EDITEUR DE LA REVUS DE GÉOGRAPHIE 15. RUE SOUFFLOT
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GÉOGRAPHIE
DIRIGÉE l'AR
M. LUDOVIC DRAPEYRON
Professeur d'histoiro et de géographie au lycée Charlemaguc,
Agrégé do l'Université, Docteur es lettres,
Membre de la Société de Géographie, Secrétaire général de la Société de Topographie de France,
Ancien élève de l'École normale supérieure.
U Revue de Géographie, fondée en 1877, paraît tous les mois par fascicules de cinq feuilles grand in-8* raisin, formai de nos grandes Revues littéraires, et forme, à la fin de Tannée, deux forts volumes d'environ 500 pages chacun, imprimés sur beau papier et en caractères neufs, avec cartes et gravures.
Le prix de l'abonnement est de 25 francs par an pour Paris, de 98 francs pour les départements et les pays faisant partie de l'Union générale des Postes; — pour les autres pays, les frais de poste en sus.
La Revue de Géographie (orme aujourd'hui quarante-quatre volant*.
PRIX DE U CIUECTIIN, AVEC LES DEUX T AILES ANALYTIQUES DES MATIÈRES : S50 FRANCS.
Pour larédaclion, s'adresser à M. L. DRAPEYRON, 55, rue Claude- Bernard, Paris.
««7. — L.-lmprimeries rénnice, B, rue Saint-Benoît, 7. — MoTTRRO.
SOUVENIRS D'UNE MISSION
Le Baron de BAYE
EXTRAIT DE LA REVUE DE GEOGRAPHIE DiniotB PAR m. L. DMtttRIH
PARIS
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DE PENZA A MINOUSSINSK
SOUVENIRS D'UNE MISSION
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Le Baron de BAYE
EXTRAIT DE LA REVUE DE GEOGRAPHIE I>IRI0te PAR m. I. OMrETRIX
PARIS
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DE PENZA A MINOUSSINSK
SOUVENIRS D'UNE MISSION
Je vais, encore une fois, vous conduire vers cette terre lointaine [ue les Russes nomment : Sibir zofotoié dno, c'est-à-dire la Sibéie aux profondeurs d'or. L'on pourrait écrire des pages bien intéessantes sur l'état moral de la Sibérie à l'époque présente. Bien jue déjà elle soit traversée partiellement par la voie ferrée, elle l'est pas encore modifiée, et la description qui en serait faite montrerait dans quelle situation elle a été trouvée, elle a été prise, au moment où la Russie moderne, tournant vers elle ses yeux, ses efforts, la transforme; au moment où la Russie, fondant sur elle des espérances légitimes pour son expansion colonisatrice et industrielle, pour sa grandeur et sa politique en Orient, s'apprête à la pénétrer et à se l'assimiler. Sans doute, un missionnaire absorbé par des études ethnographiques et archéologiques, sortirait de son rôle en vous entretenant exclusivement de ces questions passionnantes. Mais après trois séjours en Sibérie, on ne peut se désintéresser de l'évolution qui s'y prépare et se défendre à l'heure présente de s'adresser ces questions : « que sera la Sibérie? que sera son rôle? que sera sa population ? » Nous ne sommes plus au temps où des mots aussi retentissants qu'imprudents, aussi graves que mal pondérés ont été prononcés, comme celui de séparatisme. Jamais cette question n'a été prise au sérieux et je ne voudrais même pas laisser croire un seul instant qu'on ait pu s'y arrêter. La Sibérie, au point de vue géographique, fait partie intégrante de la Russie. Son nom, longtemps synonyme de réclusion, en avait fait une région où l'on ne se rendait que lorsqu'on y était contraint; une région inondée de gens dont les mauvaises actions, les tendances, les sentiments, rendaient le séjour en Russie impossible pour eux et dangereux pour les autres. C'est avec
1. Conférence faite le 18 mars à la Société de Géographie et publiée Ici pour la première fois.
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de tels éléments que se sont formés jadis, et que se forment encore, des centres dépopulation. Gomment pourrait-on songer que ces éléments, relativement peu nombreux comparativement auximmenses étendues, que ces éléments d'un niveau moral peu élevé, dussent personnifier, synthétiser les tendances de la Sibérie, et pussent un jour avoir la prétention de diriger son développement!
Remarquez-le, l'esprit des descendants des premiers émigrés en Sibérie est resté celui de leurs pères, ils ont hérité des idées de leurs ascendants. Ils ont une notion plus ou moins vague que la Sibérie n'est pas la Russie, mais une colonie russe et qu'elle doit se développer un peu différemment. C'est là une grave erreur. La Sibérie ne peut et ne doit se développer que par la Russie, avec toutes ses tendances; c'est d'elle qu'elle doit attendre son avenir. Le sang russe y pénètre maintenant par l'émigration des paysans. Il faudrait l'apport d'autres éléments, d'un ordre plus élevé, éléments appartenant à la classe des gens instruits et cultivés, celle même qui a le plus de prévention contre la Sibérie. Il faudrait, par exemple, créer des propriétés et les donner à des hommes dévoués ayant rendu des services à la patrie.
Ainsi la transformation, la pénétration de la Sibérie serait complétée, et ce nom de terre de l'exil serait oublié et transformé en terre de l'avenir. Il faudrait de plus que l'âme, que l'esprit, que les aspirations nationales s'en emparassent en introduisant, outre le sang, les grands principes d'unité, de force d'expansion, de vitalité morale, de foi dans l'avenir, qui font de la Russie le colosse puissant que nous admirons.
Sur le chemin de la Sibérie, je me suis arrêté une fois, pour me rendre à la gracieuse invitation du prince Sviatopolk-Mirsky, gouverneur de Penza. L'occasion de voir des Mordvines se présentait d'une façon si avantageuse qu'il eût été impardonnable de s'y soustraire. Sur les territoires correspondant au gouvernement de Penza, les Russes sont, pour ainsi dire, des nouveaux venus.
Connaissez-vous la légende relative à la conquête des Mordvines ? La voici : c Le prince des Russes naviguait sur la Volga; il aperçut, au haut d'une montagne, la Mordva en souquenille blanche qui adorait son dieu et il dit à ses guerriers : « Quel est donc ce « blanc bouleau qui se secoue et s'agite là-haut et qui sur la terre t nourricière s'incline vers l'Orient?» Il envoyades gens regarder de plus près; ils revinrent et lui dirent : « Ce n'est pas un bouleau qui
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« se secoue et s'agite, c'est la Mordva qui adore son dieu. Des seaux t sont remplis d'une bière délicieuse, à des bâtons pendent des « galettes d'œufs; dans des chaudrons, les prêtres font cuire la c viande. » Les anciens de la Mordva, apprenant l'arrivée du prince russe, envoyèrent des jeunes gens lui porter de la bière et de la viande. Mais en chemin, les jeunes gens mangèrent la viande et burent la bière, et au prince russe ils n'apportèrent que de la terre et de l'eau. Le prince se réjouit de ce présent qu'il considéra comme une marque de soumission de la Mordva. 11 continua à descendre la Volga; lorsqu'il jetait sur la rive une poignée de cette terre, il y naissait une ville; lorsqu'il jetait une pincée de cette terre, il y naissait un bourg, c'est ainsi que la terre des Mordvines fut soumise aux Russes. »
Les Mordvines sont des Finno-Ougriens de la branche bulgare, comme les Tchérémisscs et les Tchouvaches. Jusqu'au xv* siècle, ils demeurèrent une nation puissante. Actuellement, il y a 176,689 Mordvines dans le gouvernement de Penza. Ils se divisent en deux branches : les Mokcha qui tirent leur nom de la rivière Mokcha; les Erzia, nom qui, en langue mordvine, signifie beau.
Je ne veux pas vous donner une compilation même résumée de ce qui a été écrit sur les Mordvines. Je me propose de vous conduire au village où je les ai étudiés. Un équipage traîné par quatre chevaux de front (tchétviorka) nous a porté à 20 verstes de Penza, dans le district de Gorodisché, au village de Célixa habité par 2,000 Mordvines convertis à la religion orthodoxe qui y fut implantée il y a cent cinquante ans environ. Dans le village en question, il existe 100 maisons de vieux croyants. Célix en mordvine signifie ormeau, de là le nom de cette localité.
Dans ce bourg, j'ai pu constater des survivances du paganisme. Il y a trente ans, les Mordvines de Célixa se rendaient encore sous un chêne sacré pour y prier, pour y tuer un bœuf qu'ils faisaient cuire et dont tous les assistants mangeaient la viande. Le chêne sacré existe encore à 3 kilomètres des habitations. Actuellement, le premer samedi après la Trinité, on y tue une oie qui a été nourrie par tous les villageois. Dès l'aube, ils vont sous l'arbre sacré, prient d'abord et mangent ensuite l'oie en buvant force braga qui est la boisson locale. Ce jour est nommé jour de la prière.
Les Mordvines que j'ai vus ont un singulier remède pour soi-
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gner la vue. On bat le briquet près de l'œil malade, de façon à diriger l'étincelle vers l'œil pour le guérir. Avis aux oculistes ! Les maladies d'yeux sont fréquentes dans les villages où les maisons sont dépourvues de cheminées. Des vieilles femmes nommées Forogéia (diseuses de bonne aventure) remplacent généralement les médecins. Elles se servent d'un tube en bois. Une extrémité de ce tube est appliquée sur la partie malade et la Vorogéïa, appuyant sa bouche sur l'autre bout du tube, y souffle quelques paroles magiques pour amener la guérison.
Voici une autre pratique locale usitée pour le mariage: la fiancée, seule dans une téléga, se rend à l'église. Au-dessus de la téléga, des cercles de bois maintiennent une toile qui abrite la jeune fille. Un homme suit brandissant une faux comme pour faucher tout ce qui dans les airs pourrait être nuisible à la fiancée. Après la cérémonie, au sortir de l'église, la nouvelle mariée est portée jusqu'à sa maison sur les bras des garçons d'honneur.
Autre usage ancien. Aussitôt qu'une personne meurt, on place sous le cadavre soit une hache, soit un gros couteau, c'est pour couper la maladie afin qu'elle ne fasse pas d'autres victimes.
Les fumeurs (suprême consolation!) sont accompagnés dans le cercueil de leur pipe (en mordvine pipka), de leur blague à tabac, de la pierre à feu et du briquet.
Les Mordvines vont fréquemment prier sur la tombe de leurs parents, lis pratiquent un trou sur la sépulture et y versent soit de la vodka (eau-dc-vie), soit de la braga (boisson fermentée), puis ils y déposent quelques vêlements qu'ils emportent ensuite.
Il y a trois ans, par un temps de grande sécheresse, un vieux Mordvine mourut. On conduisit sur sa tombe 5 ou 6 tonneaux d'eau, on les y versa afin que le défunt intercédât auprès de Dieu pour obtenir la pluie.
Je vous ai cité quelques-unes de ces coutumes, naïves survivances des anciens temps, coutumes qu'il faut recueillir bien vite avant leur disparition.
A Célixa, depuis quinze ans, les hommes ont presque complètement abandonné leur costume national. Ils portaient des chemises blanches à raies rouges, se coiffaient en hiver d'un bonnet de mouton blanc et en été d'un chapeau rappelant nos tuyaux de poêle. Petit à petit, tout cela disparaît. En occident, on a beaucoup critiqué nos chapeaux élevés, on les a maudits, on a même