‹ En Nouvelle-RussieChapitre 86 sur 107 · CHAMYL VIEUX ET SES DEUX FILS · texte numérisé non relu

CHAMYL VIEUX ET SES DEUX FILS

Hâtons-nous de passer à un autre groupe, car nous devons ici nous borner à des esquisses.

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y avait aussi des khans prêtant serment à la Russie comme Chamkhal, comme les khans de Kazikoumouk et des Avares. Antérieu-

DAGHESTAN, PKNDANT D'OREILLE EN ARGENT, BIJOI AVARE (GRAND. NAT.)- (Dessin du baron de Raye.)

rement à la prise de possession des Russes, là où il n'y avait pas de khans, dans les montagnes surtout, des confédérations nommées t obchestvo » s'étaient formées, elles étaient composées de plusieurs

iouIs et ressemblaient à de petites républiques. Ce nom d'obchestvo

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subsiste encore, il constitue la plus petite unité administrative. Ces obschestvo sont gouvernés par un starchina que nomme legouver-

neur. En pays avare, par exemple dans le district de Gounib, il y a la confédération de Guidon ou Guidatle, composée de 19 aouls. Les Avares occupaient le Daghestan avant l'arrivée des Koumyks1. Leur type est plus beau, plus noble. Le gouverneur, me faisant leur éloge, me disait : Ces Avares sont les Français du Daghestan. Cette population est une des plus intéressantes qu'il m'ait été donné de voir au nord du Caucase. Évidemment tous les Avares n'ont pas

DAGHESTAN, AOOL KARAflAÎ, FILLES AVARES.

(Photographie du baron de Bayo.)

émigré vers l'ouest. Ceux qui sont demeurés au Daghestan descendent de la même souche. En Hongrie, au Daghestan, et dans le district des Avares, on a rencontré des tombeaux anciens contenant des crânes déformés de la même manière. J'en ai recueilli un près de Paoul Djengoutaï. Certains bijoux modernes que j'ai vus dans des aouls avares ne diffèrent guère comme forme et comme

1. Les Koumyks m'ont semblé généralement bruns; chez les Avares il y a des blonds aux yeux bleus.

technique des parures exhumées des tombeaux fouillés en Hongrie et se rapportant à l'époque des invasions . Les femmes avares portent des bijoux très particuliers et très nombreux, mais bien différents de ceux des autres populations du Caucase. Ceux que j'ai rapportés seront exposés, avec les autres produits de ma mission, aussitôt qu'un local aura été mis à ma disposition.

Je dois avouer que le Daghestan, quelque éloigné qu'il soit des centres, subit cette maladie funeste aux études ethnographiques; maladie chronique cheap nous, et nouvelle là-bas; j'ai nommé la mode. Je ne veux pas dire par là que nos modes soient parvenues jusque dans les villages des Avares. Cette photographie de femmes de l'aoul Coronaï vous en donnera la preuve. Mais je veux dire que les anciens bijoux conservés jusqu'à nos jours disparaissent rapidement. Les orfèvres se chargent de les fondre pour les transformer.

Chez les Avares, comme dans tout le Daghestan, on ne trouve pas de traditions, de chants légendaires, de contes antérieurs à Chamyl. J'ai entendu surtout des chants guerriers qui célèbrent les combats de celte époque. Mais il est des chansons sans date et sans histoire qui peignent bien le milieu où elles ont pris naissance.

Celle-ci intitulée les Deux Amis a été entendu dans un aoul avare.

— « 11 y a sept jours que celui que j'aime est malade.

— Si je l'avais su malade ! qu'on me frappe de sept balles !

— Ma chère, va vers mon ami; informe-toi de ce qu'il a.

— Celle-ci remplit de sucre des sacs, et d'eau des bouteilles de porcelaine blanche.

— Et elle part.

— Je te salue, messagère de mon amie, dit le malade.

— Et l'autre de lui demander : de quel mal souffres- tu?

— Ma maladie n'est pas guérissable;

— Mais pourquoi celle que j'aime n'est-elle pas venue? Ne pouvait-elle donc pas arriver ici ?

— Non, car elle a dans sa maison des frères qui ressemblent aux loups et un père capable de manger la chair des chiens.

— Eh bien, puisqu'elle est assez fière pour n'être pas venue, elle se promènera souvent autour de mon tombeau.

— Puisqu'elle ne me jugeait pas digne de sa visite, elle verra avec dédain mon cadavre sur la litière.

— Mais la fille impatiente de savoir des nouvelles de l'ami ma-

bute ne put attendre plus longtemps et sortit de chez elle.

— Tout à coup elle voit qu'on prépare une litière en or.

— Pour qui prépare-t-on cela, mon Dieu?

— Elle voit qu'on creuse un sombre tombeau.

— Pour qui ce sombre tombeau ?

— Une veuve répond :

— On creuse le tombeau pour ton unique ami; la litière recevra son corps.

— Ne creusez pas le tombeau pour mon ami.

— Car je le placerai dans une caisse d'argent.

— Si vous creusez le tombeau, ne rejetez pas de terre sur lui.

— Car à la place de la terre je jetterai des diamants.

— Si vous jetez la terre sur le tombeau, ne placez pas un monument.

— Car je me placerai moi-même comme un monument.

— Si vous posez un monument, ne récitez pas de prières.

— Car moi j'entonnerai des chants d'amour ! >

En revenant de l'aoul Koronaï, tout près de celui d'Ichkarti, dans un endroit sauvage et désert, sous un soleil de plomb, nous rencontrons le 328e bataillon d'infanterie se rendant de Choura aux manœuvres qui devaient avoir lieu àGounib. Mon compagnon, le professeur Kozoubsky,ami du colonel, commandant cette colonne, lui dit qu'il accompagnait un Français. Aussitôt, ordre fut donné aux hommes de s'arrêter. Ils formèrent un demi-cercle, le drapeau fut immédiatement déployé au son de la musique. Presque en même temps, apparurent comme par enchantement, des verres et des bouteilles de vin.

Le colonel dit, s'a dressant à la troupe : c Un Français est venu visiter et étudier notre pays. Nous sommes heureux de lui donner une marque de la sympathie que nous portons à sa patrie. Le pays qui l'envoie nous est cher et je prie celui que nous avons été heureux de rencontrer, de transmettre le toast chaleureux que je porte à la belle France et à sa vaillante armée que nous, soldats russes, nous aimons de tout notre cœur; » Les hourras partirent des rangs. Après avoir prononcé ces paroles vibrantes d'émotion, le colonel heurta son verre contre le mien et m'embrassa par trois fois à la manière russe.

Un salut à l'armée de France par des Russes, sur cette terre

lointaine du Daghestan, entre un aoul avare et un aoulk oumyk, était bien émouvant et réconfortant pour celui chargé de le transmettre.

Je ne puis vous retenir plus longtemps au Daghestan. Le prince Barialinsky voulut bien me ramener de Choura à Pétrovsk avec son escorte, précédée de l'étendard, portant d'un côté les armoiries du Daghestan, et de l'autre, la devise des Bariatinsky « pour Dieu et pour l'honneur ».

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