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LE CHATEAU DE ROSTOPTCHINE
L'histoire de Voronovo, du moins ce que nous en connaissons, commence avec la mention que ce domaine appartenait à Alexandre Ivanovitch Voronoy Volynsky.
Cette famille Volynsky est illustre dans l'histoire de la Russie et il convient de mentionner ici et son origine et les ascendants du premier propriétaire connu que les renseignements réunis par nous donnent à Voronovo,
Cette famille est issue de Dmitri Mikhaïlovitch Bobrok qui prit le nom de Volynsky et le légua à ses descendants (1). Venu de Volhynie vers le milieu du xiv# siècle, il épousa la princesse Anna Ivanovna, sœur du célèbre prince Dmitri
(1) Nous lisons dans le livre généalogique de Russie à ce chapitre : c La famille de Dmitri Mikhaïlovitch Bobriakoff (Bobrok) » :
c Chez le Grand-Duc Dmitri Ivanovitch Donskoy, à Moscou, est venu de Volhynie Dmitri Mikhaïlovitch Bobriakoff (Bobrok) avec ses deux fils Boris et David et le Grand-Duc donna comme femme à Bobrok sa sœur la Grande- Duchesse Anne de laquelle il eut un fils : Basile, mort à quinze ans d'une chute de cheval.
« Le second flls du premier lit eut un fils : Grégoire, lequel Grégoire eut pour fils : Dmitri et Michel Voronoy Volynsky (a). »
Peut-être le nom de Voronovo vient-il de Voronoy?
(a) L. Savèloff : Essai d'un dictionnaire généalogique de V ancienne noblesse russe. Notes généalogiques, fascicule II. Moscou, 1906, p. 11R.
6 VOROiNOVO
Donskoy et prit une part décisive à la bataille de Koulikovo (8 septembre 1380) dont il assura le succès (1).
Certains auteurs font descendre Bobrok Volynsky d'une maison alliée à celle des anciens princes régnants de Volhynie.
Les deux fils, David et Boris, nés du premier mariage de Bobrok Volynsky étaient Pun et l'autre boyards de leur cousin germain Basile II Ivanovitch :
David fut l'auteur de la branche des Voronoy- Volynsky, éteinte au xvic siècle.
Boris eut six fils dont quatre firent souche des divers rameaux de cette maison.
La branche aînée cessa d'exister sous le règne d'Elisabeth; son dernier représentant fut Pierre, fils unique d'Arlème. A cette branche appartenait la femme de Simon, premier comté Sollykoff.
La seconde branche s'éleigni légalement au xviu° siècle. La fille de son dernier rejeton épousa le célèbre prince Dolgoroukoff Krimski.
La troisième branche disparut au xvue siècle. La cousine germaine de son dernier représentant, Anna Théodorovna (2), fut mariée au boyard Pierre Vassiliévitch Chéréméteff (3), père du maréchal comte Boris Chéréméteff.
Avec la quatrième branche, le nom de Volynsky s'éteignit en 1837, dans la personne de Michel Mikhaïlovitch (4), l'ami du comte Araktchéïeff.
Mais revenons à Voronovo et en parlant de ses propriétaires successifs, nous insisterons davantage sur ceux
(1) Livre généalogique. Édition de la Société moscovite de l'Histoire et des Antiquités russes. Moscou, 1851, p. 111.
(2) Morte en 1684 .
(3) Mort en 1690.
(4) Né en 1761, mort en 1837.
qui jouèrent un plus grand rôle dans l'histoire de la Russie.
Alexandre Ivanovitch, fils d'Ivan Théodorovitch et arrière-petit-fils de Michel GrégoriévitchVoronoy Volynsky lequel, en 1501, était Dvoriétsky (1), fut donc le premier propriétaire connu de Voronovo.
Sa fille Marthe Alexandrovna, épouse de Dmitri Boulgakoff, donna en 1628 l'ancienne propriété de son père au couvent de Saint-Serge et, en 1629, le domaine de Voronovo fut inscrit sur les livres du couvent comme provenant d'une donation de Marthe Boulgakoff devenue religieuse au couvent de Vosnéssensk (de l'Ascension) au Kremlin de Moscou (2).
En effet, on lit dans le livre d'Ordonnances patriarcales :
« Sélo (village) Voronovo, sur le ruisseau Voronofka, à l'embouchure du ruisseau Bobrofka (1627-1628), district de Moscou, volost de Pérémychl, votchina (propriété) du couvent de Saint-Serge, autrefois celle du couvent de Vosnéssensk, appartenait à la staritza (religieuse) Marthe Alexandrovna, fille de Voronoy Volynsky, épouse de Dmitri Boulgakoff, ancienne propriété de son père Alexandre Ivanovitch Voronoy Volynsky. Au village : la maison du propriétaire, la maison de l'intendant, deux maisons de serviteurs, deux maisons de paysans et seize maisons de bobyls (3) avec dix- sept personnes. Cette propriété est inscrite dans les Pistczovaïa Knigui (4) comme
(1) Dvoriétsky, titre de la Cour.
(2) B. et G. Kolmogoroff : Matériaux historiques sur les Églises et villages du XVI* au XVIII* siècle. La description de Pérémychl, p. 51. Édition de la Société Impériale d'Histoire. Moscou, 1886 (en russe).
(3) Bobyl, paysan pauvre, n'ayant pas de terre. Ce mot signifie également prolétaire et aussi paysan n'ayant aucune famille.
(4) Pistczovaïa Knigia, Inventaire des gens, des propriétés et des objets aux xvi- et xvii* siècles.
appartenant au couvent de la Trinité d'après l'acte de la donation de la staritza Marthe Boulgakoff en 1629. »
On lit également dans cet inventaire : « En 1627 existait déjà à Voronovo l'église de la Croix du Christ, en bois {Klet\ky) (1), mais l'on n'y chantait point. »
En 1640, après la requête (Tchélobitnia) de Théodore Vassiliévitch Volynsky, la terre de Voronovo fut rachetée par lui au couvent de la Trinité.
Ce Théodore Volynsky avait été voyévode (2) à Sourgoût (1610), puis à Mojaisk (1618). En 1633, il était voyévode de Dorogobouge (3) (Actes de l'État moscovite, Département de la guerre, chancellerie de Moscou, T. 1*% p. 495, rédigé par N. Popoff, Saint-Pétersbourg, 1890) (en russe). Il reçu!, le 4 juin 1635, le titre d'Okolnttcki (4) et il fut nommé gérant du Prikaze Yamskoy en 1641. Il épousa Irène Prokofiévna Uapounoff, morte en 1611 (?), fille du fameux Procope Liapounoff, héros de la guerre à l'époque de l'Interrègne, assassiné par les Cosaques en 1609 (5).
L'okolnitchi Théodore Volynsky avait signé le testament par lequel sa sœur (6) Marthe Volynsky avait donné au couvent de la Trinité de Saint-Serge son domaine de Voronovo et avait prêté serment que celte propriété appartiendrait toujours au couvent et que la famille ne pourrait jamais la racheter.
(1) Klet\ky^ du mol Klet, expression a rchi tectonique s* appliquant aux églises en bois construites comme les isbas russes.
(2) Les voyévodes étaient des gouverneurs militaires.
(3) Dorogobouge, ville faisant actuellement partie du gouvernement de Smolensk.
(4) Okolnitchi, second rang à la cour des tzars aux xvi* et xvn* siècles.
(5) Prince Lobanoff, Généalogie, t. V. p. 114. Saint-Pétersbourg, 1896.
(6) En langage vieux russe et jusqu'au commencement du xix* siècle, les cousins germains se traitaient de frère et sœur. Il est probable que Marthe Alexandrovna et Théodore Vassiliévich Volynsky étaient cousins germains.
Nous lisons dans le livre des Miracles de saint Serge, au sujet de ce rachat :
« L'okolnitchi Fédor (Théodore) oubliant le serment (auquel il s'était associé) et la crainte du Jugement dernier... commença à faire part aux autorités du couvent de son désir de recouvrer la propriété de sa sœur : le village Voronovo. Le conseil fut très troublé de cette demande et lui dit : <( Tu sais la clause que contient le testament de ta a sœur. Il y a là un serment dont nous ne pouvons te délier. » Alors Théodore Volynsky se fâcha; il prit possession du village (de Voronovo) et, au lieu de 1,700 roubles, il se contenta d'en donner 150, alléguant qu'il agissait ainsi dans l'intérêt de ses enfants, car il avait deux fils. Et il se mit à mener une vie très gaie; il donnait fréquemment des fêtes, prenait plaisir à manger et à boire, à jouer du fiwpan, de la \ourna et des litaures (1), tout comme s'il célébrait une victoire; et il se comporta ainsi devant l'entrée sainte du couvent. Les frères étaient fort scandalisés, mais ils n'osaient pas le lui laisser voir. Et soudain, il tomba très gravement malade. Il perdit l'usage d'un œil qui s'immobilisa; il lui était impossible de fermer la paupière; sa bouche devint de travers ; son aspect était effrayant. II comprit alors à quel point il avait péché; il s'approcha de la châsse de saint Serge et implora son pardon. Il éprouva du soulagement, put revenir à ses occupations et se montra affable envers tout le monde. Cependant il conserva le domaine provenant de sa sœur, s'entêtant à refuser de le rendre au couvent. Et même il se félicitait d'avoir repris cette propriété aux religieux, se vantait d'avoir contre-
(1) Ce sont trois instruments de musique : tinpan, cymbales; çourna, sorte de flûte, et litaures, espèce de grosse caisse ou de tambour.
carré les dernières volontés de sa sœur et disait du mal des frères du couvent de Saint-Serge.
« ... Mais bientôt, la main de Dieu s'appesantit sur lui : l'un de ses fils mourut et l'autre ne tarda pas à le suivre dans la tombe. Il fut très affecté d'avoir perdu ses enfants, ses futurs héritiers ; longtemps il pleura et se désola.
« Sous le coup de sa douleur, il demanda pardon de sa mauvaise action aux autorités du couvent... Il retomba malade de la même maladie, cela avec plus d'intensité qu'auparavant, car sa tète et son cou se contournèrent et sa tète devint encore plus de travers ; en outre, il perdit l'usage de la parole. Il se rendit compte alors de la gravité de la faute qu'il avait commise à l'égard du thaumaturge saint Serge en violant le serment inséré dans le testament de sa sœur, et jugea que les effets du mécontentement du saint étaient mérités. Abandonnant le soin de ses affaires, il partit pour Moscou, en priant avec larmes saint Serge de lui pardonner et de le guérir. Il ne tarda pas à recouvrer la santé et revint pour se prosterner devant la châsse de saint S>erge pour le remercier et implorer le pardon des autorités du couvent. Il retourna dans sa maison. Bientôt après, il mourut et fut enterré au couvent de Saint- Serge » (I).
C'est en 1646 que mourut Théodore Vassiliévitch Volynsky (2). Après lui, Voronovo resta la propriété de cette famille. En effet, nous savons qu'il appartenait en 1663 à trois frères : Basile f 1683; Michel f 1669; et Jacques Séménovitch Volynsky.
f (1) Simon Azarjine, Les Miracles de saint Serge. Édition de la Société des Anciens textes russes. Saint-Pétersbourg, 1888, pp. 62, 63.
(2) Prince Lobanoff, Généalogie, t. V, p. 114. Saint-Pétersbourg, 1895. Ancienne bibliothèque russe, m. 24, pp. 97 et 103.
BASILE SÉMÉNOVITCH VOLYNSKY D'après le portrait conservé aux archives du Ministère des Affaires Étrangères à Moscou.
En 1678, Voronovo était la propriété de l'aîné de ces trois frères, Basile Séménovitch, et de ses neveux : Jean Mikhaïlovitch, Jean et Michel Jacovlévitch Volynsky. Ces -derniers avaient pour sœur Tècle Jacovlévna Volynsky, mariée au général en chef comte Simon Andréïevitch Sollykoff. Née en 1672, elle mourut en 1742. Leur fils, le maréchal comte Pierre Séménovitch, fut vainqueur de Frédéric II à la bataille de Kunersdorf ; ses archives se trouvent â Krasnaïa Pakhra.
C'est ici le lieu de parler de Basile Séménovitch Volynsky, dont le nom a marqué dans l'histoire de Russie.
Basile Séménovitch Volynsky a commencé à servir à la cour en qualité de rynda (1), il assista ainsi aux réceptions des ambassadeurs étrangers. En 1650, il prit part à la répression d'une révolte des habitants de Novgorod. Il fut ensuite nommé voyévode de la ville d'Odoïeff (2). En 1658, il fut nommé okolnitchi. En 1663, membre du prikaze (3) des prisonniers. En 1668, il reçut le prikaze des affaires de la police. En même temps, il était namestnik (4) de la ville de Tchéboktzar (5). 11 fut, en 1671, placé à la tète d'une ambassade envoyée à Androussovo pour régler les préliminaires de la paix avec les Polonais, et nommé boyard le 18 juin 1676. Peu après, il fut disgracié par le Tzar, et le respectable boyard Matvéïeff prit sa défense.
(1) Rynda, garde d'honneur composée de jeunes nobles et attachée à la personne du Tzar, xvi* et xvu* siècles.
(2) Cette ville fait actuellement partie du gouvernement de Toula.
(3) Prikaze. Ce terme était employé depuis le xvie siècle jusqu'à Pierre le Grand. Il a été remplacé par celui de collège et il correspond présentement à celui de ministère.
(4) Namestnik, traduction littérale : « à la place », c'est-à-dire représentant le Grand-Duc, le Souverain. Ce titre de namestnik correspond de nos jours à celui de général gouverneur.
(5) Actuellement dans le gouvernement de Kazan.
Mais Volynsky se montra ingrat et, quelques années après, il contribua à l'envoi en exil du boyard Matvéïeff. En 1677, il fut nommé chef du prikaze des ambassades (poste équivalant à celui de ministre des Affaires Étrangères). Le 21 décembre 1681, il devint garde des sceaux (1), namestnik d'Obdorsk (Sibérie) et boyard intime. Il participa au traité qui fut conclu entre la Russie et le khan de Crimée, à Baktchi-Saraï, et relatif à une suspension des hostilités avec la Porte.
C'est lui qui envoya en 1680 le slolnik Pierre Potemkin (sous le règne de Louis XIV) en France et en Espagne.
Nous lisons à la même date de 1680 dans le livre des ordonnances (2) patriarcales :
« L'église de Tlnvention de la Croix à Voronovo reste sans prêtre à cause de la peste, et quand il y avait un prêtre, il recevait la rougua (3) et cette église est à cinquante verstes de Moscou, sur la grande roule de Kalouga. Le sélo Voronovo appartient au boyard Basile Séménovitch Volynsky. »
En 1681, il prit des mesures de prudence contre la peste qui avait passé en Pologne. Le 12 janvier 1682, Volynsky signa l'acte de la suppression du Mesnitchéstvo (4).
Bientôt après survenait la mort du tzar Théodore Aléxéïevilch et commençait la révolte des Streltzi (5). C'est alors que Volynsky se retira dans sa terre de Voronovo,
(1) Il fut garde des sceaux jusqu'en 1682.
(2) Livres Do^ornaia Kniga du prikaze du patriarche. Dossier, inventaire contenant des renseignements sur les propriétés.
(3) Rougua, terres et biens ecclésiastiques dont les revenus servaient à la subsistance et à l'entretien du clergé.
(4) Mesnitchéstvo, dérivé du mot : Mesto, place, rang, privauté, préséance dus à la naissance.
(5) Streltzi, nom des soldats d'infanterie.
près de Moscou, où il finit ses jours le 16 septembre 1682.
Basile Volynsky avait bonne apparence, il fut même beau dans sa jeunesse, mais c'était une nature envieuse, ingrate et son esprit n'était qu'ordinaire.
Ce qui contribua beaucoup à lui assurer une brillante carrière, c'est qu'il courtisait assidûment les personnes en faveur. Mais quand il était arrivé â son but, qu'il détenait une part du pouvoir, il devenait arrogant. C'est ainsi, du moins, que ses contemporains le dépeignent.
D'autre part, son épouse avait auprès d'elle des femmes qui faisaient des broderies d'or et travaillaient pour la Cour (1).
Il existe des portraits à l'huile de Basile Séménovilch Volynsky, les uns au Musée historique de Moscou, les autres aux archives du ministère des Affaires Étrangères^ également à Moscou (2). C'est ce dernier portrait que je reproduis dans cette notice.
Nous connaissons aussi des portraits gravés de ce personnage. L'un d'eux est la reproduction du portrait original conservé aux archives du ministère des Affaires Étrangères. On le trouva dans la série de portraits de la collection Platon Békétoff (3). J'en ai vu un autre, gravé par Skotnikoff, chez le comte Serge Chéréméteff, à Mikhaïlovskoê.
' Le propriétaire de Voronovo, de 1704 à 1726, fut Basile
(i) Recherches généalogiques réunies par Miller. — Ancienne bibliothèque russe, t. XXII, 2* édition; éditée par Novikow. — Relations de notre Cour avec les Cours européennes, par Bantisch-Kamensky, père. — Histoire de Vexil immérité auquel fut condamné Artémon Serguiévitch Matvèleff. — Dictionnaire des hommes illustres de la terre russe, par Dmitri Bantisch-Kamensky. Moscou, 1836.
(2) Il a été reproduit dans VHistoire du Ministère des Affaires Étrangères, publié par le Ministère à l'occasion de son centenaire.
(3) Rovinsky : Dictionnaire des portraits russes gravés. Saint-Pétersbourg^ 1886, t. I, p. 526.
Ivanovitch Volynsky. C'est de son vivant que fui consacrée {12 août 1707), à Voronpvo, Péglise de la Sainte-Face qui remplaça l'ancienne église de la localité.
Artème Pétrovitch, fils de Pierre Artémiévilch qui fut voyévode à Kazan (1662) et stolnik en 1676, entra en possession de Voronôvo en 1728. La personnalité intéressante <le cet Artème Volynsky dont la mort fut lamentable, mérite qu'on retrace avec quelque détail le rôle qu'il a joué.
Il était le neveu issu de germain de Basile Séménovitch Volynsky dont nous venons de parler.
Artème Volynsky était né en 1689. Il fut redevable de son éducation à la famille S. A. Soltykoff à laquelle appartenait sa mère. En 1704, il entra comme soldat dans un régiment de dragons; Dès 1711, il était capitaine et attaché à la personne de Schafiroff avec lequel il fit la campagne du Pruth. Il partagea sa captivité en 1712. L'année suivante, 1713, il fut chargé de porter à Pierre le Grand le traité d'Andrinople. En 1715, alors qu'il n'avait que vingt-six ans, ce souverain l'envoya en Perse, comme ambassadeur investi de pleins pouvoirs, à l'effet de créer un mouvement d'échanges commerciaux entre ce pays et la Russie.
Il quitta Saint-Pétersbourg le 10 juillet 1715 et arriva le 14 mars 1717 à Ispahan où il fut reçu par le schah Hussein. Il revint à Saint-Pétersbourg en 1718 et Pierre le nomma colonel de la garde, général aide de camp et gouverneur d'Astrakan.
D'Astrakan, Artème Volynsky fut envoyé par Catherine IPC à Kazan pour y occuper ces mêmes fonctions de gouverneur.
Sous le règne de Pierre II, il occupa l'emploi de ministre de Russie en Holslein.
L'avènement au trône (1730) de la princesse Anne le ramena en Russie. Biren était alors tout-puissant.
ARTÈME PÉTROVITCH VOLYNSKY
D'après un portrait oppai tenant à Madame Naryschkine nés Princesse Kourakinc.
Par son mariage avec Alexandra Lvovna Naryschkine (décédée le 12 septembre 1730), Artème Volynsky se trouvait être, par alliance, cousin germain de Pierre Ier et grand-oncle de Pierre II.
Lors de la mort de sa femme, il écrivit en ces termes à Simon Serguévilch Soltykoff, son oncle :
a Le 12 septembre, Dieu m'a envoyé une douleur poignante, car ma femme est morte, ce qui m'affecte au delà de toute expression. Vous savez que c'était une excellente créature et que je l'aimais. Certes, dans ma tristesse, je remercie le Seigneur de m'avoir donné des enfants; mais cependant, leur existence n'est pas pour moi une consolation; leur vue provoque en moi des pensées d'une exlrôme amerlume; car ils me font l'effet de petits vermisseaux tout semblables, sauf qu'il existe entre eux une légère différence d'âge. Dieu les garde. En effet, si mon existence est de courte durée, ces pauvres êtres seront exposés aux pires malheurs. Vous ne l'ignorez point, mon gracieux père, je n'ai plus de famille et je vis solitaire. »
Celte lettre empreinte de tant d'émotion, écrite neuf ans avant la fin tragique d'Artème Volynsky, semble pleine de sombres pressentiments.
Pendant qu'il était à Kazan en qualité de gouverneur, et cela au début môme du règne de la tzarine Anne qui avait accepté la couronne en souscrivant aux conditions qui lui avaient été imposées par le prince Basile Dolgoroukoffet ses collègues, soi-disant au nom de la nation (1), Artème Volynsky adressa à son cousin le brigadier Vo-
(1) Les conditions imposées à la tzarine Anne furent annulées bientôt après par la souveraine pour obéir au sentiment général du pays dont les principaux interprétés furent le prince Alexis Tchérkaski, sénateur, qui avait été très en
lynsky, qui se trouvait à Moscou, une lettre à laquelle était joint un mémoire daté, ainsi que la lettre, de Tannée 1730. Il convient de reproduire quelques passages de ce mémoire, car il montre comment l'homme d'État de qui il émane jugeait les événements qui marquèrent le commencement du règne de la tzarine Anne. Ce document est fort peu connu et il offre un grand intérêt vu l'époque à laquelle il a été composé.
a Nous apprenons ici ce à quoi Ton tend chez vous (à Moscou) ou bien ce qui a déjà été fait pour que nous ayons une république {sic). Je me méfie grandement de tout cela. Dieu veuille qu'au lieu d'un souverain autocrate nous ne soyons dotés de quelques dizaines de familles puissantes et tyranniques. Si pareille chose arrivait, nous, nobles, nous serions perdus. Il nous faudrait adorer maintes idoles et rechercher la faveur de beaucoup de gens haut placés. Il ne serait pas facile de se concilier la bonne volonté des personnes actuellement en vue et ayant une situation importante. Quelque soit le bon accord qui règne maintenant entre elles, il faut, comme de raison, s'attendre à ce qu'avec le temps, elles soient divisées par des jalousies et des animosités mutuelles. 11 arrivera alors que si les uns vous accordent des faveurs, les autres en seront exaspérés et deviendront nuisibles et dangereux pour vous.
a Secondement. — Comme notre peuple est timoré, dénué de courage civique et que, par conséquent, il n'a aucun souci du bien général, chacun, mu par la crainte ou
faveur sous Pierre le Grand; et le jeune prince Antioche Kantémir, fils de l'hospodar de Moldavie, mais devenu sujet russe. Ce prince était à divers titres un homme éminent : il composa des satires qui eurent beaucoup de succès et son rôle comme ambassadeur de Russie en France (1733) fut très important.
obéissant, à son intérêt, s'attachera à se concilier les personnages influents. Et même, si le gouvernement décidait de consulter le peuple, lui accordant ainsi une part du pouvoir, il y aurait toujours des flatteurs et des désœuvrés qui s'empresseraient dédire ce qui plairait à ceux qui détiennent l'autorité; et ceux qui auraient le courage de risquer la vérité seraient voués à une perte certaine, car les opinions politiques cesseraient d'être secrètes. Et il y a plus, à savoir que les principaux personnages, guidés par leur intérêt, se créeraient des partisans parmi les petites gens; si bien que le parli qui aurait le plus de voix ferait ce qu'il voudrait. Ceux qu'il trouverait bon de protégerai les ferait avancer; et l'homme digne d'ctre poussé, * s'il manquait d'appui, resterait au dernier rang.
« Troisièmement. — Dieu nous garde de cette éventualité! Mais si nous avons une guerre, faudra-t-il que la nation s'occupe du recrutement de l'armée et assume les autres mesures nécessaires en pareil cas pour la défense et la sauvegarde de l'État; cela alors que chacun doit contribuer à l'œuvre du salut public et consentir à cerlains sacrifices? Comment donc s'y prendra-t-on pour recueillir les suffrages dans le but de savoir ce qu'il convient de décider et d'exécuter dans le délai d'une semaine (pour les choses urgentes); dans celui d'une demi-année (pour ce qui est moins urgent); et enfin en l'espace d'un an (pour ce qui est d'une urgence encore moindre)? Ce à quoi l'on s'arrêtera ménagera toujours les intérêts de ceux à qui des privilèges assurent de l'influence, et nous autres, classe moyenne (entre ceux qui sont au pouvoir et les petites gens), nous payerons et nous pâlirons.
« Quatrièmement. — Si les officiers ne jouissent d'aucune prérogative et ne sont pas respectés par les civils,
cela entraînera encore la disparition d'un privilège : celui de servir comme officier, car on ne le recherchera plus, puisque l'état d'officier manquera de considération et qu'il n'y aura plus de discipline possible dans l'armée.
« Cinquièmement. — Nous comprenons que le service militaire soit libre, car il est bien pénible d'y être astreint contre son gré. Mais il ne semble pas que cette règle puisse êlrc absolue. En effet, vous savez que noire peuple est peu enclin à l'effort, qu'il est porté à la paresse et nullement ambitieux. S'il n'est soumis à aucune direction, il se produira falalement ceci : ceux qui, chez eux, ne mangent que du pain noir, ne se résoudront pas spontanément à travailler pour améliorer leur situation, viser aux honneurs et se procurer une nourriture plus substantielle; ils préféreront demeurer dans leur maison et y dormir à loisir. Alors, ce seront nos paysans et ceux qui étaient à notre service que nous devrons faire avancer, car il faudra bien leur accorder ce qui leur sera dû légalement. De cette manière, nous pourrons nous mettre sur le dos des gens enclins au désordre et à l'injustice qui finiront par nous faire perdre nos propres places et détruiront ainsi fatalement la discipline militaire. C'est qu'en effet, sous le commandement de tels chefs, Dieu nous garde! des soldats nouvellement formés deviendraient vite plus indisciplinés et plus cruels que les Streltzy. Comment l'autorité seule des généraux pourrait-elle les contenir dans le devoir ou refréner leurs excès s'il n'y a pas de bons officiers dans lès régiments.
a Sixièmement. — De plus, si l'infanterie de l'armée est composée de petits propriétaires, comment pourront-ils se déshabituer de tirer leur existence du produit du travail agricole? Mais bien peu auront leur existence assurée par
ce labeur et beaucoup trouveront plus commode de s'enrichir par la violence et le brigandage. Leurs demeures deviendront des entrepôts d'objets volés. Pour moi, si j'avais des choix à faire, ils porteraient sur ceux qui ont derrière eux (1) une cinquantaine ou, pour le moins, une trentaine de maisons de paysans; et j'ajouterais ces conditions qu'ils serviraient plusieurs années etqu'ils auraient passé leur jeunesse et leur période de formation sous une ferme discipline, et non au gré de leur volonté » (2).
Mais revenons à la biographie d'Artème Volynsky et suivons-le jusqu'à sa fin tragique. 11 devint en 1732 directeur des haras de l'Empire, il fut nommé général lieutenant en 1734 et, en 1736, grand veneur. et général en chef.
En 1737, Arlème Volynsky fut envoyé avec le baron Schafiroff au congrès de Ncmirovo, en Pologne. L'année suivante, il fut nommé ministre du cabinet.
En 1740, quand la paix fut conclue avec la Porte Ottomane, il reçut 25,000 roubles. Déjà son désaccord avec ses collègues du cabinet, le comte Osterman et Biren, avait commencé. Il présenta à l'Impératrice un mémoire où étaient dénoncés les abus de ce dernier. Il protesta contre la décision du cabinet relativement aux dépenses concernant les troupes russes en Pologne. Le cabinet s'était prononcé en faveur des Polonais. Volynsky fut d'un avis contraire, arguant que ceux-ci étaient les alliés de la Turquie et que lui n'était pas vassal de la Pologne et ne consentirait jamais à le devenir. Biren se sentit atteint par ce mot de vassal.
Elle-même, l'impératrice Anne fut froissée par un mé-
(1) Qui possèdent.
(2) L'affaire Salnikéïeff : Lectures de la Société impériale d'Histoire et des Antiquités russes, t. III, pp. 28 et 29. — Rouskaïa starina, 1865.
moire que lui présenta Volynsky; mémoire qui critiquait l'ensemble de la politique gouvernementale et auquel il avait ajouté certains détails de famille et une notice historique.dans laquelle il faisait allusion à la parenté de son ancêtre avec le grand prince Dmitri Donskoy.
On mit Volynsky en jugement. On lui reprocha avec véhémence d'avoir étudié le livre de Machiavel. On le représenta comme un traître, alors qu'il était le champion du parti national. Très fougueux, trop ardent peut-être dans son patriotisme moscovite, il était très gênant pour le parti allemand qui s'attacha à le perdre. Le dossier de son jugement est un modèle d'iniquité. 11 fut accusé du crime de lèse-majesté.
L'impératrice Anne, qui avait de la sympathie pour lui, n'était cependant pas en mesure de lutter avec Oslerman et le parti allemand qui dominait alors.
Le 23 juin 1740, elle signa donc l'arrêt de mort de Volynsky, mais en versant des larmes.
Il fut exécuté le 27 juin i740. On lui coupa d'abord la main droite, puis la tête, et son cadavre fut enterré au cimetière de l'église de SaintSamson à Saint-Pétersbourg. Ses grandes propriétés furent confisquées et réunies au domaine de la couronne, y compris Voronovo. L'arrêt condamnait ses enfants à la déportation en Sibérie. Ses deux filles devaient y être enfermées dans des couvents (1) et son fils détenu jusqu'à l'âge de quinze ans, sans pouvoir communiquer avec personne. En outre, cet arrêt décidait qu'à seize ans, il serait versé dans l'armée où il resterait toute sa vie comme simple soldat (2).
(1) L'aînée, Anne, prit le voile au monastère de l'Apparition de la Vierge, à Irkoutsk, et la plus jeune, âgée seulement de quinze ans, à celui de la NaUvité, à Yénisséïsk.
(2) Bantisch-Kamensky : Dictionnaire des personnages célèbres de la terre russe. Moscou, 1836, t. I, p. 334 et suiv.
11 convient, croyons-nous, de donner encore quelques détails sur cette grande figure qu'était Volynsky. Ayant adopté les idées réformatrices de Pierre le Grand et compris la nécessité pour la Russie de s'initier à la culture intellectuelle européenne, Volynsky désirait que la Russie participât à cette culture, mais tout en conservant ses particularités nationales et en respectant tout ce que l'ère moscovite avait légué de bon à ses contemporains. En cela, ses vues se rapprochaient de celles des meilleurs hommes d'État de la fin du xvne siècle.
Ce n'était pas un égoïste. Il se préoccupait au contraire beaucoup du bien public et se croyait appelé à réaliser d'utiles réformes. Cette préoccupation explique son ambition, qui était réelle, le souci constant qu'il avait de s'assurer une part d'autorité et d'influence, alors qu'il n'aspirait pas aux distinctions purement honorifiques. Mais il était autoritaire, haulain avec ses égaux, passionné, emporté, susceptible et vindicatif; le succès lui tournait la tête et l'adversité l'accablait. C'était en outre un dialecticien de talent, et il maniait fort bien la plume. Ajoutons qu'au milieu de ses multiples occupations d'homme d'État, il goûtait volontiers les délassements participant du comique. Ainsi, en 1739, il arrangea le mariage d'un bouffon de la Cour et fit construire une maison en blocs de glace pour fêter cette union.
Ce n'est pas Biren seul qui a contribué à perdre Volynsky, c'est surtout et particulièrement Osterman et aussi son propre caractère insociable. 11 aimait à répéter un aphorisme d'un certain Yourodivoï :
ce Nous autres Russes, nous n'avons pas besoin de pain, nous nous mangeons mutuellement et nous sommes ainsi rassasiés. »
L'ombre de Volynsky ne laissait pas de repos à l'impératrice Anne déjà mal portante. Un jour qu'elle dormait d'un sommeil agité, elle crut apercevoir du feu dans la principale salle du palais. Aussitôt elle quitte son lit et, traversant des pièces qui étaient dans l'obscurité, elle parvient dans la salle du trône, qui lui semble inondée de lumière. Alors, jetant les yeux sur le trône, elle s'y voit ellemême en grande toilette de gala. Frappée de stupeur, elle faillit se trouver mal et interpréta cette apparition comme l'annonce de sa mort prochaine.
En effet, peu après (1), l'impératrice Anne mourut, et ses derniers moments furent pleins d'angoisse, car elle se figurait voir sans cesse près d'elle le spectre de Volynsky.
La mémoire de Volynsky a été entourée de respect comme celle d'un martyr de l'idée nationale. Cette grande figure demeure vivante et chère pour tous, car Volynsky peut à bon droit être considéré comme un patriote si fervent qu'il fut victime de son amour pour son pays. Le romancier Lagétchnikoff l'a fait revivre dans la Maison de glace.
Ryléïeff a célébré Volynsky dans des vers bien connus dont voici une traduction mol à mot.
Enfants de la Patrie,
Accourez les yeux baignés de larmes
Vers l'ancienne église de Samson ;
C'est là que, derrière la muraille,
Reposent les restes de l'adversaire de Biren.
Père de famille, amène ton fils
Vers la tombe de ce martyr
Afin que dans son cœur
Éclate une douleur de citoyen ;
Afin qu'il devienne un homme de bon conseil,
Que sa poitrine soit de fer
<1) Le 17 octobre 1740.
Pour la défense de ceux qui souffrent Et qu'il reste, pour toujours, L'ennemi juré de l'infâme injustice (1).
Il existe un certain nombre de portraits d'Artème Volynsky et de son épouse. Je citerai seulement ceux que je connais.
Portrait d'Artéme Volynsky : Catalogue de l'exposition au Palais de Tauride, n° 382.
Portrait de sa femme : Catalogue de l'exposition au Palais de Taurkle, n° 377.
Ces deux toiles appartiennent à Mme Ernst et sont conservées dans le domaine de Safonovo (gouvernement de Moscou).
Un autre portrait d'Arlème Volynsky : Catalogue de l'exposition au Palais de Tauride, n° 119, est la propriété -de Mme Elisabeth Aléxéïevna Naryschkine. Il se trouve dans sa propriété de Stéphanovskoë, district de Zoubzoff (gouvernement de Tver).
Parmi les gravures du livre de M. Bogérianoff intitulé la Perspective Nevsky de jjo3 à igo3^ on voit un portrait d'Arlème Volynsky d'après un original de son temps (2).
Le plus beau, le plus émouvant éloge d'Artéme Volynsky se trouve dans le testament (daté de 1765) de Catherine II, cette grande souveraine qui savait si bien juger les hommes à leur juste valeur. Aussi estimons-nous utile de citer toute la partie de ce document qui concerne la victime d'Osterman et de Biren.
« Je conseille et je recommande à mon fils et à tous ses
(1) Œuvres complètes de Rylèieff. Leipzig, 1861 (en russe).
(2) Bogérianoff: La perspective Nevsky de iyo3 à igo3. Édition du Jubilé de Saint-Pétersbourg, t. I, p. 64.
successeurs de lire Pafïaire Volynsky depuis le commencement jusqu'à la fin. Qu'ils prennent une connaissance exacle de cet exemple d'illégalité et qu'ils en évitent le retour
« L'impératrice Anne ordonna au ministre de son cabinet Arlème Volynsky, de préparer un projet de réformes des affaires de l'Intérieur, lequel le fit et le lui soumil.
« Il restait à l'impéralrice de profiter de ce qui élail utile, de laisser ce qui était inopportun.
« Mais ses bourreaux ne goûtèrent pas ce projet, ils prirent le mémoire, pour en tirer par les cheveux la preuve qu'il contenait des idées de traîtrise, comme quoi Volynsky voulait obtenir le pouvoir souverain, ce qui n'est nullement prouvé.
« Volynsky était fier et hardi dans ses agissements, mais il n'était pas traître ; c'était, au contraire, un bon et dévoue patriote désireux de réformes utiles pour sa patrie et il a subi la peine de mort étant innocent.
« Si Volynsky eût été de mon temps et que j'eusse remarqué son aptitude à gérer les affaires d'État et une certaine négligence vis-à-vis de moi, je me serais donné la peine, de toute manière non blessante pour lui, de l'amener vers la bonne voie; mais si j'eusse vu qu'il était incapable. je lui aurais dit ou bien je lui aurais fait comprendre : sois heureux et content, mais, moi, je n'ai pas besoin de toi.
« Le souverain a toujours tort si ses sujets sont blessés par lui.
« Mesure-toi d'après ton archine.
« Et si quelqu'un de vous, mes chers descendanls,litces conseils et s'il ne les goûte pas; alors, dans ce bas monde, qu'il soit heureux; je n'ajoute aucune contre-prophétie »(1)
(1) Testament de Catherine II. L'original, découvert et communiqué par M. P. LonguinoiT, appartenait à M. Joukovski. Il est publié dans les Ucturts de la Société Impériale de V Histoire et des Antiquités russes, 1866, t. N. pp. 143 et 144.
Ces lignes montrent la grandeur de vues, la hauteur de sentiments et la justesse des jugements de la grande souraine (1).
Parfois la destinée se plaît à placer dans le voisinage l'un de l'autre deux implacables ennemis. Qui donc, par exemple, se serait douté que les domaines d'Arlème Volynsky et du comte Osterman étaient proches l'un 'de l'autre. Un docuitient de beaucoup postérieur à l'époque où vivaient ces deux personnalités nous en donne la preuve. Ce document émane de Rostoptchine qui devint propriétaire de Voronovo au commencement du xixe siècle.
Rostoptchine répondant par ses observations au livre du comte Stroynovski intitulé : Sur le comte Rostoptchine et les événements de l'année 1812^ dit :
« Dans mon voisinage (de Voronovo), dans les villages du comte Osterman, j'ai vu moi-même, chez ma belle-sœur la princesse Golitzin... »
Et l'éditeur ajoute pour plus de clarté : a Sur la vieille route de Kalouga, derrière Krasnaïa Pakhra (propriété des princes Dadian), et du côté de Tchirikovo (appartenant à Kakarinsky, puis aux princes Ouroussoff), se trouve le village bien connu de Voronovo dans le voisinage de Pokrovskoê, qui appartenait à Osterman » (2).
La princesse Golitzin, née Protassoff, était la sœur de la comtesse Rostoptchine et la bel!e-sœur du comte Rostoptchine.
Ainsi donc, Voronovo, appartenant à Volynsky, et
(1) Le comte Nikita Panine, en lisant les détails du dossier de l'affaire Volynsky, s'est trouvé mal en constatant à qaql point il avait été torturé.
(2) Lectures de la Société Impériale de l Histoire et des Antiquités russes, t. IV, p. 182.
Pokrovskoê à Osterman, les deux ennemis implacables,» le bourreau et la victime, se trouvaient être les plus proches voisins !
Voronovo-Pokrovskoë.
La mort de l'impératrice Anne entraîna la ruine de la coterie allemande et, à l'avènement d'Élisabelh (1742), l'idée nationale s'affirma de nouveau et réussite s'imposer. La nouvelle Tzarine se hâta de rappeler de Sibérie la famille de Volynsky et autorisa ses enfants à édifier un monument à l'endroit où il avait été inhumé (1).
Le fils d'Artème, Pierre, qui avait été envoyé sur les confins éloignés de la Sibérie et placé sous la surveillance sévère d'un officier, mourut jeune et sans postérité (2).
Les deux filles d'Artème furent déliées de leurs vœux et envoyées en résidence à Moscou et on leur restitua une partie des biens paternels.
L'impératrice Elisabeth favorisa le mariage de l'aînée, Anna, avec le propre neveu de Catherine Ire, le comte André Simonovitch Hendrikoff. La seconde, Marie, née en 1725, épousa le comte Ivan Hilarionovitch Woronzow (3), né en 1719, le plus jeune des trois frères dont l'élévation date du règne d'Elisabeth. Marie Artémiévna devint propriétaire de Voronovo.
L'impératrice Catherine II se rendit à Voronovo en 1775. La princesse Catherine Romanovna Daschkoff, fille
(1) Dictionnaire encyclopédique. Saint-Pétersbourg, 1892.
(2) Bantisch-Kamensky : Dictionnaire des personnages célèbres de la terre russe. Moscou, 1836, t. I, p. 133.
(3) L'ancêtre direct du comte Hilarion Ivanovitch, actuellement vice- roi du Caucase, ancien ministre de la Cour, marié à la comtesse Elisabeth Chouvaloff. Le père de ce dernier était Ivan Hilarionovitch marié à Alexandrine Naryschkine; et le grand-père, Hilarion Ivanovitch, a été mariée une Izmaéloflf. Les Woronzow ont dans leurs armoiries une fleur de lis. D'après la légende, leur ancêtre Af ricane, contemporain d'Anna Yaroslavna qui fut reine de France, aurait accompagné cette princesse de Ru— te en France.
VORONOVO 3î
du comte Roman Woronzow, mentionne cette visite dans ses mémoires :
« L'Impératrice, pendant son séjour à Moscou, fit plusieurs voyages dans les provinces voisines; entre autres elle visita Kalouga et elle s'arrêta dans la superbe propriété de mon oncle le comte Jean Woronzow. Cette fois, je ne l'ai point accompagnée à cause de la maladie dangereuse de ma belle-mère » (1). (Il s'agit de la mère du prince Daschkow.)
Les détails du séjour de la Grande Catherine à Voronovo se trouvent dans le journal des fourriers de la chambre :
<c En revenant de Kalouga (décembre 1775) à Moscou, l'impératrice Calherine dîna au Sélo (village) Nikolskoië, chez le brigadier Polivanoff; et plus loin, elle s'arrêta sur le chemin au village de Voronovo appartenant au comte Ivan Hilarionovitch Woronzow.
a Arrivée dans ce village (17 décembre 1775) à minuit, Sa Majesté fut reçue par Son Excellence entouré de sa famille et conduite dans ses appartements où elle se retira.
« Le soir, les demoiselles d'honneur et les cavaliers prirent le repas dans la salle.
. a Dans ce village de Voronovo S. M. Impériale passa la nuit. La maison de Son Excellence et les perspectives furent illuminées.
« Le vendredi 18, à Voronovo, avant le dîner, S. M, Impériale sortit de ses appartements intérieurs avec ses cavaliers et s'amusa au jeu des échecs.
(1) Mémoires de la princesse Daschkow. Saint-Pétersbourg, 1907, p. 121.
a A midi, Sa Majesté daigna s'asseoir pour le dîner préparé, avec les demoiselles d'honneur et les cavaliers de la suite ainsi que les invités, en tout vingt-sept personnes,
« Parmi lesquelles, la comtesse Marie Artémiévna Woronzow (la fille d'Artème Volynsky, — la châtelaine),
« Elisabeth Romanovna Poliansky (1) (fille du comte Roman Woronzow),
« Le comte Ivan (Jean) Hilarionovilch Woronzow (le maître de la maison), *
<c Le gentilhomme de la chambre Pierre Fédorovitch Samarine,
« Le comle Alexandre Romanovitch Woronzow (cousin),
« Le colonel Alexandre lvanovitch Poliansky (le mari d'Elisabeth Woronzow).
« Après le dîner, S. M. s'est retirée dans ses appartements et à une heure après-midi, après avoir témoigné son Auguste bienveillance aux maîtres de la maison, S. M. se mit immédiatement en route au grondement des coups.de canon » (2).
Les deux obélisques qui se voient encore à Voronovo ont été érigés en mémoire de cette visite impériale.
Rokotoff a peint le portrait de Marie Artémiévna Woronzow, portrait qui appartient au comte Woronzow- Daschkow à Saint-Pétersbourg (3).
Le comle Ivan Hilarionovitch Woronzow mourut en 1786 et son épouse en 1792. L'un et l'autre furent inhumes dans l'église de Voronovo (4) où on lit leurs épitaphes.
(1) Amie de Pierre III.
(2) Le journal des Kammer-Fouriers. Saint-Pétersbourg, 1878.
(3) Portraits russes des XVIII* et XIX9 siècles, vol. IV, fasc. 2, n° 70, 1008. ('•) Dans l'église de Voronovo se trouve un autel consacré à saint Arlème.
« Ci-gît le corps du lieutenant général comte Ivan Hilarionovitch Woronzow, chevalier de divers ordres, né le 31 octobre 1720, mort le 15 janvier 1789. 11 a vécu 69 ans, 2 mois et 15 jours. »
« Ci-gît le corps de Pépouse du comte Ivan Hilarionovitch Woronzow, la comtesse Marie Artémiévna Woronzow, fille d'Artème Pétrovitch Volynsky, née le 19 mars 1725, morte le 17 novembre 1792. Elle a vécu 66 ans et 8 mois. »
Ils eurent deux fils : Artème, 1748 f 1799, marié à Prascovia Féodorovna Kvachine-Samarine, et Hilarion, 1760 f 1791, marié à Irène Ivanovna Ismailoff; et deux filles : Anne, 1750 f 1807, mariée à Basile Serguévitch Naryschkine, et Eudoxie, 1765 f 1824, non mariée.
Voronovo passa à l'aîné de ces deux fils : Artème Ivanovitch, qui fut conseiller privé et sénateur. C'est lui qui fut le dernier Woronzow propriétaire de ce domaine dont la vente suivit de près sa mort.
Artème Woronzow eut quatre filles :
Catherine, 178. f 1836;
Anna, mariée au comte Dmitri Pétrovitch Boutourline;
Marie ;
Prâscovie, mariée à M. Timoféïeff.
Une lettre du comte Boutourline, datée de Voronovo du 21 juin 1793 (1), nous donne d'intéressants détails sur cette résidence et ses habitants.
<c Avant-hier dimanche, nous nous sommes tous rendus ici où je me trouve merveilleusement. Je me suis arrangé
(1) Adressée à Alexandre Romanovitch Woronzow : Archives Woronzow, vol. XXXII, p. 224.
de manière à passer pendant toule la belle saison, cinq jours de la semaine ici et deux à Moscou pour mes affaires et votre maison. L'air de la petite campagne et le plaisir d'être auprès d'Annette font ensemble un régime qui paraît me convenir très bien.
« Vous avez connu Voronovo du temps d'Ivan Larionovitch, et moi aussi.
« Eh bien, vous n'y reconnaîtriez rien. La maison est un palais à peu près dans le genre de celle de Moscou et même encore plus grande. Le goût de Lvow se reconnaît aux colonnes et aux rotondes. Dieu sait quand ce sera fini. Pour ma part, j'habite la maison hollandaise bâtie par Blanck(1)du temps d'Ivan Larionovitch. La campagne est magnifique, les bois, etc.. sont de toute beauté. Bref, je m'accommode merveilleusement decette manière de vivre et j'attends avec assez de patience l'arrivée du comte Artème pour terminer totalement mon affaire par le sacrement. J'aime mieux qu'elle se fasse ici, à petit bruit, que chez moi à la campagne. »
Lettre du même, datée de Moscou le 29 juillet de la même année.
« Le comte Artème Ivanovitch doit retourner à Pétersbourg dans les premiers jours de septembre. Il est arrivé à Voronovo le 24 courant. Le 25 était la fête d'Annette, le 26 celle de la comtesse mère... J'aime mieux rester à Voronovo jusqu'à ce que tout soit terminé. J'ai vu Irina Ivanovna (2). Je l'ai trouvée très bonne personne » (3).
(1) Blanck, architecte russe du xvm* siècle. Cette lettre indique l'époque de la construction de la maison hollandaise que Ton voit encore à Voronovo.
(2) Irina Ivanovna Ismaïlofl, mariée à Hilarion Ivanovitch Woronzow; sa sœur, la princesse Golitzin, a été surnommée la princesse Nocturne.
(3) Archives Woronzow, vol. XXXI 1, p. 224.
Nous voici arrivés à l'époque où Voronovo a été vendu, . et c'est encore dans la correspondance du comte Dmitri Boutourline que nous trouvons des détails à ce sujet :
Moscou, 21 novembre t800.
« Ma tante Daschkow est arrivée ce matin. Je l'ai été voir tout de suite avec Annette. Elle m'a paru maigrie et vieillie, mais elle a conservé le même entrain dans la conversation et sa liberté de langage à l'égard de ceux qu'elle n'aime point. On ne change plus à son âge. Au sujet de la vente de Voronovo, elle s'est étendue avec un peu trop de sans-gêne sur mon beau-père et surtout sur sa défunte femme. Cette dernière corde a affecté Annetle qui a fort bien défendu sa mère... »
Nous trouvons, dans la même correspondance, un second passage relatif à la vente de Voronovo et, cela, quelques jours avant la mort de l'empereur Paul Ier.
Moscou, 4 mars 180).
« M. Rostoptchine est ici depuis quatre ou cinq jours; il partira sous peu pour Voronovo où il compte se fixer » (1).
0) Lettres du comte Dmitri Boutourline : Archives Woron% ow, vol. XXXIÏ.
Mais, avant d'aborder la partie de notre travail consacrée à Rostoptchine et à sa famille, mentionnons que deux des filles d'Artème Woronzow ont passé au catholicisme.
A leur sujet, donnons la parole au comte M. Boulourline :
a La comtesse Marie Artémiévna Woronzow mourut à Florence, à l'âge de 88 ans. C'était la propre sœur de ma mère la comtesse Anna Artémiévna morte en 1754. Je me rappelle que, dans mon enfance, ma tante l'appelait la bienheureuse princesse de Tarent e et possédait son portrait avec les cheveux rasés, ce que je trouvais horrible.
« Plus tard, ma tante fit connaissance de Mme Schvetchine, et il n'est pas étonnant que cette ultramontaine russe ait contribué à son passage au catholicisme.
« Quant au développement du catholicisme dans ma famille, j'en parle dans mes mémoires » (1).
Le petit-fils du nouveau propriétaire, le comte A. de Ségur, dans sa Vie du comte Rostoptchine, nous raconte que : « Peu de temps avant la mort de l'empereur Paul, le comte Rostoptchine avait acheté la terre de Voronovo située à cinquante verstes (environ 13 lieues) de Moscou. Le comte Alexis Woronzow (2) avait dépensé des sommes énormes et en avait fait une résidence splendide. Le château était fort beau et magnifiquement orné; le parc s'étendait â perle de vue ; de grands étangs coupaient les prairies et les bois, et de larges routes traversaient des forêts, reliant entre eux les villages qui faisaient partie de ce vaste domaine.
(1) Comte M. Boutourline. Archives russes, 1869, A. P. Barténieflf (en russe).
(2) C'est une erreur, il s'agit du comte Artème Woronzow.
« Soit dégoût d'une propriété où il ne trouvait plus rien à faire, soit gêne d'argent, résultat des dépenses exagérées qu'il avait faites, le comte Woronzow n'avait pas pu ou voulu la garder.
« Rostoptchine l'acquit à un prix bien inférieur à ce qu'elle avait coûté et c'est là qu'il se retira quand la mort de son maître et de son ami l'eut pour longtemps éloigné des affaires.
« De 1800 à 1812, il passa dans cette résidence, qu'il affectionnait, la plus grande partie de son temps et ire la quitta guère, à partir de 1805, que pour aller résider à Moscou pendant la mauvaise saison » (1).
Mais, n'anticipons pas. Donnons quelques détails sur la personne de ce nouveau propriétaire de Voronovo et sur sa famille. Ce personnage historique, surtout célèbre par l'incendie de Moscou, est une figure assez complexe dont le caractère doit être étudié minutieusement pour le bien connaître, le bien comprendre et essayer d'établir un jugement à son sujet.
Le comte Théodore Vassiliévitch Rostoptchine naquit le 12 mars 1765. Les historiens le font naître à Livna (gouvernement d'Orel), mais lui-môme, dans un écrit sur la campagne de 1812, assure qu'il naquit à Moscou. Il était fils d'un propriétaire d'Orel, le capitaine Basile Féodorovitch, dont la femme était née Krukoff (2).
L'illustration du nom de Rostoptchine commence avec le comte Rostoptchine. C'est par lui que cette famille noble, qui était ancienne, mais obscure, entra dans l'histoire. Elle remontait haut cependant. D'après une tradition fidèlement
(1) Comte A. de Ségur '.Vie du comte Rostoptchine, gouverneur de Moscou en 1812, 2- édition, p. 1(H. Paris, 1873.
(2) Portraits russes des XVIII* et XIX* siècles. Édition du grand-duc Nicolas Mikhaïlovitch, t. I, n» 12. Saint-Pétersbourg, 1906.
transmise, le chef de celle vieille famille était fils de Gengis-Khan. Chassé par son père à la suite de quelque rébellion, il vint chercher un asile en Crimée et s'y fixa. Un*de ses petits-fils, Boris Davidow Rosloptchine, émigra â son tour de Crimée en Russie, sous le règne du grand-duc Vassili (Basile) Ivanovitch et, d'après les lettres patentes de l'empereur Paul 1er en date du 12 mai 1800, « lui et ses descendants servirent les Tzars dans l'armée et dans la carrière civile, occupant des rangs élevés avec fidélité, zèle et sans reproche ».
« Le père du comte Rostoptchine était un homme d esprit, d'une éducation peu cultivée, et d'un caractère de fer. Il avait pris sa retraite avec le grade de sous-lieutenant et habitait sa terre de Livna. Sa femme, née Krakoflf (1), lui donna deux fils. L'aîné naquit le 23 mars 1765, c'était Théodore Rostoptchine. Sa mère mourut en 1766 »(2).
Enrôlé à vingt ans au régiment Préobragensky, brigadier au même régiment en 1792, Théodore Rostoptchine voyagea beaucoup à l'étranger dans sa jeunesse, de 1786 à 1788, et suivit les cours de l'Université de Leipzig. Très intelligent et extrêmement spirituel, il reçut un brillant vernis d'éducation; doué du don de la parole, il savait relever et faire sentir le côté ridicule des choses (3). Sous Catherine II, il ne fut guère en vue. En 1791, il accompagna à Constantinople le prince Bezbordko chargé de négocier la paix (4.)
(1) Le comte de Ségur a fait erreur, ce n'est pas Krakoff, mais Krukof.
(2) Comte A. de Ségur : Vie du comte Rostoptchine, p. 5. Paris, 1873.
(3) Le gouverneur de Sibérie n'allait jamais, parait-il, y résider. Un jour. l'Empereur, en sa présence et celle de Rostoptchine, se vantait d'avoir la vie très longue, a Parlez-moi plutôt, dit Rosloptchine, de la vue de M. le gouverneur qui voit de Pétersbourg en Sibérie ». — Lettres intimes de Maris Edgeworth, pp. 122-123. Paris, 1896.
(4) Portraits russes des XVIII* et XIX* siècles, t. I, n« 12. Saint-Pétersbourg, 1905.