‹ En Nouvelle-RussieChapitre 26 sur 107 · CATHERINE PÉTROVNA PROTASSOFF COMTESSE ROSTOPTCHINE · texte numérisé non relu

CATHERINE PÉTROVNA PROTASSOFF COMTESSE ROSTOPTCHINE

Par Salvator Tonci.

C'est en 1791 que Catherine Pétrovna Protassoff, nommée demoiselle d'honneur de l'Impératrice, épousa Rostoptchine, alors chambellan de la cour de Gatchina (1), un des hommes les plus spirituels et les plus instruits de son temps. Il s'était laissé captiver autant par la beauté éclatante de Mlle Protassoff que par son esprit sérieux, si analogue au sien. Elle était la fille du sénateur et lieutenant général Pierre Stépanovitch Protassoff et d'Alexandra Ivanovna, née Protassoff. Elle fut élevée, ainsi que ses soeurs, dans la maison de sa lante, Anna Stépanovna Protassoff, demoiselle d'honneur et amie intime de l'impératrice Catherine II. Les demoiselles Protassoff reçurent une éducation brillante, suivant les idées du temps; elles possédaient dans la perfection les langues étrangères y compris le grec et le latin, mais on négligea de leur apprendre la langue russe ainsi que l'histoire et la religion de leur pays. Catherine Pétrovna, dans sa jeunesse, passait ajuste titre pour une beauté : grande et svelte, elle avait des traits réguliers et une physionomie très expressive, éclairée par de superbes yeux noirs pleins de feu et de vivacité. D'un caractère renfermé et taciturne, elle n'aimait pas le monde et ses distractions (2).

Rostoptchine, dans sa correspondance avec le comte Simon Woronzow, en une lettre datée de 1795 (3), parle de sa femme dans les termes suivants :

« Je voudrais que vous trouviez l'occasion de connaître ma femme et de rendre justice à ses grandes qualités. Aucune femme à son âge ne réunit autant de bonté naturelle avec une telle intelligence; ennuyée de la vie de Cour

(i) C'est-à-dire de l'héritier, le grand-duc Paul.

(2) Portraits russes des XVlïl* et XIX* siècles, t. I, nMl.

(3) Saint-Pétersbourg, 20 août 1796.

dans laquelle elle a été élevée, qu'elle connut de prés, elle aime le grand monde seulement autant qu'il est indispensable de le fréquenter pour ne pas paraître étrange. Mon bonheur et notre enfant, voilà exclusivement les deux objets qui l'intéressent... Un homme de vos convictions enviera le bonheur de ma tante qui a réussi à élever deux femmes pareilles : la mienne et sa sœur la princesse Golitzin » (1).

Le chambellan du grand-duc Paul sut se le concilier par son dévouement et fit une carrière rapide lorsque celui-ci monta sur le trône.

Lorsque le grand-duc héritier Paul se rendait en hâte de Gatchina à Saint-Pétersbourg, auprès de l'impératrice Catherine II qui venait d'être frappée d'une attaque d'apoplexie laquelle mit fin à ses jours, le comte Rostoptchine, qui allait, lui, à Gatchina, le rencontra sur la route, et le grand-duc lui demanda de l'accompagner. Le comte Rostoptchine a laissé une peinture intéressante des diverses scènes qui se déroulèrent alors sous ses yeux. Voici un passage de cette relation qui permet de juger de l'attachement qu'il portait à celui qui était sur le point de devenir son souverain :

« Les lanternes de l'équipage à huit chevaux où se trouvait l'héritier du trône (Paul I,r) parurent (sur la grande route de Gatchina à Saint-Pétersbourg). Quand la voiture s'arrêta, je m'en approchai. Le prince héritier qui reconnut ma voix, s'écria : « Ah ! c'est vous, mon cher Rostopl-

(1) Correspondance du comte Rostoptchine avec le comte Simon Woronzow, ambassadeur en Angleterre, publiée à Moscou en 1876, par BarténiefT» dans les Archives du prince Worortfow, t.* VIII. Un grand nombre de ces lettres sont en français et beaucoup d'entre elles, à partir de Tannée 1801, sont datées de Voronovo.

VORONOVO 4a

<c chine. » Après avoir prononcé ces paroles, il descend du véhicule et commence à me questionner en détail sur ce qui était arrivé. La conversation dura jusqu'à ce que Ton vint avertir que tout était prêt. En remontant en voiture, il me dit : « Faites-moi le plaisir de m'accompagner. Nous « arriverons ensemble. J'aime à vous voir prés de moi. » Je montai en traîneau et je le suivis.

« Après avoir passé devant le palais de Tchesma,

le prince héritier descendit de l'équipage. J'attirai son attention sur la beauté de la nuit qui était très calme et très claire; il n'y avait pas plus de 3 degrés de froid. Tantôt la lune apparaissait parmi les nuages, tantôt ceux-ci la voilaient. Les éléments se taisaient comme s'ils avaient la prévision de graves changements... Partout régnait le silence le plus profond. Pendant que je parlais du temps, je vis que le prince héritier, dont les regards était tournés vers la lune, avait les yeux humides et que des larmes coulaient sur son visage.

« De mon côté, impressionné par ce que cette journée avait de sérieux, dévoué comme je l'étais de cœur et d'âme à celui qui allait monter sur le trône de Russie, non moins dévoué à la Patrie..., je le saisis par la main en lui adressant ces* paroles :

« Ah ! Monseigneur, quel moment pour vous ! »

« Tout en me serrant fortement la main, il me répondit :

« Attendez, mon cher, attendez. J'ai vécu quarante- « deux ans; Dieu m'a soutenu. Peut-être m'accordera-t-il « assez de force et de raison pour supporter l'état auquel « il me destine. Espérons tout de sa bonté. »

« Aussitôt après, il remonta en voiture et arriva à huit heures et demie du soir à Saint-Pétersbourg, où très

44 YORONOYO

peu de personnes encore étaient au courant de l'événement » (1).

Rostoptchine, le jour dé l'avènement de Paul I*% fut nommé général aide de camp. Jouissant d'une confiance sans limites de la part du souverain, il ne tarda pas à devenir conseiller d'État actuel, chancelier de l'ordre de Saint-Jean de Jérusalem, comte de l'Empire russe (22 février 1799), membre, puis premier président du collège (2) des Affaires Étrangères, directeur du Département des postes et membre du Conseil intime de l'Empereur.

Le trait suivant montre combien, à une certaine époque, Rostoptchine était influent, malgré son indépendance d'esprit et son franc- parler. Ce trait peint sur le vif le caractère du souverain et celui de son ministre et ami.

Un jour, Paul Ier, très mécontent de l'Angleterre, ordonna au comte Rostoptchine de préparer immédiatement un manifeste déclarant la guerre à cette puissance. Rostoptchine, stupéfait, lâcha, avec sa franchise ordinaire, de le dissuader de ce projet. Tout fut inutile; l'Empereur tint bon... Le cœur serré, Rostoptchine se mita l'œuvre. Le lendemain, il se rendit au palais avec son travail. En arrivant, il demande de quelle humeur était le souverain. « Bien maussade », fut la réponse. Tous les assistants proches de l'Empereur, hauts fonctionnaires ou personnages de la Cour, attendaient dans la chambre de réception, à côté du cabinet de l'Empereur, avec une curiosité inquiète et non sans effroi, le résultat de cette entrevue.

Elle commença. Après avoir lu quelques papiers, l'Empereur demande où est le manifeste ? — « Ici », répond

i \ ) La dernière journée de Catherine //, par Je comte Rostoptchine. Ichénia» 1HH0, t III.

■ 2i Collège est le terme employé alors pour désigner le ministère.

Page 1