I.MÉRKTHIKNS
d'une principauté bagratide, laquelle, par suite d'alliances avec les Aphkhazes et les Ibériens, devint un état géorgien.
Ce royaume s'était constitué avec la fraction occidentale de l'ancienne Albanie, si bien décrite par Strabon. Ce géographe a tracé, de façon à ne point laisser place à Terreur, la limite entre l'Albanie et l'Ibérie.
Les données que je viens de vous exposer esquissent un aperçu géographique et historique de la région où nous allons faire ensemble une rapide excursion.
Si Ton se rend de Tiflis à Koutaïs par la voie ferrée, on traverse un tunnel de cinq verstes percé dans les montagnes qui forment
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la frontière naturelle de l'Iméréthie. Ma première pensée, après y avoir pénétré, fut de rechercher les localités où les paysans fabriquent des poteries, afin d'en collectionner pour le musée de notre manufacture nationale de Sèvres. Mais n'allez pas croire qu'il puisse être question de comparer les produits naïfs, primitifs des villages iméréthiens avec les pâtes tendres ou les céladons. Les céramiques faites là-bas avec des procédés rudimentaires, revêtent un charme particulier. Leur forme, leur ornementation, leur technique sont demeurées les mêmes depuis des siècles, et sont
CÉRAMIQUE D'IMËRÉTHIE.
de modernes témoins des anciennes influences grecque-antique, romano-byzantine et autres qui ont pénétré le pays, laissant leurs empreintes à la fois parmi les populations et dans les arts. Ces produits ne sortent pas de fabriques, mais de chaumières où les familles se transmettent les traditions de génération en génération.
Nous voici donc en Iméréthie. Deux choses y subsistent comme souvenir de l'époque où la Géorgie était tout entière sous la domination d'un même monarque.
1° La religion géorgienne, c'est-à-dire orthodoxe.
2° La langue géorgienne.
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Maintenant, quels sont les traits qui distinguent les Iméréthiens des habitants de la Géorgie orientale?
Les différences que Ton remarque entre les Géorgiens des diverses parties des contrées précitées, sont dues à l'influence du sang étranger. Dans la région orientale, influence aderbaïdjane, persane, iranienne. Dans la région occidentale, influence turque, grecque et même génoise.
Par exemple, la famille Tchkonia, en Gourie, est la même que celle des comtes Tzékonia, qui résident près de Gênes. La rivière coulant près de Poti et venant du lac Paléoston, se nomme Moltakva, dérivé des mots molla aqua.
L'influence grecque se traduit par la présence de types grecs classiques que l'on rencontre assez souvent.
Les rivages de l'Aphkasie ont été, dans les temps anciens, occupés par des colonies grecques. Enlevés à la Géorgie au Ve siècle, ils lui firent retour comme dot d'une princesse grecque, lorsque - l'empereur Léon maria sa fille Hélène à Vakhtang, dit Gourgasktn (446-499), c'est-à-dire lion-loup. Les Perses lui avaient donné ce surnom parce qu'il était fort et courageux, et aussi parce qu'il portait un casque orné d'une tête de loup par devant et d'une tète de lion par derrière.
Physiquement, les Géorgiens des régions occidentales diffèrent de ceux des régions orienîales. Ils ont la taille plus haute, le visage plus ovale, les traits plus allongés, plus réguliers, empreints de plus de beauté, et se distinguent par la forme élégante de leurs yeux. Leurs manières et leur maintien sont plus souples, plus distingués, plus gracieux et leur port plein de noblesse. Ils affectionnent, sans s'en douter, les poses plastiques qui conviennent à leurs corps bien proportionnés. Ils portent leur ajustement avec élégance, je dirai même avec art.
On rencontre dans la partie occidentale de la Géorgie des blonds aux yeux noirs et des bruns aux yeux bleus, tandis que dans la Karthalinie et la Kakhéthie on ne rencontre que des bruns. Je n'ai pas trouvé l'explication scientifique de ce fait.
Au moral, les Géorgiens occidentaux sont plus vifs, plus actifs, plus ingénieux. Ils font preuve de beaucoup de dextérité pour se procurer des moyens d'existence, pour gagner de l'argent en exerçant divers métiers. Ils quittent volontiers leur pays pour se créer une situation, amasser un pécule, afin de rentrer dans leurs
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foyers lorsqu'ils auront acquis une certaine aisance. Si vous rencontrez un Géorgien hors de la Géorgie, ce sera certainement un Iraéréthien. Les Iméréthiens entendent les affaires et gèrent sagement leur fortune. L'émancipation des paysans a été un grand bien pour eux. L'argent que leur procure leur travail, ils l'emploient à acheter de la terre. En trente années, dans le gouvernement de Routais, les paysans ont acquis pour 8 millions de
IMÊRKTHIKN BLOND.
(Photographie du baron de Baye.)
roubles de terrain, et cela sans le secours de la couronne. Les deux tiers d'entre eux ont racheté la part de terre qui leur avait été attribuée lors de l'abolition de l'esclavage*
Et maintenant, arrivons à Koutaïs, qui est située au centre de riméréthie. Au ixe, au Xe siècle et au commencement du xie, cette ville fut la capitale de toute la Géorgie; et, après le démembrement de ce royaume, celle de Nméréthie.
Placée dans une situation pittoresque sur les rives du Rion, cette ville n'a rien conservé de son antique splendeur.
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Mais si les monuments qui la décoraient ont été ruinés, elle a pour parure les produits d'une magnifique végétation, et elle est encadrée d'un délicieux panorama. Malheureusement, les pluies et les vents y sont très fréquents.
Le seul vestige du passé, à Koutaïs, consiste dans les ruines imposantes de la cathédrale, qui fut construite au xi* siècle par Bagrat et dévastée par les Turcs, alors qu'ils détruisirent la ville, en 1692.
Je ne vous entretiendrai, pour cette fois, que des habitants de Koutaïs qui sont d'origine iméréthienne; réservant pour une autre causerie de parler des Juifs qui peuplent tout un quartier de la cité.
Quelle agréable surprise m'attendait sur les rives du Rion! J'y retrouvai un ami en qui s'incarne le caractère élevé et noble de la race iméréthienne, et qui, en outre, par son génie et le charme qui émane de sa personne et de ses œuvres, nous montre où peut atteindre l'esprit national développé dans son milieu originaire et parvenu à l'apogée.
Le poète Akaki Tzérételli, chantre éminent de sa patrie, est bien l'interprète éloquent et inspiré des élans de l'âme géorgienne de nuance iméréthienne.
Je comprends un peu l'ethnographie comme la botanique et il me semble que les hommes doivent être analysés comme les plantes. Pour bien déterminer les caractères d'une espèce ou d'une race, ne faut-il pas choisir les échantillons les plus beaux, les plus brillants, les plus typiques parmi ceux qui se sont développés sur le sol natal, se sont nourris de sa substance, et se sont épanouis sous le même ciel que leurs ancêtres.
C'est à ce titre que je m'attacherai à vous parler du grand poète géorgien.
Akaki Tzérételli est, en effet, un poète de tout premier ordre dont j'aurai plus d'une fois à citer les pensées au cours de cette causerie. Mais, tout d'abord, mes auditeurs trouveront peut-être un intérêt de curiosité à savoir comment ce Géorgien qui écrit en géorgien et pour les Géorgiens, a dépeint les Français. Dans une de ses pièces de vers, Akaki représente l'Êden, le paradis terrestre, comme devenu de nouveau accessible à tous les hommes. Anglais, Allemands, Italiens, Grecs, etc., viennent en occuper les diverses contrées et chaque nation y développe ses tendances et y marque son caractère national. Et le poète dit :
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« Les Français ont orné leur apanage de façon très variée. Ils se sont souvent mutinés et ont arboré leur drapeau en y inscri-
&±kà
l'RINCE AKAKI TZKRÉTELLl.
(Photographie lloïiiofl*.)
vant cette devise : liberté, égalité, fraternité. Que celui qui ne ▼eut pas la liberté, l'égalité, la fraternité, soit maudit des Dieux !
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c Les Français cultivent les sciences, les arts et la philosophie
« pour en (aire profiter les autres. Le labeur auquel ils se livrent
<c ne leur enlève pas leur gaieté, et personne ne les a vus oisifs ou
€ somnolents. Ils passent pour être magnanimes aussi bien dans
a la bonne que dans la mauvaise fortune. Bien qu'ils aient connu
« de dures épreuves, ils n'ont jamais perdu courage. De même
« que les chats retombent invariablement sur leurs pattes, les
« Français retombent toujours sur leurs pieds. Us ont fait des
€ sauts périlleux sans se rompre les jambes. Quelles que soient
« les calamités qui les assaillent, ils n'en trouvent pas moins le
« moyen de secourir les autres. La foudre elle-même frapperait-
c elle les Français, qu'ils ne sauraient en souffrir. *
Il n'était pas banal de vous faire connaître comment nous sommes appréciés en ces pays lointains. Mais puisque nous nous occupons de Géorgiens, ne convient-il pas de vous apprendre aussi de quelle façon le poète géorgien dépeint ses compatriotes?
« Les Géorgiens, quand ils entrèrent au paradis, se rendirent c dans la région qui leur était destinée. Ils arrangèrent avec art <c leur ajustement, et transportés de joie, ils s'écrièrent : gloire « au créateur de ce lieu. C'est ici que Ton trouve le salut; ici Tété « est sans chaleurs et l'hiver sans frimas. Ce que les yeux cher- « chent, ce que le cœur souhaite, tout se rencontre ici, et grâce « à Dieu, ces bienfaits sont inépuisables. Que pourrait le fils « d'Adam désirer de plus en ce monde? Asseyons-nous et régalons- € nous. Alors, les Géorgiens se mirent à jouer de la zouma et de « la narhara> ils chantèrent hari, haralL Ils se jetèrent sur le « vin rouge en disant : tant pis pour l'outre! Ils arborèrent le « drapeau brodé d'or orné de la croix et portant cette devise : « conserver la langue, la foi, la grandeur de la nation. Ici-bas, « respect aux hommes; là-haut, adoration à Dieu. Dévouement « aux proches ; devoirs envers les amis. Se défendre contre l'ennemi « avec le sabre nu et tranchant.
« Ils ont écrit cela, puis le sommeil les a envahis, et leurs biens <c furent partagés entre la pie et le corbeau. Ce sommeil n'est « pas agréable, mais si les Géorgiens s'éveillent, l'avenir leur sou- « rira. »
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Mais il nous faut quitter le poète et Koutaïs pour visiter le joyau artistique de PIméréthie, le couvent de Guélath, sanctuaire des plus vénérés 1 Que de ruines éparses autour de ce monastère! Elles sont innombrables» les ruines, en Géorgie; et elles sont belles dans leur tristesse et leur abandon; elles attestent éloquemment la grandeur du passé et témoignent, hélas! de la trop grande indifférence du présent. De leurs murailles escarpées, les pierres effritées tombent une à une, telles des larmes de désespoir. Comme honteux de leur sort, ces fiers monuments se cachent sous des linceuls de lierre ou de vignes sauvages.
Arrivons à Guélath, franchissons la porte percée dans les murailles qui entourent le monastère.
Quelle solitude ! quel silence ! on croirait que les moines dorment tous sous les pierres sépulcrales . qui s'offrent à nos regards, et que la vie a cessé d'animer cet endroit qui a joué un rôle si considérable dans l'histoire du pays. Au xir siècle, il y avait 300 moines et, maintenant, combien peu; je n'en vis que deux, d'aspect très vénérable, qui m'ouvrirent les portes des églises et du trésor.
Trois églises1 subsistent encore, dont deux sont importantes, et un clocher isolé d'elles, qui sert à toutes les trois; le réfectoire et divers autres monuments sont en ruines. Tous ces édifices datent de la première moitié du xn* siècle, puisqu'ils ont été érigés par l'illustre roi David le Restaurateur (1089-1435) et par son fils Dmitri (4425-4155), lequel a terminé l'œuvre de son père.
Ce David fut un des grands souverains de la Géorgie; il releva sa patrie qui était en proie aux invasions étrangères et minée par les désordres intérieurs. Après vingt ans de règne, c'est-à-dire en 1109, il fonda le couvent de Guélath, en souvenir de l'annexion de la Kakhéthie à son royaume. La prospérité du couvent se prolongea jusqu'au xnr siècle9.
L'église Saint-Georges est, dit-on, plus ancienne que la cathédrale, mais sans doute de peu d'années, car elle présente le même caractère architectonique. Les fresques, bien qu'en mauvais état
1. Les églises consacrées à Saint Georges, à Saint Nicolas et la cathédrale, sous le vocable de la Nativité.
t. Au début du xvr siècle, le roi d'iméréthie Bagrat III, lui donna une image vénérée, apportée d'Akhalsik tombé au pouvoir des Musulmans, et installa un évoque comme supérieur du monastère.
Au xvn« siècle, le Katolicos d'Aphkasie et d'iméréthie se réfugia à Guélath.
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de conservation, sont d'un mérite supérieur, et de plus, l'iconostase en pierre, orné d'une suite d'arcatures, subsiste encore.
La grande église est un des meilleurs spécimens de l'art byzantingéorgien. Mouravioff n'hésite pas à la qualifier de sublime par son style, ses coupoles et ses délicates sculptures.
Les pierres de cet édifice sont de dimensions exceptionnelles;