toutes des couleurs mures et vieillies qu'elles semblent avoir empruntées aux nuages du soir.

Dans ce séjour de rêve habitent aussi les ombres des animaux que leur légèreté presque aérienne rend

plus agiles que jamais et que leur demi-transparence fait échapper au regard inattentif. La lumière de midi est nécessaire à qui veut suivre des yeux les ours en promenade sur les rochers, les orignaux et les chevreuils en train de s'ébattre dans les prairies ou de se baigner dans les étangs ; c'est à cette même heure que les mouches étincellent sur les herbages et que les oiseaux s'estompent en volées frétilantes sur la grisaille des nuées.

Mais les formes imprécises des ombres, les bruits fugitifs et la ruine brilante des couleurs, impressionnent moins que le palais des trépassés et la gaieté rêveuse de ceux qui l'habitent.

Il s'élève, ce fruste palais, vers le milieu de l'île. Ses murs fantastiques que la nature a construit de blocs géants, ferment une immense enceinte à ciel ouvert. De noirs arbustes en ornent en dehors les fentes et les rampes. On dirait des escarpements ordinaires de montagne. Tout différent est l'intérieur où les parois murales servent de penderie aux objets les plus divers : ustensiles de la vie sauvage, habits à frange, riches fourrures, mille souvenirs apportés de la terre des vivants. L'hermine et les dépouilles d'oiseaux multicolores s'y détachent sur le sombre chatoiement du castor et de la loutre.

On y voit aussi de longues perches fichées en terre ou arc-boutées qui lèvent au-dessus des têtes leurs faisççavix d'arcs et de carquois, de lances et de coûte-

las; leurs guirlandes de chichikoués et de ceintures magiques en peau de serpent, leurs chaînes de bracelets et de colliers : tout ce que les âmes ont trouvé dans leurs tombeaux et qui parle du passé lointain. Tawiscaron y voit le premier tomahawk encore tient de son sang; les six patriarches y contemplent les arcs et les lignes qu'ils inventèrent; les guerriers, leurs glorieuses massues ; les chefs, leurs panaches en plumes d'aigles ; les ambassadeurs, leurs chapelets de porcelaine, et les conseillers, leurs calumets.

Tous ces objets ne sont que des ombres. Ils continuent néanmoins de vieillir; mais les injures du temps qui ne peut les détruire leur servent de parure. Ils ressemblent aux souvenirs à jamais gravés dans la mémoire des mânes.

En entrant dans cette demeure d'outre-tombe, les fils d'Attahentsic, émigrés de ce monde, déposent d'al;urd aux pieds de leur antique mère et nouvelle reine, leur apport au trésor des reliques. Ce tribut payé, ils n'ont plus qu'à se réjouir.

Mêlés à leurs ancêtres, ils dansent en rond dans l'immense enceinte. De ce fou plaisir ils se reposent par des chants, des jeux de corps et d'esprit ou des chasses aux omljres des animaux qu'ils ne peuvent plus tuer, et se contentent de percer de leurs piques ou de leurs flèches vaporeuses.

Ombres et souvenirs, voilà leur éternel partage.

Chassée du ciel, Atta la pécheresse ne fut jetée en

ce bas monde que pour en être encore bannie par la mort. Sa postérité devait partager son destin. Enfants aux fronts un peu sombres, la vague et peu i consolante souvenance du paradis perdu les suit jusqu'au royaume des mânes.

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Dans tous les villages hurons ou iroquois, les habitants se partagent en deux grandes familles, celle du Loup et celle de la Tortue. C'est là une touchante coutume qui leur rappelle leur antique bienfaitrice et l'exploit merveilleux de leur premier père.

CHEMANITÔU ET MACHINITOU 171

Préambule.

lagou, le conteur fameux que son imagination fantastique fit passer en proverbe, avait à un degré génial la faculté des peuples primitifs, celle de créer des symboles et donc de donner du corps aux idées. Des idées, en avait-il de personnelles? — S'il faut en croire un américaniste distingué, ce sauvage serait allé jusqu'au fond de la philosophie indienne : wcnt deep mid deeper in Indian philosophy. Ne nous effrayons pas : ces profondeurs n'ont rien de platonique. Une légende d' lagou va nous en convaincre. On lui en attribue de fort curieuses, pleines de symbolisme et que racontaient les anciens Algonquins de la Nouvelle-Angleterre. La suivante est peut-être sa meilleure. C'est Mrs E. Oakes Smith qui l'a reproduite en anglais. Mais cet auteur n'a pu recueillir qu'un narré appauvri pour avoir passé de bouche en bouche. Je le prends sans y rien changer d'essentiel et remplace comme je peux les assessoires perdus.

CHÉMANITOU ET MACHINITOU

Le Grand-Esprit créateur.

Chémanitou, le Grand-Esprit, a fait tous les êtres vivants.

Les mers, les fleuves et les forêts, peuplés par lui, proclament sa sagesse et sa puissance. Les loups lui hurlent leur merci, les oiseaux, les grenouilles et les insectes, le lui chantent.

Il n'est pas une espèce animale qui ne lui doive, outre l'existence, quelque insigne présent. Il a donné aux unes des tuniques fourrées; aux autres des plumes peintes, des ailes transparentes, des corsets pu des écailles dont les nuances font oublier les beaux nuages du soir.

Le papillon est une fleur ailée; la mouche-à-feu, une agile étincelle: la cigale, une musique; le moucheron, un grain de vie qui danse sa ronde aérienne dans un rayon de soleil. L'oiseau se moque des hauteurs et des distances. L'autour et le faucon tournent au-dessus de nos têtes, les ailes immobiles, et comme suspendus par des fils au firmament.

CHÉMANITOU ET MACHINITOU 173

Mais les chefs-d'œuvre du Grand-Esprit sont les manitous gracieux, agiles comme le vent et, selon leur caprice, lourds ou légers, brillants ou invisibles.

Il a même fait le Mauvais-Esprit, Machinitou; mais c'est par accident qu'il lui a laissé la vie.

Le Grand-Esprit à l'œuvre.

Vers l'origine du temps, avant la création de l'homme, dans l'ombre des commencements et les clartés des premières aurores, on trouve Chémanitou à l'île encore toute jeune de Métouac (1). C'est l'endroit qu'il a choisi pour y ébaucher l'avenir, concevoir les futurs habitants de la terre et semer les germes de la vie. Il aime ce fond de mer récemment émergé, au sol uni, couvert seulement de marais et d'herbages ; cette solitude vierge où ne passent que les ombres des oiseaux de mer, où la cadence des vagues battant les grèves, sert de rithme à la pensée. Là, isolé entre les grands mystères du ciel et des eaux, les cheveux agités par le vent des premiers âges, il invente, compose, façonne ses créatures. Il sculpte des animaux si petits qu'ils sont à peine visibles; il en construit de si grands qu'une même région ne pourrait en nourrir plusieurs, de si forts qu'ils pourraient résister à leur Auteur lui-même, n'était le droit qu'il se réserve toujours de leur ôter la vie.

(1) Aujourd'hui Rhode-Island.

A-t-il fini l'un de ces colosses, il le fait marcher, et, attentivement, l'examine en changeant de point de vue. S'il le trouve sans défaut, il le laisse partir et suivre sa destinée ; sinon, il lui retire le don de la vie.

C'est le front pensif et l'attention appliquée aux moindres détails, qu'il fait les êtres les plus petits comme les plus grands. Souvent, il interrompt son. travail, ferme les yeux et s'enfonce dans une méditation si absorbante qu'aucune intempérie ne peut l'en tirer.

Il n'y a pas de forme vivante qu'il n'ait inventée, pas de climat si dur ni de lieu si inhospitalier auxquels il n'ait adapté des êtres animés. Il n'est pas non plus d'outil ou d'ustensile dont il n'ait muni quelqu'une de ses créatures. Le pélican ne se sépare jamais de sa gibecière; ni le castor, de sa truelle; ni le canard, de sa nacelle et de ses rames. Le nez du poisson prend tantôt la forme d'une scie, tantôt celle d'une lance ou d'une houe. La tortue traîne sa tente, et l'écrevisse, ses tenailles. Avec de délicates pincettes, les oiseaux de rivage tirent du fond des eaux les coquillages qui leur servent de nourriture. Les Visages-Pâles imiteront ces inventions ingénieuses, Michabou lui-même concevra le rets sur le modèle des toiles d'araignée. Chémanitou est le fantastique et sombre travailleur aux conceptions fécondes, au génie impénétrable. = j;

CHÉMANITOU ET MACHINITOU 175

Voyez-le fabriquer l'un de ces quadrupèdes géants des anciens âges, dont les hommes, après des millénaires, trouveront encore les os conservés, dans les éboulis, au bord des rivières.

Il place d'abord quatre morceaux de glaise à des distances calculées, pour en faire les pieds de l'animal. De ces pieds énormes, l'île sera plus tard toute semée, car le Grand-Esprit abandonne souvent l'œuvre commencée. Ils deviendront des tertres herbeux, des îlots verdoyants, que les hommes admireront sans en deviner l'origine.

Toujours avec de l'argile bien pétrie, Chémanitou continue, en montant, la construction : après les pieds, les jambes, la croupe et les épaules; puis l'échiné et les flancs. Il finit par la queue et les oreilles.

Se met-il à l'ouvrage, tous les esprits de l'air et des eaux accourent et le regardent travailler. Ces manitous inférieurs épient surtout le moment oii le Maître donnera la vie à sa créature : il vont s'amuser de la gaucherie des premiers pas qu'elle va faire, voir une destinée nouvelle s'ébaucher dans son allure et ses instincts.

Avant d'être animée, la statue d'argile doit sécher au soleil, durcir et prendre la couleur des roches voisines. Alors le Maître de la vie lui ouvre le côté, V entre et y demeure plusieurs jours enfermé.

A peine en est-il sorti, que l'animal frémit... Bientôt il se balance, branle la tête, frappe le sol de ses

énormes pieds et le fait trembler jusqu'au bord de la mer... Le voici qui commence à marcher, trépigne; ses jambes ne savent pas encore s'accorder. L'air farouche, il bat de la queue, fixe ses gros yeux sur tous les objets.

C'est le moment oii son sort va se régler. Suivi de l'œil par son Auteur, il heurte les roches de ses pieds novices en essayant de courir. Encore un peu d'exercice et voici que, maître de ses mouvements, il bondit, joue et folâtre, s'arrête pour respirer bruyamment et mugit...

S'il a le don de plaire à Chémanitou, il est libre désormais. D'abord, il prend ses ébats sur l'île, mais il peut la quitter et ne tarde pas beaucoup à le faire. A peine a-t-il aperçu de loin les forêts du continent, qu'il se jette à la mer et nage vers le couchant. Il fend bruyamment les vagues, et l'eau qui lui remplit le nez en rejaillit avec violence. Derrière lui s'allonge une traînée d'écume sur les flots troublés. Sur la côte, mystérieuse encore, il monte enfin, arrose en se secouant tout un paysage et disparaît dans les bois.

La statue gigantesque et la cave aux rebuts.

Non moins jjuissant en volonté qu'habile de ses mains, Chémanitou peut mettre en œuvre des masses énormes de matière. Son entreprise la plus colossale a des rapports curieux avec la création du Mau-

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vais-Esprit, et fait le sujet d'un récit merveilleux dont voici les principaux épisodes.

Tous les esprits des airs et des eaux, engagés dans la poursuite d'on ne sait quel plaisir, s'étaient tenus pendant plusieurs jours éloignés de Métouac. Ils y revenaient lorsqu'ils y aperçurent une espèce de mont bizarrement découpé. ''Un mont ne pousse pas ainsi", se dirent-ils. ''Non; ce doit être une œuvre nouvelle de Chémanitou, quelque énorme quadrupède en glaise" ; et tous se hâtent vers l'île afin de contempler la merveille.

A peine commencent-ils à voler au-dessus du rivage, qu'ils voient, non sans sourire un peu, l'émoi des manitous souterrains. De leur argile si largement pillée, ces pauvres proscrits de la lumière, sortent leurs innombrables petites têtes aux yeux de taupe, et curieux, étonnés, regardent, à travers le clair rideau des herbages, la sombre énormité qui échancre le bord du ciel.

Bientôt des centaines de génies voltigent autour du futur animal et l'examinent à loisir. Ceux de la mer prennent un plaisir espiègle à se cacher dans ses gigantesques oreilles, à courir sur les longues dents recourbées qui lui sortent de la gueule, à gambader 8ur les rebords de ses yeux.

Le Grand-Esprit dont la vue pénètre et traverse les corps les plus opaques, feint de ne pas les voir. Tout en finissant d'autres parties du colosse, il sourit

doucement et rumine peut-être de nouvelles surpri-| ses.

Depuis plusieurs jours persévèrent ce travail et ces jeux, lorsqu'un immense rideau noir monte, survole l'horizon et s'avance entre la mer sombre et l'azur. Chémanitou s'éloigne aussitôt de son œuvre afin de la voir en perspective dans la tempête.

Déjà, le vent roule à plein ciel de lourds nuages et les oiseaux tonnerres quittent, selon leur coutume, le sommet des Alleghanys pour sillonner le réservoir aérien de l'orage. Tandis que tout tremble au bruit de leurs ailes furibondes, leurs yeux pleins d'éclairs remarquent de loin la silhouette géante et ils en prennent la tête pour une de ces cimes auprès desquelles ils aiment à s'amuser. Aussitôt ils l'entourent et la prennent pour cible.

Au milieu d'un croisement de traits et de zigzags enflammés, cette tête sublime devient horrible à voir. Tour à tour, elle brille, toute illuminée, sous le ciel sombre; ou se détache, noire, sur un fond d'éclairs vertes et palpitantes; mais aucun jeu de lumière ne peut en changer l'aspect réellement sinistre.

Chémanitou laisse faire les oiseaux fulgurants et les empêche seulement de détériorer l'argile de sa statue. Tout le temps que dure l'illumination fantastique, il observe son œuvre et, le croira-t-on? lui trouve des airs si redoutables, qu'il en est lui-

CHÉMANITOU ET MACHINITOU 179

même effrayé. ''Grandeur démesurée, organes puissamment destructeurs : cette bête aura tout ce qu'il faut pour rompre Tharmonie de la nature", se dit Chémanitou; après plusieurs jours de réflexions, il n'ose pas lui donner la vie.

Abandonné au milieu de l'île, longtemps le colosse y résiste aux intempéries. Plusieurs fois l'hiver lui amoncelle de la neige sur le dos, lui tapisse les flancs de verglas, lui suspend à la gueule une longue barbe de cristal. Sur sa toison de frimas, le soufiîe de Kabébonicka soulève comme une fumée

de blanche poudrerie Chaque printemps, les

oiseaux de mer viennent remplacer la neige et lui couver sur le dos.

Ce quadrupède d'argile ne peut se soutenir toujours, sa masse énorme devra s'effrondrer sous son propre poids.

Un matin d'avril : bruit formidable et vaste tournoiement d'oiseaux affolés au-dessus d'un tourbillon de poussière qui monte... Le vent balaie la poussière et découvre ainsi la statue... Elle s'est écroulée par le milieu. La tête et la croupe penchent en sens inverses, arc-boutées chacune par deux jambes colossales. Le spectacle n'est que plus terrifiant : il représente maintenant deux énormes bêtes dont l'une essaie d'entrer dans la terre et l'autre d'en sortir.

C'était prévu, Chémanitou regarde, marche vers

180 EN MOCASSINS é

la ruine, monte dessus, et là, subitement comme un éclair, une idée lui traverse le cerveau : le corps de glaise est creux... s'il en faisait une cave utile... Il monte encore jusqu'à la hauteur des épaules et enlève une partie du dos. L'ouverture ainsi pratiquée donne accès à un vaste souterrain... C'est là que le Grand-Esprit jettera désormais tous les êtres dont il ne sera pas satisfait.

Maintes et maintes fois depuis ce jour, il créa de petits animaux de diverses formes, les laissa vivre quelques temps, puis, les trouvant sans doute inutiles ou à peu près, les jeta dans la cave. Tous les anciens essais abandonnés sur l'île, prirent la même voie.

Le gouffre finit par contenir quantité de débris; mais jamais le divin Ouvrier n'y jetait rien de vivant.

La création du Mauvais-Esprit.

Un jour Chémanitou, chaussé de deux pieds de panthère, se promène dans l'île. Comme toujours, il a fait ces pieds de glaise ; mais, les destinant à un être extraordinaire, il veut les éprouver lui-même. "Ils vont très bien avec mes jambes, pense-t-il; puis j'aime leur souplesse et leur silence". Aussitôt il leur fait deux jambes comme les siennes, expression la plus gracieuse du mouvement. Que va-t-il mettre là-dessus? — Un tronc de caïman héris-

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sé de squames et invulnérable. Le contraste est horrible et voulu; mais le corps penche en avant. D'un serpent noir qu'il saisit au passage, Chémanitou lui fait une queue dont le contre poids le redresse et qui, en se tortillant, produit un effet désiré.

"A ceci, ajoutons la puissance," se dit le Grand- Esprit, et ses mains pétrissent de robustes épaules de bison, avec un col haut, voûté, hérissé d'une épaisse fourrure.

Pieds et jambes, corps et épaules, sont faits sans trop d'hésitation ; mais rendu à la tête, Chémanitou, moins sûr de lui-même, s'arrête et réfléchit longtemps.

Prenant enfin sur ses genoux de la glaise, il la pétrit en boule et, encore tout pensif, la met sur le col où il lui donne la forme d'une tête basse et menaçante de bison.

Devant lui se dresse toujours l'énorme statue aux orbites creux. Les espiègleries des Nibanabègues encore présentes à sa mémoire, lui donnent l'idée d'une tête plus clairvoyante. S'il faisait à sa nouvelle créature des yeux de langouste, elle verrait de tous côtés, sans tourner la tête. Il lui pose donc deux yeux sertis aux extrémités de longues tiges flexibles qui s'élancent de chaque côté du front.

Celui-ci, large, bas et proéminant, trahit déjà le futur séjour d'une sagesse ténébreuse, féconde en fuensonge et en perfidie, et qui réclame une langue

fourchue : Chémanitou met dans la bouche du monstre une langue de serpent. Dans le même style, il lui fabrique encore une moustache pelliculeuse et flottante, un nez en bec de vautour et une hure en dos de poc-épic.

Alors, prenant la tête sur sa main, il l'éloigné en étendant le bras, la tourne et la retourne, afin d'en examiner les divers profils ; il fauche avec dans l'air et voit flotter les moustaches, se détacher le nez crochu, osciller aux bouts de leurs tiges les yeux de langouste.

Un peu tristement, il remet cette affreuseté sur les épaules et, d'un air songeur, la regarde... C'est la première fois qu'il fait une figure verticale, et l'idée | de l'homme qu'il créera plus tard, germe dans son esprit. En même temps, il appréhende ce que pourra faire ce bipède, au port élevé, capable de tout voir et même de comprendre.

Pendant qu'il hésite à compléter son œuvre, le soleil s'enfonce, rouge, dans les forêts de l'ouest; l'ombre s'étend sur l'île et la mer; les engoulevents font leur ronde vespérale, égrènent dans les airs leur piaillerie; les mouches-à-feu, comme de petits météores, filent sur les champs d'herbages ; sorties de leurs retraites obscures, les chauves-souris volent au crépuscule. ^

Déjà il fait très noir, lorsqu'un grand vent se met à balayer le sol, à sifiîer dans les roseaux, à faire

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tourbillonner le sable des grèves. A travers de sombres nuages, de rares filets de lune tombent sur les champs de laîches ondoyantes.

Et voici que, dans l'ombre, s'allument deux yeux d'émail vert, et se dessine la souple silhouette d'une panthère qui vient, la patte en arrêt, flairer les pieds semblables aux siens de la statue. Presque en même temps, un vautour bat des ailes en face du nez crochu. Chémanitou l'écarté de la main, et, sous un rayon de lune, aperçoit à terre, autour de son œuvre, des lézards, des porcs-épics et des serpents qui contemplent leurs images.

A cette vue, un monde de pensées impénétrables pour nous, s'éveille dans son cerveau et absorbe toute son activité. Il se dit probablement que la similitude est un principe d'attraction et qu'aucun des êtres faits jusqu'ici ne se rapproche à la fois des animaux et des esprits. Ainsi se forme peu à peu dans sa tête le projet d'une créature qu'il fera, non plus sur le modèle des êtres purement terrestres, mais à sa propre image et qui sera hautement intelligente en même temps que corporelle.

La montagne dont la cime s'enfonce dans les nuages, est moins majestueuse que le Grand-Esprit immobile, les yeux fermés et le front voilé de sa main. Longtemps, longtemps il reste plongé dans ses réflexions. Les jours, les lunes avec leurs croissants et leurs déclins, se succèdent; il pense toujours. L'hi-

ver revient couvrir l'île de neige ; Kabébonicka fouette et brise les roseaux desséchés, gémit tristement dans les algues et la pierraille du rivage; les brises printanières reviennent chargées de parfums; le chant des oiseaux se mêle de nouveau à la cadence des vagues : Chémanitou, immobile, indifférent aux joies comme aux tristesses de la nature, semble perdu dans l'abîme de ses pensées.

Lorsqu'il lève enfin la tête et ouvre les yeux, il a tout pesé, même les choses de l'avenir que son intelligence a le don de pénétrer. Il a pesé les destinées de l'homme, car il a enfin décidé de faire un ^ animal spirituel. Devant son esprit clairvoyant ont ' passé les races et les tribus humaines ; le mal en lutte ' contre le bien: l'un défaisant ce que fait l'autre; le Grand-Serpent dont la colère cause le déluge ; Michabou qui en répare les désastres, restaure l'humanité, sauve les animaux qui repeupleront la terre, enseigne les arts à Michillimakinac ; Kabéoun luttant contre son fils l'homme-manitou ; les exploits du Windigo; les migrations des Algonquins et leurs guerres avec les Iroquois. Mais il a prévu aussi que tout le mal viendra de la créature à laquelle il travaille et que, s'il lui donne la vie, elle peuplera la terre de mauvais manitous.

Que va-t-il faire?

CHÉMANITOU ET MACHINITOU 185

Le sombre azur commence à s'étoiler; la lune énorme, sanglante, émerge de l'océan; la statue s'éclaire et Chémanitou lui aperçoit sur le front une chauve-souris qui déploie ses ailes de peau brune. En un tour de main, il la saisit, lui retire le don de la vie, lui enlève les ailes et la peau. Des premières, il fait au monstre des oreilles ; de la seconde, il lui couvre le front ; puis attentivement regarde, cherchant encore ce qu'il pourrait bien ajouter à cette horrible tête.

Voici : il ne lui coupera pas la figure comme aux bêtes, juste au-dessous de la bouche: il lui fait donc un menton et lui sculpte des lèvres pleines, arrondies, afin qu'elles se ferment sur la langue fourchue et les dents d'ivoire... Cet être pourra sourire. *'Un menton appelle des mains", se dit maintenant l'Esprit créateur, et il devient pensif: jamais il n'a doué aucune créature de ces puissants organes. Il fait cependant des mains et des bras sur le modèle des siens, et donc très beaux.

Finie enfin l'œuvre qui a coiJté tant de pénible réflexion. Chémanitou la contemple, mais sans s'y complaire: il n'en augure rien de bon... Cet être, une fois vivant, ne se mettrait-il pas à créer à l'instar du Maître de la vie lui-même et n'entraverait-il pas son œuvre? La vision qu'il a de l'avenir ne lui permet pas d'en douter. Curieux tout de même d'examiner les

mouvement du monstre, il se décide à l'embraser... Le feu n'est pas la vie, mais lui ressemble.

Peu à peu, la chaleur pénètre la statue dont l'argile rougit.

La flamme brille entre les squames du dos et de la poitrine ; la moustache pelliculeuse et les oreilles deviennent transparentes; les yeux de langouste sont deux charbons ardents. Le tout présente un horrible aspect.

Vivement tenté de pousser plus loin les essais, Chémanitou perce au coté le corps de caïman, mais n'y entre pas encore. Il fait d'abord marcher la statue par le seul pouvoir de sa volonté... Enfin, il se décide à lui donner un peu de vie, mais sans lui retirer le feu... Aussitôt le monstre sourit... et son sourire fait presque oublier sa laideur.

Plus que jamais, Chémanitou est convaincu qu'il ne doit pas gâter le reste de son œuvre par une telle créature, par cette forme bestiale, au front intelligent, aux mains puissantes, au menton hardi, aux lèvres souriantes et perfides... Il la saisit, la jette dans la cave, mais oublie de lui ôter le j>eu de vie qu'il lui a donnée.

Il est depuis longtemps sous terre cette être dan-

CHÉMANITOU ET MACHINITOU 187

gereux, lorsqu'un grondement sourd, mystérieux se fait entendre. Chémanitou croit reconnaître que le bruit vient de la cave et s'y rend aussitôt. Arrivé au bord de l'ouverture, il se penche et, tout au fond, dans une lumière rouge, que ne voit-il pas? — Le monstre, assis, embrasé, éclairant du feu qui vivement brille entre ses écailles, les parois du souterrain et les débris épars autour de lui.

Ses mains, dans la sinistre lueur, s'allongent, ramassent les membres cassés des créatures de rebut, les rassemblent, en refont des formes repoussantes, leur transmettent le feu et la vie... Il y en a qui circulent déjà dans le clair-obscur de la cave.

Le Grand-Esprit regarde sur l'île : aucun gros rocher ne s'y trouve dont il puisse fermer l'ouverture du goufïre. Faute de mieux, il amasse une énorme quantité de roches et de sable dans la gueule du souterrain, et s'en va.

Le silence se fait, mais ne dure guère: quelques jours à peine, et, comme de plus belle, le bruit recommence, s'accroît, devient inquiétant. Enfin, le sol frémit comme un être vivant... Que va-t-il en sortir?

Un matin, de larges crevasses s'ouvrent au-dessus de la cave, une fumée noire en jaillit par flocons, monte en colonne et s'épanouit par le haut. Sous le ciel, elle s'étend, s'étend, forme un immense dais légèrement appuyé sur une couronne d'horizons lu-

mineux, et couvre de son ombre l'île tout entière.

D'aussi loin que peut voir le regard des esprits, les manitous aperçoivent le singulier phénomène, et, de tous côtés, les voici qui viennent. Les uns chevauchent sur de légères vapeurs; d'autres descendent en suivant des rayons de soleil qui, çà et là, percent la fumée. Il en vient des volées qu'on prendrait pour de longues théories de petits nuages roses ou lilas.

Du continent arrivent les Poukouaginins et les Imakinacs, aux ailes de papillon, aux longues chevelures cendrées, verdâtres ou feuille-morte. La mer jette sur le rivage ses myriades de Nibanabègues tout chatoyants de nacre et d'émail. Les obscurs manitous du sol qui voient les plantes par leurs racines, surgissent de l'humus. Du fond des marais, il y en a qui montent par les tiges en spirale des némephars.

Et les voici tous qui fourmillent sur le sol et dans les airs. Les plus petits gravissent les roches qu'ils empanachent de leurs silhouettes vaporeuses. Les plus grands, répandus dans la plaine, lui donnent l'apparence d'un vaste jardin irisé de fleurs.

Il y en a aussi de minuscules qui remplissent les airs, par bandes comme les moucherons au-dessus des eaux mortes, à l'heure du soleil couchant. Sous la voûte enfumée, papillonnent et miroitent leurs ailes qu'on prendrait pour des pétales volantes de bou-

CHÉMANITOU ET MACHINITOU 189

tons-d'or, d'asters et de marguerites.

Par endroits, un peu de soleil éclaire le fourmillement des manitous qui attendent, silencieux, remuant doucement leurs ailes, prêts à partir comme de volages papillons. A chaque instant, il s'en lève une volée qui s'avance au ras du sol et se pose plus près de la ruine fumante.

Chémanitou lui-même apparaît enfin, et tous, devant lui, s'inclinent comme un champ de roseaux sous le vent. Il ne semble pas les voir et sa figure porte les fronces de la tristesse. Ses yeux ne se détachent pas des flammes verdâtres qui lèchent la terre autour du colosse abandonné. Lui aussi, il attend, dans un silence morne.

Bruit formidable suivi d'un grondement de tonnerre qui persiste. De la cave changée en volcan, jaillit une gerbe énorme, enflammée, de pierres et de sable. Le monstre lui-même, rouge de feu, terrifiant, grimpe sur le bord du cratère.

Mais revenons à son enterrement par Chémanitou. Jeté dans le souterrain, étourdi par la chute, accablé sous une montagne de roches et de terre, il n'a cependant pas perdu son germe de vie; son feu intérieur ne s'est pas éteint. Peu à peu, il s'est rétabli, a senti sa force lui revenir et se décupler. Alors, il

a refoulé autour de lui la terre et agrandi sa tombe.

D'abord aveugle et sourd, il a redressé les tiges brisées de ses yeux, étendu ses larges oreilles et sa moustache chifonnées, refait sa hure en dos de porcépic. Ensuite, il s'est mis à creuser des ongles et des grififes, à ramper entre les roches, à se faire des chemins de lombric, à soulever la terre avec son dos.

Les manitous de l'humus entendaient ses grognements sourds, ses grincements de dents, le craquement de ses vertèbres, le crissement de ses écailles râpées au passage par les roches.

L'ombre sur le front et la rage dans le cœur, il a vomi de la flamme, a calciné l'argile, fondu les pierles de sa nouvelle caverne, et l'on a entendu à distance le grondement du feu souterrain.

Bientôt, à travers le sol fendillé, les flammes ont sorti leurs aigrettes, et la fumée jaillissante a levé jusqu'au ciel son lugubre parasol.

Enfin la voûte a sauté et le monstre est sorti.

Le voici donc qui réapparaît sur la crête éruptive entourant l'ouverture du gouffre, crispant ses griffes de panthère sur une pierre fumante; le voici, surpris et furieux, hésitant et sûr de sa force, conscient de son triomphe, fouettant de sa queue étincelante de l'air épais et rougeâtre, dirigeant de tous côtés ses yeux de langouste d'un éclat rouge de soleil couchant.

Une panique générale suit l'apparition de ce re-

CHÉMANItOO Èï MaCHINITOU 191

venant sinistre sur le seuil ardent de l'abîme, c'est d'abord un même cri multiplié à l'infini par toutes sortes de gosiers. On dirait les mille voix de la nature essayant de se mettre d'accord et préludant, par des mesures perdues, à quelque divin concert.' On dirait une sonnerie cristalline de glaçons, mêlée au gazouillement des ruisseaux et des hirondelles au sifflement de la bise dans les falaises, à un immense bruit d'ailes et à cent autres rumeurs indéfinissables.

Mais de même qu'à distance on voit mieux l'ensemble d'un paysage, ainsi à mesure que s'éloigne cette confusion, les discordances s'efïacent et de plus en plus nettement, on distingue des vagues de voix douces, pures et sonores, comme les trémolos de grenouilles, dans les marais, par les soirs de printemps. Et de chacune de ces vagues se dégage un mot unique: Michinitou! Michinitou! c'est-à-dire Le Mauvais-Esprit! LeMauvais-Esprit!

Ce nom indéfiniment répété, exprime, dans la bouche des génies, l'horreur et l'épouvante qui les font sentuir; et le silence, autour du monstre, grandit a mesure que s'éloignent leurs bandes éperdues

Telle fut l'origine de Michinitou, l'auteur de tout mal et le père des mauvais esprits.

Préambule j

Les Algonquins sont en général doués d'une grande sensibilité. De là, chez eux, une tendance auxi excès parmi lesquels je veux noter, en vue de la légende qui suit, leur indulgence souvent aveugle envers leurs enfants, et la peine excessive que ceux-ci < conçoivent de la moindre réprimande.

Pour ne parler que du temps jadis, une mère qui jetait quelques gouttes d'eau à la figure de sa fille, en lui disant : "Tu me déshonores", lui infligeait un châtiment mémorable et qui même n'allait pas sans danger, puisque de simples reproches un peu sévères, eurent quelquefois pour conséquence le suicide de l'enfant.

Cette sensibilité que l'isolement de la vie sauvage aiguisait encore, poussait beaucoup de jeunes gens à la mélancolie. Il ne faut donc pas s'étonner si le folk-lore algique contient des légendes destinées fl combattre ce mal, soit en le faisant craindre aux" enfants, soit en mettant les parents en garde contre les suites d'un laisser- faire excessif.

Sujet emprunté à Schoolcraft.

Rien peut-être n'est plus délicieusement sauvage que les collines de Kaug-Woudjou. Elles ondulent, quelque part au nord du lac Supérieur, sous un riche manteau de forêt dont émergent çà et là des rochers pittoresques, décorés de bouleaux rachitiques qui se tordent au vent. Dans leurs ravins, des ruisseaux promènent, en murmurant, leur onde, et des étangs dorment depuis des siècles, au chant des gren'.uilles, sous des nappes de nymphéas blancs et tout embaumés.

Leurs longs penchants vont finir sur les grèves du Kitchigami (Ij, et la continuité en est rompue par d'immenses terrasses dont le sol disparaît sous les bois, et quels bois ! On y marche à l'ombre des pins séculaires ; sur des tapis roussâtres de fines feuilles mortes que tache à peine le soleil de midi ; dans un air embaumé et à la musique si douce ! du vent dans les cimes vertes.

(1) Nom algonquin du lac Supérieur,

Dans le voisinage de ces beautés naturelles, on trouve, en remontant plusieurs générations, une famille algonquine. Lilino, jeune fille, en est l'unique enfant, et c'est une enfant gâtée, aveuglément aimée de ses parents qui la laissent grandir dans tous ses caprices. Naturellement timide et pensive, elle ne met plus de bornes à sa mélancolie, depuis que, isolée pendant quelques jours au fond d'un bois pour y prier son esprit gardien, elle s'est passionnée pour la solitude.

Chez les tribus algonquines, le petit garçon ou la petite fille, doit, vers l'âge de huit ans, mériter de connaître son manitou protecteur, et ce spirituel gardien ne se révèle à l'enfant qu'après y avoir été longtemps sollicité par le jeiine et la prière.

Cette rude préparation a duré sept jours pour Lilino, et elle les a passés, ces longs jours, dans une petite cabane d'écorce construite exprès pour elle, au fond d'une pinière très sombre. Là, sa mère ne lui portait que de l'eau et la nourriture suffisante ; pour l'empêcher de mourir, sans la soustraire à la fièvre et à l'hallucination. Aussi, a-t-elle fini par • voir son manitou, et ce fut le plus joli qu'on puisse rêver : une espèce d'oiseau-mouche tout vert, à gorge de rubis, et qui passait d'un pin à l'autre, en bourdonnant.

Depuis cette sauvage retraite, elle ne cherche plus qu'à s'isoler. Le demi-jour des forêts, le reçeuil-

lement des grottes, les synphonies plaintives des vagues, du vent et des oiseaux de rivage, exercent sur elle une attraction de plus en plus irrésistible. Dès qu'elle peut s'échapper de la cabane paternelle, elle court vers quelque site pittoresque.

Mais, de tous les lieux enchanteurs, aucun ne l'attire autant que la pinière de Manitouak. Est-ce parce que la poésie algonquine l'a peuplée d'Imakinacs et de Poukouaginins, et en a fait une espèce de bois sacré ?

Cette pinière longe le bord des eaux et une antique coutume défend aux canotiers de passer en face tout droit. Aussi ne manquent-ils jamais, même par un gros vent ,de pousser une pointe vers le rivage. Sans atterrir, ils y lancent quelques jolis coquillages, offrande appréciée des manitous qu'ils se rendent ainsi favorables, et de nouveau s'élancent, confiants, au milieu des vagues.

Lilino ne se lasse pas de parcourir ce bois mystérieux et même redoutable à cause des Nibanabègues, génies sournois des eaux, qui fréquentent la grève. Elle y folâtre le long d'un ruisseau, parmi les hautes herbes, et souvent disparaît dans les talles d'eupatoire, sous la pourpre des larges corymbes. En jouant, elle cueille des fleurs, et revient avec de l'arum écarlate dans les cheveux, enquirlandée de Janche clématite ou d'apios aux grappes lilas et par- 'umées.

Semblable, dans cette parure, à quelque déesse des bois, elle fait assoir, au pied d'un pin, sa vanité naïve, et là, se plaît à écouter longtemps les voix confuses de la forêt, qu'elle prend pour celles des manitous.

Le soir, son ingénu babillage racconte à ses parents ses petites aventures. Ils s'en amusent, non sans remarquer avec surprise, l'étrangeté de ses goiits et le caractère merveilleux de tout ce qu'elle dit. A l'en croire, elle aurait entendu parler une fontaine; des génies voltigeraient sur les mousses ; traceraient des moires sur les eaux; se cacheraient dans les arbres creux, les massifs de verdure; danseraient devant une grotte nommée d'ailleurs et depuis longtemps la grotte des Esprits. C'est à se demander si la pinière de Manitouak n'est pas vraiment enchantée?

Ils ont entendu parler des manitous, ses bons pa-.' rents, surtout par les conteurs de légendes, mais n'en n'ont jamais vus. Aussi attribuent-ils tout cet enchantement à l'inexpérience et à l'imagination de leur fille. Persuadés que l'âge la corrigera, ils la laissent faire et c'est leur tort : l'âge ne fera qu'accentuer ces étranges tendances.

Elle en vient à ne plus passer un jour sans courir à la pinière. Elle y fait même de longs jeûnes dans le but de se rendre agréable aux esprits. Elle les prie, le matin, de conduire son père vers les retraites du gibier, le soir, de le ramener sain et sauf.

La fiancée du manitou 197

de guider son canot, s'il est sur le lac et surpris par le vent.

Elle prend si souvent le chemin de ce bois, elle en revient chaque fois si visiblement impressionnée que ses parents la soupçonnent enfin de subir l'influence de quelque charme.

Elle y fait des séjours de plus en plus longs, devient plus rêveuse, plus réticente aussi depuis qu'elle devine l'inquiétude causée par ses absences.

Après tout, il peut y avoir du vrai dans ce qu'elle a si souvent répété. Sa mère finit par s'en convaincre, et, pour en avoir le cœur net, elle la suit un jour, de loin et sans être vue, jusqu'au fond de la la ténébreuse pinière.

Sous les ombrages percés de chaude lumière, à travers la colonnade des hauts pins, elle court presque, la sauvage enfant. En sautillant comme une chevrette, elle dévale enfin vers le ruisseau et disparaît complètement aux yeux perçants qui la suivaient.

Sans faire de bruit, sa mère approche de la côte, choisit une pointe avancée et s'y glisse sous des ifs presque rampants. De là elle voit, sans pouvoir être vue, le bois et le vallon. En bas, l'onde claire passe, ici à i^eine ridée, là frisonnante sur un lit de gravier et donnant l'illusion d'un réseau bleu céleste,

légèrement jeté sur les reflets sombres du sous-bois.

Elle reluit, en s'éloignant, à travers les rameaux; disparaît sous un fourré, et, un peu plus loin, se repose en plein soleil, étendue sous une nappe de nénuphars entourée de hautes herbes.

Des feuilles jaunies, exilées de leurs branches, s'en vont à la dérive, se poursuivent, s'attendent, en tournoyant, sur des miroirs liquides, ou s'arrêtent à l'entrée de petites cavernes creusées par le courant sous les racines des arbres.

En face de ce jolie paysage, la mère, patiente, attend et scrute des yeux les hautes herbes qu'elle voit remuer près de l'étang.

Voici, émergeant des blanches fleurs de pigamon, la tête de Lilino. Deux brins de liseron tordus ensemble et retenant des grappes rouges vif de sureau, la couronnent. La jeune fille sort des herbes, parée d'un beau collier de clématite fleurie, ceinturée de lycopodes géants dont les ramifications flottent sur sa robe de chevreuil couleur feuille-morte et lui descendent jusqu'aux pieds. Hâtivement; elle remonte la côte et se laisse choir sous un large pin.

Grande est l'anxiété de sa mère dont le regard l'épie à travers les ifs ; mais la figure de Lilino n'exprime que l'innocent plaisir d'une enfant habituée à s'amuser seule. Amusée, elle l'est dans le moment par de ces petits oiseaux qu'on nomme troglodytes et

dont une couvée prend ses ébats devant elle, en bas de la côte. Le queue renversée sur le dos, ils courent en sautillant sur les aiguilles rousses et la fine mousse grise, autour d'une fantasmagorie de racines arrachées du sol, celles d'un arbre renversé par quelque ancienne tempête. Ils ont là, dans la terre bouleversée, de petites cachettes caverneuses, fermées par des rideaux de mousse et de brindilles, et gaîment, ils se promènent dans le voisinage de leurs sombres demeures. Mais tout-à-coup ils ne sont plus là... L'ombre d'un émérillon vient de passer au milieu de leurs joies, sur le sol taché de soleil.

Maintenant, Lilino, les yeux à demi fermés, semble écouter.

Au fond des bois, l'eau murmure parmi les pierres ; l'écho s'empare des sons, les prolonge et les enjolive. Inspirée probablement par cette musique fuyante, confuse, la jeune fille, d'un accent de mélancolique ivresse, se met à parler aux manitous :

Fugitifs esprits des fontaines, Je vous entends mêler vos voix; Mais j'ai fait bien des courses vaines. En vous poursuivant sous les bois.

Vos transparentes silhouettes.

Dès que je veux les voir de près, S'eflFacent mieux que des bluettes, Ou s'envolent comme des traits.

Si je vous lance mon obole • Alors que, jouant sur les eaux,

Vous agitez l'avoine folle Et les aigrettes des roseaux,

L'onde se trouble et vous révèle Par ses courants capricieux; Mais vous fuyez à tire-d'aile L'endroit où vous cherchent mes yeux.

Elle se tait et les yeux qui la regardent à travers les ifs, s'agrandissent de surprise et d'inquiétude : jamais sa mère ne l'a entendue parler ainsi.

De nouveaux elle écoute... Au dessus d'elle des mésanges voltigent de branche en branche, en égrenant leurs notes à voix de cigale; la grive qu'on nomme flûte-des-bois, chante comme au fond d'un rêve ; des pics martellent au loin les arbres creux, et les échos répètent. \

Mais de même que les étoiles scintillent sans éclairer le ciel de nuit, cette symphonie sauvage ne fait que consteller la profondeur du silence.

Un vent soudain, venant du lac, s'engouffre dans le vallon, ici amorti par l'écran des masifs, là charroyant des feuilles mortes et des papillons. En même temps, il se met à chanter vaguement dans le feuillage des pins. La jeune fille regarde alors vers les branches harmonieuses. A travers les sombres

rameaux, elle voit l'azur céleste où volent de blancs nuages, où la vue s'égare dans le vague. Toute son âme candide passe dans ses yeux et, d'une voix sombrée à l'instar de celles qu'elle entend, elle rec- >nimence à parler aux esprits :

Là-haut, dans les ombres flottantes, Crois-tu que je ne t'entends pas, Fuyard esprit des pins qui chantes Et chuchotes et ris tout bas?

J'aime ton joli babillage

Avec le manitou du vent.

Tous deux vous hantez le feuillage

Et vos jeux le rendent vibrant.

Les rameaux vous servent de voiles,

Et vous rer/ardez à travers :

J'y vois luire, ainsi des étoiles,

Vos yeux de flamme aux longs cils verts.

Sa mère ne peut saisir d'autres paroles prononcées d'une voix encore plus douce et plus faible; mais ce qu'elle vient d'entendre lui paraît si extraordinaire qu'elle ne peut en croire ses oreilles. Elle ne peut non plus s'empêcher de penser à certain manitou nommé Plume-Verte et bien connu pour habiter la pinière. Pensée peu rasurante: c'est cet esprit qui agite les feuilles lorsqu'il ne vente pas;

c'est lui dont on voit briller les yeux, la nuit, comme de petites lumières bleues, sur l'étang des nénuphars; lui qui attire les chasseurs au fond des bois et les égare, en imitant les pleurs d'un enfant. Mais la pauvre mère n'est pas au bout de ses surprises et c'est tout pensive, le cœur angoissé, qu'elle revient de la pinière.

Plus la jeune fille se plaît à fréquenter ce bois fatal, plus elle devient songeuse et se dégoiite de la vie réelle. Taciturne, sans attrait pour le travail et même pour les amusements propres à son âge, elle fuit jusqu'à ses compagnes d'enfance. A leurs discours comme à leurs jeux, elle ne sait guère plus qu'assister, l'esprit distrait. Comment l'occuper et la divertir? se demandent ses bons parents; comment éloigner le manitou qui semble bien l'avoir ensorcellée?

Dans l'espoir de l'intéresser, sa mère se met à lui confectionner de beaux habits qu'elle brode en porc-épic et enjolive de peinturlures. D'un œil réjoui, Lilino la voit coudre à l'épaule une dé-' pouille d'oiseau-mouche, son totem. Tout ce joli travail lui plaît: elle aide même sa mère; mais ildevient bientôt évident que c'est pour aller mieux ^ parée à Manitouak. Pour toute autre occupation, c'est la même apathie persévérante.

Aux heures de repos, ses parents, tout en se passant paisiblement le calumet, se confient mutuellement leur inquiétude et cherchent un moyen de sauver leur enfant.

Selon l'opinion de la mère son amant habite la mystérieuse forêt, et, pour le lui faire oublier, le meilleur moyen semble être de lui trouver un parti. Le fils d'un chef voisin l'entoure de ses attentions.

L'idée parait sage au père, et d'accord, les deux époux décident de favoriser le jeune homme. Ils font donc à leur fille l'éloge de son adresse et de sa beauté, ne négligent aucun moyen de persuasion, mais ne peuvent obtenir le consentement de Lilino. De leur insuccès, ils accusent surtout son excessive timidité, et, dans l'espoir que ses répugnances se dissiperont peu à peu, ils font savoir au jeune aspirant qu'il est accepté. Grande joie dans les deux familles : selon la mode indienne, on procède aux accordailles, on fixe le jour du mariage..., on fait les invitations, on prépare le festin des noces.

Lilino seule ne se réjouit pas et semble même désolée. Elle fait auprès de ses parents d'inutiles instances. Voyant qu'elle ne gagne rien, elle pleure amèrement, mais on continue de préparer la fête. Retenue de force au logis, elle réussit enfin à s'échapper et la voici courant de nouveau, sans se douter qu'on la suit, vers la pinière hantée.

Dans les herbes qui poussent follement près de l'étang, Lilino est disparue, et sa mère, anxieuse, encore cachée sous les ifs, l'attend... Une légère buée voile les arbres et rend leur éloignement plus mystérieux, les échos plus sonores et le soleil plus doux. La faible note des sitelles tombe de la verdure aérienne, et le rivage envoie, de loin, le doux sifflement de ses maubêches. Tout semble devoir passionner l'incorrigible rêveuse... Parée de fleurs sauvages, elle revient s'assoir sous l'énorme pin à l'ombre duquel elle a si souvent invoqué les esprits.

La mère anxieuse, les yeux fixés sur sa fille et l'oreille attentive, retient sa respiration dans la crainte de perdre quelque chose de ce qui va se passer.

Lilino, adossée au tronc rugueux et la tête un peu renversée, remue doucement les lèvres.

Quelques instants s'écoulent ainsi; puis une brise souffle du lac et les feuilles aciculaires du vieux pin, toutes frémissantes, se mettent à chanter comme les cordes d'une harpe éolienne.

Les sons, inarticulés d'abord, se font de plus en plus distincts et se changent tout à coup en une voix harmonieuse qui parle ainsi à la jeune fille.

Entends la voix de Plume- Verte, Le pensif manitou des pins:

Je hante la grotte déserte Et ce bois de silence plein.

La Fiancée du Manitou épiée par sa mère dans la Pinière Enchantée

J'ai ma retraite solitaire •;.^.

Dans le massif au front songeur, -V

Avec l'enchantement, mon frère, )

Et la félicité, ma sœur. -1

Ma voix semble, lointaine, vague, Sortir du rêve et du sommeil.

Je suis fluide, ainsi la vague Où fond le baiser du soleil.

Je fais broder par la lumière.

Ma tunique de papillon; Pour peindre mon aile légère.

J'emprunte au soir le vermillon.

Je taille dans la fantaisie Mon panache, mes mocassins; Et j'excite la jalousie Des fleurs aux caprices divins.

J'ai de l'émail et des peintures Qu'à l'automne j'ai dérobés; Des triples colliers, des ceintures.

De l'arc-en-ciel un soir tombés.

Si je pars en course lointaine, Le hasard, près de moi, s'assied Dans mon canot de porcelaine Ou sur le zéphyr, mon coursier.

Veux-tu, Lilino, ma pauvrette, Le costume des colibris, L'agilité de la fauvette, La vie heureuse des esprits?

Ici le manitou baisse la voix, et la jeune fille qui regarde les branches harmonieuses, sourit avec une expression de. ravissement mêlé, le croirait-on? d'une indéfinisable tristesse. Ce fait n'échappe pas à la clairvoyance de sa mère qui ne peut retenir ses larmes. Le fait qu'elle n'a pu saisir les dernières paroles de l'esprit double son angoisse, et c'fcst l'âme bouleversée par la crainte qu'elle revient du bois enchanté.

Une autre surprise l'attendait à la cabane familiale. Elle y trouve sa fille déjà rendue et très gaie, plus apathique du tout, mais active et enthousiaste, et cela dure.

De bonne heure, le lendemain matin, Lilino réjouit de ses chants le joli paysage qui entoure la demeure paternelle. C'est au bord du roi des lacs, un champ dépouillé de grands arbres et couvert d'un luxe éblouissant d'épilobes aux longues grapes violettes, avec, ça et là, de gracieux bouquets de sorbiers et des merisiers noirs aux fruits rubiconds. Il y voltige, par cette fin d'aoïàt, des bandes de

pics dorés, des merles, des rouges-gorges à manteaux bleus. Lilino y ramasse des fagots pour l'entretien du foyer, et, le soir, y court par les petites battues, à la rencontre de son père revenant de la chasse et le soulage de son gibier.

Trois jours sécoulent ainsi, pendant lesquels elle s'applique à tout préparer pour la fête des noces. Des peaux de loutres et de castors tapissent l'intérieur de la cabane ; de longues mousses peluchées, d'un blanc verdâtre, s'y accumulent pour servir de tabourets. Des pleins paniers de bleuets se balancent, suspendus aux chevrons. La mère achève de fabriquer une immense marmite d'écorce dans laquelle on cuira la venaison en y jetant des roches rougies au feu.

Nonobstant ses occupations, Lilino trouve du temps pour sauter à la corde et jouer aux osselets avec les jeunes filles du voisinage. Le manitou de la mélancolie semble vaincu.

La mère seule n'est pas complètement rasurée. Elle a comme le pressentiment d'un malheur. Tout en paraissant se réjouir, elle éprouve une vague inquiétude, car elle se demande, sans pouvoir l'expliquer, comment sa fille a pu oublier aussi vite et aussi complètement les séduisantes paroles du rusé manitou.

Demain le mariage. Déjà le soleil a dépassé le milieu de sa course; il descend derrière un immense rideau très léger, transparent, de petits nuages roses, et, d'une lumière douce, presque magique, inonde le paysage. Dans cet éclairement suave, les arbres et les fleurs que pas un souffle n'agite, paraissent songer. Un bruissement monotone de grillons et des gazouillis d'hirondelles, contribuent, plutôt qu'ils ne nuisent, au recueillement de la nature. Mais autour de la cabane, on s'emploie depuis le matin à lui faire sa toilette extérieure de fête. Le cône qu'elle forme se dresse couronné d'un haut panache de sorbier aux grappes rutilantes, et porte une double ceinture de lycopodes très longs, agencés et tordus à plusieurs brins. Et l'effet est délicieux des dentelles festonnantes qu'elles déploient, ces ceintures, en courant d'une perche à l'autre, et de leur teinte vert pâle sur la rousseur des écorces qui servent de toile.

Cette luxuriante parure contraste avec les crânes d'ours et d'orignaux suspendus aux branches d'un érable qui verse l'ombre à la demeure; mais il faut respecter ces animaux dont la chair a nourri la famille, sinon, leurs ombres vengeresses avertiraient leurs frères vivants qui ne voudraient plus se laisser prendre. Et voilà pourquoi on ne dérange pas leurs reliques mises là-haut, en place (J 'honneur.

La figure animée, vermeille, Lilino achève de décorer le logis et s'en éloigne de quelques ,pas, afin de mieux voir l'ensemble de son travail. Elle se complaît quelques instants à le regarder, puis, d'un air satisfait: "Tout est prêt, dit-elle, pour la fête, excepté moi; mais je vais me parer".

Sans rien dire, ses parents sourient de cette parole en apparence irréfléchie, et tranquillement ils continuent de dépecer un jeune orignal tombé, le matin même, sous la flèche du fiancé.

Quelques instants s'écoulent et leur fille sort en effet de la cabane, revêtue de ses plus beaux habits, de sa tunique à frange et de ses mocassins brodés, de son collier et de ses bracelets en coquillages. Elle a huilé et tressé sa chevelure noire aux reflets bleus; elle y a mis des plumes d'épervier, des grappes de merises et des mouchetures blanches d'édredon. Elle court se mirer dans une source voisine, revient et déclare qu'elle sen va à la rencontre de son fiancé.

Veut-elle plaisanter? — Mais non: elle devient grave, sa voix change! Elle se tient debout devant les auteurs de ses jours, et, de plus en plus émue, joignant ses mains devant sa poitrine, sécrie enfin avec un étrange accent de vérité : ''Adieu, mère qui m'as tant aimée, tu as fait mon enfance heureuse. Je t'aime toujours ; mais adieu ! Père chéri, tu as bien parcouru les bois pour me nourrir et m'habiller.

Oh, je t'aime toujours; mais adieu! Adieu, douce cabane où mon enfance fut à l'abri du froid et des tempêtes! Je vous quitte, adieu, adieu!

Gela dit, elle s'élance en courant vers la pinière.

Paralysés d'étonnement, ses parents la regardent s'éloigner jusqu'au moment où, parmi les pierres et les arbrisseaux, elle disparaît.

Alors son père se ressaisit et observe qu'il ne faut pas la prendre au sérieux: ''Cela ne peut être qu'une crise, dit-il ; elle reviendra comme d'habitude au soleil couchant". *'J^ sais ou elle va, réplique sa mère en essuyant ses larmes; je suis sûre que les esprits lui parlent," et, tout angoissée, elle raconte ce qu'elle a vu et entendu.

Derrière les promontoires empourprés du rivage le soleil a disparu. A l'horizon sud-ouest se rattachent, comme par un ourlet d'or, l'incendie du ciel et celui du lac très calme. La côte et la cabane pimpante, déjà dans la pénombre, semblent partager l'inquiétude et la tristesse qui les habitent, car Lilino n'est pas encore revenue. En prévision de ce retard appréhendé, ses parents ont fabriqué des torches pour aller à sa recherche. Enfin, l'heure est passé d'attendre et ils partent, ayant chacun, sous le bras, une gerbe de brindilles résineuses et

d'éclisses de cèdre. Sans doute qu'au bois, il fait déjà noir, et ils se hâtent, les deux époux, vers la pinière hantée...

Lorsqu'ils y arrivent, on n'y distingue déjà plus que les ilhouettes enchevêtrées des arbres...

Mais n'est-ce pas Lilino qu'ils aperçoivent à la lisière mal définie du bois? N'est-ce pas la teinte pâle de ses habits qui tache l'ombre? Et ils s'empressent d'atteindre un arbuste dont les premiers baisers de l'automne ont jauni le feuillage.

Bientôt, c'est une autre illusion qui leur fait battre le cœur, c'est une pierre qu'ils prennent pour leur fille assise au pied d'un arbre.

• Ils courent maintenant dans le bleu-noir du sous-bois, la femme en avant, vers le vieux pin, le pin musical de Lilino et de Plume- Verte. Ils y arrivent, en font le tour.... Rien! Les ombres voisines sont parcourues et fouillées... Rien, rien!

Ils continuent de courir vers un rocher qui, face au couchant, borde en un endroit le vallon du ruisseau.

Devant la haute paroi roussie de reflets crépusculaires et comme vert-de-grisée par des taches de mousse, ils s'arrêtent le temps d'allumer leurs faisceaux. A dix pas, sous les branches pendantes de cèdres aromatiques, cramponnés aux crevasses de la pierre, la grotte des Esprits s'ouvre, presque menaçante, sur la nuit qui n'en sort jamais.

Vont-ils pénétrer dans ce repaire mystérieux? — En d'autres conjonctures, ils ne l'auraient certes pas osé; mais leur fille est peut-être là, et, dussent-ils l'arracher aux bras d'un manitou!....

Hardiment, flambeau à la main, ils s'aventurent sous la voiite noire, vont jusqu'au fond, fouillent tous les recoins, en appelant Lilino.... Pas de réponse.... Il ne sort de cette ombre que des chauvessouris empressées de s'enfuir par l'ouverture 'béante.

De nouveau, ils parcourent les bois enténébrés, mais le nom chéri qu'ils jettent de tous côtés, leur revient seul, plus doux encore et multiplié, comme une moquerie de génies espiègles. Après bien des courses et des appels, ils s'arrêtent épuisés, dans le silence morne, écoutant et n'entendant que les battements de leurs cœurs. Et c'est pour recommencer encore et encore leurs recherches infructueuses.

La sonore pinière se contente de répéter mille fois le doux nom de Lilino mêlé à de tendres reproches : "Pourquoi quitter tes pauvres parents ? Reviens nous consoler... N'abandonne pas notre vieillesse... Reste avec nous puisque tu ne veux d'aucun amant... Jamais nous ne te ferons plus de peine. ...Reviens, reste avec nous jusqu'au jour où tu nous fermeras les yeux."

Les jours et les nuits qui suivirent ils eurent beau, les deux infortunés, surveiller le pin hanté

LA FIANCEE DU MANITOU a-' l v.»

et les abords de la grotte aux Esprits, passer de longues heures, cachés près de l'étang; ils eurent beau pénétrer dans les plus obscures retraites de la forêt et revisiter cent fois tous les lieux pittoresques dont leur fille aimait à parler, ce fut peine inutile. Ils espéraient avec leur flair de sauvages, découvrir quelques pistes sur le sable des grèves, quelque lit de feuilles sèches au pied des rochers... Illusion! Aucun indice ne leur révéla jamais le passage de l'être chéri qu'ils avaient perdu. Avec le temps, ils se lassèrent de chercher: leur amour ne se consola jamais.

Longtemps après l'événement douloureux, on aurait pu reconnaître la mère de Lilino, à ses cheveux en désordre, à sa persistante tristesse, à ses yeux rougis par les larmes. Bien que plus contenue, la douleur de son père ne fut pas moins profonde. L'un et l'autre se reprochèrent toujours, combien amèrement! de n'avoir pas surveillé la jeunesse de leur fille, d'avoir laissé se fortifier ses inclinations bizarres et de les avoir ensuite inconsidérément contrariées.

Par un soir très calme, sous un ciel encore embrasé par l'astre disparu, des pêcheurs ont jeté l'ancre en face de Manitouak, et tendent leurs

lignes dans l'image renversée de la forêt. Là, pendant qu'immobiles, ils attendent le poisson, une femme se montre sur le rivage, dans la brune lueur tombant du ciel.

Curieux de l'examiner de plus près, ils rament tout doucement vers elle; mais des rides lumineuses sur l'eau sombre, trahissent le mouvement du canot, et rapidement l'apparition s'enfuit.

En s'éloignant, elle traverse un endroit directement éclairé par les feux du couchant, et tous pensent reconnaître la fille perdue... N'est-ce pas là sa taille?... N'est-ce pas sa démarche?... Oh! quel brillant costume!.... Mais que voient-ils à côté d'elle? — Une silhouette diaphane, empanachée d'une longue plume ondoyante. Avec un frisson d'effroi, ils prononcent tout bas le nom de Plume- Verte. Et Lilino, avec son spirituel amant, disparait sous les pins, dans l'ombre mystérieuse.

LE WiNDIGÛ 21

Préambule.

Les algonquins du Nord se sont toujours montrés naturellement doux. Cependant, on en a vu quelques-uns, abrutis par la misère, commettre des crimes atroces. Ces mangeurs d'écorce, comme les appelaient les riches Iroquois, en étaient souvent réduits à se nourrir d'une espèce de mousse vulgairement nommée tripc-de-roche et du liber de certains arbres.

Nonobstant leur condition de nomades qui les obligeait à traîner péniblement leurs malades et leurs infirmes, ces crimes étaient plutôt rares chez eux, et jamais ils ne manquaient de les flétrir et d'en punir les auteur lorsqu'ils le pouvaient. Le lugubre souvenir s'en conservait sous forme de légendes, dans leurs tribus vagabondes, et ces légendes, admirablement racontées, inculquaient des principes salutaires à la jeunesse toujours avide de récits.

Celle qui suit a été recueillie par nos missionnaire chez les Cris de l'Abbitibbi et de la rivière Moose qui la conservent encore. Elle vise manifestement à inspirer de l'horreur pour le crime de ceux qui abandonnent leurs vieux parents.

COGOMIS

Au bord de la rivière Abbitibbi se dresse un rocher grandiose dont les anfractuosités attirent les chouettes et les corbeaux. Coupé à pic du côté de Teau, il a ses autres flancs quelque peu hérisés de maigres sapins. On en voit de loin le sommet coiffé de mousses grises, surtout lorsque les ombres du soir couvrant déjà la vallée, il reflète encore la splendeur mourante du couchant.

Trop pittoresque est cette ruine de la nature pour que les anciens sauvages ne l'aient pas peuplée de génies. Dans l'eau qui en baigne la base, ont dû se cacher autrefois les Nibanabègues jaloux des canotiers; les manitous défiants des cavernes en ont habité les fentes ; et les Poukouaginins, le sommet d'où ils saluaient le peintre de l'aurore. Les Imakinacs y dansèrent en face de l'étoile du soir, et leurs voix de cigales sont parvenues jusqu'aux oreilles du chasseur.

A ce poétique enchantement l'enfant des bois devenu chrétien ne croit plus, et pourtant, qui oserait dire que les vieilles superstitions si longtemps chéries, ne murmurent plus, comme des

COGOMIS 217

eaux souterraines, au fond de l'âme algonquine? Quoi qu'il en soit des esprits sournois ou gais, le Sassinanabic (tel est le nom de ce rocher) continue d'être hanté par une ombre : la gcbie lamentable d'une femme nommée Cogomis.

Comme autrefois, Kabébonicka, le vent du nord-ouest, s'y déchire aux angles de la pierre, mais à ses rumeurs fluctuantes se mêle, au lieu des voix grêles de manitous, les cris rauques de mânes en détresse.

Oh! la mère Cogomis, les yeux qui l'ont vue sont depuis longtemps fermés; mais, de père en fils, sa navrante histoire a passé ainsi que la croyance à la hantise du Sassinanabic. Les gros arbres penchés de vieillesse sur le courant de la rivière, durent naître en même temps qu'elle. Ils l'ont vue passer, mais ne survivront pas à son souvenir fixé par la légende.

A l'époque où s'ouvre le récit, Cogomis, aveugle, octogénaire, est un fardeau pour ses fils : Awessenipin, Sesibahoura et Avvatanit. Ces trois sauvages, païens (comme leur mère du reste) et observateurs fidèles de rites supertitieux, s'adonnent à la magie, croient ferme à leurs songes et consultent leurs esprits gardiens avec une confiance aveugle qui les rend capables des actes les plus insensés.

Le long des fleuves tributaires de la Baie James,

ils chassent tout l'hiver, ce qui veut dire, en ces régions, les deux tiers de l'année. Presque toujours errants, ils traînent en tabogane, non sans beaucoup d'ennuis, leur mère infirme, de plus en plus impotante, à laquelle il faut des soins; qu'ils doivent réchauffer, porter quelquefois : autant d'épreuves pour leur patience et leur piété filiale. De méandre en méandre, ils suivent les rivières gelées, bordées d'arbustes roussâtres, de caps chenus, de forêts sombres, et qui semblent vouloir dérouler indéfiniment la morne sauvagerie de leurs rives.

Sous de noirs sapins, la longue traîne qui porte l'aveugle, entre et s'arrête à la tombée de la nuit. Pendant quelques temps on y travaille dans l'ombre, écartant la neige, déroulant des écorces, cassant des branches sèches pour le feu.

Les coups de hache, les grognements des chiens qui se disputent leur pâture, leurs cris de douleur sous le bâton qui les remet d'accord, restent presque sans écho. Les rochers et les bois, si sonores en été, se taisent comme engourdis par le froid.

Puis le feu s'allume et ses reflets se mettent à trembler sur les costumes sauvages, les chiens hagards, les loques de fourrures et la face aux yeux vides de l'octogénaire.

De temps en temps brillent, parmi la fumée et des envollées d'étincelles, les yeux louches d'Awessenipin qui brasse le feu.

COGOMIS 219

Sesibahoura tire, de la cendre rouge, un poisson et le jette à sa mère. La pauvre vieille, semblable à une momie qui se ranimerait, allonge la main et cherche sa mangeaille tombée à côté d'elle, dans la neige. Au point du jour, la traîne repart, escortée de ses trois chasseurs en raquettes et chargée d'objets informes dont le buste courbé de Cogomis se distingue à peine. De nouveau elle file, au galop de ses chiens maigres, vers des régions inconnues.

A Test de la baie James, s'étend une grande plaine oià abondent les lichens et les caribous des champs qui s'en nourissent. C'est, en hiver, un désert de neige dont n'émergent ça et là que des granits erratiques, des bouleaux rabougris et les maigres saulaies qui bordent les rivières. Là règne le vent qui pince et cingle, fait poudrer et durcit la neige; là le caribou et l'aquilon rivalissent de vitesse.

On y fait de bonnes chasses, pourvu toutefois qu'il neige à plein ciel, jusqu'à effacer complètement le paysage, afin que le gibier n'évente pas le chasseur de trop loin.

Lorsqu'elle entre dans ces parages, la vieille aveugle le sait: l'air devient plus vif, le vent plus constant et plus régulier; les échos achèvent de se taire ; les chiens allongent le pas.

Que la température s'adoucisse et que, du haut des airs, les trilles et le pépiement des oiseaux de

neige tombent plus nombreux, elle prévoit la tempête bienfaisante.

Et en effet, bientôt les flocons doux et frais, lui caressent la figure.... On fait halte, et, dès que le rideau de neige tombante voile l'horizon, on lance un limier à la découverte.

Elle pense voir celui qu'on dételle à cette fin, et c'est ^our elle le retour à demi triste d'un ancien plaisir. 11 commence par se secouer, fait quelques bonds de joie, et, sans perdre plus de temps, s'élance. Avec entrain et passion, il zigzague, multiplie les tours à droite et à gauche; suivi de l'œil par ses maîtres, il passe et repasse, le museau sur la neige, le dos ondoyant, capricieux comme une rafale....

Il s'arrête soudain, allonge le cou, flaire dans toutes les directions... puis reprend tout à coup une allure décidée, va droit cette fois et disparaît presque aussitôt au fond de la tempête. Il va chercher son caribou. Les chasseurs l'attendent en fumant.

L'aveugle ne s"'est pas trompée; après une heure d'attente, un aboiement très lointain du côté nord. D'autres suivent à intervalles plus ou moins longs ....Ils se rapprochent.... Ouap! vers l'est maintenant... Ouap! presque au sud... Ouap! Le renne sauvage tourne afin d'éviter les chasseurs qu'il a dû sentir... Ouap! Le voici à l'ouest. Le chien

COGOMIS 221

ne réussit plus à Tamener: il faut lui envoyer du secours. On doit en ce moment en dételler une couple d'autres qui vont partir comme des flèches. En effet, l'aveugle en entend bientôt trois, et de plus en plus près.

Elle devine qu'ils font déjà de rapides apparitions par les ouvertures du rideau de neige tourbillonnante. Sans doute ils traquent toujours leur proie qui doit faire des bonds prodiguieux et vains pour leur échapper, qui réussit, il est vrai, à tourner encore, mais en se rapprochant fatalement des chasseurs, ainsi que le lui apprennent les aboiements. Bientôt la fauve passera à bonne portée des flèches qui l'attendent. Les lances sont prêtes aussi, là, plantées dans la neige.

Un signal: Ouak! et tag, tag, tag, font les cordes de boyaux subitement détendues.... Clabaudement des limiers, éclats de rire d'Avvessenipin, d'Awatanit, hourvaris de Sésibahoura. C'est que la fauve a trébuché, que les chiens lui ont sauté à la gorge, roulent avec elle dans la neige, et qu'elle râle tandis qu'ils boivent avec avidité son sang chaud jaillissant et bouillonnant sous leurs dents meurtrières

Partis à la course, les trois fils reviennent bientôt et placent leur carilx)u sur la tabogane, devant leur mère dont la main s'allonge pour le palper.

222 Ëisr MOCASSINS

Elle ne mourra pas maintenant de faim. On fera ripaille.

L'attelage se remet en marche et Cogomis retombe, sous les fourrures, dans sa somnolence habituelle d'octogénaire aveugle. Les chiens, le cou tendu et la langue pendante, enfoncent dans la neige accumulée ça et là par le vent, mais tirent leur double charge avec plus d'ardeur, et le sauvage vé hicule cahote, secouant les totems de la famille attachés à sa volute, et de vieilles loques traînent de chaque côté sur la neige.

Souvent l'équipage primitif traverse, sous un ciel du plus beau bleu, d'immenses plateaux dont le soleil fait, mieux que la tempête, ressortir la désolation. A perte de vue, ils s'étendent, d'un blanc monotone et sillonnés de vagues, mais de vagues figées dans leur bond, levant des crêtes étincellantes et des crinières fantômes de poudrerie qu'agite le vent. De ces vagues immobiles sortent quelques îlots d'arbustes, témoins d'une vie naufragée, et parfois une pierre colossale, morne comme une barqu( sans pilote. Par ces jours clairs et froids, le vent durcit la neige et la rend propice aux fuites vertigineuses de caribous. Alors, il faut, pour nourrir la famille et les chiens, se contenter de quelque*

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lièvres et de lagopèdes, avec toutefois bien des chances d'en manquer.

Ils sont peu joyeux ces jours d'indigence pour la pauvre infirme qui jeûne et entend ses fils tenir, à voix basse, des propos qui lui percent le cœur.

Dans les endroits plus giboyeux, on dresse pour quelques temps la cabane sous les arbres, au bord d'un lac ou d'une eau courante. Tant que dure l'abondance, on y reste ; les fils chassent la plus grande partie du jour et la mère tâche à ne pas geler en alimentant le feu non sans s'y brûler un peu les doigts. Souvent le bois lui manque et le foyer s'éteint. Alors, sous la pousée du vent, la neige entre en fine poudre par les fentes, blanchit tout, et l'octogénaire grelotte quelquefois pendant de longues heures.

Mais une telle souffrance est légère comparée à celle de son cœur maternel blessé dans sa partie la plus sensible... Au reste n'y a-t-il pas une espèce de poésie de la misère, qui berce encore les infortunés capables d'endurer leurs maux? Est-ce que, même en tremblant de froid, la pauvre vieille ne continue pas quelque ancien rêve, indéfini comles avenues de la forêt; quelque rêve toujours déçu et renaissant, à moitié disparu sous la poussière des ans et revivant à moitié dans une végétation de souvenir?

tOh! les souvenirs doux ou non, c'est un peu ce

dont les vieillards vivent, et plus que les autres ceux qui, devenus aveugles, sentent leur isolement décuplé par les ténèbres. Cent fantômes tristes ou charmants réapparaissent à Cogomis, lorsqu'elle entend crépiter le feu, gronder la bourasque, siffler la bise entre les écorces de sa cabane, ululer les chouettes pendant les longues nuits boréales.

Mais parfois aussi, un serrement de cœur, l'arrachant à ces visions du passé lointain, lui rappelle des réalités poignantes, les cruels paroles de ses fils, et elle songe: Sont-ils sincères? Est-il vrai qu'ils désirent me voir au fond de quelque lac, avec la tortue que j'ai pour totem? — Awessenipin .... peut-être .... Sésibahoura .... pas encore. Quant à Awatanil, le dernier échappé de mes bras, il se dévoue pour raoi et donc il m'aime.

Et pour la centièm.e fois, la voici presque consolée; et la poésie dont son âme aussi sensible que sauvage vivait jadis lui revient, chante doucement à son oreille, à son imagination d'Algonquine faite pour l'enchantement : poésie de la nature, .mais surtout poésie sombre de l'hiver....

Pendant ses longues journées solitaires, c'est bien cette poésie qui éclaire ses yeux éteints et la berce un peu; cest bien cette divinité invisible qui se révèle partout dans les forêts du nord, com- me dans son séjour de prédilection. Elle y vol^' dans le ciel clair et froid ou voilé de neige; Elle

COGOMIS 2^'>

S*}' promène sur les coteaux mornes et les rivières emprisonnées sous leurs glaces; elle se suspend aux branches des sapins ployés sous le fardeau des frimas, et joue avec la peluche des lichens accrochés aux vieux mélèzes. Elle chante dans le vent du nord vidant ses immenses poumons glacés sur les flancs des montagnes, à travers les arbres sans feuilles. C'est pour lui plaire que le verglas argenté si bien les rochers, change la forêt en une phantasmagorie de cristal, et fait ployer les rameaux sous une floraison d'étoiles glacées.

La poésie de l'hiver, elle passe dans les cris doux et sonores du bruant des neiges, dans le timbre minuscule des mésanges et le crépitement du grésil. Elle gronde avec le rapide sous la glace épaisse, et, la nuit, fait répéter aux échos les ululements de hibou et les hurlements de loups affamés. Elle suit le chasseur, pour entendre siffler sa flèche meurtière, et se mêle au rayon sur la neige ensanglantée ou dans l'œil mourant du caribou. Elle préside aux veillées du wigwam et inspire à l'aïeul les narrés qui transportent au fond du passé et donnent souleur. Le soleil bas la laisse chevaucher sur ses rayons qui enflamment les glaces sans les fondre, et couchent loin, sur la neige, les ombres bleues des arbres et des rocher$ .

Mais, lorsque reviennent les oiseaux chanteurs, prise de jalousie, la poésie de l'hiver s'enfuit vers

le pôle avec les bruants des neiges; elle repasse les sombres mers du nord et se retire, seule, au foyer d'où rayonnent les aurores boréales, comme pour y retremper sa verve dans les glaces éternelles.

De cette poésie de la nature l'endurance de l'Algonquin est faite en bonne part. Ses forêts vierges lui parlent; elles ont des voix d'ancêtres, presque divines, si familières et si douces, qu'elles le tiennent attaché à sa misère et la lui font préférer aux exigeantes commodités de notre vie artificielle.

Cogomis elle-même en goûte encore le charme. Au reste, par quoi son âme payenne remplacerait-elle une perte totale de ses illusions? Celles-ci ne lui valent-elles pas mieux que la désespérance des mânes de vieillard, errant dans le voisinage des tombeaux ?

Vivre, entendre, se souvenir, c'est être encore enfant de la maternelle nature dont, seul, le chrétien sait se détacher pour une espérance plus haute.

Hélas ! la malheureuse nourrit d'autres illusions encore plus douces, auxquelles son cœur de mère devra bientôt renoncer.

Lune des fleurs. Derniers glaçons s'en allant à la dérive sur la rivière Moose. En canot, la famille de Cogomis, remonte vers le lac Abbitibbi pour y

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passer Tété. La voici rendue à la chute du Gotchipi.

L'eau saute, bouillonne, tourne et gronde dans un gouffre à demi voilé par l'embrun et d'où sort, en écumant, la rivière. Du sommet de la côte abrupte et très élevée qui borde la chute, le regard embrasse une immense vallée, un panorama sauvage, où les rochers mêlent leurs teintes roses et lilas, presque aériennes, au bleu profond des sapins, le tout bariolé de soleil et d'ombre. Parfois, cette ombre des nuages passants, couvre tout, si ce n'est que des rubans ou des f>oints lumineux, mobiles, évanescents, se promènent de colline en colline, de l'apreté d'un sommet aux vagues étoilées de la rivière.

Toute fleurie d'écume au sortir de la cascade, elle court bruyante, la rivière gonflée par les eaux de neige ; elle se hâte de fuir, emportant des arbres dont les branches en sortent comme des bras éplorés. Làbas, elle disparaît en tournant un promontoire zébré de lx)uleaux; puis au-delà, se montre encore un peu dans l'ombre des caps, pour s'effacer définitivemerM sous une buée légère, au pied des montagnes.

Du haut de la côte, deux sauvages aux yeux placides, impénétrables, regardent ces beautés grandioses. Que leur disent-elles ? — Peu de chose dans le moment : un trop vil démon les taquine. Ils fument, assis entre leurs chiens et un tas d'objets : pièges,

rets, paquets de castor, ustensiles primitifs, jetés là au hasard, dans une halte, après un portage.

En fumant, ils entendent le long de la chute, sous l'épaisseur verte des pins, des craquements de branches mortes et la voix cassée, geignante de leur mère. Entre les racines saillantes des arbres, elle monte, la pauvre vieille dont la face brune disparaît à demi sous ses cheveux blancs en désordre. Awatanit la soutient et quelquefois la hisse par les mains. Mais elle glisse sur la terre baveuse, si inclinée! elle trébuche, tombe. Patiemment, Awatanit la relève, lui montre où mettre les pieds. Peu à peu ils montent ensemble, se reposent et prennent leur temps. Le plus jeune des frères se venge ainsi de ses deux aînés qui lui laissent tout le fardeau afin de le décourager. Il retarde la marche. Qu'ils l'aident ou se résignent à faire aujourd'hui moins de chemin.

Il y a dépit de part et d'autre. S'il glisse et tombe avec sa mère, il voit, en haut de la côte, de longues dents jaunes s'encadrer d'un rire ironique, et des yeux louches étinceler, clignoter à le faire frémir de rage; mais il se contient et se garde de paraître irrité, de peur qu'on ne rie encore plus.

Les voici montés. La vieille mère, épuisée, le menton sur la poitrine, repose appuyée sur un ballot de castor.

Ses trois fils se passent le calumet, et par fierté^ le plus jeune est calme.

Le chant de Mort de Cogomis.

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*Tonrras-tn toujours traîner cette vieille?'' lui dit Awessenipin, à voix très basse, avec un sourire de chien qui grogne. **Ne vois-tu pas qu'elle souffre, nous fait souffrir aussi, et serait mieux morte que vivante? Le vieux canot ne demande qu'à aller sous l'eau."

— "Hou !" reprend Sésibahaura, en imitant le cri du hibou son totem, "Hou ! si notre mère n'était plus qu'une gchie, elle pourrait voir et marcher avec les ombres."

— "Les jeunes loups dévorent les vieux", dit l'aîné qui a le loup pour totem.

— "Lorsque la vieille chouette ne peut plus voler, elle se cache et meurt", ajoute le cadet.

Awatanit ne dit rien ; mais, à son insu, ces arguments monstrueux produisent lentement sur lui leur effet. Tout en aimant sa mère, il se surprend parfois à penser que ses frères ont un peu raison. Son imagination supertitieuse s'habitue peu à peu à l'horreur du spectacle entrevu. Ses répugnances ne sont peut-être pas invincibles. Sur lui aussi le spectre de la misère exerce un peu son obsession aveuglante.

Du fond de sa somnolence, la malheureuse a saisi presque toutes les paroles de ses fils dénaturés ; mais, la figure cachée sous un pan de son manteau, elle reste assez longtemps comme incapable de les réaliser.

Arrive enfin l'inévitable déclenchement de sa douleur, et elle étouffe, non sans se trahir un peu, les sanglots qui lui montent à la gorge. Ses fils s'éloignent comme s'ils craignaient de voir les larmes de ses yeux sans prunelles ou d'être touchés.

Passées les longues fatigues de la mauvaise saison.

Au bord du lac Abbitibbi, plusieurs familles de la même tribu, se reposent. Tous les jours Cogomis jette sa ligne à l'eau poissonneuse et vit de sa pêche. Pour des histoires et des légendes, les enfants lui rendent maints services : ils lui trouvent des appâts pour sa ligne ; lui cuisent ses poissons sous la cendre ; lui font, le soir, de la fumée pour la défendre contre les mouches ; et la pauvre vieille, comme les merles auxquels on a crevé les yeux, se surpasse ellemême en son art de raconter, devient géniale et, jusqu'au départ des oiseaux migrateurs, impose à son naïf auditoire des chaînes délicieuses. Quelques femmes charitables recousent ses haillons et la consolent de son infortune. Et pourtant, si l'on pouvait lire sur sa figure en ruine, on lui trouverait une expression de secrète angoisse.

Un pressentiment lugubre l'obsède, lorsqu'elle songe que l'automne rougira bientôt les feuilles, que,

COGOMIS 2»^ l

de nouveau, il faudra pérégriner vers le pays lointain des caribous et que probablement ce sera pour elle...

Les voici les feuilles aux vives couleurs qui tombent, papillonnent, prennent, sur le sable des grèves, des courses folles.

Les familles aussi s'agitent. On achève ce soir de réparer les nacelles d'écorce.

Bientôt il fait très noir et voici une autre scène: les échos des bois clabaudent, les eaux assombries reflètent une grande flambée. C'est cette nuit qu'on va consulter les sorciers au sujet d'une nouvelle saison de chasse.

Armés et panachés, les hommes dansent autour du feu. Ils n'épargnent rien de ce qui peut favoriser l'inspiration: ce ne sont que violentes pantomimes simulant des chasses à l'ours, au caribou; des rencontres imprévues avec des ennemis. Aux chocs des massues, aux roulements des tambourins, se mêlent des cris féroces.

Craintives, à demi cachées derrière les cabanes et les troncs d'arbres, les jeunes filles regardent et assistent de loin à la cérémonie traditionnelle qui précède toujours les grands départs d'automne.

Pendant qu'on danse et qu'on hurle, la case du sorcier, dressée tout près du feu, commence à s'a-

giter d'un façon bizarre, à trembler, à sautiller. Ce phénomène prévu et désiré, a pour effet de faire cesser tout mouvement, tout bruit, et d'attirer tous les yeux. Seules, quelques jeunes filles ont poussé de légers cris de frayeur.

Au sorcier maintenant de hurler et il y paraît. Uinspiration semble être même accompagnée d'un meute, et les échos de la forêt s'en mêlent. A force d'être frappée de l'intérieur, la loge magique s'éventre et, par l'entre-baîllement, se montre la face peinturlurée du sauvage énergumène. Il a rompu ses liens, car on l'avait solidement garroté dans sa prison d'écorce. Il n'a pu le faire sans le secours d'un esprit, et c'est auréolé d'horreur mystique, qu'il bondit et se place debout près de la flamme.

Là, plus calme et gesticulant d'étrange manière, il prononce des paroles entrecouj>ées, sans suite, regarde le nord et, alongeant le bras lans la même direction, indique des itinéraires vagues.

Que dit-il? — On ne sait trop; mais le chef n'en est que plus libre d'y comprendre ce qu'il veut. A son tour, il parle, mais clairement : il explique les oracles à la tribu mystifiée.

On devra prendre telle direction, traverser telle rivière, camper près de tel lac, se séparer à tel endroit pour aller chacun vers sa région de chasse. Au retour de la lune des fleurs, on se réunira au pied de tel rapide, d'où l'on reviendra vers le riva-

COGOMIS

ge hospitalier de l'Abbitibbi. Depuis quelques jours,

les feuilles mortes qui volent autour de la vieille

aveugle, lui rappellent sans cesse qu'il faudra bientôt

partir, et cela Ténerve un peu. Ce soir, elle a suivi

de l'oreille la cérémonie bien connue, et il n'est pas

un cri, pas un coup de tambourin qui ne lui ait serré

le cœur.

Demain les tentes se rouleront pour le grand départ.

Sur le lac et les forêts, la nuit tombe. C'est l'heure d'un rendez-vous pour les trois fils de l'infirme. Avec l'ombre ils arrivent sur une colline isolée et s'y assoient pour fumer, bien secrètement, le calumet du conseil. Le vent souffle avec violence, faisant ployer les futaies, craquer les arbres, s'envoler, parmi les branches, les feuilles flétries, innombrables et bruissantes.

Awessenipin : "Si vous voulez dire comme moi, "la vieille a fait son dernier voyage du côté de la "rivière Moose, car autant vaut laisser ici ses os que "les porter au rapide de la La-Loutre ou plus loin."

— "Eh ! ce n'est pas moi qui veux la traîner jus- "qu'à la mer.'* réplique Sésibahoura.

— "Nous ne pouvons toujours pas laisser notre "mère ici, observe le plus jeune, car on saurait que "nous l'abandonnons."

— ''Enfant, tu commences à avoir de l'esprit," reprend Taîné. "II est mieux, en effet, que personne *'ne connaisse le sort que nous lui faisons."

— '*Ne la tuons pas, car nous lui devons la vie," reprend Avvatanit. 1

— "Mort pour mort : cela revient au même," murmure le cadet.

— "C'est moi qui vous dirai ce qu'il faudra faire", conclut Awessenipin, avec un clignotement de ses yeux louches. "Jusques après la dispersion des fa- "milles, silence."

Sur la rivière Abbitibbi, entre des rives fortement boisées, un léger canot d'écorce lutte péniblement contre la bise. L'eau écume sur les grèves, les rameaux se balancent au-dessus des vagues. Les blancs squelettes de bouleaux se démènent dans les escarpements farouches. Les noirs sapins inclinent leurs flèches sous le ciel gris et les longues volées de corneilles qui émigrent.

Trois rameurs vigoureux montent le canot qui porte aussi une très vieille femme à cheveux blancs, des ballots ficelés, des attirails de chasse et de pêche et des chiens dont une couple appuient leurs nez sur le bordage. Elle semble rétive cette fragile embarcation, par le vent contraire qui souffle du Kiwatin.

En avant, à trois portées de flèches, les vagues

COGOMIS 2}>>

modèrent leur danse au pied d'un très haut rocher. Mais ici, le vent se dédommage de l'obstacle rencontre là, et lance l'eau par-dessus la pince d'avant.

A force de rame, on entre dans l'ombre des flancs coupés à pic, aux anfractuosités sonores.

On acoste, on fait mine de vouloir camper comme d'habitude au pied de l 'abat-vent gigantesque. On débarque la pauvre vieille qui est aveugle; mais aussitôt, silencieusement, on démarre et rame dru vers le bas du fleuve.

Vite, vite aussi, Awatanit essaie de ramer, mais sa pagaie autour de laquelle ses poignets énervées se tordent, touche à peine l'eau furieuse. Il a comme des soubresauts de terreur; une sueur froide reluit sur son front. Comme s'il avait froid, il tremble; et, les yeux égarés, murmure entre ses dents claquantes : "Voici que nous sommes des fils maudits".

Impénétrables, d'une indifl^érence brutale, ses frères rament ferme. Ils regardent, comme distraits, Sésibahoura les vagues qui se poursuivent, Awessénipin, les corneilles qui passent. Mais les chiens hurlent et fixent de leurs yeux angoissé, le solitaire rivage où est restée leur vieille amie.

Déjà le soleil est tombé derrière les forêts mornes, l'ombre des montagnes a traversé le fleuve ; mais la cime du haut rocher rougeoie encore des reflets du couchant.

Le vent continue de rager et le canot n'avance

guère.

Restée seule sur le rivage silencieux, Cogomis prête l'oreille au bruit des rames fugitives qui heurtent le bordage du canot. Comme abasourdie par ce qu'elle entend, elle écoute, se frotte péniblement le front, écoute encore, tourne la tête de tous côtés et fixe les vagues de ses yeux éteints.

Elle penche le front comme pour réunir toutes ses pensées.

Le hurlement des chiens lui fait subitement réaliser le sort qu'on lui fait. Lamentablement elle lève les bras, les laisse retomber, éclate en sanglots, Hi ! Hi ! fait sa vieille voix presque éteinte.

Au tournant du cap où le vent cingle, les coups de rame se font plus bru3^ants et ne changent plus de place. L'embarcation est bien là, en face du rocher qu'elle a grande peine à tourner à cause de la bise.

L'aveugle ne pleure plus. Que se passe-t-il dans sa tête enténébrée, dans son cœur sauvage?...

Elle est là, assise à terre et immobile, mais toutes ses facultés sont réveillées. Une indignation violente se greffe sur son amour maternel, et tout son être, avec une puissance de concentration propre aux Peaux-Rouges, se redresse devant le malheur. Elk aiguise par la pensée le glaive de l'amertume et le

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retourne dans son propre cœur: *'Me voici, se ditelle, livrée à la mort par ceux qui me doivent la vie, cruellement rejetée de ceux que j'ai le plus aimés, réduite à ne voir plus que de monstrueux ennemis dans les fruits de mes entrailles ! Je n'ai donc vécu si longtemps que pour sortir de la vie par la porte du désespoir, le cœur percé, juqu'à mon dernier soupir, par les traits d'une horrible ingratitude; que pour mourir en maudissant !...

Tout à coup, sortant de son immobilité, elle se lève sur ses genoux et de sa bouche édentée qui s'ouvre grande, sort un cri aigu, déchirant.

A ce cri de sa mère, Awatanit choit au fond du canot, évanoui...

Que fait maintenant la vieille infortunée? — Muette et empressée, elle marche, en tâtonnant de son bâton, vers le rocher.

Et voici qu'avec une adresse incroyable, elle l'escalade.

Elle connaît évidemment l'endroit pour 3^ avoir souvent campé, et sa mémoire des lieux, cette merveilleuse faculté des sauvages, la conduit siîrement. Elle sait où elle va. Aux racines, aux petits bouleaux, aux branches des sapins, elle s'accroche des mains et des pieds; elle se hisse; avec lenteur et dextérité, avec un regain de force que lui donne l'exaspération, une colère indéfinissable d'amour blessé qui se venge, elle grimpe.

Le vent qui rafale autour du rocher, lui apporte encore, par intermittence, le bruit des rames qui peinent.

Haletante et les mains écorchées, elle s'acharne aux escarpements ou les tourne; monte, ici par une rampe, là par une crevasse, et, de peine et de misère, arrive en haut, beaucoup plus haut que les plus grands arbres, sur le sommet dénucjé, ondulant sous un tapis de mousse grisâtre, de mousse vierge comme la rosée et sur laquelle n'ont jamais passé que les vents.

De nouveau elle écoute, comme afin de s'orienter, le bruit des rames; puis continue sa marche; mais, épuisée par les fatigues de l'ascension, elle se traîne maintenant sur les genoux.

Où va-t-elle? — Droit vers la rivière où le flanc du rocher tombe quasi verticalement du sommet jusqu'à l'eau.

Arrivée au bord du goufïre, elle reste quelques instants immobile, prête l'oreille, localise le canot, concentre ses forces... puis soudain, elle se dresse sur la roche moussue que balaye le souffle glacé du nord. Ce qui va suivre est horrible.

Dans la vague rousseur du crépuscule, elle lève vers le ciel sombre, le décharnement de ses bras nus, et, bouche béante comme un spectre de la malédic- ï tion, pousse, en face de ses fils, un cri déchirant qu'elle fait suivre de ce chant de mort :

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Fuyez, maudits, ma vieillesse,

Mes yeux morts, mes cheveux blancs.

Heureux rocher... sans tendresse,..

Sans souvenir d'allégresse,...

Sans désespoir,... sans enfants!

O manitous des vengeances, Prenez avec vous la peur, Le noir remord et les transes.

Et rendez-leur les souffrances Qui me déchirent le cœur.

Suivez, avec la misère, Les trois fils de Cogomis; Reprochez avec colère, A ces bourreaux de leur mère, Le crime qu'ils ont commis.

La nuit, ma yéhie errante Saura troubler leur repos; Dans Tombre, autour de leur tente.

Ma voix rauque, d'épouvante Les glacera jusqu'aux os.

Après ces derniers mots, l'infortunée, avec un grand cri, se précipite dans la rivière. L'eau revole; la vague, un instant affolée, se ressaisit, re-

preiKl sa cadence et continue de frôler en écumant le pied du rocher.

On dit que les malédictions s'accomplirent et que le spectre de la mère poursuivit sa progéniture. Il n'y eut pas de nuit sans que les trois criminels n'entendissent sa voix fêlée, pleine de reproches et de sanglots.

Les canotiers attikamèques qui passent près du lugubre rivage pensent entendre encore, surtout le soir, ses lamentations mêlées à celles du vent. Ils disent que l'ombre de la vieille aveugle, hante le site oti elle a mis fin à ses tristes jours. Aussi, leur pitié un peu craintive, va-t-elle à ses mânes éplorés. Afin de les calmer, ils jettent sur la grève un peu de tabac ou quelques grains de porcelaine, en disant : ''Grand'Mère, donne-nous bon vent".

Et voilà pourquoi, le rocher, à défaut d'épitaphe, s'appelle maintenant Cogomissassinanabic.

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