‹ En NorwègeChapitre 6 sur 27 · PREFACE · texte numérisé non relu

PREFACE

sa conscience. Comments etonner si, vivant en de lelles conditions, I'homme de lk-bas ahontisse a la liberie de pensee la plus ahsolue, a I'individualisme le plus farouche, a Vdgalite la plus hrulale?... Et ne saule-l-il pas auxyeux de nos esthetes que, sous notre Repuhlique centralist a V execs, nous avons quelque raison de nous rapprocher de ces etres de fierle, de loyaute, de libre initiative..., et que, meme reslant sur le terrain de la seule curiosite, ce doit nous etre one delicate jouissance de considerer ces formes neaves et originates de la vie?

Dans ma hate vers F extreme Nord, je naipas eu la pretention de decouvrir I' « ame scandinave.». je n'ai pas nonplus hausse mon ambition jusqu'a tenter de resoudre ces problemes de pro fonde politique, de philosophic elevee ou de sociologie compliqude qui preoccupent, a Vheure qu'il est, les intellectuels de la Nor-' wege. Ces questions de haute voice, ne s accordant pas avec mes douces impressions, ne pouvaient qu'etre simplement esquissees ici.

En faisant ma partie dans « VHymne d amour >, a la nature norwegienne, fai vouhi seulenwnt montrer en quoi elle differait de la notre, et a ceux qui fiqnoraient inspire- le fervent desir de communier avec elle

Jeut-etre des gens, figes en leur raideur hieratique, me reprocheroni-ils Venthousiasme el la vibranee de mes impressions. Dans ce cas, Je les plaindrai de garder, par convention mondaine, une ame de glace, en ces fetes de la couleur et de la lumiere et de leiirjugement je ferai appel aux times artistes, eprises d ideal, aux amanls de VEternelle Beaute.

Tn. Cahadec.

DANS LE FJORD DE BERGEN

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DANS LE FJORD DE BERGEN

Sur Ie Dunkerquois. — A bord de la Lusitania. — Depart. — Coucher de soleil. — Reveries de bord. — Une collection de malades. — Premier dejeuner. — Papotage parisien. — Le fjord de Bergen. — Douces visions.

Dunkerque, 15 juillet.

... Cinq heures a la grande horloge de l'ecluse Trystram. Le remorqueur le Dunkerquois, sous grand pavois, embarque a la hate les derniers touristes de la Revue generate des Sciences pour les transporter a bord du paquebot la Lusitania, qui attend au large, histoire de ne pas payer les droits de quai. Que voulez-vous? il n'y a pas de petites economies pour un Anglais.

... Sur la passerelle, des ombrelles rayees valsent gracieusement en de jolies mains gantees, des rubans de satin blanc voltigent sur des nuques dorees, d'elegants smokings font la roue autour des robes artistement etudiees..., et ce sont dans Tether pur, sous le soleil qui vibre, des envolements de mousseline, de foulard et de tulle rose, des plissements suggestifs de

toile bleue, des inclinaisons de chapeaux canotiers, des llottements de mouchoirs disant adieu aux cheres ames res tees a terre.

Les roues du vieux rossignol patinent, s'ebrouent, puis fouettent la mer de leurs rayons qui se precipitent. Au bout de quelques minutes, se dresse a l'horizon la silhouette tres fine de la Lusitania; a cote d'elle nous avons Fair d'un petit joujou... Nous accoslons, mais le transbordement ne se fait pas tout seul... Une planche est tendue entre le roufle du Dunkerquois et l'un des sabords de la Lusitania, il s'agit de se glisser par la comme de petits pates

Les jeunes filles defilent tres cranement sur ce pont mobilise par la houle.

De jeunes femmes, pour qui cet incident est excellent pretexte de coquetterie, sautent tres gentiment, avec des piaulements de tourterelles effarouchees.

Un monsieur age, qui a des lunettes d'or, une lorgnette et une photo-jumelle en bandouliere, des alpenstocks, des ombrelles et des parapluies en main — j'allais oublier d'innombrables petits paquets — fait un pas en avant, deux en arriere ; le jeu durerait longtemps si quatre bras vigoureux de matelots ne prenaient le parti de 1'engouffrer d'une vive poussee par le grand trou beant.

On entend couic-couic, c'est la photo-jumelle qui se declanche, ce sont les parapluies qui tombenl... le

DANS LE FJORD DE BERGEN

monsieur age est sain et sauf, il a meme encore ses lunettes... c'est Pessentiel.

line dame tres decorative, en complet de drap bleu — c'est la duchesse de Gerolstein, — suivie d'une cameriste noire comme une aile de corbeau, Fceil tres

L'embarquement des touristes sur la Lusitania.

emerillonne, se dandine, plastronne, incessu paluit regina, en laissant dans son sillage des relents de foin coupe.

Un autre vieux monsieur, un phenomene, clignant des yeux, penche comme la tour de Pise, secouant ses epaules d'une singuliere fagon, la droite d'abord, la gauche ensuite, attend son tour en repetant : « Journee

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charmante, voyage delicieux. » — « Monsieur Bidard, lui dit une voix amie, vous allez perdre votre Baedeker. » En voulant le rattraper, il manque de se jeter a l'eau. « Journee charmante, voyage delicieux », continue-t-il, Decidement, c'est un maniaque, il faudra s'en metier.'

Pendant que 1'orchestre du bord joue la Marseillaise, une grosse dame bedonnanle, habillee comme une jeune miss, s'obstine, sue a vouloir franchir le Rubicon. — « Prends garde, Melanie, baisse la tete », lui crie son mari, un petit bonhomme ratatine comme une pomme

de reinette. Trop tard Melanie s'est renfonce son

chapeau et son chignon contre le sabord qui gemit... elle passe... « Le jour de gloire est arrive »,

accentue 1'orchestre C'est tout ce qu'il y a de plus

amusant.

... Une demi-heure s'ecoule en ces allees et venues

de personnes et de colis Le petit remorqueur siffle

comme un diable et s'eloigne a grand renfort de vapeur

en nous saluant du pavilion Les mouchoirs se mettent

a danser. .. La duchesse manque de s'evanouir en voyant disparaitre sa petite fille, qui est venue lui faire la conduite.... Excellent motif pour sortir de leurs etuis maroquines les flacons de sel richement ciseles —

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A bord, on s'installe, on range ses affaires, on fait un bout de toilette avant de monter sur le pont, on se pr6sente soi-meme a ses compagnons de cabine.... Comme on est destine a vivre coude a coude, a communier des

DANS LE FJORD DE BERGEN

memes impressions et a souffrir parfois les memes miseres pendant un mois, on se tate, on s'examine; des regards curieux, indiscrets meme, seposent, se croisent et s'aguichent.

En somme, le hasard a bien fait les choses, sur ce bateau anglais il a reuni des personnes de memes gouts, de meme culture intellectuelle et ■ — laissons de cote des exceptions penibles — d'egale education, qui savent re^arder, rendre leurs emotions a laFrancaise, en traits vifs et pittoresques... et c'est bien la quelque chose de tout a fait distingue, car le plaisir de ce qu'on voit personnellement est double par les mots a l'emportepiece et Interpretation fine du voisin....

L'ancre est levee, les chaudieres ronflent, les

pistons vont et viennent comme desfous La vitesse

s'accelere.... Bientot Dunkerque ne nous apparait plus que comme un point tres vaporeux, tresflou, suspendu dans l'espace... Parfois une pointe fine de clocher... parfois la coloration vive d'une toitureen tuiles rouges... et c'est tout... plus rien que l'horizon infini, le glissement sous le ciel d'une douceur tres tendre, sur une mer d'huile, toute en reflets de satin, avec, par places, des frisottis dores....

8 heures.

Des ombres glissent mollement... le ciel n'est plus bleu... de minute en minute il passe par des nuances,

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EN NORWKGE.

des demi-teintes fugitives qui se fondent dans l'ceil.... Un coucher de soleil divin dans un flot de petits nuages pommeles et satines, legers comme de la plume de c yg ne j c l u i s'ourlent de rayons tour a tour roses et mauves.... Oh! ce mauve d'un beau soir de juillet, defaillant, eteignant ses lueurs, de proche en proche, comme les dernieres fusees d'un feu d'artifice, ce pendant que de jolis voiliers glissent doucement dans le sillage dore de la mer et que des vols de mouettes blanches tournoient!

Voici la nuit... une nuit romantique... la symphonie du blanc argente apres celle du jaune d'or.... Au ciel un jardin sans limites, emaille de fleurettes qui mysterieusement clignotent, et tout autour de nous une mer chaude, flambante, pailletee de rayons lunaires, eclaboussee d'astres reflechis

A bord, tout le monde dort....

16 juillet.

... Le lendemain, nous retrouvons la mer du Nord en meme toilette de fete..., elle a tenu, decidement, a dementir sa mauvaise reputation.... La joumee se passe tres douce... a ecouter le clapotis monotone des lames qui s'esquissent, a regarder les teintes changeantes de l'eau, a suivre les nuances delicates du ciel qui se dore et s'argente tour a tour... et ce nous est un passe-temps tres agreable, aussi, de suivre sur le

DA.NS LE FJORD DE BERGEN

pont les folies d'une petite brise indiscrete qui releve des voilettes, deplace les boucles de cheveux blonds et pousse 1'indiscretion jusqu'a retrousser des coins de jupe rayee.... Nos Franchises, prises de morbidesse, s'etendent sur des rocking-chairs en osier et revent, les yeux noyes dans rinfini, suivant le vol leger des mouettes de la veille qui rasent le flot de leurs ailes blanches, ou s'attachant aux contours des values mousseuses qui se poursuivent, confondent leurs courbures dans des etreintes folies....

... C'est surtout le matin qu'ori est bien sur le pont pour se perdre dans 1'immensite des choses.... Les belles paresseuses sont encore clans leurs cabines, frileusement couchees sous leurs draps tout blancs. On ne risque pas de rencontrer cet excellent M. Bidard..., qui va tout le temps, repetant : « Journee delicieuse » ; on n'a pas a craindre d'etre emprisonne par quelque charmante fauvette de cathedrale, dans les mailles d'une conversation banale, reposant sur des pointes d'aig-uille qui parfois piquent tresfort.... Peut-etre, a cette heure matinale, a-t-on a redouter les mathurins qui lavent, rincent le pont a pleins seaux, mais, bast ! hisse sur quelque paquet de cordage, on finit bien par s'isoler, et ce devient un plaisir tres delicat de chevaucher quelque reve bleu a la suite des nuages legers pousses par la brise

Vers le 58« degre de latitude, nous passons par le

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travers d'une floLtille de goelettes hollandaises et anglaises, reconnaissables a leur double foe arriere. Les unes ne portent que toile, les autres, nouveau modele, ont une petite machine — oh combien gentille ! — qui leur sert a accelerer leur vitesse et a tirer le chalut.... 11 en passe comme cela des centaines et des centaines qui draguent les bancs de la mer du Nord, situes entre le littoral anglais et la cote norwegienne ou danoise. A ce jeu de massacre, les fonds poissonneux de la mer du Nord s'epuiseront vite, et deja on voit arriver le moment ou les pecheurs n'auront plus que la ressource d'aller chercher fortune en Islande ou au Spitzberg.

... Cependant la brise fraichit, la mer moutonne, les lames, d'abord toutes petites, s'allongent, montent ies unes sur les autres, creusant entre elles des coupes profondes ou l'eau tord sa chevelure. On la voit qui de ce gouffre remonte, se dresse en bastion menacant, couronne par des machicoulis d'ecume blanche, puis retombe en cascade fumante. Decidement, la Lusiiania fait sa petite folle, elle perd son equilibre, tangue, sans

nous demander si cela nous fait plaisir Ce n'est pas

gentil Les visages prennent des teintes de circon-

stance, citron, verdatres ; les nez — il en est de tres beaux a bord — , le mien tout d'abord — s'allongent demesurement, les yeux deviennent vitreux, les levres se decolorent. Des formes humaines imprecises donnent de la bande ; avec mille precautions, une diplomatic

DANS LE FJORD DE BERGEX

d'attitude qui s'efforce de porter beau encore, elles se glissent jusqu'aux bastingages ; des dos illustres se courbent vers la mer, on entend des hoquets convulsifs, prelude inevitable du grand branle-bas de l'estomac.... Peu a peu, le vide se fait sur le pont, chacun sournoisement bat en retraite vers sa cabine La nuit est dure, on ne percoit que symphonic de cuvettes qui s'entrechoquent, sorties precipitees et rentrees folles de pales ombres silencieuses qui, par un reste de coquetterie, — oil va-t-elle se nicher, mon Dieu ? — cherchent a marcher droit... sans y reussir, helas! —

Les sonnettes electriques retentissent de tous cotes, les Stewarts affoles ne savent oil donner de la tete, a qui entendre.

— Give me soda rhum, demande un vieux pacha, coiffe d'un madras jaune.

— Tea, tea if you please! crie, en jupon, la grosse dame qui a eu tant de peine a passer par le sabord.

Pendant que je vaisfaire ma petite commission, moi aussi, je rencontre un type, enveloppe dans un plaid vert, qui reclame un moine pour sa femme.

Le garcon, qui ne connait pas les finesses de la langue frangaise, s'arrete ahuri Oh c'te tete!

Entendu a une porte en passant :

« Julie, tu sais ce que t'a dit le medecin, couche-toi bien droit, tire ton oreiller. »

Un soulevement de coeur desespere est la seule reponse de Julie Telle une decharge d'artillerie.

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EN N0RWEGE.

La cloche pique huit heures.... C'est le breakfast. Dans le trefonds de mon estomac, j'ai un peu souffert des manifestations intempestives de mon compagnon de cabine, mais c'est egal, je vais a table tout de meme.... Une vingtaine de convives seulement se presentent, il est vrai qu'ils mangent comme cent.... C'est outrageant pour ceux qui, comme moi, le cceur encore sur les levres, louchent avec tristesse du cote du rostbeaf.... L'un de ces convives — un confrere encore! — successivement execute, sous mes yeux terrifies, une tranche royale de saumon, des croquettes a la Francaise, un saute de venaison aux champignons, une demi-tete (pourquoi pas la tete tout entiere ?) de pore sale, un poulet roti au cresson (il etait si petit!), unfromage de Brie.... C'est le meme qui, remontant sur le pont pour je ne sais quelle raison de digestion, et trouvant le stewart qui, dans un superbe mouvement de tankage, avait laisse choir clans la mer ses sandwichs, s'empara des deux ou trois qui restaient sur Tassiette et sans sourciller, serieux comme Moise sur le Sinai', les avala d'un coup sec... Very well....

Le commandant Levitt, qui commence a nous connaitre dans les petits coins, est decidement le plus charmant des hommes. Voyant que quelques-uns de nous ne la menent pas large, il se decide a quitter la haute mer et a entrer dans le fjord qui separe File de Bonnie de File Stordoen. Aussitotle calme se retablit comme par enchantement, la Lusitania glisse sur une mer de

DAXS LE FJORD DE BERGEN

soie... et voici que remonlent sur le pont les pales ombres de tout a l'heure, de jolies couleurs aux joues, les yeux vifs, cercles seulement d'un leger bistre aux paupieres.

Tout aussitot, dans un bourdonnement de ruche a miel, reprend le papotage de Parisis :

— Eh bonjour ! chere madame, comment va cette sante ?

— Mais beaucoup mieux, monsieur, a peine une petite pointe de griserie, un certain vague a Fame qui n'est pas sans charme. Mais vous-meme?

— Oh! mon Dieu, madame, comme vous voyez, un peu etonne qu'on se retablisse si vite d'un mal si inconvenant.

— Le fait est qu'il est d'une inconvenance !

— Pen(l), un verre de champagne.

— Jennings (2), cherchez-moi mon fauteuil....

... Que voila bien nos Francais et nos Francaises, tout en surface, en saillies et en boutades qui chassent bien loin les tristesses de la minute precedente !...

Un homme malheureux, vers midi, fut \epurser(3). Ces passagers, affames par les vingt-quatre heures de diete, n'avaient plus d'oreilles, ils refusaient d'accepter les excuses des garcons qui demandaient cinq minutes — rien que cinq petites minutes — pour faire mijoter surlegril les cotelettes ou les beefsteaks.... Les four-

(1) Stewart charge des liqueurs.

(2) Matelot prepose aux details extei'ieurs.

(3) Commissaire du bord.

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EN SORWEGE,

chettes et les couteaux battaient la generale Arri-

vera, arrivera pas..., les verres cliquetaient follement,

les assiettes valsaient sur la table Quelle execution,

mes seigneurs, lorsqu'apparurent les plats !... Je ne sais jusqu'a quand eut dure ce massacre si l'un de nous, rentrant dans la salle, n'eut annonce que sur le pont le coup d'ceil etait superbe.

La desertion fut generale. Seul le confrere qui, la veille, avait si bien escamote les sandwichs du stewart, resta pour s'assurer s'il avait bien mange de tout....

... Nous n'avions pas ete trompes. Ce fjord de Bergen — le premier que. nous voyions — etait vraiment tres en beaute, avec ses plans successifs de falaises rocailleuses qui reculaient tres loin les limites de l'horizon. Ce n'etait pas encore les aspects grandioses qui devaient se reveler a nous quelques jours plus tard, c'etait simplement un joli decor d'opera-comique

... Ce qui nous frappait surtout, c'etait le contraste de la roche grisatre avec le vert intense de l'herbe, ce

vert pomme si cher aux aquarellistes anglais Parfois

pointaient en teintes aigues les tuiles rouges dun gaard (1), parfois de belles vaches au poil roux, nous rappelant par leur ferme robustesse les tableaux de Troyon, melancoliquement broutaient l'herbe rase.... Comme c'etait un dimanche, par la porte des fermes s'echappaient, comme autant de moineaux francs, des

(1) Groupe de maisons.

DANS LE FJORD DE BERGEN

gamins en toilette qui, escaladant les roches a pie, se postant sur une pointe ou sur un cap, nous saluaient de cris bruyants, accompagnaient notre route d'une

giration energique de leurs mouchoirs blancs Dans

des ebauches de vallees, des chalets tout petits s'abritaient frileusement sous des pins rabougris, frises, et les uns et les autres nous rappelaient ces jouets de Nuremberg que nous donnons a nos enfants. Sur un ilot arrondi, vetu de mousse, de jeunes Norwegiennes d'un mouvement lent se balancaient sur une escarpolette, etje revois d'ici encore leur silhouette marquee dans le lointain par des tabliers a raies rouges et bleues quimollement flottaient a leur taille — C'etait gracieux comme une idylle de Theocrite.

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BERGEN

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BERGEN

Le quai des Hanseates, le musee hanseatique. — Le vieux Bergen. — Le marche aux poissons. — L'Hospice des Lepreux. Le cimetierc. - L'Exposition generate, vue a la lumierede minuit. — L'eglise de Fantoft.

17 juillet.

Quand j'etais sur les bancs du lycee, j'avais a cote de moi un doux Norwegien aux yeux bleus et aux cheveux blonds, souples comme de la soie. Quand je lui parlais des merveilles de nos villes de France il ne manquait jamais de me repondre :

— Ah ! si tu avais vu Bergen !

Eh bien, j'ai vu la capitate du poisson, comme on l'a appelee, mais je ne l'ai pas retrouve, lui, le doux condisciple aux yeux de bleuet ; la vie l'avait fauche, comme le vent les legers bouleaux de son pays.

Bergen a une saveur originale: assise comme une reine au bord de son fjord, elle est fraiche comme un petit bois de chez nous... et pittoresque comme pas une, avec ses sept montagnes qui lui forment une ceinture royale, son bassin maritime, oil montent des i'orets de mats.

... Bergen, e'est la vieille Norwege.... De son passe

M.H -j iTllllilikniH.

etrange, de son activite devorante d'autrefois, ses murs effrites ont garde les traces eloquentes.... L'une des curiosites les plus attrayantes de la ville est le quai des Allemands {Tydskebriggen), avec ses maisons a facade etroite et a pignon triangulaire, les memes que j'ai

Bera

rencontrees a Hambourg, a Lubeck et a Breme. Au musee hanseatique de Bergen on assiste a la reconstitution de Tun de ces comptoirs oil les riches negociants des villes libres de la Baltique, ligues entre eux, entretenaient une armee d'employes. Tout sue Fargent, respire Finteret, dans cette froide demeure aux fenetres grillagees. Un plein moyen age. Derriere cette cage en verre et vitraux plombes, sorte de forteresse dans le

bureau, le patron avait l'ceil sur les magasiniers et les

apprentis.

Un peu plus loin, dans cette salle a poutres colossales, enduites dune peinture bleue et verte, les employe's mangeaient a la lueur des fanaux, et sans feu. Voici les coffres-forts bardes de fer oil trebuchaient les especes sonnantes, voici les brocs, les pots enormes servant pour les grandes beuveries, et les tirelires ou se ramassaient les cagnottes. Savez-vous que la vie de ces Hanseates detestes n'etait rien moins que rejomssante : iamais ils ne pouvaient echapper a leur triste gedle. Se marier leur etait interdit, la femme etant un etre leger et babillard, qui aurait pu devoiler les secrets de leur commerce suspect.

Ne disons pas trop de mal de ces fidei-commis, leur acharnement au travail a fait de Bergen une ville originale, vrai regal pour les touristes...

° ... Rien de plus curieux que de penetrer dans Tune de ces venelles qui descendent parallelement sur le quai des Allemands. Par les larges baies s'ouvrant sur ces couloirs, circulent, de mains en mains, des marchandises de toutes sortes. On entend desroulementsde ballots qui s'afl'alent ; des grincements de poulies vous obligent a lever la tete et vous mettent en presence de p ote°nces singulierement alignees... Auraient-elles servi a pendre quelque Hanseate infidele au vceu de chastete? Qui sait? En tous cas, elles ne servent plus aujourd'hui qu'a arrimer commodement dans les docks les ballots qui arrivent se decharger a quai....

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Ce que je retrouve aussi au fond de ma retine, comme une lache tres lumineuse, c'est le marche aux poissons, qui est a deux pas du quai des Hanseates, sur le bord du quai, tout fremissant de vie. Une joie gourmande pour l'ceil tres aguiche que ces fletans de taille royale, ces maquereaux argentes, ces merlans

Une femme du

pays.

tout dores, ces rougets ecarlates, ces saumons bavant leur chair rose et ces morues irisees, dont les ecailles semblent tissees des vagues marines... Voulez-vous voir quelques costumes du pays? Ici, des le fin matin, devotement il faut venir. Vous y rencontrerez des femmes du peuple portant la jupe rouge, le corsage bleu ou noir etle bonnet de marin en drap ou en velours, couronne d'un pompon blanc.

Ce qui nous frappe, nous autres Francais, nerveux,

suprasensibles, c'est le calme impassible de toute cette foule bariolee. Ce sont des silencieux, par suite des forts... et des courageux I... Regardez cette femme, qui, coiffee d'un regulier.bonnet triangulaire, s'avance dans la rue deserte. Quelle vaillance a porter son lourd fardeau avec une pointe de curiosite qui la fait se retourner de trois quarts vers le carrefour !...

Cependant, sous la pluie qui tombe k grains serines (quand il ne pleut pas a Bergen, dit un die ton, les chevaux prennent le mors aux dents), nous parcourons laville en tous sens, nous montons, nous descendons, nous remontons, nous redescendons encore, c'est le jeu de la montagnerusse. Que voulez-vous? la bonne nature a refuse a Bergen l'espacenecessaire pour se developper, aussi ses maisons, a toits aigus, se logent oil elles peuvent, entre le port et les sept montagnes a pic qui l'entourent. Je ne sais qui l'a nominee la « capitate des bossus », et, de fait, elle est toute en cassures, en protuberances insensees, succedant a des precipices et des sinuosites interminables.... Pauvre de nos jambes, mon Dieu, si nous n'avions, pour nous cueillir au passage, des tramways tres perfectionnes. Tout de suite en y montant, un petit trait d'observation bien couleur locale. Personne ne vous reclame le prix de votre place... A l'entree du tram, une boite oil chacun verse ses dix cores ; il n'est pas cl'exemple que le controleur ait eu a rappcler sa dette a une personne du pays... Le conducteur, en retour de la monnaie que vous lui demandez, vous remet un papier

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EN N0RYVEGE.

triangulaire dans lequel se trouve la somme. C'est d'une proprete exquise.

Le tram nous conduit tout au bout de la ville a ['Hospice dcs Lepreux. La lepre est, avec la peste et le typhus, une de ces maladies moyenageuses, que les progrta de l'hygiene ont fait pen a. peu disparage. Wotre metier nous a cuirasse contre les sombres visions de l'humanite souffrante, et cependant, nous ne pouvons nous empecher d'eprouver un sentiment d horreur devant ces reprouves.

En ecrivant ces pages, je crois revoir dans un dortoir une face emacee de vieillard, taillee en dentelle par le mal devorant. Une femme, jeune encore, par un reste de coquetterie cache son masque hideux, pr i ve de sourcils, sous une couverture de laine. De malheu reux enfants promenent dans les couloirs des squames ecailleuses, des paupieres rougies, des sanies purulentes, toute la lyre des miseres terebrantes, rongeantes... et toujours cette expression navrante du regard qui demande grace. Regarclez-les bien : ce sont lesdermers specimens de ce terrible mal.

Pauvres gens, tout de meme, reduits a mettre leur supreme espoir dans la dissolution de leur etre miserable! Tout aupres, le cimetiere les attend C'est la promenade de tout Bergen, et de fait elle estcharmante avecsesvoutes legeres de saules pleureurs, ses arbustes fleuns et ses bancs rustiques, oil l'on vient entendre chanter les oiseaux et respirer la fraicheur pendant les soirees du trop court ete.

Par exemple, l'ironie prend ici des proportions

Sur le quai de liergen.

funambulesques. Entre le pare et le mur de la Lepro-

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