PREMIÈRE PARTIE
Voyager sans prendre de notes, c’est, selon moi, sacrifier une part considérable des jouissances de l’avenir. La mémoire, quelque fidèle qu’elle puisse être, éprouve parfois le besoin d’un secours, et lorsque la première émotion est calmée, on retrouve dans ces pages jetées au jour le jour sur le papier, plus d’un souvenir perdu parmi les nombreux incidents de la route.
Je commence donc ce journal pendant les heures tranquilles où je vois se dérouler sous mes yeux les rives du Danube, et, que mes amis me le permettent, je l’ouvre en songeant à eux : la distance matérielle qui nous sépare ne me rendrait que plus désireux encore de leur communiquer les impressions reçues ; je sens déjà combien souvent je les chercherai invo-
lontairement, combien souvent, en traçant ces notes, je me surprendrai à les leur adresser par la pensée.
C’est le dimanche 3 octobre que j’ai quitté Vienne. Comme la ville est située sur un bras secondaire du fleuve, pour gagner le vrai Danube il faut prendre à six heures du matin, quand le soleil s’éveille à peine, un petit steamer humide, encombré de passagers et de bagages. Une demi-heure après le départ on change de bateau à vapeur à la jonction des deux bras : trois heures de trajet conduisent à Hainburg. Cette petite ville, aux murs crénelés, sur les confins de la vieille Autriche et de la Hongrie, renferme un établissement considérable pour l’éducation des futurs officiers. Si les employés du gouvernement sont peu rétribués, leurs enfants, en revanche , sont élevés avec soin et d’une manière économique pour les parents. L’Autriche compte quatre institutions de ce genre. Derrière ce palais s’ouvre le parc, dont les rampes sinueuses aboutissent aux ruines d’un château du moyen âge : ce fut là qu’Ottokar de Bohême épousa Marguerite d’Autriche (1253), et cette première union de deux provinces, si souvent destinées à ne faire qu’un seul pays, peut être considérée comme une des origines de la grandeur autrichienne.
Le galop d’excellents chevaux nous mène en une heure et demie à Presbourg. Le chemin est sablonneux et monotone jusqu’aux abords de la ville, où l’on traverse le fleuve sur un pont de bateaux. Presbourg offre aujourd’hui peu d’intérêt. La cathédrale où l’on sacrait les rois de Hongrie ne répond pas à l’importance de sa destination. Le clocher, orné de dorures qui en dessinent les angles, se termine par la couronne de saint Étienne ; une petite croix en forme le sommet, croix naturellement proportionnée à la couronne et non au